‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 2)Chapitre 117 sur 149 · II. — Récit du voyage · texte numérisé non relu

II. — Récit du voyage

Après entente entre les Gouverneurs généraux de l’Algérie et de l’Afrique Occidentale, je reçus la mission suivante :

1° Opérer la liaison Algérie-Mauritanie. — A

(li Peu de temps après l’armistice, sur présentation de la Société de Géographie, je fus reçus en audience, au Ministère des Colonies, par M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique Occidentale, qui voulut bien m'écouter, me demander un rapport écrit et m'assura qu’il étudierait la question. - — L’année'suivante. il prit l'initiative des pourparlers avec le Gouverneur Général de l’Algérie et demanda qu’une mission me fût confiée. Je lui adresse ici l’expression de ma respectueuse gratitude.

(21 Je ne donne ici qu’un simple récit du voyage. — Toute la partie géographique (et notamment la carte) sera publiée par la Société de Géographie.

cet effet, je devais, avec un détachement algérien, chercher à atteindre, le ‘25 décembre 1920, un peint d’eau du Hank signalé par des informateurs et nommé El Mzerreb. — Un détachement mauritanien, placé sous les ordres du commandant

Le 29 octobre 1920, à huit heures, je quitte Alger en compagnie du capitaine de spahis Ressot, qui doit être mon second pendant le voyage. Le grand

fiepro d uct ion interdite

Lauzanne, recevait la même misssion en sens inverse.

2° En cas de succès de la jonction, effectuer la traversée complète du Sahara Occidental, en passant personnellement d’un détachement à l’autre, et dresser une carte générale des régions parcourues du Sud Algérien au Sénégal.

horizon marin disparaît bientôt derrière la haute silhouette des eucalyptus et je songe, avec quelque mélancolie, que je ne verrai sans doute plus les rivages de la mer. avant bien des mois, avant mon arrivée à la côte occidentale d’Afrique. Petite tristesse du départ, faite d’espoir et d’incertitude, vite dissipée quand la nature algérienne, pitto-

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resque et variée, défile devant les vitres tremblottantes de mon compartiment. Voici la grande plaine de la Mitidja, les gorges sauvages de la Chiffa, les montagnes boisées de Miliana, la plaine brûlée du Chélif... La nuit vient. — Le lendemain, au petit jour, nous roulons dans les grandes steppes d’alfa du Ivreider. Puis ce sont les montagnes dénudées de l'Atlas et les premiers Xsour de la région saharienne. — Trente-six heures après le départ d’Alger, nous avons parcouru mille kilomètres et débarquons à la gare de Colomb-Béchar, terminus du chemin de fer à la frontière algéro-marocaine. — ■ La première étape de mon voyage transsaharien est terminée.

Ce n’étail pas, il est vrai, la plus difficile.

Deux jours plus tard, nous partons pour le Sud, à cheval. Quelques officiers de la garnison de Colomb-Béchar, qui veulent faire aussi leur petit voyage au désert, nous accompagnent pendant les trois premiers jours, avec un matériel d’explorateurs des plus perfectionnés. C’est la note gaie. Ce bon docteur X..., en particulier, rappelle tout à fait Tartarin et, pour compléter l’illusion, il s’est affublé d’une chéchia. — Il ne lui manque qu’un poignard dans la ceinture...

Au bout de sept jours, nous arrivons à Beni- Abbès, siège de mon commandement au Sahara, où tous les approvisionnements nécessaires à l’expédition ont été rassemblés. L’organisation et 'a mise en route du convoi de ravitaillement sont assez longues et, le 22 novembre seulement, je donne le signal du départ et jette un dernier regard vers' ma petite maison blanche, que j’aperçois là-haut, dominant la palmeraie.

Désormais, nous avons abandonné les chevaux et voyageons à méhara. Le premier peloton méhariste de la Compagnie saharienne de la Saoura (capitaine Ressot) et un lourd convoi de ravitaillement nous accompagnent. En six jours, nous franchissons, tantôt dans la montagne, tantôt dans les dunes de l’Erg Er Raoui, les 150 kilomètres qui nous séparent de Tabelbala, petit poste avancé où je suis rejoint par le deuxième peloton méhariste, commandé par le sous-lieutenant Bougrat, jeune officier qui m’a déjà accompagné dans une gTande reconnaissance à travers l’Iguidi.

Le premier décembre au matin, Tabelbala, le dernier poste de l’ Extrême-Sud algérien, disparaît à son tour vers le Nord-Est, et nous entreprenons la longue et pénible étape qui doit nous conduire, en dix jours, au point d’eau de Boubout, situé • à la lisière sud de l’Iguidi. Je ne m’attarderai pas à décrire ce voyage, fait de pénibles escalades dans les dunes croulantes et de marches monotones dans de grandes dépressions salines, vestiges des anciens lacs iguidiens, où

nous ramassons à chaque pas des pierres taillées, armes et outils des populations néolithiques, qui semblent attendre là, depuis des siècles, le passage du voyageur européen. Le 11 décembre, nous arrivons à Boubout et, quelques heures après, ’e peloton méhariste de la Compagnie saharienne lu Touat-Gfourara arrive, exact au rendez-vous, sous la direction du lieutenant G-ierzynski, qui porte allègrement le poids de nombreuses années au Sahara.

