LETTRE I
Monsieur y
Je vais vous donner bien volontiers tous les jrenseignemens qu’il me sera possible sur le pa^ que j’habite. Vos idées sur les manufactures sont
d’abord très-bien fondées. Tant que le ter-
rein sera à si bas prix et la main - d’œuvre si chère, je regarderai toujours comme une spéculation trop hasardeuse de risquer un capital dans aucune des branches de manufactures qui n’ont pas encore été cultivées ici, avec succès. *)
* ) Tant que la paix existera entre V 'Amériaue et V Europe , les habitans du premier de ces cotitinens seront peu ou point tentés d’y établir des manufactures. La main d’oeuvre y est trop chère ; le maître
Quand même les obstacles dont je parle dans ma note ne se présenteraient pas aux spéculateurs 9 je craindrois toujours pour eux le sort commun de ceux qui ont les premiers inventé et perfectionné les arts , celui d’enrichir leur pays en s’appauvrissant eux-mêmes. Je suis très-persuadé que le premier capital que l’on emploieroit à établir en Amérique les manufactures de Manchester , de Birmingham , ou du Staffordshire , seroit un capital perdu. Ceux qui auroient porté le poids et la chaleur du jour n’en auroient pas la récompense : elle seroit probablement pour leurs successeurs.
La terre et les produits immédiats de la terre , voilà , dans ce momënr , les vraies denrées de l’Amérique ; c’est là que je vois les moyens les plus
& pas la même autorité sur ses ouvriers ; les ouvriers <mt la perspective de devenir colons et s'occupent presque toujours de Vidée d’acquérir V indépendance en consacrant leurs épargnes à l’achat d’un petit terrein. Mais en cas de guerre , la nécessité pourroit engager le gouvernement américain ( et cela seroit meme très -probable) à encourager le placement des capitaux sur des manufactures de l’utilité la plus générale ,* et ■ce cette manière , l’Amérique pourroit se voir forcée ■de devenir la rivale constante des puissances aveu qui elle auroit été en guerre, pour les objets mêmes de manufacture qu’elle an tirait auparavant .
agréables , les plus certains et les plus lucratifs de placer des capitaux, jusqu’à une valeur presque indéfinie. Cependant , comme vos recherches se bornent à un certain objet, c’est principalement dans cet objet que je renfermerai mes observations.
Supposé que vous vous décidiez à un établissement en Amérique , vous me demandez quelle est la partie de ce continent que vous devez préférer ?
Je sais que votre fortune efl: médiocre ; que vos idées politiques sont opposées à plufieurs parties du gouvernement actuel de votre pays et que vous avez été l’adversaire du commerce des esclaves. D’après ces données , quelles sont les conditions que vous exigerez probablement de l’état que vous adopterez d’une manière définitive ?
Quittant un pays où l’église est forcée à une alliance avec l’état qui vous paroît contre nature , où vos opinions religieuses sont exposées aux insultes populaires , vous chercherez d’abord en Amérique un asyle contre la persécution tant religieuse que civile, — un lieu où vos opinions en théologie ne vous fassent rien perdre de vos droits en politique , et où vous puissiez jouir d’une liberté parfaite de discours, comme
<3e sentimens, sur les deux objets les plus impor* tans des recherches des hommes.
Ennemi de l’esclavage des nègres, vous aurez une répugnance très - forte , peut-être même insurmontable pour les parties du continent où les esclaves sont les seuls serviteurs que l’on puisse se procurer , et où la loi et la coutume tendent également à affermir cette distinction humiliante entre un homme et un autre. Cependant , comme des ouvriers sont nécessaires pour l’agriculture et des domestiques pour la maison , il faudra choisir une situation telle que l’on puisse s’en procurer avec facilité , sans que l’esclavage domine.
Comme , selon votre opinion , l’époque des commotions civiles et des guerres intestines n’est peut - être fort éloignée pour aucune partie de l’Europe; vous voudriez-, à ce que j’imagine, vous fixer dans un séjour , où vous eussiez la probabilité de j ouïr des biens de la paix , sans risquer- de la voir troublée par des événemens possibles à prévoir aujourd’hui. Craignant la perspective , quoique éloignée , des troubles et de l’effusion du sang dans l’ancienne patrie, il n’es.t pas à croire que vous vouliez vous exposer, sans nécessité , à des dangers semblables dans la nou^ velle ; ainsi vous ne vous p®rterez pas vers ces
parties du continent , où la paix , la propriété , h surete personnelle courent encore quelque péril y soit par l’inimitié des sauvages , soit par l’incertitude de leur amitié.
