VI AVERTISSEMENT
contré dans les livres sacrés des chrétiens, maïs en compagnie d'autres enseignements où Ton trouve tout ce que Ton veut. Je leur demanderai encore si, Thistoire vraie du christianisme en main, ils trouvent que les sociétés humaines qui s appuient sur ces bases depuis dix-huit siècles n'auraient pas eu besoin d'autres choses, et si leurs paroles de tous les jours ne font pas à cette question la meilleure des réponses. Je leur rappellerai enfin qu'on trouve dans les lois de Manou, qui ont plus de trois mill8 ans d'existence, dans les livres de Confu(jius, qui vivait au sixième siècle avant notre ère, et jusque dans les doctrines druidiques et le Koran même, les recommandations de rendre le bien pour le mal, (T aimer le prochain comme soi-même ^ d" oublier les offenses, et d'autres recommandations de ce genre, que l'on nous présente encore aujourd'hui comme étant la propriété exclusive de l'enseignement chrétien; j'ai montré, dans les écrits de philosophes appelés payens, tels que Cicéron, Sénèque, Plutarque, Épictète, Marc-Aurèle, Maxime de Tyr, Thémistius, les préceptes de la morale religieuse la plus élevée et la plus pure, en particulier pour ce qui concerne ce grand devoir de tolérance, de charité et de bienveillance universelle, que le christianisme n'a point inventé et qu'il a si souvent oublié de pratiquer (1).
(i) Parmi Is critiques dont c»ît ouvrage a été l'objet, j'indiquerai
. AVKIITISSKMKNT VII
Matérialisme veut dire fatalisme et par conséquent absence de vraie et ferme morale, négation de la pensée religieuse c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus essentiel dans les données primordiales de notre nature intelligente, l'esprit humain n*ayant jamais, dans le passé, malgré les ténèbres et les innombrables erreurs de ses commencements, enfermé ses affections et ses' espérances dans les étroites limites de Texistence présente, et devant toujours, dans les temps à venir, quels que soient ses progrès ultérieurs et en raison directe même de ces progrès, relier la vie actuelle à d'autres vies, la terre au ciel, les parties mesurables de l'Univers à son immensité, le fini et l'imparfait à l'infini et au parfait, les créatures enfin au Dieu créateur et ordonnateur, principe et fin de toutes choses.
encore c-lles qu*a publiées M. Elias Rcgnault, dans les niur.cros des 15 janvier et 45 mars 1863 du recueil intitulé La Critique françahe • je n'en connais point où mes sonlimcnls et mes principes aient clé pins méconnus et plus travestis. Voir mes réponses dans le> numéros des 15 février et 15 avril .suivants du même recueil. M. Elias Regnault est un de ces écrivains qui tiendraient assez volontiers à être vrais et justes si le sarcasme ne leur faisait goûter un plaisir beaucoup plus vif et s'ils savaient retenir un bon mol qui se'prcsenle sous leur plume à propos ou hors de propos.
La science religieuse, considérée uniquement dans ses principes fondamentaux, qui constituent la base même de la morale, ne comprend rien. que de trèssimple et d'immédiatement -perceptible pour tous les esprits. Les grands principes de Tordre moral et religieux sont tous connus et proclamés de temps immémorial. C'est là une vérité banale, et je ne la rappelle que parce qu'on entend journellement des auteurs annoncer qu'ils ont trouvé, en cette matière, des choses nouvelles, lesquelles se traduisent en trivialités quand
ce n'est pas en extravagances. Si le champ est toujours ouvert aux découvertes dans Tordre des sciences physiques, industrielles et économiques, il est clos dans l'ordre des sciences morales, et pourtant ici le principal est encore à faire. Ainsi envisagée, la science religieuse n'est point une invention qu'on puisse attribuer à tel homme ou à tels hommes en particulier et dont on puisse assigner la date ; elle n'est l'œuvre de personne, parce qu'elle est celle de tous ; elle est le produit naturel et primitif du travail de l'entendement, appliqué aux faits qui ne tombent pas sous les sens. Mais, considérée sous le rapport des conséquences à déduire et des applications à faire de ses principes fondamentaux, elle ne diffère pas des autres connaissances humaines, dont les progrès sont nécessairement lents et réclament avec la condition du temps les efforts combinés des individus et des générations.
Pendant la longue enfance de TJiumanité, on n'a guère inventé, en matière religieuse, que les nombreuses erreurs associées à la vérité et par lesquelles on l'a défigurée au point qu'on semblait s'être proposé de la faire haïr et qu'on y a trop souvent réussi. La grande œuvre de notre temps consiste donc à épurer la vérité religieuse, à la débarrasser des voiles menteurs et des faux ornements dont elle est encore chargée et qui empêchent de la reconnaître; il s'agit de la montrer à tous les yeux dans toute sa simplicité et sa beauté et dans ses conséquences légitimes. Le lecteur voit donc tout d'abord ce que j'ai voulu dire et ce qu'il
devra entendre par ce titre de Rénovation religieuse, que j'ai donné à cet ouvrage, ainsi que par les expressions de Religion d-nn prochain arenii:. Religion non-telle, et autres analogues, qu'il y rencontrera.
Dans \ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne, ouvrage qui devait ouvrir la voie à celui-ci, je crois* avoir rempli la plus longue et la plus pénible partie de ma tâche. On dit qu'il est plus facile de détruire que de constri;ire. Cela est vrai généralement, mais non en matière de religion. L'erreur religieuse, lorsqu'elle est établie depuis des siècles, a jeté des racines nombreuses et très-vivaces ; elle est mêlée à tout, aux institutions et aux mœurs ; elle se lie à des intérêts d'une infinité d'espèces et auxquels elle fait appel aussitôt qu'elle se voit menacée. Une religion peut déjà être morte en principe et rejetée par la plupart des esprits éclairés, et subsister longtemps encore d'une vie matérielle, parce qu'elle a été sculptée sur la pierre, gravée sur l'airain, célébrée par des poètes, des historiens et des orateurs, et qu'il n'y q, rien de iftoins raisonné, de plus tenace et de plus résistant que les vieilles habitudes. Le paganisme était déconsidéré non-seulement chez les esprits d'élite piais chez le commun des hommes, quand le christianisme, mettant à profit le malheur politique des temps, a pris sa place, et cepeî^nt il a encore vécu huit siècles dans diverses contrées, Le christianisme, déjà fort endommagé au XVT® siècle par la Réforme, et au xviii^ siècle par la philosophie, vit encore aujourd'hui de cette vie appnrente
12 IxNTRODUCTION
que je viens de dire. Indépendamment des dernières luttes d'une hiérarchie puissamment organisée, qui combat jusqu'à extinction pour la conservation de ses dignités, de son influence et de ses intérêts, une seule chose suffirait donc pour faire vivre encore matériellement une religion déjà morte spirituellement, c'est l'existence de ses temples et des richesses artistiques qui y sont accumulées. A ces monuments se rattachent, par toutes sortes de liens, de longs usages auxquels ne savent pas toujours se soustraire ceux mêmes qui ne croient plus à cette religÎQn et qui ne la pratiquent plus. Le christianisme avait bien compris cette puissance des produits des arts et de toutes les habitudes journalières qui s'y rattachent : il ne crut pouvoir en finir avec le paganisme qu'en provoquant, de la part des premiers empereurs chrétiens, ces lois sauvages de destruction des monuments du vieux culte, dont j'ai cité quelques exemples (1), lois dictées par un odieux fanatisme, et que la religion de l'avenir se gardera bien d'imiter. Extirper l'erreur religieuse est donc une des œuvres les plus ardues de ce monde. En fait, tout instituteur religieux a d'abord appliqué la majeure partie de ses travaux à aplanir le terrain sur lequel il voulait construire. Aussi, me soumettant à cette loi commune, dans un premier écrit où j'ai entrepris de battre en
(1) Dans une note du chapitre 4 de la l'^ partie de YExamen critique des docfrines de la religion chrétienne, tome P^ page 161, 3« édition, Paris, 1864.
ruine le dogme chrétien, n'ai-je pas craint de trop multiplier mes critiques. Au contraire, la vérité sans voile comme sans fard n'a qu'à se montrer pour se faire accepter par tous les esprits libres des entraves de l'erreur. Cette dernière une fois chassée des intelligences, rien de plus facile que^ d y faire entrer et d'y établir à sa place la vérité. J'espère donc pouvoir être court dans ce second ouvrage où j'ai pour but de faire voir ce que devra être une religion qui réponde tout à la fois aux besoins généraux et permanents de l'humanité et aux besoins actuels de l'ordre moral. Tel est en effet aujourd'hui le cri de toutes les consciences honnêtes et éclairées : une religion s'appuyant uniquement sur la raison et lui demeurant constamment subordonnée ; une religion qui, loin d'enrayer la civilisation, en favorise la marche.
Mais comment s'établira ce nouvel ordre de choses? Aucune force individuelle ne serait en rapport avec la grandeur d'une pareille entreprise , qui demande le concours d'efforts collectifs et qui ne saurait être menée à fin en peu d'années. Nul homme ne peut penser aujourd'hui à fonder une religion rationnelle comme on fondait autrefois une religion révélée. Je déclare que je tiendrais pour atteint de démence sinon pour imposteur quiconque, ne comprenant pas que les religions se disant inspirées d'en haut ne sont plus possibles, viendrait encore se poser en révélateur et en mandataire de la Divinité. Il demeure donc bien entendu que je n'aspire point à un rôle que je réprouve
et qui est d'ailleurs impossible ; ceux donc qui seraient disposés à me le prêter et qui tenteraient de me faire passer pour un nij^stique retardataire, doivent voir que j'ai pris d'avance mes mesures pour qu'ils aient peu de chances de trouver des dupes. Je n'ambitionne que d'être rinterprète fidèle de pensées et de besoins qui acquièrent chaque jour plus d'étendue, et de donner le signarde l'action. Si Je réussis à tracer le plan et à poser les bases de l'édifice religieux d'un prochain avenir, d^autres Tachèveront, et, plus heureux que moi, pourront s'y abriter. Je n'appelle ni ne désire la persécution; mais' je ne la crains pas, et Dieu sait quel prix, si cela devenait nécessaire, je mettrais au succès de l'entreprise que j'aborde tout à la fois avec défiance et avec confiance : défiance, quand je pense à la gravité du mal auquel il faut porter remède et aux innombrables obstacles semés sur la route; confiance, quand je considère ce besoin universel de régénération qui constitue le trait le plus saillant du caractère de ce siècle. Le monde est dans l'attente de grands événements ; mais il pressent que l'ère nouvelle des sociétés ne pourra s'ouvrir que par la voie religieuse. Les regards se portent avec anxiété vers tous les points de l'horizon. Ce ne sera plus dans le servile et menteur Orient, mais dans le libre et sage Occident que s'allumera le flambeau de la foi raisonnée. Et parmi les nations occidentales, quelle autre que celle qui a donné au monde le signal de l'afR^anchissement des peuples, et qui, malgré son abaissement momentané et ses humiliations
trop méritées, tient encore le sceptre de la pensée et de la puissante initiative, quelle autre, dis-je, serait plus digne de donner également le signal de la régénération religieuse?
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE
Ayant d'entrer directement dans l'exposition des principes de la religion d'un prochain avenir, je crois utile de faire voir la nécessité d'une rénovation. Si le lecteur vient à reconnaître avec moi que l'état actuel des choses n'est pas tenable, et que la cause de cet état est l'absence de morale et par conséquent de religion, il sera bien obligé de conclure que les principales nations européennes ne peuvent être régénérées que par une religion qui s'accorde avec les développements actuels de la raison humaine et qui en facilite les développements ultérieurs et indéfinis .
Le principe religieux a cessé de vivifier les actes humains. Ce n'est pas qu'on ne voie encore une foule ignorante et avide de spectacles courir aux cérémonies, je devrais dire aux représentations toujours plus
18 CHAPITRE PKEMIEK
mondaines, par lesquelles le vieux culte, tombé en si grand discrédit, cherche à la retenir. Sans doute beaucoup de personnes, de celles mêmes qui professent un insultant dédain pour la multitude, retournent aujourd'hui aux superstitions et aux petites pratiques de la fausse dévotion. Mais cela même est un signe de mort du vrai principe religieux, qui, pénétrant au fond de Tàme, règle les mœurs, tandis que la superstition, s'adressant aux sens et à l'imagination, non-seulement se ■ montre accommodante avec les goûts sensuels, mais contribue même à les exciter. Pareil symptôme s'est toujours manifesté aux époques de décadence des religions. A Rome, par exemple^ au temps de sa plus grande corruption et lorsque le polythéisme se mourait, il y eut aussi recrudescence des plus grossières superstitions. Quand les anciens dogmes s'en vont, le besoin d'une religion n'en persiste pas moins parce que c'est une des données fondamentales de l'àme humaine. Comme il y a alors un malaise général et un grand vide dans les esprits, plusieurs, même parmi les plus courageux, manquent de l'espèce- de courage qui caractérise les âmes foncièrement religieuses et qui est nécessaire, aux époques comme la nôtre, pour se tenir, soi et les siens, éloigné des pratiques d'une religion aux dogmes de laquelle on ne èroit plus et se condamner ainsi à un isolement des plus pénibles et aux plus rudes sacrifices, plusieurs, dis-je, continuent de participer machinalement au culte extérieur, ce qui fait prendre souvent cette participation pour un rétour aux dogmes mômes de cette religion. Il faut ajouter que jamais ne fut plus grand qu'aujourd'hui, dans les hautes et moyennes classes, le nombre de ces hommes qui spéculent jusque
NÉCESSITÉ D*U.\'E RÉNOVATIOX RELIGIEUSE 19
sur la dévotion et la prennent à leur service (1). Ne nons laissons donc pas tromper par les apparences, et tenons pour. certain, ce que reconnaissent du reste, dans leurs moments de franchise, ceux qui auraient Intérêt à le nier,, que le principe religieux n'a plus, généralement parlant, la conduite des actes humains. La grande majorité a substitué à ce principe un mobile unique, TégoYsme, qui nulle part ne règne d'une manière plus absolue que là où il se voile sous des formes polies et élégantes. La vertu la plus prisée de ce temps-ci est le savoir-vivre. On vous permet d'être affranchi en esprit du joug des croyances officielles, mais à la condition que vojjis n'en direz rien. S'ouvrir à cet égard à un ami, les portes closes, ce n'est pas déjà d'un bien bon ton ; mais le laisser voir au dehors en agissant en conséquence, cela passe pour être du plus mauvais goût. N'aimer et ne vouloir que le vrai en toutes choses et le dire sans circonlocution comme sans
(1) Depuis quelques années, une foule dMnduetriels, voyant que Farticle religion éiail demandé, se sont mis à Voi^ploiter avec une ardeur impudente. Us mettent sur leurs enseigne? toutes sortes de saints et d'inscriptions pieuses, et ils écrivent en gros caractères sur la devanture de leurs boutiques. On ferme les âimaHekef et fêles. Il est évident que s'ils croyaient devoir^ par dea motif», toujours très-respeclahiegi, de conscience, s'abstenir de (Jébiter leur marchandise )e dimanche, ils se conlenlcraient tout simplement de tenir leurs boutiques fermées, et qu'alors le public n'aurait pas befoin qu'on le forçât à remarquer qu'elles ne sont pas ouvertes. Il n'y a pas rien que les marchands ayant magasin sur la rue qui liennent l'arliclc religim; c'est aujourd'hui matière à une infinité d'autres petits commerces plus ou moins affichés, et dans lesquels se font, comme on dit, de bonnes affaires ; le détail en serait nauséabond, et je ne yeux pas qac le lecteur puisse me reprocher de lui avoir causé des soulèvements de cœur trop violents.
