II
Michel usa tant de sa fatale beauté, qu'il devint fou et mourut à la maison de Gharenton.
Fort heureusement pour lui, Cabaner n'était pas entouré que d'amis coûteux. Il en avait de dévoués qui lui vinrent en aide discrètement pendant les mauvais jours. Cette tâche n'était pas toujours facile pour eux, car il avait l'âme fière et n'eût pas accepté un secours qui ne se fût pas dissimulé.
Cabaner était né à Perpignan et il présentait tous les caractères physiques du Catalan ; le visage allongé, la mine grave et la maigreur, quelque chose d'un don Quichotte de petite taille. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait, avec un enthousiasme contenu, l'esprit caustique et le goût de la mystification. Certaines de ses plaisanteries ont été prises au sérieux — comme il le désirait du reste — et l'effet qu'elles produisaient, l'amusait beaucoup sans qu'il l'avouât ou le laissât paraître.
Quand il disait : ce Mon père était un homme dans le genre de Napoléon P^", mais il était moins bête », il jouissait de l'effarement de son interlocuteur.
11 mystifia de même André Gill, pendant le siège de Paris, en 1870.
Rencontrant le caricaturiste, il lui demanda de sa voix zézayante :
— (( Est-ce que ce sont toujours les Prussiens qui sont autour de Paris ? ))
— (( Dame ! » répondit l'autre, « qui voulez-vous que ce soit ? »
— (( Je ne sais... d'autres peuples », reprit Cabaner, du ton détaché qu'il quittait rarement ; et il laissa ce grand benêt de Gill, ébahi
. de la galéjade.
Un jour, il alla chez son tailleur en. compagnie de son ami Michel, et commanda des vêtements. Quand le commerçant s'apprêta à lui prendre mesure, Cabaner se recula :
— (( Prenez mesure sur Michel », dit-il du ton le plus sérieux du monde, (( il est plus beau garçon que moi. »
Il n'en voulut pas démordre. Cette fois, sous la plaisanterie, il y
GEORGES LANG, IMP., PARIS
PORTRAIT
avait rintention d'offrir un costume neuf au peintre, sans humilier celui-ci.
De pareilles plaisanteries étonnaient chez cet homme au masque douloureux, à l'expression extatique, s'exprimant avec une certaine difficulté à laquelle s'ajoutait un zézaiement qui donnait à sa parole quelque chose d'enfantin, mais elles faisaient partie de son tempérament.
Nous nous réunissions à quelques-uns — presque toujours les mêmes — - chez Cabaner, à la fin de l'après-midi. C'était pour nous, la tâche faite, l'heure du délassement.
Emmanuel Ghabrier, Charles de Sivry et Alexandre Georges y faisaient de la musique. Le premier, avec son incomparable virtuosité, nous révélait les czardas, musique alors presque inconnue en France, ou jouait quelque œuvre de lui-même. Et c'étaitune joie de l'entendre exécuter, avec une fougue superbe, sa musique alerte, gaie, d'une construction à la fois savante et claire et qui sonnait si bien français.
Alexandre Georges nous donnait la primeur des fragments d'un opéra qu'il achevait sur le livret d'un écrivain nommé Friedlender qui finit, je crois, par quitter les lettres pour la Bourse.
A la musique d'Alexandre Georges, qui ne dépassait pas la moyenne de celle d'un bon élève du Conservatoire, nous préférions les fantaisies originales de Charles de Sivry : musique légère, joyeuse, comique à la façon de celle d'Hervé et que l'auteur exécutait avec beaucoup d'adresse. Ch. de Sivry était petit, avec une grosse tète que deux grands yeux ronds affleuraient. Il avait une activité dévorante, des relations dans le monde des théâtres^ des amitiés solides ; mais je ne sais quelle déveine s'attachait à tout ce qu'il entreprenait et l'empêchait de réussir. Apparenté à Verlaine, il nous apportait les dernières œuvres du poète, qu'il recevait de Belgique où le pauvre Lélian vivait au milieu de lamentables aventures.
Cabaner, sur de la musique composée par lui, nous faisait entendre des poèmes de Jean Richepin publiés dans la Chanson des Gueux^
des vers de Charles Gros tirés du Coffret de Santal et quelques pièces de Beaudelaire, extraites des Fleurs du Mal, Il les scandait, en s'accompagnant au piano, avec une ferveur quasi religieuse, articulant d'une voix éteinte les strophes qui prenaient, sous son accent catalan, une saveur particulière.
Il avait, comme se raillant lui-même, écrit sur un poème burlesque de sa façon : Le Pâté, un air d'un effet comique irrésistible. Il fallait l'entendre chanter avec conviction :
Ce pâté est délicieux
De ma vie
Je le certifie Je n'en ai mangé de mieux
Apprêté...
Vas- en faire, A la pâtissière, Mon bien sincère
Compliment.
Excellent !
Excellent !
Cette chanson faisait notre joie. Elle a été éditée avec un dessin de je ne sais plus qui, de Forain, peut-être.
Le poète Maurice Rollinat, encore à cette époque employé à la préfecture de la Seine, venait aussi faire entendre les mélopées qu'il avait composées pour accompagner des poèmes des Fleurs du Mal, Rollinat chantait ces poèmes d'une voix caverneuse, en agitant sa tète encadrée de longs cheveux blonds, pendant tout droit de chaque côté de sa face pâle. Avec ses moustaches tombantes, il ressemblait à un de ces malheureux guerriers gaulois que peignait Luminais.
Les commensaux ordinaires de Gabaner étaient Jean Richepin, qui habitait alors un pavillon voisin de celui du musicien, Charles Cros, Maurice et Félix Bouchor, Renoir, Forain, Franc-Lamy, Cordey, Lesii8
Cl. Durand-Ruel