Le peu d’etendue de votre fortune vous fera regarder encore comme un objet important la’ maniéré dont vous pourrez l’augmenter , et vous fera desirer de savoir, où et comment vous pourrez vivre de la façon la plus agréable , avec une petite propriété et une industrie médiocre. Si vraiment un certain nombre de personnes qui auroient eu déjà des liaisons ensemble , ou qui se connoîtroient au moins de réputation , dont les habitudes seroient les mêmes , et dont en général les goûts se ressembîeroient , vouloient en même tems quitter votre patrie , il seroit naturel qu elles cherchassent à se procurer un établissement où elles ne fussent pas assez séparées, pour être obligées de renoncer a la société dont elles avoient coutume de jouir, ou forcées à se faire tout-àcoup à un changement d’habitudes * de mœurs , de connoissances & d’amis. Pour celles qui seroient déjà parvenues au milieu , ou au déclin de l’âge, cette circonstance seroit de la plus haute importance pour leur bouheur à venir ; et par conséquent, toute situation où cette condition ne seroit pas remplie , ne saurait convenir parfaite»
Al
ment à un certain nombre de personnes de la classe que nous venons de désigner. Dans ce cas , il seroit donc à desirer que l’on pût s’établir sur une partie du continent , ou une etendue de terrein considérable & contigu put etre acquise promptement et à un prix raisonnable ; je dis à un prix raisonnable,, parce que , selon moi, les personnes qui ont envie de quitter leur pays pour celui-ci , doivent avoir pour un de leurs motifs principaux , l’espérance d’y augmenter leur petite fortune et d’y pourvoir à rétablissement dune grande famille avec plus de facilité que chez vous *, il seroit donc convenable de choisir une situation et d’adopter un plan, dont on put raisonnablement attendre une augmentation graduelle dans la valeur d’une propriété, à l’acquisition de laquelle on auroit consacré les débris de la fortune en Angleterre. Peut-être , un achat de terres dans quelqu’un des états de l’Amérique seroit- il le moyen le plus prompt , comme le plus sûr d’augmenter un capital , sur-tout pour ceux qui peuvent donner à sa valeur une augmentation immédiate , en s’établissant eux-mêmes comme voisins de ces nouvelles acquittions , sur les fermes contiguës et à eux appartenantes. Dans cette vue donc et pour cet objet, il faudroit chercher à se procurer un terrein d’une
grande étendus et à un prix , non - seulement raisonnable , mais même assez bas , pour per-* mettre une augmentation de valeur prochaine , par les ressources d’un voisinage et par la résidence de propriétaires améliorateurs. Si un tel plan pouvoit avoir lieu , je n’hésite pas à dire que les personnes qui l’adopteroient , s’établiroient ici d’une façon plus agréable pour elles - mêmes et plus favorable à leurs intérêts , que si elles prenoient le parti de se séparer et de former des habitations isolées» En cas qu’une telle occasion se présente , je ne doute pas que vous ne soyez assez sage pour la saisir , plutôt que de venir seul tenter ici la fortune ; en cas qu’elle vous manque , je regarde encore comme le plan le plus avantageux , ( votre intention n’étant pas de suivre le commerce ) de chercher une partie où la terre soit ferti’e et à bon marché , où elle soit en train d’amélioration , et où vous puissiez jouir,, s’il eft possible, du voisinage de quelques Anglois , dont la société , même en Amérique, est intéressante pour un colon de votre pays qui ne peut perdre encore entièrement la memoria, temporis. acti. L’article du climat n’est pas non plus sans, importance. On désirera sans doute de n’être point exposé à un changement soudain et violent , te l’on voudra que ( toutes choses égales ) ua
nouvel arrivant n’ait pas à- souffrir une augmentation de froid eu de chaleur plus grande que celle qui doit être nécessairement produite par la différence des climats. Les Etats-Unis en renferment une si grande variété , qu’à cet égard on aura beaucoup à choisir ; mais il sera , sans doute , également convenable d’éviter les sept mois d’hiver de Massachusett et de New-Hampshire, et. les êtes brûlans des Carolines et de la Géorgie. Dans les états mitoyens , on trouvera facilement une position oit le climat ne différera pas de beaucoup de celui de l’Angleterre. Une conformité parfaite n’.est pas plus possible que nécessaire , et notre constitution se prête facilement et avec promptitude à de légères variations.
D’après ces observations préliminaires , examinons les motifs que les differens états de l’Amérique présentent de s’établir dans leur sein , à un A^glois qui émigre, avec vos moyens et vos idées. .
Les états méridionaux, comme la Géorgie et les deux Carolines , semblent devoir souffrir une exclusion absolue , à cause de l’extrême chaleur du climat et de l’esclavage qui y domine. *)
*) Environ un tiers de la nombreuse population des provinces méridionçjes {le Maryland , la Virginie , Içs
L’intensité ét la durée du froid dans le New- Hampshire et leMassachusett (y compris le pays de Vermontet la province de Maine) me paroissent encore des^ raisons d’exclufion très-fortes , quoiqu’elles le soient peut-être moins que les précédentes. C’est en effet pour moi une circonstance fort désagréable , que d’habiter un climat où la nature ne donne guères au cultivateur qu’un tiers de l’année , pour fournir à la subsistance de deux autres tiers , qui , selon l’expression de M. J. . . ressemblent aux vaches maigres de Pharaon qui dévorèrent les grasses.