crainte, c'est tenu pour suprême maladresse, pour un indice certain d'inhabileté, quelquefois même pour un certificat sinon de folie avérée au moins de monomanie y confinant. En plaçant Thonnêteté dans la dissimulation, on en est venu à dénigrer ce qu'il y a au monde de plus honnête, c'est-à-dire la sincérité. A quel degré de misère morale ne faut-il pas être arrivé pour consentir à vivre ainsi dans un milieu suffocant, où Tunique étude consiste à chercher les moyens de se tromper les uns les autres! Les nobles idées, les beaux sentiments, les généreux penchants ne sont plus que des étiquettes au moyen desquelles les passions et les intérêts masquent leur hypocrisie. Nous avons fait naguère retentir au loin le mot de Fraternité. Mais quand donc la fraternité a-t-elle été pratiquée parmi nous moins qu'aujourd'hui? Nous aimons-nous réellement les uns les autres? Avons-nous déposé quelque chose de nos vieilles haines, de nos vieux préjugés? Ne demeurons-nous pas partagés en castes retranchées obstinément dans les mêmes prétentions et animées des mêmes rancunes? En un mot vivons-nous en frères, quand nous nous entre-déchirons? De bonne foi, travaillons-nous à acquérir les vertus qui nous manquent le plus et qui nous seraient désormais si indispensables, telles que la simplicité et l'austérité des mœurs, le désintéressement et le dévouement au bien commun? Ne voit-on pas au contraire le goût d'une fausse élégance, l'amour de la richesse et la recherche des plaisirs étoufler toutes les autres aflections? Si l'on se presse aux avenues qui conduisent au pouvoir, ce n'est pas même par ambition, car cette passion suppose encore dans les âmes qu'elle domino quelque sorte de grandeur, c'est pour s'arracher les
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 21
lambeaux de la fortune de TÉtat. Les classes commerçantes, qui ont assez de loisirs pour observer ce qui se passe autour d'elles, édifiées par ce spectacle, exercent à leur tour leur activité dans les mille tromperies de l'industrie. Comme elles arrivent souvent à la richesse en se faisant une guerre déloyale, l'exemple de ces fortunes rapides vient surexciter encore l'amour du gain et élever ruines sur ruines. Les classes inférieures, épuisées par les souffrances permanentes de la misère et les étourdissements de la débauche, menacent d'exercer leur activité d'une façon terrible contre celles qui recueillent la plus grande part des avantages sociaux. Dans cette vie d'incessantes douleurs, souffertes sans résignation, elles perdent tous les jours le peu de moralité qui pouvait leur rester (1). Au fond, elles
(i) Si, par hasard, il s'y trouve quelque vertu cachée, une illustre Académie est chargée de la flétrir en Tatlirant au grand jour de la publicité. L'expression de Prix de vertu^ acquitté en espèces monnayées, n'est pas seulement l'invention d'une époque qui ne croit plus guère à la vertu , mais c'est encore une expression ridicule : elle aura beau être employée par la seclion de l'Institut, qui est plus particulièrement chargée de maintenir la purelc et lu bon goût dans le langage, elle ne sera jamais de bon français. Celui qui pratique, dans l'obscurité, de modeslcs vertus privées, ne redoute rien tant que d'être offert en spectacle ; il s'effraie de la publicité donnée à ses actes et se tourmente de la pensée qu'on l'en supposera complice. Les beaux rouleaux d'or de Montyon, non plus que les bontés de l'Académie chargée par lui de semer sur le sol français cette nouvelle semence morale, ne donneront jamais à la vertu pauvre (y en a-t-il beaucoup d'autres dans ce siècle ?) la millième partie du bonheur qu'elle goûte dans son humble isolement. On ne se méprendra pas, j'espère, sur le fond de ma pensée. Si l'Académie française était chargée de rechercher et de soulager les vertus souffrantes et cachées, mais à la condition de le faire sans bruit et dans l'ombre, il n'y aurait que des éloges à donner à
22 CHAPITRE PUEMlEll
sont encore moins gâtées que les classes supérieures, et c'est encore là que Ton rencontre le plus d'exemples
riûslittillon Montyortw Cô n'est donc pas âssurémenl le fait dte accourir la vertu pauvre que j'enlends blâmer ici » mais la publicitt; donnée à celte bonne œuvre, publicité qui en détruit le mérite et qut tend à corrompre la pratique du bien eu la donnant en spectacle^ Montyon iusUtuait sres prix de vertu dès 4782. Voici ce qu'eu disak, peu d'années après, un cx-ministre de Louis XVI : « 11 tc- « rail à craiiidre que, si on rendait ces sortes d'instilulions génc- « raies et cotilînuelles, elles délournasBent l'altenlioU des gens du « peuple de la grande réeom{3ense qui doit être le mobile el l'eii- « couragetnent de tout ce qui est honnête et vcrlueiix... H eti naî- « trait encore un esprit de parade toujours prêt à languir au momeiil € où l'applaudissement s'éloignerait, et ce serait un grand malheuf « si uA pareil gmre d't^sprit p^-enait jamais la place d«ô l'hoimêleté « simple et modeste, qui ne reçoit que d'elle même ses motifs ci « sa récompense. La vertu et la vanité font un mauvais alliage ; « on s'accoulume alors à n*agir que pour être vu, et ces occa- « sions, déjà peu nombreuses, on veut encore les choisir. Il ci^t « d'ailleurs une classe d'hommes si maltraitée par la fortune, que « l'on comaîettrait ««e grande faute en l'habituant à lier sans cesse « des calculs humains à l'amour et à k pratique de ses éevoii*s ; « car elle serait trop souveut trompée. » (Necker, De Vimportûnce des opinions religieuses, ch. 2, Londres, 1788.) Celte judiciease appréciation a aujourd'hui, par sa date, le mérite d'une sorte de prédiction que l'expérience s'est trop bien chargée de réaliser.
Je m'étais souvent demandé si l'intention de Montyon avait été bien comprise et si l'on s'y co-nfonnait religieusement. Je soupç<Mi* nais qu'il n'avait peut-être pas entendu instituer les parades (pour me servir de l'expression de Necker) qui se dojuient anouellement en son nom au palais de l'Institut. J'ai voulu en avoir le cœur net^ et pour cela j'ai consulté le texte même du teétament du fondateur, daté du 12 novembre 1819, les libéralités autériem^îs à la Révolution étant devenues sans objet par suite du décret de la Convention qui avait supprinyé raucienne Académie française. Or voici ce que j'y «i lu : « Art. 14. Pareille somme de 10,000 francs pour « prix annuel en faveur d'un Français pauvre qui aura fait, dans « l'année , l'action la plus vertueuse. » Tout ce qui a été ajouté à ces simples paroles est du fait dj l'Académie, qui a cru sans doul<^ rehausser le mérite d'une bonne pensée par la pompe de ses céré-
NÉCESSITÉ d'une KKNOVATION RELIGIEUSE 23
(le tjourage^ de désintéressement et de générosité, tandis que, dans les rangs élevés, on ne voit guère qu'égoïsme, cupidité et lâcheté. Mais il est évident que la corruption les a aussi gagnées> et comme elles ont moins d'instruction, moins de politesse ou, si Ton aime mieux, moins d'habileté de dissimulation, leur corruption se traduit plus violemment, et dans les moments où l'excès de la misère vient à Tirriter, elle demeure comme une menace toujours suspendue sur ce qu'on appelle encore l'ordre social. Cette situation critique est ce qu'il y a au monde de plus inévitable et de plus facile à expliquer dans l'état actuel des esprits. Les classes inférieures, quoique très -ignorantes, s'aperçoivent enfin que la vieille religion les repaissait d'erreurs. Cela seul est déjà un progrès sans doute, parce que l'erreur ne peut produire que du mal, et qu'il faut commencer par la rejeter pour arriver à la vérité. Mais voici le mauvais côté de l'état présent des choses. La vérité re* ligieuse, dans ce qu'elle a d'accessible en ce monde à l'esprit humain, n'a pas encore été montrée aux ignorants sous des formes saisissables et dans toute sa simplicité et son intégrité ; personne ne leur a encore défini clairement la religion qui doit enfin remplacer celle qui s'en va mourant. Il y a donc, en ce moment de transi-
roonies. Celui qui croirait orner une belle statue en la chargeant de colifichets ferait preuve de peu de goût : est-ce manquer seulefficiit de goût que d'ôler à la vertu ce qui en constitue la plus bel!e fleur et le parfum le plus délicat ? Rien, dans la disposition testa^ mentaire que je viens de transcrire, n autorise à attribuer à Montyon la volonté que le prix qu'il fondait fût distribué dans les formes où il l'est inaiiitenant. A cbacun la responsabilité de ses actes.
tion, à combler dans leur intelligence un vide qui leur cause à eux-mêmes, croyez -le bien malgré les apparences contraires, de grandes douleurs, et qui les laisse désarmés contre les mauvais conseils de la faim et des passions. En un mot, la masse, dans les classes inférieures, est aujourd'hui sans croyances religieuses ni morales, absolument comme la plupart des hommes appartenant aux classes privilégiées de la fortune, qui sont entrés les premiers dans cette voie et qui se plaignent d'y avoir été suivis. La morale est une dépendance obligée des dogmes; caries actes traduisent généralement les idées et les principes. Lors donc que les dogmes sont faux, la morale qui leur a été associée s'en va avec eux quand le moment est venu où ils doivent s'en aller ; et ce moment arrive toujours inévitablement, parce que le temps, qui ne peut rien contre la vérité, finit bien par avoir raison de l'erreur. Or voici ce qui arrive à une époque comme la ni)tre où l'industrie et le luxe qu'elle engendre, ayant fait de considérables et rapides progrès, excitent à un point extrême le goût du bien-être physique, et où leur fâcheuse influence demanderait par conséquent plus que jamais à être contrebalancée par de vraies et solides croyances religieuses. Cette immense majorité, que l'on appelle dédaigneusement des noms de prolétaires et d'ouvriers, vit àgrand'peine du produit de ses sueurs quotidiennes. Soit ignorance et irréflexion, soit parce qu'elle n'a guère éprouvé de la vie que ses privations, elle n'imagine pas les dégoûts et les misères morales qui par compensation torturent souvent en secret l'existence des riches et des puissants : c'est le privilège du sage de voir écrit, dans tous les traits de visages souriants
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 25
en apparence, le prix auquel s'achètent les richesses et la puissance. D'un autre côté, ayant désappris Thumilité et la patience, parce qu'elle ne croit, comme les heureux du siècle, qu'à cette vie et aux jouissances qu'on peut y goûter, elle raisonne ainsi : *« C'est nous *i qui par notre travail et nos fatigues toujours crois- « santés créons toutes les richesses de cette civilisation « si vantée, qui élevons ces demeures somptueuses, « qui façonnons ces meubles élégants, ces brillants *« équipages, ces tissus appropriés à toutes les exi- « gences des saisons et des climats, qui faisons naître •* ces fruits délicieux, ces mets succulents, ces par- « fums délicats, qui produisons enfin ces mille instru- « ments des plaisirs, des distractions et des voluptés « d'un petit nombre d'oisifs, pendant que nous, nos ^* femmes et nos enfants, nous dépérissons dans nos « bouges infects et obscurs, nous grelottons sous nos ** ignobles haillons, nous sommes exténués de souf- « frances, de faim et d'avilissement de tous genres ! « Est-ce qu'il ne nous sera pas permis de nous asseoir ^ à notre tour à ce splendide festin, que nous avons •< dressé de nos mains, et après lequel l'abyme du néant « doit se rouvrir également pour ceux qui auront souf- « fert et pour ceux qui auront joui? Mais cela serait « souverainement absurde, et nous ne pourrions nous « en prendre qu'à notre propre stupidité. Mettons « donc un terme à cet état de choses : nous le pour- « rons aussitôt que nous le voudrons ; car nous sommes « les plus nombreux et les plus forts. »» Au point de vue où il n'existerait pour nous que la vie actuelle et les plaisirs que l'on peut s'y procurer, ce langage est parfaitement juste, et je défie qu'on y trouve un mot
à reprendre» Lorsqu'on en est venu à raisonner de la sorte, on est tout prêt à accepter les théories les plus irréalisables et les plus extravagantes, pourvu qu'elles flattent la sensualité et qu'elles promettent une pleiaê satisfaction à l'appétit des jouissances physiques. Ceux qui raisonnent ainsi sont les maîtres lorsqu'ils le veulent une bonne fois. Le jour où l'avalanche se détacherait, elle broierait dans sa chute les pygmées qui prétendent pouvoir l'arrêter : malheureusement des milliers d'autres victimes innocentes expieraient la folie de ces hommes qui se croient si habiles^ et qui veulent empêcher les gens de tirer les conséquences des idées qu'ils leur ont données» Nous ne pouvons donc être préservés des déchirements qui nous menacent que par une religion vraie, qui, amenant les hommes à croire fortement que l'accomplissement de leur destinée n'est pas dans cette vie, leur apprenne dans quelle mesure ils peuvent réclamer leur part des bienfaits réels de la civilisation, mais surtout leur rapprenne la patience et la résignation aux peines inséparables de Texistence terrestre (1).
(1) Je sais bien que beaucoup de gens, dont un petit nombre sont encore croyants cl dont la plupart !;c le sont plus, tireront une autre conclusion, à savoir qu'il faut travaillera rallutner dans l'esprit du peuple la croyance à son ancienne religion. Aux pi^eœiers^ dont je respecte la bonne foi, je réponds simplement qu'après avoir montré l'inaniié de celle croyance, je n'ai pas à me charger d'une besogne qui est la leur, pour laquelle ils ont pleine liberté d'action, et dans laquelle pourtant, tout gratiQés qu'ils sont du don de la foi, ils obtiennent si peu de succès. Aux autres, dont l'hypocrite perversité me fait horreur, j'ai répondu déjà dans I'introduction de V Examen <;riîique des dochines de la rcUgiun chmlknne. Je leur laisse le soin -de célébrer en toutes rencontres et sur tous les tons
NÉCKSSTTÉ D*U\E RÉNOVATION RELIGIEUSE 27
Personne n'oserait nier aujounVhui la corruption universelle, quand elle s'offre à tous les regardé et que tout le monde s en plaint, ceux-là mêmes qui en pro» fitent le plus. Elle a tout envahi. Le goût même du beau, qui semble quelquefois survivre à l'amour du bien, s'altère chaque jour davantage. Je d\^ semble; car Tabsence de vérité dispose et habitue plus qu'on ne le pense au défaut de goût. Voyez plutôt les productions d'aujourd'hui dans les diverses branches de l'art. La profession de l'écrivain, si honorée dans d'autres temps où, sous l'impulsion de l'idée, on poursuivait un but immatériel, cette profession, dis-je, est devenue un métier, et la plupart de ceux qui l'exercent, n'étant plus inspirés par l'amour désintéressé de la vérité, sont mus par le calcul de Futilité matérielle et présente. Quoi d'étonnant dès lors qu'il ne s'écrive presque plus de ces livres après la lecture desquels on se sent meilleur? Si vous soumettez ceux qui se publient aujourd'hui à ce critérium, le plus sûr pour distinguer les bons des mauvais, vous verrez combien le nombre des derniers l'emporte sur celui des premiers. Le théâtre, un des principaux domaines de la littérature, devrait être une école de civilisation et de moralisation : il a souvent été de fait, mais plus que jamais il est devenu une école de corruption. Pour une pièce morale il en offre cent d'immorales. Il fait donc incomparablement plus de mal que de bien. Ce pourrait être
les bienfaits d'une religion à laquelle i's ne croient point ; je ne comprends pas quels pourraient jamais être les bienfaits de l'erreur, et j'en vois au contraire les déplorables effets avec une parfaite évidence.
une source de plaisirs et de distractions irréprochables ; mais c'est aujourd'hui une source empoisonnée, et dont les familles honnêtes n'osent presque plus approcher. Le sentiment de Tamour y est souillé et profané par les exemples les plus éhontés de l'adultère et de la promiscuité. Les auteurs trouveraient dans les amours chastes une mine inépuisable de douces et pures émotions; mais ils ont pour leur compte et ils propagent chez les autres le goût des amours impurs, et les acteurs chargés de la représentation de leurs œuvres y ajoutent toutes sortes de saletés, qui ne pourraient se montrer augrand jour dans la vie réelle, et qui, sur la scène, s'étalent aux regards de milliers de spectateurs enchantés et se promettant bien de mettre à profit les leçons qu'ils ont payées chèrement. On dit que les auteurs et les acteurs servent le public selon ses goûts et peignent la société telle qu'elle est ; il faudrait dire plutôt qu'ils ne cherchent qu'à plaire à la partie libertine du public, qu'ils pervertissent toujours davantage et qu'ils rendent toujours plus nombreuse. Aussi voyons-nous poètes, romanciers, journalistes et gens de lettres de toutes sortes, venir en aide aux auteurs dramatiques et faire de leur mieux pour précipiter la décadence des mœurs. Ce qu'il y a de plus triste et ce par quoi, je l'avoue, ils m'inspirent le plus de dégoût, c'est que, dans l'occasion, ils ne se font faute d'entremêler à leurs peintures ordurières de florissantes tirades sur l'Évangile, qu'ils n'ont pas lu et dont ils parlent comme s'il n'y en avait jamais eu qu'un, et sur le christianisme, auquel ils ne croient pas, qu'ils n'ont pas la moindre envie d'étudier ni de pratiquer, et qui a, répètent-ils les uns après les autres, inventé la bienveil-
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 29
lance et aboli l'esclavage, lequel n'existe plus avec toute sa laideur primitive que chez des nations chrétiennes. Qu'est devenu, au milieu de leurs débauches d'esprit, le culte de la femme? Grâce à eux, on ne sait plus honorer cette moitié de l'être humain avec le respect que suppose le véritable amour ; on ne la considère plus du côté de la beauté morale, mais uniquement sous le rapport de la beauté sensuelle ; on n'admire en elle qu'un instrument de volupté, au lieu de la contempler sous les aspects par lesquels elle vaut le plus, c'est-àdire comme épouse et comme mère ; on insulte avec un froid dédain à cette exquise sensibilité et à cette tendresse délicate, qui, lorsqu'elles trouvent chez l'homme l'appui d'une raison moins passionnée en même temps qu'elles y tempèrent la rudesse de la force, constituent une des plus ravissantes harmonies de ce monde ; on s'attache à convertir en dons -pernicieux ces grâces extérieures qui n'ont de prix qu'autant qu'elles traduisent celles de l'àme ; on s'ingénie de mille façons pour faire tomber un être qui demande qu'on le soutienne constamment, et l'on se montre ensuite d'autant plus empressé à lui reprocher sa frivolité et ses chutes qu'on y a le plus contribué ; on exerce ainsi, sous prétexte d'adoucissement des mœurs et de facilité des relations sociales, un despotisme en réalité plus cruel que celui d'autres époques, peu regrettables d'ailleurs, où la grossière brutalité d'un sexe opprimait plus qu'a;ujourd'hui mais déshonorait peut-être moins la faiblesse de l'autre. Quant à cette classe d'écrivains qui étudient exclusivement le moïide physique et que l'on appelle particulièrement, j'ignore pourquoi, du nom de savants, je craindrais de m'aventurer en affîr-
30 CHAPITRK PREMIER
niant qu'il en est beaucoup parmi eux, comme on en voyait encore il y a une trentaine d'années, qui cultivent la science pour elle-même : la plupart s'en font un instrument, celui-ci pour entrer à l'Académie ou dans tel corps politique, celui-là pour cumuler trois ou quatre fonctions, cet autre pour exploiter telle industrie, et ainsi du reste. Mais voici le côté le moins honorable des savants d'aujourd'hui : ils n'auraient qu'à ouvrir la main pour en laisser sortir une foule de vérités qui aideraient la philosophie à dissiper les ténèbres des erreurs religieuses, et non-seulement ils n'ouvrent pas la main, mais ils la serrent de toutes leurs forces, craignant de compromettre leurs intérêts matériels, et feignant publiquement de croire à des doctrines dont on sait fort bien qu'ils se moquent en secret.
Le désordre général, qui va toujours grandissant, n'existe pas sans cause. Et quelle autre cause suffisante lui trouver que l'absence du principe religieux? La foule des moralistes s'évertue pour lui en assigner de secondaires, sans s'apercevoir que celles-ci on supposent une première. Il est évident que l'homme qui croit seulement à la vie actuelle n'y cherchera jamais que la satisfaction présente, et sera toujours prêt atout sacrifier à ce bien suprême, le seul qu'il connaisse et qu'il puisse logiqtlement désirer. Quand ce ne sont plus seulement quelques individus isolés, comme il y eft a eu de tout temps, mais les sociétés elles-mêmes qui sont arrivées à cet état, on se demande où s'arrêtera le mal. Ce ne serait pas assez de reculer d'effroi devant cette question ; il faut avoir le courage d'affronter la réponse. Des sociétés arrivées à cet état doivent ou se dissoudre bientôt ou se régénérer par le principe reli-
NÉCESSITÉ d'une KÉNOVATION RELIGIEUSE 31
gieux. C'est la régénération, jô Tespère, qui nous est réservée. Tout est là aujourd'hui. Toutes les autres questions, comme celles du perfectionnement des institutions politiques, du développement régulier de l'industrie, de l'amélioration du sort des travailleurs, quelque grandes qu'elles soient en elles-mêmes, sont petites à côté de celle-là, et demeureront d'ailleurs insolubles tant qu'elle n'aura pas reçu une pleine satisfaction. Car, si l'homme ne détache pas ses regards de la terre, s'il n'aspire pas à d'autres jouissances que celles qu'il peut y trouver, on n'aura fait, en améliorant les conditions matérielles de son existence, qu'offrir de nouveaux aliments à ses passions et à ses misères. Du reste le progrès indéfini du bien-être rencontrera toujours des bornes infranchissables dans les conditions essentielles de notre nature. Quand on viendrait à bout de chasser définitivement l'indigence du séjour des mortels, resterait encore la pauvreté du grand nombre, pauvreté relative au moins, mise en regard de l'opulence de quelques-uns. Or la vue de ce contraste est des plus blessantes : elle excitera toujours des convoitises et des mécontentements. Si Ton s'arrête à la surface des choses, on est tenté d'accuser la Providence de cette inégalité des conditions assignées en ce monde à des êtres qui naissent tous égaux en droits et qui ont finalement mêmes destinées. Je suis de ceux qui pensent que le perfectionnement des institutions doit consister surtout à diminuer incessamment la distance qui sépare les positions extrêmes de la vie sociale, et l'on en verra plus d'une preuve dans cet ouvrage même. Mais je demande que l'on m'accorde que, dans la moins imparfaite des combinaisons pos-
sibles, il y aura encore des riches et des pauvres, des grands et des petits, parce qu'il y aura toujours, d'une part, des hommes habiles ou actifs ou économes pendant que d'autres seront incapables ou inertes ou dissipateurs, d'une autre part, des hommes ambitieux ou cupides ou égoïstes tandis que d'autres seront modestes ou désintéressés ou généreux. Pour que cette inégalité des conditions, qui nous paraît si choquante au premier abord, cessât d'attrister nos regards, il faudrait refuser aux facultés humaines, qui sont naturellement réparties entre les individus à des degrés inégaux, cette juste mesure de liberté d'exercice, sans laquelle on ne les comprend pas, ce qui serait le plus dégradant despotisme et par conséquent le dernier des maux. Il faut bien reconnaître d'ailleurs que l'aiguillon du besoin et la perspective des souffrances qu'il fait bientôt naître s'il n'est satisfait, sont des stimulants indispensables à l'exercice de l'activité humaine. Si, par impossible, on- réussissait à constituer un état social où tous les individus, quelle que fût leur conduite et quoi qu'il pût arriver, fussent assurés du nécessaire, l'immense majorité d'entre eux laisseraient s'éteindre dans une honteuse oisiveté leurs facultés physiques et intellectuelles, ou ne les exerceraient plus qu'à la poursuite des satisfactions sensuelles les plus grossières ; ils s'engourdiraient dans une existence purement végétative ou s'abrutiraient dans le vice, et alors la civilisation, au lieu de progresser comme cela est dans sa nature, reculerait à grands pas pour arriver je ne sais où, car ce ne serait pas même à la barbarie ou à l'état sauvage, puisque, dans ces derniers états, l'homme est obligé de travailler à se procurer les moyens de subsistance
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 33
de chaque jour. Le mal de la pauvreté, relative, de Tinfériorité du plus grand nombre ne disparaîtra donc jamais entièrement de la terre. Et je ne dis rien de ces maladies, dont plusieurs peuvent bien être prévenues ou atténuées par le progrès des mœurs, la diminution de la misère et la diflFusion des principes de l'hygiène publique et privée, mais dont un grand nombre sont en définitive le résultat forcé de notre organisation et des milieux où nous placent et nous retiennent des omises dominantes, maladies qui, non contentes de nous tourmenter par elles-mêmes, nous montrent sans cesse la tombe, et nous font un objet d'épouvante de ce terme inévitable, qui n'est pourtant qu'une délivrance! Et je ne parle pas de la plus cruelle de nos maladies, de ce Tide immense, de ces désolants ennuis que laissent au cœur de l'homme les satisfactions de ce monde ! Ce serait donc en vain, je le répète, que l'on chercherait le remède à ce malaise qui travaille les sociétés européennes et surtout la France, seulement dans l'amélioration de la condition sociale et de la vie physique : cela est bon, très-bon, et l'on me rencontrera toujours parmi les plus empressés à rappeler aux gouvernants que leur devoir est d'y travailler sans relâche, et que c'est uniquement dans le but de procurer le bien des gouvernés, que le pouvoir est déposé entre leurs mains (1). Mais je le déclare le plus haut possible, cela
(i; En enseignant que tous les descendants du premier homnae naissent coupables avant d'avoir pu agir moralement, objets de la colère divine pour une faute qu'ils n'ont pas commise personnellement, et condamnés, en expiation de cette faute, à toutes les douleurs de la vie, qu'ils n'auraient pas connues par conséquent sans le premier péché, la théologie chrétienne fait de ces douleurs
3/t CHAPITRE PREMIER
est complètement insuffisant. La transformation sociale que tous pressentent et entrevoient comme dans un nuage dont elle commence à se dégager doit nécessairement être précédée de la transformation religieuse, qui seule peut l'engendrer et la mener à bonne fin. En réclamant avec non moins d'insistance que l'école matérialiste, pour les individus et les sociétés humaines.
autant d*inslruments de la vengeance divine, leur donne par là une sorte do consécration, et ne peut, sans se contredire, recommander aux gouvernants et aux puissants de la terre de travailler à ramélioration de la condition humaine. Ou verra dans cet ou* vragc, comme on a pu le voir déjà dans VEûcamen critique des doctrines de la religion chrétienne (!'• partie, chapitres 2 et 9), qn'îl faut se faire des souffrances de notre condition présente, comme aussi des peines qui pourront la suivre, une idée plus haute, plus consolante et plus en harmonie surtout avec les notions que nous avons de la justice et de la bonté de Dieu. Pour nous, la vie actuelle est une épreuve, et les misères contre lesquelles nous avons à lutter incessamment sont des moyens de perfectionnement moral. Ceux qui ne voient rien au delà de cette vie et qui par conséquent ne comprennent pas qu'elle puisse être une épreuve, diront qu'en la définissaot ainsi nous revenons au point de vue chrétien. Pour les théologiens, la vie avec son cortège d'imperfections est une expiation : telle est la seule définition rigoureuse que leur dogme de la chute originelle leur permette d'en donner. S'il leur arrive quelquefois do dire comme nous qu'elle est une épreuve, ils sont alors dans le vrai, sauf les applications fausses qu'ils peuvent faire de ce principe. Mais cette idée, justement comprise, n'est point une invention du christianisme; la philosophie, dès son enfance, l'a tout d'abord reconnue, parce que c'est une de ces vérités universelles qui constituent le fondement même de toute conception morale et religieuse. Quant à l'expiation, nous en admettons la nécessité soit dès cette vie soit ailleurs, pour nos fautes personnelles, les seules qui puissent nous être imputées. Mais, entre cette expiation qui aboutit finalement h la réhabilitation et celle que les chrétiens associent à plusieurs de leurs dogmes, comme le péché originel, l'éternité des peines, la prédestination, etc., il y a un obyme.