D’ailleurs , dans les états de Nord - Est ( le NeW-Hampshire,Massachusett,Connectîcut, etc.) les propriétés sont très-divisées,* *) les fermes petites et en général le terrein cher ; par conséquent il ne seroit pas facile d y faire des acquisitions avec la même perspective d’en augmenter la valeur , que donnent plusieurs des autres états. Ajoutez à cela que ces parties du continent de TAmérique fournissent elles - mêmes annuellement un nombre conlidérable d’émigrans aux
Caroîines y la Géorgie et le Kentucky} est composé' d’ esclaves . Leur nombre total dans les Etats-Unis est d'environ 700,000.
*) Le Connecticut contient au moins 62 personnes, par mille quarté ,
états du milieu et à ceux de l’ouest. Ils sont la pépinière septentrionale du pays ; et les raisons qui en font émigrer les habitans doivent détourner les étrangers de s’y établir.
Les états de Rhode - Island, de Jersey , de la Delaware , de New -York, la Pensylvanie, le Maryland et la Virginie , ainsi que les établissemens sur les fleuves de l’ouest , ont tous des droits à notre examen.
De tous les états de l’union , Rhode - Island est peut-être celui qui , pour le climat , les productions et l’aspect, ressemble le plus à la Grande- Bretagne. Les hivers y sont un peu plus longs et plus rigoûreux, et les étés peut-être un peu plus chauds : mais le climat y participe , en quelque façon , aux défauts de celui de l’Angleterre , l’athmosphère y étant plus humide, *) à cause de la situation du pays , que dans la plupart des autres états. Le sol de Rhode - Island , quoiqu’en général d’une qualité médiocre, est aussi trop amélioré et les propriétés y sont trop mor-
*) Cette observation peut aussi s’ appliquer au voisinage de New- York , oit le bois en usage dans les climats méridionaux ne peut sécher assez , pour être mis en œuvre . En Pensylvanie , cet inconvénient n’a pas h@u. Au fait , cette remarque est évidemment applicable à toute la cote maritime du nord de l’Amérique .
celées, pour permettre des spéculations avantageuses , sur l’achat d’une grande étendue de terrein contigu , quoiqu’on pût s’y procurer de simples fermes, à un prix relativement modéré. Nous devons en attribuer la cause au déclin du commerce dans cette partie de l’ Amérique , qui fait que ses habitans abandonnent souvent leur position , dans l’espérance d’en faire un plus avantageux. Le pays est plus propre aux pâturages qu’à la culture des grains ; il est peu boisé , abondant en lait , en beurre et en fromage, mais non en ce que les Américains appellent bonne et riche terre. Au reste la grande division des propriétés et leur tendance à diminuer de valeur plutôt qu a en augmenter, rend cet état peu convenable à l’exécution de votre projet.
Le climat de New- Jersey (n’y eut il pas d’autres objections à faire contre cette province,) est désagréable pour les Européens, particulièrement en été , à cause de la position orientale de cet état , du grand nombre de marais qu il contient et de la trop grande étendue relative de ses côtes. *) Les moustiques et la fièvre y sont plus incommodes que dans plufieurs des états du
i *) On peut regarder comme une règle générale et qui souffre peu d* exceptions , que toute la côte orientale de V 'Amérique } depuis Bostonjusqu’ à la G eorgie et à la
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nord et même du milieu. Enfin, dans les parties les plus convenables du New-Jersey, les propriétés sont trop divisées et trop chères, pour promettre du succès à un établissement tel que celui que je vous conseille.
Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à un certain point a 1 état de la Delaware, auquel nous aurons une autre objection à faire, tirée de l’intolerance religieuse de sa constitution , sans parler de 1 esclavage des nègres qui prévaut dans cette partie du continent.
distance de 5o à i5o milles de la mer , est stérile et malsaine , comparée à l’intérieur du pays. Cette dernière circonstance est l’effet de deux causes : d’abord de P inconstance du climat , provenant elle- me me de l exposition de cette partie du continent aux vents de la mer Atlantique ; ce qui produit dans les provinces du N. E. les rhumatismes , les catarrês et les consomptions ; ensuite du peu d’ élévation des terres et delà quantité énorme des eaux , vers P embouchure des grandes rivières. De-là naissent , dans lés provinces mitoyennes et méridionales , les fléaux des insectes et des reptiles , les chaleurs étouffantes , la fièvre et les douleurs. L’influence d’un soleil brûlant sur les terres basses et humides de la côté expose presque infailliblement un Européen, et sur-tout un Anglois , à des fièvres intermittentes . C’est la ce qui m’éloigneroit des états de Jersey , de la Delà wttre et du hjary ïaiid. La vue de la carte rendra ceci plus intelligible»