NÉCESSITÉ d'une RENOVATION RELIGIKUSE 35
le droit de développer et d'accroître indéfiniment leurs facultés physiques, il faut réclamer en même temps ce dont elle n a aucun souci, le progrès parallèle de la vie morale et religieuse; calr, à son point de vue où tout e,st fiai pour nous à la mort, outre que Tamélioration croissante des conditions de la vie physique ne ferait qu accroître dans la même proportion le regret de la quitter, l'humanité irait s'absorbant toujours davantage dans les satisfactions sensuelles, et alors la surface de ce globe ne porterait plus que des êtres toujours moins dignes et moins capables d'en goûter les vraies beautés. Bientôt il ne resterait plus rien de ces nobles jouissances de la pensée transportée, par dessus les faits matériels et tangibles, dans le monde des réalités immatérielles, plus rien non plus de ce qui constitue raliment par excellence des arts considérés dans leur partie la plus élevée, Fadmiration, le pur amour, la reconnaissance, la générosité, le dévouement, toutes choses qui n'auraient plus de *sens. Les couleurs sous lesquelles nous apparaîtrait Thumanité dans Favenir iraient toujours se dégradant, et dès lors on ne voit plus pourquoi nos descendants nous sauraient gré de leur avoir préparé ce triste avenir. Au contraire, que le progrès moral, accompagnant le progrès physique et social, nous ouvre, au delà du terme de cette phase actuelle de l'existence, de nouveaux horizons où se dissipent les obscurités et les amertumes de la mort, on comprend alors de quels sentiments, la postérité entourera la mémoire de ceux qui auront subi volontairement les sacrifices de toutes sortes, nécessaires pour assurer le bien-être et le perfectionnement des générations futures, et combien cette perspective doit les soutenir
Ôb CHAPITRE PREMIER
dans les épreuves de la lutte. Je ne fais qu'indiquer ici ces graves considérations que j'aurai à développer plus amplement dans le cours de cet ouvrage. Pour le moment, je me suis proposé seulement de montrer que Ton n'aura rien fait tant qu'on n'aura pas réveillé le sentiment moral et religieux, qui seul peut nous faire bien user de nos droits, de nos richesses et de nos lumières* Par sentiment moral et religieux j'entends une seule et même chose. Il n'y a pas de vraie morale sans croyances religieuses, et j'applique cela aux savants aussi bien qu'aux ignorants, aux classes élevées aussi bien qu'aux dernières classes de la société, et non pas seulement à la multitude grossière comme on l'entend répéter encore aujourd'hui. Pour que la nation devienne morale, il faut donc d'abord qu'elle devienne religieuse, mais religieuse avec vérité, cela doit être bien entendu; car, en religion surtout, de l'erreur il ne peut naître que des maux. Cette simple observation, quand je ne m'en serais pas expliqué déjà , répondrait d'avance à ceux qui me demanderaient pourquoi donc, me proposant de rendre les hommes religieux, j'ai commencé par chercher à leur enlever le peu de foi qui pouvait leur rester en leur ancienne religion.
Dans l'état actuel de la civilisation, la foule est assiégée de toutes parts, à tous les instants et de mille façons diverses, de toutes les séductions du luxe. Il n'y a dès lors rien d'étonnant à ce qu'elle soit en proie à tant de désirs et à ce qu'elle poursuive avec tant d'ardeur les moyens de les satisfaire. De là cette inquiétude, ce mécontentement qui, semblable à un ulcère, gagne successivement tous les membres du
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 37
corps social, avec cette différence que celui qui éprouve la plus grande -somme de jouissances et peut satisfaire le plus de désirs, est condamné en revanche à éprouver le plus d'ennuis, le plus de dégoûts et le plus de malaise moral. Ce calife d'Espagne, Abdéranâe III, qui avait un sérail de plusieurs milliers de femmes, des palais incrustés de perles et des jardins oii s'étalaient toutes les splendeurs que pouvait désirer une imagination orientale, et qui, au terme d'un des plus longs règnes, récapitulant les jours de bonheur qu'il avait goûtés, n'en trouvait que quatorze, ce calife, dis-je, nous donne une idée du vide que laisse derrière elle une vie humaine qui a cherché le bonheur dans les satisfactions sensibles. Ajoutez que la prospérité aveugle l'esprit et endurcit le cœur, de sorte qu'on peut dire qu'il n'y a pas de plus grand malheur que d'obtenir en cette vie la plus grande somme de ce que tant de gens appellent le bonheur. Malgré tous leurs efforts pour s'élever au-dessus de ces misères, des hommes forts se surprennent quelquefois assaillis par les désirs les plus vulgaires, et se laissent troubler, tourmenter même par l'impuissance de les satisfaire. Semblables aux épidémies physiques, qui à la longue atteignent plus ou moins gravement les tempéraments même les plus réfractaires, les épidémies morales finissent par atteindre les caractères même les mieux trempés et qui ont le plus longtemps résisté à leur mauvaise influence. Une des plus funestes maladies de l'époque actuelle est cette recherche effrénée du bien-être physique, cette poursuite fiévreuse de la richesse qui donne les moyens de se ie procurer. Eh bien! ce n'est pas seulement la foule ignorante et faible qui est atteinte de
cette maladie; elle finit par gagner de proche en proche et à des degrés divers les hommes même de la plus haute moralité, qui vivent le plus simplement et le plus humblement, qui souffrent le plus en voyant les ravages et les progrès de l*épidémie et qui prennent le plus de précautions pour échapper à ses atteintes ; ces hommes sentent bien que, malgré leur résistance, le mal les'gagne aussi quelque peu, et c'est, à leurs yeux, une raison de plus pour le combattre.
Dans ridée que l'on doit se faire de la marche et du but de la civilisation, il y a un point de vue que ne saisissent pas les esprits irréfléchis, ce qui est cause de discussions sans issue et souvent sans objet. L'homme tend à sortir de l'état sauvage aussitôt que les occasions s'en présentent. Mais, à mesure qu'il parcourt les divers degrés de la civilisation et surtout qu'il atteint les degrés supérieurs, s'il agrandit la sphère de ses jouissances, il est par là même sujet aux maux les plus cuisants. Est-ce à dire qu'il devrait rester sauvage, ou que, lorsqu'il est sorti de cet état, on ne saurait rien faire de mieux que de l'y ramener ? Manifestement non, puisqu'il tend invinciblement à en sortir. Je dirai tout à rheure pourquoi cette tendance invincible. Mais je veux d'abord poser ce fait, qu'il est impossible que nous soyons vraiment heureux dans cette vie, et que plus nous voulons et semblons l'être de la façon dont l'entend le vulgaire, moins nous le sommes en réalité. En résumé, l'homme sauvage, à tout prendre, connaît moins de maux que l'homme civilisé, et cependant il tend nécessairement à se civiliser. Dans l'état de civilisation, qui admet un grand nombre de degrés, Thomme est d'autant plus exposé au malheur qu'il est plus civi-
xNÉCESSITÉ d'une HÉNOVATÎON RELIGIEUSE 39
lise, et cependant il tend à se civiliser de plus en plus. D'où vient donc cette apparente contradiction de l'homme fait pour être heureux , et tendant nécessairement à un état de civilisation qui , en adoucissant les conditions de sa vie matérielle , accroît en réalité le nombre de ses maux? Elle serait inexplicable s'il fallait admettre que tout finit pour nous à la mort. Mais il n'en va pas ainsi. Notre àme, je le démontrerai dans cet ouvrage, est immortelle, et c'est ailleurs que s'accomplissent ses hautes destinées. Dès lors les épreuves de cette vie ne peuvent avoir d'autre but que notre perfectionnement moral. Si l'objet évident de l'état de choses actuel est le perfectionnement moral, il est naturel que nous cherchions à nous placer dans les conditions les plus favorables au développement de toutes nos facultés. Or, dans l'état sauvage, dans une civilisation qui ne fait que commencer, l'homme n'exerce guère que ses forces physiques, et encore ne les applique-t-il souvent qu'à des usages isolés et trèsinintelligents ; il ne fait guère que végéter comme la plante, digérer comme la brute. Les moyens de développer ses facultés supérieures lui manquent ou sont trop peu nombreux ; il n'a pas assez d'épreuves morales à subir, il cherche un autre état où il y en ait davantage, et quoique ces épreuves puissent faire et fassent souvent son malheur actuel, qu'il le sache ou non, il y court irrésistiblement, entraîné qu'il est par la force de sa nature (1). On voit donc que, si la civili-
(4) Après avoir célébré rinnocence, fort problématique, des premiers hommes, Sénèque diminue de beaucoup le mérite de son éloge en faisant cette réflexion pleine de sens, qu'ils étaient inno-
satiou est nécessaire et en même temps accroît le nombre des maux actuels de l'homme, le principe religieux, ainsi que je Tai dit tout à l'heure, explique seul cette apparente contradiction.
Il y a donc, pour le dire en passant, une grande ignorance de la nature réelle de l'homme à prétendre arriver dès cette vie même à un état de choses exempt de toute imperfection. Sans doute il faut toujours^ et c'est en cela précisément que consiste la pratique du bien, tendre vers cet idéal et chercher à en rapprocher toujours davantage les individus et par là l'espèce entière. Mais aussi il faut bien comprendre qu'il est impossible d'y atteindre dans ce monde. Comment douter de cette vérité quand on étudie à fond les divers phénomènes de la vie humaine, particulièrement dans les grands centres de population où fermentent toutes les passions et tous les penchants bons ou mauvais, où se développent le plus largement toutes les capacités de notre nature? Ce qu'il y a d'excellent pour l'homme, ce qui le distingue de tous les autres êtres de la création terrestre, ce qui est le cachet de sa véritable grandeur et la source unique de ses mérites, c'est la pratique libre du bien. Or ce bien suppose en regard de lui et comme condition essentielle l'existence du mal. Où seraient la chasteté et la pureté des mœurs, si elles n'avaient à vaincre les séductions du vice? Où seraient la patience et la résignation, si nous étions inacces-
cents par ignorance , et qu'il y a une très-grande diflFérence entre ne pas savoir et ne pas vouloir faire le mal : « Ignorantiâ rerum a innocentes erant; multùm autem interest ulrùm peccare aliquis « nolit an nesciat. » (Epistola 90.)
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 41
sibles aux souffrances physiques et aux peines morales, aux injustices et aux infortunes de toutes sortes, aux privations et aux humiliations de la pauvreté, rendues plus dures encore par le spectacle de l'opulence de quelques favoris de la fortune? Où seraient Tabnégation et le désintéressement, si le monde ne présentait pas tout à la fois des douleurs à soulager et de stériles égoïsmes qui passent sans s'émouvoir à côté de ces douleurs? Où serait le dévouement à la cause de la vérité, si de honteux intérêts ne vivaient de mensonges, et s'il ne fallait, pour les démasquer, affronter les persécutions? Où serait le mérite principal de ceux qui se dévouent de la sorte, s'ils arrivaient aussitôt à leur but et s'ils ne savaient d'avance que ce n'est souvent qu'après une lutte de plusieurs siècles qu'on parvient à faire lâcher pied à l'erreur, à l'erreur religieuse surtout, de toutes la plus tenace, la plus redoutable en sa puissance et la plus cruelle en ses rancunes? Où seraient enfin tous les genres de mérites, s'ils ne rencontraient autant de maux contre lesquels il est de leur nature même de combattre sans fin ? Ce combat incessant est la meilleure école de la vertu; c'est là seulement qu'après avoir fait son apprentissage, elle peut exercer et entretenir ses forces. Comparez deux existences d'hommes dont l'un n'a recherché et obtenu, sans s'inquiéter de l'honnêteté des moyens, que les commodités et les douceurs vulgaires de la vie, et dont l'autre, voulant avant tout conserver l'intégrité de la conscience, a choisi la voie semée de souffrances. Lequel de ces deux hommes vous semble placé le plus haut dans l'échelle morale? Lequel jugera le mieux la condition humaine et l'ensemble de ses rapports ? Le-
/i2 CHAPITRE PREMIER
quel sera le plus disposé à sympathiser avec les douleurs de ses semblables et à adoucir des amertumes que Tun connaît pour les avoir éprouvées, et que l'autre ne connaît que de nom, c'est-à-dire ne connaît pas? Personne n'hésitera dans la réponse à faire à ces questions. Le bien est donc toujours en face de quelque mal. La libre activité humaine doit lutter sans cesse contre ce mal, et chercher à en triompher toujours davantage, sans prétendre y arriver jamais complètement dans l'ordre présent des choses. Mais, pour qu'elle lutte sans cesse contre le mal dans la vie actuelle, il faut bien, encore une fois, que le mal y existe toujours à des degrés divers. Cette conclusion subsisterait, lors même qu'il serait démontré, ce qui ne l'est pas, que le progrès de l'humanité sous le triple aspect de la vie physique, intellectuelle et morale, progrès indéfini, auquel je crois comme résultat général et en prenant les choses sur une grande échelle, se continue partout et toujours, sans subir ni reculement, ni déviation, ni intermittence.
Ces notions premières semblent ma^nquer aux systèmes de réforme sociale qui, faisant consister le but de la vie uniquement dans le bien-être et non dans l'avanceipent moral, promettent de réaliser le rêve du paradis terrestre. Si ces candides systèmes demeuraient dans le domaine de l'utopie, ce ne seraient que des romans plus ou moins dignes d'amuser l'oisiveté de l'esprit. Mais ils essaient, comme cela est d'ailleurs naturel à tout système, de se traduire en faits, et ils produisent dans le domaine de la réalité une perturbation grave mais dont il ne faut pas s'inquiéter outre mesure ; car ces systèmes auront produit eux-mêmes
NÉCESSITÉ d'uXE UÉXOVATIOiN RELIGIEUSE AS
leur propre remède le jour où des expériences parfai tement libres leur auront permis de mettre à nu leur impuissance. C'est du reste une justice à rendre à leurs auteurs que de reconnaître que, lorsqu'ils se mettent à peindre la situation, ils savent en tracer des portraits pleins de ressemblance, portraits peu flattés, qui obligent la société à avoir peur d'elle-même et à consentir à des améliorations de détail qui ont toujours leur prix. Par ce côté ces auteurs ont droit au moins à ces égards que leur refusent trop souvent des hommes qui ont une réputation usurpée de libéralisme.
A ne consulter que l'histoire, jusqu'ici, avant même que la civilisation fût arrivée au point où elle est chez nous, elle a fait place à la barbarie, et tout a été à recommencer. On en a conclu que la société européenne devait bientôt finir de la même façon. Loin de moi la pensée de chercher à inspirer aux autres une pleine sécurité, que je ne puis pas avoir moi-même quand je considère tout ce que le présent accumule de périls et de menaces. Assurément, si je me laissais aller à ces sentiments de dégoût qu'inspire la situation actuelle, je chercherais comme tant d'autres un refuge, très-vite trouvé, dans le mépris des hommes, je croirais aussi que la société européenne, que la France en particulier, arrivée au dernier degré de la dégénération, n'a plus qu'à attendre le moment prochain de sa dissolution. Mais je ne suis pas tombé dans cet état de désenchantement et de découragement, et je crois à la possibilité d'une régénération autrement que par la disparition complète des éléments anciens. De quel prix faudra-t-il payer cette régénération, de quelle nature seront les crises qui l'amèneront et combien de
A/l CHAPITRE PREMIER
temps dureront-elles? Sijôle savais J'hésiterais encore à le prédire, tant je me sens peu de goût pour le rôle de prophète de malheur. Je dirai plutôt que l'espèce humaine n'est pas aussi décrépite que le croit une certaine érudition, qui, s'attachant uniquement aux faits bruts de l'histoire, et demeurant d'ailleurs étrangère à la culture des sciences naturelles, n'a aucune vue élevée, aucune intelligence des causes et des temps. L'humanité entre à peine dans l'âge viril. Elle n'a encore parcouru qu'un petit espace dans les voies providentielles; il y a donc au moins de la témérité à prétendre mesurer ce qui lui en reste à parcourir, et à juger de l'avenir par un si triste passé. Remarquons du reste que ceux qui désespèrent sont pour la plupart des prôneurs intéressés d'institutions qui ne sauraient revivre : cela nous permettra de suspecter leurs prédictions et même leur désespoir. Le progrès de la science, qui n'est pourtant pas aussi rapide qu'on l'entend dire si souvent, et sa diffusion, trop lente encore, il est vrai, mais enfin toujours croissante, établissent entre l'époque présente et les temps anciens où l'immense généralité des hommes était retenue dans l'ignorance, des différences fondamentales dont il ne faut pas oublier de tenir compte dans nos conjectures sur l'avenir de l'humanité. Mais c'est avant tout sur une rénovation religieuse que nous devons fonder nos espérances ; car elle seule est destinée à communiquer la plénitude de la vie à la société défaillante, et une religion vraie n'aura pas besoin, comme les religions fausses, d'appeler à son secours la barbarie.
Beaucoup de personnes s'imaginent que la philosophie, habituée à s'adressera l'intelligence, ne sait point
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 45
parler au sentiment, et que toute œuvre émanant d*elle, particulièrement une œuvre religieuse, doit par cela même être froide et inféconde. Ce préjugé est un des plus opiniâtres et des plus répandus ; car il est commun et à des chrétiens et à des personnes qui sont fort éloignées du christianisme. S'il est permis de scinder par l'abstraction Tàme humaine en deux parts, l'une intelligente et l'autre affective, il ne Test pas également de supposer ainsi ces deux parts complètement étrangères l'une à l'autre. On va voir surtout qu'il est contraire à la vérité qu'une religion qui satisfera l'esprit, puisse laisser le cœur sec et indifférent. Je crois avoir démontré, dans V Examen critique des doctrines de la religion chrétienne, que cette dernière religion ne pouvait plus être acceptée dans ses dogmes fondamentaux par un esprit droit et exempt de préventions. Si donc la raison était seule écoutée en ces matières, elle en finirait bientôt avec le christianisme. Mais je sais que les choses ne se passent pas de la sorte. La religion considérée non plus seulement dans son essence intime qui est toute intellectuelle, mais encore dans ses divers moyens d'établissement et de maintien parmi les sociétés humaines, n'est pas uniquement affaire de raisonnement; le sentiment, l'imagination, les sens même y entrent aussi pour quelque chose. Dans toutes les religions du passé, une part démesurée a été faite aux sens, à l'imagination et au sentiment, c'està-dire à ce qu'il y a en nous de plus aveugle et qui demande le plus à être gouverné par la raison. C'est par là que les prêtres chrétiens retiennent encore et les enfants qu'on leur livre si imprudemment et sur lesquels les sens et l'imagination ont tant d'empire, et la
iÔ CHAPITRE PREMIER
plupart des femmes, qui vivent siyrtout par le sentiment, et bon nombre d'hommes qui, en religion c'està-dire en ce qui a les plus graves conséquences, ont abdiqué comme un fardeau trop pesant pour eux et ont remis entre les mains débiles de l'autre sexe ce rôle de supériorité morale, de haute et forte direction, qui est le devoir et la dignité du leur. Ces croyants-là n'essaient même pas de se rendre compte de leur foi ; mais s'ils n'y tiennent point par conviction, ils y tiennent encore par habitude, par ce besoin d'un culte extérieur, qui, pour la multitude, ne trouve pas à se satisfaire autrement, lorsque aucun essai sérieux n'a encore été fait pour rétablissement d'une religion raisonnable (4). Les hommes auxquels j'ai particuKèrement fait
(0 En 1793, sur la réquisition de Ghaumette, la Commune de Paris convertit l'église de Notre-Dame en Temple de la Raison, et y célébra sa première fête le 20 brumaire (iO novembre). Une femme, velue d'une draperie blanche et d'un manteau bleu céleste, y représentait la déesse Raison, Ghaumette donnait au reste très-nettement son invention pour ce qu'elle était, c'est-à-dire pour un véritable athéisme. Getle orgie sous prétexte de culte fit bientôt place à quelque chose d'un peu moins bouffon. En 1794 , la Convention, qui avait décrété la liberté des cultes, au lieu de s'en tenir à celte sage mesure, adopta un décret proposé par Robespierre, et qui déclarait que le peuple français reconnaissait Vexistence de l^Être suprême et Vimmortalité de l'âme, comme si de pareilles choses étaient matière à décret, et qu'il fallût absolument, pour être Français, croire en Dieu ou à la vie future. Pris au sérieux, un pareil décret eût été le rétablissement de la tyrannie religieuse , détruite par la Révolution. La Convention institua des fêtes théâtrales et chargea le peintre David d'en rédiger le programme. La première représentation eut lieu le 20 prairial (8 juin), au jardin des Tuileries et au Champ de Mars : elle fut présidée par Robespierre dont le brillant costume excita le rire de la foule et la colère de plusieurs de ses amis. Ce patronage compromettant
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 47
appel, et qui, libres déjà du joug des religions établies, écoutent la raison seule, n'hésiteront pas, j'espère, à accepter un ordre d'idées religieuses qui n'admettra rien que de rationnel, et qui, faisant leur juste part au
ne permettait pas à rinstitutioa de survivre à la chute du patron. Vint ensuite , sons un nom quelque peu pédantesque, la Théophi* larUhropie, qui n'était non plus qu'un culte de théâtre. Je renvoie le lecteur qui voudrait en prendre une connaissance détaillée, au Code de religion^ par J. B. Chemin, Paris, an vu. Les Théophilanthropes y déclarent qu'ils n'abjurent ni ne contredisent les principes d'aucune secte : c'était protéger toutes les extravagances religieuses du passé sous un faux air de tolérance , ou plutôt c'était faire au fond une déclaration d'indifférence religieuse. Après avoir annoncé qu'ils n'auront ni sacerdoce ni cérémouies, ils affublent leurs orateurs et lecteurs d'un costume (tunique bleu céleste, ceinture rose, robe blanche par dessus et ouverte par devant); ils dressent des autels d'opéra , sur lesquels ils déposent des fleurs et brûlent de l'encens; ils empruntent enfin aux chrétiens toutes sortes de momeries. Leur culte dégénéra vite en allégorie glaciale, et il n'avait, pour mourir bientôt, nul besoin de l'odieux arrêté du i2 vendémiaire an X (3 octobre 1801), par lequel le premier consul Bonaparte leur interdit le droit de réunion dans les édifices nationaux au moment où il rouvrait les églises catholiques.
Peut-on parler sérieusement de l'abbé Ghatel, primat des Gaules, qui parodiait naguère la messe et les vêpres et offrait au rabais ses sacrements frelatés?
Les saint-simoniens, qui croyaient sauver le monde au xix« siècle par rinstitution d'un nouveau genre de papauté sous le bon plaisir et au profit de laquelle nous eussions été parqués et nous eussions tous fonctionné, n'ont laissé après eux qu'un système d'économie industrielle et politique, construit avec habilité, mais qui, sacrifiant le principe sacré de la liberté humaine à des fantaisies artistiques, était condamné d'avance à demeurer sans emploi, quoique susceptible, dans plusieurs de ses détails, de recevoir des applications utiles. Mais économie politique et religion, sans s'exclure aucunement, sont 'des choses entièrement distinctes. Je n'ai pas à relever ici les erreurs accumulées dans les écrits de Saint-Simon et de ses disciples. Je dirai seulement, et cela suffit à mon objet actuel, que le plus clair de leur doctrine c'est que, tout en conservant le mot
48 CHAPITRE PÎIEMIER
sentiment, à l'imagination et aux sens, les empêchera de corrompre son œuvre. Aux chrétiens qui refusent 'obstinément de se rendre à l'autorité de la raison pour ne prendre conseil que des sens, de l'imagination ou du
Dieu, ils en suppriment réellement l'idée, que leur conception générale de la vie humaine et de ses développements revient en définilive au vieux matérialisme , et qu'en persistant à appeler cela ^ine religion, ils font de vains efforts pour le faire accepter comme chose sérieuse. On sait que leur but principal, avoué et proclamé, était la réhahUiiation de la chair, et qu'ils aiment à poser ce dogme en antagonisme avec un autre excès que la morale n'admet pas davantage, celui de l'ascétisme chrétien. Trouvent-ils aujourd'hui la chair assez réhabilitée? A Considérer l'état général actuel des mœurs, il semble bien qu'ils doivent ôtre satisfaits.
Les réformateurs fouriéristes , qui excellent, comme les saintsimoniens, à peindre le mal social actuel, mais qui nous proposent, pour remède, de vivre en communauté-afin de mieux nous gaudir, sont, de tous les instituteurs religieux, ceux qui comprennent le moins ce que c'est que religion. Dans un moment d'abandon, M. Considérant a proclamé, du haut de la tribune de l'Assemblée nationale (séance du 14 avril 1849), leur dernier mot et leur formule la plus générale , lorsque, donnant de la situation présente une définition très-exacte, il a [dit que la société ne croyait plus, mais qu'elle voulait joM/r. Gela est du reste en parfaite conformité soit avec la doctrine enseignée dans son livre intitulé Destinée sociale (Paris, i847 et i849), soit surtout avec la doctrine du maître. Charles Fourier enseigne en effet que le vrai bonheur consiste à jouir d'une grande richesse cl è'une variété infinie de plaisirs, que l'ordre des séries passionnées élève les raffinements sensuels à une perfection dont le monde civilisé ne peut se former une idée ; que, dès l'âge de deux ans , il faudra exciter V enfant aux raffinements despassions et particulièrement de la gourmandise; que les petites hordes, en s'adonnant aux prétendus vices de la saleté, de l'orgueil, de l'impudence et de l'insubordination , s'élèvent à la pratique de toutes les vertus; que les vieillards qui, en harmonie, aimeront les richesses et les plaisirs plus qu'on ne les aime àprésmt, seront les premiers à demander l'établissement de la liberté amoureuse: que les harmoniens auront (au bout d'un siècle seulement) beaucoup de femmes adonnées à la pluralité d- hommes par vertu corporative et
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 49
sentiment; qui avouent qu'il se pourrait que leur croyance fût une illusion, mais que c'est une illusion qui leur est douce et dans laquelle ils veulent demeurer; qui prétendent que, dans les choses de religion,
ntik à la société; et qu'enfin les mœurs phanérogames des bacchantes, bayadères, faquiresses et autres seront, par leur extension aux deux tiers des femmes, mi très-puissant moyen de stérilité, {Le nouveau monde industriel et sociétaire, Paris, 4829; avantpropos, p. xiv; Préface^ page 43; section m, ch. 20, page 226; ch. 21, page 2-46; ch. 24, page 276; section iv, ch. 25, page 287; section v, ch. 36, page 400.) On peut juger, par ce spécimen, des dogmes qui se prêchent dans cette église. Nous demanderons à en faire partie lorsqu'il nous sera démontré que le souverain bien cl le but unique de la vie consistent à se procurer la plus grande somme possible de plaisirs sensuels , et lorsqu'au terme de cette série de satisfactions , on ne devra plus rencontrer la satiété et le dégoût, puis finalement la mort avec ses préliminaires, toutes choses que Mahomet avait au moins bannies de son voluptueux paradis. Un des derniers représentants de la doctrine phalanslérienne, M. Victor Hennequin, a publié, en i854, un livre dont j'aurai plus loin (dans une note du 3* chapitre) à citer quelques extraits, livre qu'il a intitulé Religion, et qu'on dirait avoir été écrit dans un accès de délire. L'auteur du Fnsionisme, M. de Tourreil, qui a «'crit des lettres apostoliques où respire un sentiment religieux des plus onctueux, croyait aussi avoir été gratifié d'une révélation. Le lecteur comprendra tout ce qu'il faut de dévouement pour n'être pas arrêté par la crainte d'être confondu avec ces révélateurs , quand on se décide aujourd'hui à écrire sur d'aussi graves matières ot qu'on s'est bien promis de ne se laisser guider que par ce simple bon sens, ce sens commun qui est si rare que son nom semble une ironie.
L'école positiviste de M. Auguste Comte, qui est un démembrement de l'école saint-simonienne, déclare franchement qu'elle est alliée et qu'elle rejette l'existence immatérielle et l'immortalité de l'àme. Avec gens qui s'expriment aussi nettement, si l'on ne s'entend pas, on sait au moins pourquoi. Peu s'en est fallu que leur chef n'accusât la métaphysique, dont le nom seul lui causait uno véritable horreur, d'avoir inventé Dieu et l'ânie humaine, qui datent, il faut pourtant bien en convenir, d'un peu plus loin que la mé-
il ne faut pas regarder de trop près, mais qu'il faut savoir donner son adhésion à ce que Ton ne comprend pas, et que c'est là précisément le grand avantage de la foi ; qui se tranquillisent en cherchant à ruser avec
taphysique dont le mot même est assez moderne ; il n'existait ni en grec ni en latin : le philosoxjbe Andronicus de Rhodes, qui vivait du temps de Sylla, un siècle environ avant notre ère, ayant recueilli et mis en ordre les ouvrages d'Aristote, désigna les livres qui depuis ont été appelés métaphysiques par les expressions lAs-zoL Tot f\j(Ttr,oL, c'cst-à-dlre ceux qu'il plaçait et qui devaient être lus après ceux qui traitaient des choaes physiques. On suppose sans doute que M. Comte honore comme Être suprême runiversalité des êtres. Point du tout. C'est à l'humanité qu'il adresse ses hommages ; il l'appelle le Grand Être, quoiqu'elle ne soit évidemment qu'un grain de sable dans l'immense océan de l'Univers. Attribuant toutes choses à des lois fatales , il est condamné d'avance à légitimer tout ce qui s'est fait et se fera. Aussi, sous prétexte du bien qui s'opère quelquefois à l'occasion du mal, mais qu'il attribue au mal même comme à sa cause, en vient-il non-seulement à amnistier mais à admirer tout ce qu'il y a eu de plus odieux dans l'histoire de l'humanité, comme l'esclavage antique, le servage féodal, le long engourdissement de la raison dans les ténèbres faites par le catholicisme, Textermination même de races entières parles moyens exécrables de la guerre. Il veut que le genre humain, devenu adulte, s'occupe uniquement de l'étude scientifique des phénomènes, de leurs lois et de leurs rapports, et rejette comme oiseuse toute recherche sur le commencement et la fin des choses, comme s'il existait au monde quelque recherche dont l'intérêt ne s'effaçât pas devant celui qui s'attache à la recherche de notre origine et de notre destinée, et comme s'il était possible de supprimer un problème qui se représente toujours et invinciblement devant l'esprit et qui par conséquent doit finir par recevoir sa solution sinon dans cette vie au moins dans celles qui la suivent. Mais ce qui distinguait particulièrement M. Comte de tous les athées et de tous les matérialistes ses prédécesseurs, c'est qu'il prétendait bâtir une religion sur un pareil fondement, et une religion qui renchérit même sur le catholicisme quand elle ne le copie pas platement , ayant, par exemple, une Trinité composée du grand-être ou de l'humanité, du grand-fétiche ou de la terre, et du grand-milieu ou
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 51
leur conscience ; qui font consister le mérite et la félicité à ne point raisonner dans une matière qui importe plus que toutes les autres, la seule môme qui importe véritablement ; à ces chrétiens-là, dis-je, ce livre
de Tespace , neuf sacrements , des anges gardiens , une fête des morts et même une fête des réprouvés, un calendrier enGn où les plus drôles de saints sont tout étonnés de se trouver ensemble. Une religion avec ces deux dogmes ou plutôt ces deux négations en tète du symbole : // tiy a point de Dieu; il n'existe pas pour l'homme d* autre vie que sa vie acluelle! Voilà du nouveau assurénjent. Et il fallait voir avec quelle naïveté le grand-prêtre, en exposant cette doctrine sur laquelle le logicien le moins exercé n'aurait pas de peine à construire les théories les plus immorales , l'assaisonnait de réflexions qui semblaient partir d'une âme pleine des meilleurs sentiments 1
En Allemagne, M. Feuerbach s'élève aujourd'hui contre les idées de Dieu et de l'immortalité de l'âme humaine aussi énergiquement et avec la même franchise que M. Comte; mais au moins il n'a pas la prétention de construire une religion sur ces négations. Voir la traduction française de ses principaux ouvrages, publiée par M. Ewerbeck sous ce litre : Qu'est-ce que la religion d'après la nouvelle philosophie allemande? Paris, 1850. Nous avons maintenant en France des codes à peu près complets de la doctrine antithéisle et anti-psychique dans deux ouvrages écrits avec un talent supérieur et digne d'une meilleure cause; je veux parler des livres de MM. Charles Lemaire {Initiation à la philosophie de la libertés Paris, 4842 et 1843) et Vacherot (La Métaphysique et la science, Paris, 4858). Ces deux auteurs se sont proposé, le premier de restaurer la philosophie atomistique , le second de faire reverdir sur notre sol cet idéalisme hégélien dont l'Allemagne commence c'i abandonner la culture. Quoique placés à des points de vue divers, comme ils parlent également des principes fondamentaux du spinozisme, ils arrivent finalement à sa conséquence dernière, c'està-dire à la négation des idées de Dieu, de l'âme humaine et de son immortalité, telles que les conçoit le vrai rationalisme. Quelque éloigné que je sois de leurs principes métaphysiques et quelque répulsion que j'éprouve surtout pour les conséquences auxquelles ils me semblent aboutir forcément en morale, je signerais un trèsgrand nombre de pages de leurs livres , qui s'accordent parfaite-
ne peut être d'aucun secours : car je ne viens pas substituer des fantômes à d'autres fantômes. Il n'est pas de mal pire que celui dans lequel on se complaît, et je crois que, pour la guérison de ceux qui en sont atteints, il
ment avec les exigences du plus pur déisme. Ne nous plaignons pas des attaques nouvelles livrées à ce que nous tenons pour des vérîlés de premier ordre ; félicitons-nous en au contraire.il faut que la lumière se fasse, et elle ne peut sortir que de la plus grande liberté d'exposition de toutes les idées et de tous les systèmes. Au reste les très-vives attaques de MM. Lemaire, Feuerbach et Vacherot ne s* adressent communément qu'aux idées de Dieu et de l'âme, conçues au point de vue chrétien , et nous n'avons point alors à nous inquiéter de leurs critiques ; car nous leur abandonnons complètement la doctrine chrétienne, à laquelle nous sommes encore plus opposé qu'ils ne le sont eux-mêmes, parce que nous souffrons peut-être plus qu'eux en voyant tous les maux qui en sont sortis, et au nombre desquels nous comptons surtout celui de nobles intelligences amenées par celle doctrine à s'agiter aujourd'hui dans le vide.
Ne voulant parler que de choses graves, j'hésite à mentionner ici un essai récent d'établissement de culte public. Des francsmaçons, animés d'excellentes intentions assurément, ont ouvert à Paris ce qu'ils ont appelé le Temple des familles. Le programme porte qu'on se réunit pour se livrer à des études récréatives sur l'éducation, la morale, etc. Les yeux et les oreilles sont en effet récréés par les costumes et les emblèmes maçonniques , par des fantaisies musicales , par des dialogues scéniques entre un vénérable et des frères assistants , par des poésies que déclament des membres des deux sexes. Le tout est applaudi comme au théAlre ou dans les réunions académiques. Des surveillants ont à la main une épée nue dont heureusement ils ne se servent pas. On ne fait pas le signe de la croix, mais on porte par moments la main gauche au front et la droite sur le cœur. En tant que culte, cela est aussi peu sérieux que les simagrées des Ihéophilanthropes, et n'atteint même que très-difficilement le but proposé, celui d'amuser les assistants autres que ceux qui viennent se faire voir en tenue d'adoption. Tous les francs-maçons ne fréquentent pas le Temple des familles, mais tous, les plus instruits et les plus sérieux mêmes, prétendent aujourd'hui faire de la franc-maçonnerie une religion.
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 53
n'y a plus rien à attendre que du temps, si même le temps en cette vie y peut quelque chose. Quant aux chrétiens qui sont disposés à entendre le langage de la raison, mais à qui on aurait faussement persuadé qu'une religion raisonnable ne peut donner aucune satisfaction aux légitimes exigences du sentiment, de l'imagination et des sens, s'ils veulent bien lire ce livre jusqu'au, bout, il leur sera facile de reconnaître qu'on les trompait. En s'adressant avant tout à l'intelligence, cette religion ne méconnaîtra pas pour cela qu'elle parle à des hommes, et elle ne mettra en oubli aucune des données de l'humanité. Elle ne permettra plus, il est vrai, aux sens, à l'imagination et au sentiment de sortir de leur domaine propre pour usurper le sien, mais elle ne leur en donnera pas moins la juste mesure de satisfaction qu'ils sont en droit de réclamer. Sans vouloir anticiper sur ce qui doit suivre, je me contente ici de demander si l'association de familles véritablement unies par la communauté des pensées, la pureté des mœurs, la pratique du bien et le soulagement de tou-
Voir à cet égard l'écrit publié par M. Fauvety, sous le litre Catéchisme à ïvsage des aspirants à l'initiation, Paris, 1862. L'auteur y déclare que les personnes professant toutes les religions sont reçues dans leur société. Rien de mieux assurément que la plus entière liberté des opinions : c'est là une règle qui doit désormais être strictement observée dans toutes les relations sociales. Mais ce n'est pas à dire pour cela que les contraires puissent entrer dans une association ayant pour but de donner satisfaction au sentiment religieux. Une religion qui dirait qu'elle trouve bon ou qu'elle ne trouve pas mauvais que, tout en lui appartenant, on continue de professer les religions quelconques , ne verrait personne entrer dans son sein ou n'y recevrait que des inditTérents en matière religieuse.
tes les douleurs humaines; si le touchant spectacle de ces familles se réunissant pour adorer Dieu et s'inspirer des mêmes idées et des mêmes sympathies ; si le dogme fondamental d'un Dieu parfaitement bon et juste, qui nous appelle à être tous, lorsque nous l'aurons mérité, véritablement heureux ; si cet aspect consolant et fortifiant sous lequel apparaissent dès lors les peines, soit physiques soit morales, et les diverses épreuves de cette vie ; si la perspective de l'amélioration morale et sociale qu'une religion raisonnable doit amener dans un avenir prochain parmi les peuples, aujourd'hui encore si divisés, qui forment la grande famille humaine; je demanderai, dis-je, sans pousser plus loin cette énumération, si toutes ces choses ne s'adressent pas soit au sentiment soit à l'imagination soit aux sens, en même temps qu'à la raison, si elles ne font pas enten dre au cœur aussi bien qu'à l'esprit le langage le plus digne et le plus éloquent. Je demanderai s'il est permis de leur comparer une association purement nominale et qui laisse subsister au dehors la désunion et l'hostilité entre ses membres; si l'on préfère des assemblées où chacun vient importuner le ciel de ses vœux souvent impies ou de ses terreurs insensées ; si l'on aime mieux des observances misérablement puériles, un cérémonial légué par les cultes les plus absurdes, des chants alternativement barbares ou mondains, exprimés dans une langue morte et par conséquent inintelligible pour la presque universalité de ceux qui les entendent ou les récitent, le dogme d'un Dieu capricieux et cruel, qui rend les enfants responsables de la faute du père, et prédestine les uns au bonheur et les autres au malheur, la menace d'une éternité de tortures, réservée au plus
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 55
grand nombre comme couronnement des peines et des douleurs de cette vie, la perspective enfin, pour un très-petit nombre d'élus, d'un paradis dans lequel la mère ou la' fille ou l'époux ou l'ami serait parfaitement et éternellement heureux, pendant que le fils ou le père ou réponse ou Tami. endurerait d'éternelles douleurs dans un séjour où se trouverait .entassé tout ce que le délire de l'imagination a jamais enfanté de plus monstrueux et de plus horrible (1). Je demanderai enfin 8i une religion qui, loin de s'isoler delà science et d'eu
(4) Les enfers des religions anciennes les plus impitoyables élaient de vrais paradis auprès de l'enfer des chrétiens. C'est un des sujets sur lesquels les théologiens se sont particulièrement appliqués, tout en copiant le fond, à faire du neuf dans la forme, et il faut avouer qu'ils y ont réussi. Si l'on veut avoir une idée de raffection particulière avec laquelle ils traitent celte matière et de la richesse de leurs descriptions, qu'on lise le traité de Drexelius, intitulé De orterno damnatorum carcere et rogo^ Munich, 1630. Les 456 enfers du Bouddhisme siamois (8 grands, 128 moyens et 320 petits) l'emportent peut-être par la fécondité et la variélé des détails sur l'enfer chrétien; mais ils lui cèdent sur le point capital, en ce que les tourments qu'y endurent les morts pendant dos millions de millions d'années, aboutissent finalement à l'annihilation. Voir la description de ces 456 enfers dans l'ouvrage de M. Pallegoix, intitulé Grammatica lînguœ Thai, cap. 30, Systema Buddhicum secundùm Siamenses, Bangkok, 1850. Les peintres et les poêles chrétiens ont exploité à l'envi cetle mine, si féconde en sujets de tableaux et de descriptions, qui leur a été ouverte par les docteurs. Rien n'égale en ce genre les descriptions que le Dante fait de V Enfer dans le 3* chant de sa Divina commcdia. Il faut du courage pour assister jusqu'au bout à cetle débauche de fantaisies chré lien nés. Des images terribles ou gracieuses, d'heureux traits disséminés dans un immense entassement d'extravagances et de rêveries maladives, sont loin de justifier la réputation faite à ce poème, réputation qui s'est attachée sans doute bien moins aux idées qni en constituent le fond qu'au charme de la langne mélodieuse dans laquelle elles sont écrites.
médire, la sanctifiera au contraire et s'y associera intimement, peut jamais avoir à craindre de manquer de poésie, quand il est constant que la science, chaque fois qu'elle progresse en quelque ordre de connaissances que ce soit, ouvre à Tàme des horizons toujours plus vastes, et lui fournit par conséquent d'inépuisables sujets de ces vives émotions qui constituent le domaine de Fimagination et du sentiment. La réponse à ces questions ne saurait être douteuse, puisque je m'adresse en ce moment à ceux des chrétiens qui sont disposés à écouter la raison.
Rien n'est plus ordinaire aujourd'hui que d'entendre dire sur le ton de la plus parfaite indifférence : « Qu'im- « portent les croyances religieuses, pourvu que l'on « vive en honnête homme?»» Si vous essayez de faire comprendre à ceux qui tiennent ce langage , que tous les actes importants de la vie sont nécessairement réglés, que l'on s'en rende compte ou non, sur des motifs tirés de ce que l'on croit, ils vous répondront sur le même ton de légèreté : « Est-ce que la croyance d'un « juif ou d'un chrétien ou d'un musulman s'oppose à ce « qu'il vive en honnête homme? Ne lui prescrit-elle « pas au contraire de vivre ainsi? »» Sans doute il n'y a pas de religion qui défende directement d'être honnête homme, il n'y en a pas qui se fasse faute de recommander de l'être. Mais la question n'est pas là. II ne s'agit pas de savoir s'il y a, dans la Bible ou le Koran, tels préceptes qui, s'ils y étaient seuls, ne pussent faire d^s honnêtes gens. Il s'agit de savoir comment, par exemple, un vrai chrétien, par conséquent un chrétien qui voit dans les évangiles et dans les autres livres sacrés la parole de Dieu même, qui croit à
NÉCESSITÉ d'une KÉNOVAIION RELIGIEUSE 57
la vérité de tous les dogmes qui composent l'ensemble de la doctrine chrétienne, il s'agit, dis-je, de savoir comment ce chrétien-là doit vivre s'il conforme en tout point ses actes à ses croyances. Or j'interroge tout homme de bonne foi, qui aura suivi avec attention et impartialité l'exposé que, dans V Examen critique des doctrines de la religion chrétienne y j'ai fait des dogmes de cette religion et du contenu de ses livres saints, et, sans rappeler ici le détail infini des rapprochements entre les croyances et les actes, que j'ai mis le lecteur à même de faire, et où il a pu juger, au moyen de cette simple pierre de touche, du nombre prodigieux d'aberrations qu'une grande erreur dogmatique, une fois introduite dans l'esprit, y fait entrer à sa suite, et de ce. que doit être alors la vie d'un chrétien conséquent, je demande seulement s'il est possible que celui qui croit aux dogmes de la chute originelle de l'humanité et de la damnation éternelle, et qui par conséquent se fait de la justice de Dieu des idées aussi radicalement fausses, se montre juste dans ses rapports avec ses semblables; s'il est possible que celui qui croit obtenir la rémission de ses péchés par des mérites autres que les siens propres et par les plus petites pratiques, entre dans la voie de la saine éducation de l'àme et du véritable amendement moral; s'il est possible enfin que celui qui croit Dieu capable des actes cruels et des enseignements détestables qui lui sont attribués dans les livres de l'Ancien Testament et jusque dans ceux du Nouveau, soit bienveillant et bienfaisant à l'égard des autres hommes. Quant aux nations composées de pareilles individualités, inutile de demander quelle sera leur vie collective, et s'il est possible que, dans
leurs rapports mutuels, elles respectent les principes de la justice : Tliistoire est là, qui a répondu. Les croyances religieuses sont celles qui demandent le plus impérieusement à passer de la conscience dans les faits extérieurs. Les institutions, les lois, et les mœurs seront toujours et partout la traduction des idées religieuses; car on ne peut pas vouloir gouverner les choses de Ce monde sur un autre modèle que celui d'après lequel on croit que Dieu lui-même les gouverne. S'il existait une nation qui conçût Dieu souverainement sage et parfaitement juste et bon, ses lois et ses institutions seraient justes, douces et moralisantes, et ses rapports avec les autres nations seraient bienveillantes et pacifiques. Il n'a encore existé nulle part une semblable nation : c'est à Tavenir qu il est réservé d'en voir et au présent d'en préparer, en substituant des idées vraies aux idées fausses quelles instituteurs des hommes leur ont données jusqu'ici sur la Divinité* Si au contraire une nation se représente Dieu comme un maître jaloux de son autorité et implacable dans sa colère ; si, par exemple> elle croit qu'il a condamné toute la race humaine à porter la responsabilité et la peine d'une faute commise par un premier homme, qu'il a prédestiné un petit nombre de ses enfants au bonheur et le plus grand nombre au malheur, et cela sans autre raison que son caprice, qu'il inflige à de faibles créatures des peines indicibles et sans fin, qu'il a pu commander ces massacres de populations entières> qui se lisent dans la Bible et que Moyse dit exécuter par son ordre, alors les institutions et les lois de cette nation consacreront toutes sortes d'iniquités et' de cruautés. A l'exemple de son Dieu, elle punira les pères
.NECESSITE D INE RENOVATION KELIGIEUSK 5'J
dans la personne des fils; sans aucun souci de la réhabilitation des coupables, elle aura des peines irrévocables et destinées uniquement à assurer sa vengeance. Ses mœurs reproduiront ce déchaînement de fureurs et de passions qu'elle a prêtées à Dieu : elle sera dure et impitoyable pour ceux de ses membres qui souffriront, ou sa pitié ne s'exercera que sous la forme de cette aumône qui humilie et avilit celui qui en est l'objet; elle aura des classes privilégiées et dominatrices et des classes flétries et opprimées ; elle persécutera ceux qui ne partageront pas ses idées religieuses , et se croira d'autant plus pieuse et plus agréable à Dieu qu'elle .sera plus intolérante; elle ira jusqu'à prétendre que son intolérance tourne au profit réel de ceux qu'elle torture et que c'est dans l'intérêt de leur salut éternel qu'elle les prive de leur repos temporel et de leur vie même; dans ses rapports avec les autres nations, elle attribuera également un caractère de sainteté à ses guerres les plus iniques, les plus acharnées et les plus calaraiteuses, et inscrira toutes ces horreurs au compte des gestes de Dieu (1). Ses livres sacrés auront beau contenir, comme tous les codes religieux du reste et par une contradiction flagrante, de meilleurs préceptes f»t de meilleurs exemples, on peut être assuré que, dans la plupart des cas, elle choisira, parmi les exem-
(1} Gesla Dci per Fvancos, lel est le titre d'un recueil de divers historiens dès croisades, publié à Hanaw en 1611. C'était déjà le litre que Guibert, abbé de Sainle-Marie.de Nogent, au xii» siècle, avait donné à son Histoire de Jérusalem, insérée dan' le tome l^"" dudit recueil. C'est une traduction affaiblie de Texpres^on biblique La vengeance de Jéfiovah, appliquée au massacre des Madianiles [Nombres y cli. 31, v. 3).
60 CHAPITRE PKEMIER
pies et les préceptes donnés par son Dieu lui-même, ceux qui favorisent le plus les mauvais penchants de la nature et s'en autorisera pour justifier ses propres excès ; par exemple encore , négligeant les textes qui, sans défendre directement l'esclavage, en sont la condamnation indirecte, elle le maintiendra en se fondant sur les textes exprès par lesquels son Dieu le permet aux Juifs. Que l'on étudie attentivement la vie des peuples, et Ton verra que leurs dogmes religieux s'infiltrent jusque dans les moindres détails de leur existence sociale et les pénètrent en tous sens. Cela coule de source, et si je pouvais faire abstraction du principe dont ce mal est la conséquence, je n'aurais à constater ici 'qu'un fait naturel et inévitable. Mais les fausses croyances religieuses n'ont rien de nécessaire; c'est donc là qu'il faut s'attaquer avant tout. On me dira que le chrétien peut faire un choix dans ses dogmes, laisser les mauvais enseignements et les mauvais exemples de ses livres sacrés et ne suivre que les bons. Je demanderai alors quel fond il y aurait lieu de faire sur des vertus qui ne se soutiendraient que par de continuelles inconséquences, et j'ajouterai que le chrétien en question ne serait plus chrétien du tout, attendu qu'au dire même de toutes les sectes chrétiennes, les dogmes composent un tout indivisible , les livres de l'Ancien Testament aussi bien que ceux du Nouveau sont inspirés de Dieu, ne contiennent par conséquent que la vérité pure, et forment un ensemble dont on ne peut absolument rien retrancher sans se retrancher soi-même du nombre des fidèles. Si donc on ne prend, dans les dogmes et les livres sacrés du christianisme, que ce qui peut s'y trouver de conforme à la raison et si Ton re-
jette le reste, encore une fois on n'est plus chrétien, on est des nôtres, et il faut avoir Thonnêteté et le courage de le dire hautement (1).
Il n'est pas rare non plus d'entendre dire que le temps est fini des religions en tant qu'elles ont revêtu un corps et occupé une place entre les grands faits sociaux, et que l'humanité saura se passer désormais de culte extérieur. Il est vrai que, dans plusieurs sociétés assez avancées pour cela en civilisation, le temps approche où il ne saurait plus y avoir de religion d'État, voulant établir l'unité là où elle est plus impossible encore que partout ailleurs, dominant la société civile et lui imposant ses principes et ses règles du ton d'autorité infaillible que prenaient et devaient prendre les religions se prétendant divinement instituées. Mais
(l) C'est faule d'avoir étudié la vraie nature du christianisme dogmatique, que beaucoup de gens croient pouvoir ainsi en prendre et en laisser, tout en continuant de se dire chrétiens ; ils ignorent que toutes les parties en sont liées et solidaires, et qu'on ne peut en retrancher une seule sans compromettre aussitôt toutes les autres. Les théologiens voient fort bien celte solidarité : de là leur refus absolu de faire aucune concession en matière de dogme et l'impuissance où ils se trouvent en etTet d'en agir autrement s'ils ne veulent faire abjuration de cKrislianisme. On ne modifie pas, on ne perfectionne pas une œuvre attribuée à Dieu, comme on modifie, comme on perfectionne celles de l'homme. Une religion qui se donne une origine surnaturelle est obligée de se croire une œuvre parfaite, à laquelle par conséquent on ne saurait, sans témérité impie, rien ajouter ni changer. Par cela seul qu'elle se dit révélée, elle est frappée d'immobilité, et, le jour où elle est en retard sur la marche de l'esprit humain, elle se voit, en vertu de son principe môme, condamnée à mourir, ainsi qu'il arrive aujourd'hui à la religion chrétienne. Toute tentative pour l'accommoder aux nouveaux besoins intellectuels et moraux demeure nécessairement infructueuse, faute de pouvoir toucher au dogme ; car, si l'on y touche, on ne fait qjie précipiter la fin.
62 CHAPITRE PHKMlER
absence de religion d*État ne veut pas dire absence de religion. Enseigner, comme le font aujourd'hui tant d'écrivains, qu'un des grands progrès réservés à l'époque actuelle consistera à réaliser la merveille d'un système de sociétés humaines, qui ne s'appuiera sur des conceptions religieuses d'aucune sorte, c'est professer une erreur capitale. Il ne peut se faire que les mœurs et les lois des peuples ne réfléchissent leurs idées religieuses. On n'agit qu'en vertu de ce que l'on croit, et c'est surtout par leurs institutions politiques que les nations exercent leur activité. Le culte extérieur ira se simplifiant à mesure que s'épurera et s'élèvera le culte intérieur, mais il ne cessera jamais d'être une nécessité de notre nature. Quelle que puisse être la marche ultérieure de l'esprit humain , il est des croyances fondamentales qui demeureront inébranlables : quelles que soient les tranformations que viennent à subir les idées et les institutions, il sera toujours vrai qu'il existe un Dieu infiniment parfait, que notre âme perçoit l'existence d'un ordre moral auquel doivent se conformer ses actes libres, qu'elle ne peut arriver au vrai bonheur pour lequel elle se sent faite que lorsqu'elle l'aura mérité, et que*rimpossibilité où elle est d'y atteindre dans sa condition présente , Toblige à aller en demander la réalisation à un autre ordre de choses dont l'existence est conçue comme nécessaire pour justifier le bienfaisant auteur de la nature : un but digne de la souveraine sagesse a dû en eff'et être assigné à la vie humaine, laquelle ne saurait dès lors avoir été close et isolée, sans relation avec le reste de l'Univers, dans cette minime portion du temps et de l'espace, occupée par notre petite planète. Que, dans la pléni-
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 63
tude de la santé ou Tentraînement des passions, au milieu des préoccupations des affaires ou de Tenivrement de certains succès que procurent les talents et le génie, on puisse ne penser au terme de cette vie pas plus que si elle ne devait pas en avoir, c'est un accident de courte durée. Mais, quand vient l'heure de la réflexion, des désenchantements, des infirmités, il faut bien enfin penser à ce terme inévitable. Le moyen alors de se persuader qu à l'agitation momentanée de notre existence actuelle succèdent le néant et un silence éternel? L'évidence des rapports d'intelligence et de puissance limitées que nous avons avec l'intelligence et la puissance infinies, et la perspective d'une nouvelle vie qui nous attend au delà de la tombe, doivent donc, quoi qu'on fasse, occuper dans la pensée humaine la première et la principale place, et cela sans que la certitude de la liaison da présent à l'avenir soit aucunement affaiblie par les obscurités d'une infinité de questions qu'elle fait naître et dont la solution devra se poursuivre ailleurs. Le sentiment religieux sera donc toujours comme il a toujours été un des faits essentiels, une véritable loi de notre nature morale. Maintenant je dis que ce sentiment, qui est un des plus profonds que nous puissions éprouver, cherchera invinciblement, comme tous les sentiments qui nous affectent vivement, à se produire dans ce monde des sens où nous vivons emprisonnés. Or le sentiment religieux, se produisant hors de nous sous des formes sensibles, voilà le culte extérieur. Et puis les grandes vérités que je viens de mentionner sommairement et qui trouveront plus loin leurs démonstrations et leurs développements, étant la règle de notre conduite morale, il importe qu'elles soient de
temps en temps rappelées à notre esprit, qui en est distrait par tant de soins de la vie matérielle. Quand donc le culte extérieur n'aurait d'autre effet que d'y ramener périodiquement notre méditation, il aurait encore une très-bonne raison d'être. Au milieu du bruit étourdissant du monde, la pensée religieuse va toujours s'affaiblissant lorsque rien de sensible et de pratique ne contribue à la tenir en éveil. Que les hommes, en nombre incomparablement petit, qui par devoir de position ou par goût consacrent la plus grande partie de leur existence à méditer sur les choses de Tordre moral, puissent se passer de stimulant extérieur pour entretenir au fond de leur àme le sentiment religieux et par suite la conscience du devoir, peut-être est-ce absolument admissible ; mais il ne saurait en être ainsi pour l'ipimense majorité des hommes, même de ceux qui ont quelque culture intellectuelle , et dont toute^l'activité est absorbée par le train ordinaire des affaires de la vie. C'est un fait de vulgaire expérience que le niveau de la valeur morale baisse constamment chez les hommes qui ne se sont plus occupés de pensées religieuses. Je crois en avoir administré des preuves irrécusables dans le tableau fort raccourci que j'ai tracé de la situation actuelle au commencement de ce chapitre. J'ajouterai une considération qui, bien qu'elle appartienne à un ordre inférieur à celui des précédentes, a pourtant aussi son importance. Les idées religieuses ne sont pas sans liaison avec les intérêts économiques de l'organisation sociale. Le travail, qui est une des conditions essentielles de la vie, et qui est une cause de fatigue en même temps qu'une source de jouissance, ne saurait être incessant , nos forces physiques et morales étant
NECESSITE d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 65
limitées et demandant de temps à autre à être réparées. Donc nécessité absolue de l'intermittence dans le travail, intermittence qui doit, dans l'intérêt du meilleur emploi de lactivité, être réglée et surtout avoir lieu aux mêmes jours pour la généralité des travailleurs : telle est la complication des affaires en civilisation que les occupations des uns sont souvent en relation obligée avec celles des autres ; personne ne peut donc se soustraire entièrement à cette dépendance mutuelle qui existe entre le travail de chacun et celui de tous. De là l'institution de jours de repos général et commun dans toutes les grandes agglomérations humaines, repos imposé d'autorité dans les sociétés encore à l'état d'enfance, rendu facultatif dans les sociétés plus avancées, mais partout et toujours observé. Or conçoit-on des jours de repos général sans un culte extérieur à la participation duquel une portion de ce temps de relâche soit 'consacrée? Il y a sans doute divers autres moyens, de réparation des forces, lesquelles se renouvellent plus encore parle changement des objets de leur application que par la cessation absolue de leur action : telles sont, par exemple, la visite des collections scientifiques et artistiques, la fréquentation des bibliothèques et des cours publics, les réunions des familles et des amis, les promenades surtout et les spectacles honnêtes. Nous demandons qu'on multiplie ces moyens d'utile diversion et qu'on les mette le plus possible à la portée de tous, particulièrement des classes adonnées aux travaux manuels; mais nous disons qu'ils sont insuffisants et bientôt abandonnés s'ils n'en supposent un plus noble, qui, prenant les choses humaines au point de vue le plus élevé, donne à tout impulsion, direction et vie. Quelques-uns
de ces moyens sont déjà à la portée de beaucoup de travailleurs : voyez s'ils s'empressent d'en user. Soit désir excessif du gain soit besoin réel, les uns s'épuisent à poursuivre leur rude labeur quotidien jusque dans les jours encore appelés fériés, d'autres en grand nombre, n'estimant plus que la satisfaction des appétits, interrompent leur travail sans règle ni fnesure pour aller s'abrutir dans une honteuse crapule. Ce n'est donc pas à n'avoir plus aucune espèce de culte extérieur que doit tendre l'humanité, mais à avoir un culte exempt (lo toute pratique superstitieuse, ce qui ne peut être du reste qu'à la condition que ce culte soit l'expression d une religion pure elle-même de toute erreur dogmatique. Si l'on me permet de comparer les choses d'un ordre inférieur à celles de l'ordre le plus élevé, je dirai qu'on peut guérir quelqu'un de l'intempérance, mais qu'on ne lo guérit ni de la faim ni de la soif; de même on peut supprimer telles façons grossières et abrutissantes de satisfaire le besoin d'un culte extérieur, mais on ne supprime pas ce besoin même, pas plus qu'on ne peut supprimer aucun autre besoin essentiel de notre constitution morale. En matière religieuse pas plus qu'en aucune autre, le progrès ne saurait consister à séparer entièrement et absolument le présent du passé, mais à purger la vérité des erreurs qui y avaient été associées et qui n'étaient parvenues à se faire accepter qu'à la faveur de cette association môme. C'est donc un funeste travers que celui qui, ramenant toute science à la constatation d'un enchaînement des causes et des effets, dépense aujourd'hui tant d'esprit dans le but de persuader à l'humanité qu'elle devra désormais se passer de religion, et que ses destinées sont enfermées
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 67
dans le cercle des misères de la vie actuelle. Une telle aberration serait inexplicable si l'on ne devait y voir une réaction violente d'esprits tout nouvellement afifranchis contre une longue oppression, et si ce n'était d'ailleurs un des signes évidents d'une crise imminente, destinée à épurer les éléments généraux et permanents de la vérité religieuse. Il importait d'autant plus de combattre cette déplorable erreur qu'elle est soutenue aujourd'hui par des auteurs d'une grande distinction (1). Enfin on rencontre aussi des personnes qui se laissent facilement aller au découragement, et qui, tout en désirant que le règne de l'erreur religieuse finisse, pensent qu'il pourrait bien avoir encore, même en
(1) M. Vacherol, par exemple, la professe dans un des meilleurs chapitres de son livre La Métaphysique et la science, 3« Entretien, tome 1", p. 130-132. Après avoir montré la vanité du mysticisme, H enseigne que la religion ne répond point à un besoin permanent, mais seulement h un éiai transitoire, h l'état d'enfance de*riiumanité. Il est facile de voir que pour lui reli|?ion et mysticisme» c'est tout un. Or cette confusion de deux choses parfaitement distinctes vient de ce qu'îl ne conçoit la religion que telle qu'elle a pu exister jusqu'ici, comme si la science religieuse, à peine émancipée, avait dit son dernier mot. C'est plus qu'une confusion de choses distinctes; c'est encore, et cela doit surprendre de la part d'un défenseur chaleureux de la cause du progrès, la négation même de la possibilité de progresser dans l'ordre de choses qui intéresse le plus grandement la destinée humaine. Au reste, tout en ne voulant plus de religion, M. Vacherot trouve que le christianisme est le plus métaphysique, le plus profond, le plus parfait, le dernier des systèmes religieux. (Voir aussi le 13» entrelien, tome II, page 466.) Quand un auteur a parlé d'une religion en ces termes, on ne voit pas ce qui l'empêche d'en faire profession. Si, en mêlant à de rudes coups portés au christianisme un éloge qui rivalise avec celui qu'en font ses plus aveugles apologistes, M. Vacherot a voulu seulement l'empêcher de crier trop fort, cette tactique n'est pas digne de lui, et j'aurai tout à l'heure à la qualifier
France, plusieurs siècles de durée. Voici ce qui les trompe. Les trois principales religions qui se partagent aujourd'hui la plus grande partie de la terre, se sont
non moins sévèrement chez deux autres philosophes, à la fin de la note suivante.
M. Proudhon a signalé à ranimadversion des gens de bien une conspiration ourdie par les déistes en collaboration avec les panthéistes : « Sous les noms de déisme, panthéisme, religion natu- « relie, etc., une abominable superstition se trame, à la honte du « siècle, et pour la perle de la raison et de la liberté. Ceux qui y « travaillent avec le plus de zèle ne paraissent pas se douter tt encore du résultat de leurs efforts ; ils ne voient pas qu'après « avoir éliminé le Dieu vivant, réel, positif de la Genèse et du « Sinaï, le Dieu d'Adam, de Noé, d'Abraham, de Moyse et des « prophètes, le Dieu incarné en Jésus-Christ, toujours présent « par son esprit dans l'Église, et qui se donne en nourriture dans « l'Eucharistie, ils préparent, avec leur déisme, une réalisation « ou incarnation de l'Être suprême cent fois plus monstrueuse. » (Note C, page i05 de la 2« Étude de la nouvelle édition de sou livre De la justice dans la névoluiion et dans VÈglise, Bruxelles, 1860.) Tout en accordant que la religion caractérise exclusivement notre espèce, ce qui devrait l'amener naturellement à conclure qu'elle est alîsolument nécessaire, il reconduit comme immorale et surannée : « Je ne nie pas que la religion, bien que, selon « moi, devenue incompatible avec la nfbrale, ne soit un des traits « qui distinguent l'homme des autres animaux : j'admets au con- « traire cette distinction; j'avoue même que la marque en est « ineffaçable. Seulement je soutiens que la religion n'est qu*une « figure, une poésie, une mythologie de la justice, et que c'est « pour cela que la justice s'affirmant elle-même, n'a plus que faire « delà religion. » (Note G, page 115, Ibidem.) Malgré ce langage, manifestement antireligieux, M. Proudhon ne permet pas que l'on demande s'il croit en Dieu : « Quoique je sois peut-être de tous « les mortels celui que la crainte de Dieu tourmente le moins, je « ne suis point athée; j'ai toujours protesté, et le plus sérieuse- « ment du monde, contre cette qualification. Ne disputons pas sur « la nature et les attributs de Dieu ; tenons-nous-en h la défini- « tion vulgaire ; celui-là est athée, qui nie dogmatiquement Texis- « tence de ce Dieu. Or je fais profession de croire et de dire que « nous ne pouvons icgitimement rien nier ni rien affirmer de
NÉCESSITÉ d'une RÉNOVATION RELIGIEUSE 69
greffées sur celles dont elles voulaient prendre la place, le Bouddhisme sur le Brahmanisme, le Christianisme sur le Mosaïsme et le Polythéisme, le Mahométisme sur
« l'absolu : c'est une des causes pour lesquelles j'écarte le con- « cept divin de la morale. Qu'on dise qu'un pareil doute est ina soutenable, que par cela seul que Dieu est possible, il est, et « que je ne puis plus à son égard rester dans l'indifférence : je « comprends l'objection, et si elle m'est faite, je tâcherai d'y ré- « pondre. Mais qu'on ne me fasse pas athée, quand ma philoso- « phie elle-même s*y oppose. » (Ibidem, pages 115 et 116.) Quelques lignes plus loin, il prétend néanmoins que le déisme est un athéisme déguisé, et il ajoute ces paroles : Comme Va si bien dit Bossuet. Le grand évêque eût été bien étonné si on lui eût dit qu'un jour son assertion, tenue pour détestablement fausse, ne trouverait plus de refuge que dans les ouvrages d'un tel auxiliaire. M. Proudhon est assurément un écrivain très-puissamment doué ; mais il y a un sentiment qui paraît lui être inconnu, c'est le respect avec lequel on parle de Dieu quand on fait tant que d'y croire. Lorsqu'il veut bien Fadmetlre, il le traite de pair et compagnon, lui fait subir un interrogatoire, échange avec lui des services et ne le tient pas pour plus adorable que le dernier des mécréants. Je prie le lecteur de croire que je n'imagine pas de telles choses : « En ce qui concerne la raison, nous nous sommes « faits pairs et compagnons de Dieu, bien que notre science ac- » quise ne soit pas égale à la sienne, ni nos facultés aussi puis- « santés. Admettez que ce Dieu daigne entrer en communication « avec nous : au point où en sont les choses, nous discuterons tt avec lui comme Job ; nous lui adresserons, non des prières mais « des questions ; nous l'accablerons de comment et depourqwi; « nous examinerons ses décisions, ses explications, ses révéla- « lions ; nous pourrons le prendre pour professeur, nous n'en fe- « rons plus un oracle. Que s'il se refuse à répondre, s'il se retire, « nous lui dirons : Ta t'impatientes, Jupiter; donc lu es un sol! « Et nous nous moquerons de lui... Il est possible, puisque notre « esprit le conçoit et qu'aucune expérience ne le dément, qu'il u existe un grand Esprit, créateur et organisateur de l'Univers, •< tout-puissant, tout-sachant, personnel par conséquent, moral et «' juste... Dieu, par ses bons exemples et ses bons conseils, • pourra nous rendre encore de précieux services... Dieu enfin, s'il est vrai que par une nouvelle infusion religieuse il doive se
le Mosaïsrae et le Christianisme. En étudiant superficiellement un passé relativement très-court et un présent dont on ne comprend pas les besoins, on se per-
« rapprocher de nous, sera pour nous, en dépit de sa grandeur « inflnie, un analogue, un compagnon, un auxiliaire si l'on veut, « qui, s'il aide à notre justification par la communication de sa « justice, se trouvera lui-môme justifié, sanctifié et glorifié par la « nôtre. Ainsi le soleil, qui attire à lui les plus petites d'entre les « planètes comme les plus grandes, qui les éclaire, les échauffe, « les anime, est à son tour attiré, échauffé, animé par elles. Car « telle est l'essence do la justice qu'entre les êtres les communia cations sont réciproques. Mais il est évident qu'alors il n'y a « plus de religion, plus de latrie, plus de culte, Dieu , en vertu K du perfectionnement supposé de la religion, n'étant lui-même « pas plus adorable que le dernier des mécréants. Nous somnics a en pleine justice : l'hypothèse d'une religion de progrès se « trouve réduite à zéro. Voilà pourquoi nous soutenons que des « éléments religieux en circulation il ne se formera jamais ni un « dogme, ni une religion, ni une église nouvelle; pourquoi le ca- « Iholicisme, la plus grande des religions, en est aussi la dér- « nière. » (Note H, pages M9 et 120, Ibidem.) . Plus récemment M. Proudhon a continué de sonner la charge contre le déisme, en venant off'rir à la religion catholique, qu'il avait si souvent bafouée, un appui qu'elle a accepté. Il écrit maintenant des phrases comme celle-ci : « Dans la dissolution sociale « où se débat l'Europe entière, le catholicisme apparaît encore, « de l'aveu des adversaires de la papauté eux-mêmes, comme « runique refuge de la morale et le phare des consciences,.. Oui, je « suis, par position, catholique, clérical, si vous voulez, parce que « la France, ma patrie, n'a pas encore cessé de l'être, et que les a Anglais sont anglicans, les Prussiens protestants, les Suisses « calvinistes, les Américains unitaires, les Russes grecs. » {La fédération et l'unité en Italie, Paris, 1862.)
Il se publie à Genève un journal hebdomadaire, sous ce nom Le Rationaliste, et dans lequel une rude guerre est faite aux dogmes chrétiens. Par ce côté militant, nous sympathisons avec ses rédacteurs; mais, sous un autre rapport, nous nous en séparons entièrement. Ils nient qu'il y ait lieu d'élever un autre édifice à la place de celui qu'ils battent en ruine. Une Revue protestante, la Semaine religieuse, avait demandé fièrement au Rationa-