La journée du lendemain est employée à organiser le départ définitif, car c’est à Boubout que j’ai décidé de couper définitivement les ponts derrière moi. Le convoi de ravitaillement n’ira pas plus loin. Nous marcherons désormais en colonne légère avec les trois pelotons méharistes (Ressot, Bougrat et Gierzynski) , réduits chacun à cinquante hommes soigneusement triés. Outre les officiers, les Européens sont : les maréchaux des logis Péhau, Beauville et Duballe et le brigadier mitrailleur Barbanceys. — Tout le reste rétrogradera sur Tabelbala, sous les ordres de l’adjudant Corré, qui a le gros crève-cœur de ne pas participer à l’expédition.

Nous quittons Boubout le 13 décembre à midi. Les adieux sont vraiment émouvants. Tous ceux qui ne participent pas à l’expédition, dont le but est encore secret, ont les larmes aux yeux. Enfin, je donne le coup de sifflet du départ et les liens sont rompus.

Alors, nous passons les dernières dunes de l’Iguidi, le grand désert de sable que nous avons mis dix jours à traverser, et, devant nous, s’étend un grand désert grisâtre, semé de pierrailles. — C’est la hammada des Eglab, triste désert aussi, mais que nous préférons néanmoins, car, là, on peut avancer vite et sans fatigue exagérée.

A la nuit, nous trouvons le peu de bois sec nécessaire aux feux de bivouac, et nous campons. Je réunis alors les hommes, au clair de lune, et leur fais officiellement connaître le but de l’expédition : nous allons dans le Hank à la rencontre des Mauritaniens. C’est un enthousiasme général et de bon augure.

Le lendemain, nous sommes à Tilemsi el Fasi, où de petites montagnes noires encadrent joliment l’horizon vers le Sud. Il y a, dans ce petit coin de désert, une végétation de parc tout à fait exceptionnelle : hauts herbages piquetés d’acacias où les antilopes vivent en paix; loin des hommes. — Puis le désert reprend son caractère d’extrême aridité : nous sommes dans de grands regs, d’où émerge, en grosses boursoufflures, la poussière de dômes granitiques qui donnent aux Eglab leur caractère si étrange. Le 17 décembre, nous arrivons à Chenachane, abondantes sources que marque une unique touffe de palmiers dans un oued encaissé. Dans la falaise qui domine le point d’eau, l’érosion ancienne a creusé une grotte profonde dont les parois sont couvertes d’inscriptions

en langue arabe et touareg. La végétation, dans l’oued, est maigre, mais très verte et le site relativement agréable. Mais ce n’est pas sans quelque émotion qu’un souvenir me revient à l’esprit : en ce lieu, dans la nuit du 4 au 5 mai 1915, mon camp faillit être surpris par un rezzi qui nous suivait sans doute à la trace depuis quelques jours. Le rezzi paya cher son imprudence et fut détruit après une poursuite de 250 kilomètres.

Mon intention était d’abord de m’arrêter un jour à Chenachane. Mais la marche, jusqu’ici, fut moins rapide que les prévisions, et il ne nous est plus possible de perdre un seul jour, si nous voulons être exacts au rendez-vous.

Nous repartons donc dès le lendemain matin, pour entreprendre la longue étape Chenachane- E1 Kseib. La région est à peu près complètement inconnue, car si le point d’eau d’El Kseib a déjà été atteint par nos méharistes (du moins nous le supposions, car il y avait eu erreur de lieu), 'a région du Hank n’a jamais été atteinte en venant de Chenachane. Les difficultés de direction vont devenir plus sérieuses.

Nous prenons donc l’azimut supposé d’El Kseib et avançons par fortes journées : dix heures de marche chaque jour, du lever au coucher du soleil, car, en pays inconnu (outre les raisons de sécurité militaire), il est indispensable de marcher de jour si l’on veut étudier le pays et en dresser la carte.

La marche s’opère sans incident pendant les journées des 18, 19 et 20 décembre. Cependant, en traversant la vallée de l’oued Sous, les flanqueurs de gauche signalent une place où deux chameaux ont baraqué il y a peu de jours. Une patrouille rapporte, après enquête sur les lieux, des précisions: il s’agit d’un rezzi d’une cinquantaine de méharistes qui a passé par là il y a une quinzaine de jours, se dirigeant vers Taoudeni.

Le 20, nous passons au point d’eau, actuellement comblé, de Cheikria. Il y a là les ruines d’une case, simple cabane abandonnée depuis longtemps et sur laquelle on lit encore, en caractère arabe, l’inscription suivante : dur Moul y Çheirk. L’histoire ne saura sans doute jamais quel fut cet étrange anachorète et nous laissons la maisonnette à son destin ignoré dans la solitude du grand désert.

Le 21, je comptais atteindre El Kseib. Or, des difficultés imprévues surgissent.

Nous continuons vers le Sud-Ouest, dans la direction supposée de la falaise du Hank qui doit être à une quarantaine de kilomètres, et où nous trouverons de l’eau. Longtemps, nous avançons dans une grosse hammada ravinée où les blocs de pierres, culbutés les uns sur les autres, rendent la marche lente et pénible. Puis c’est un grand reg, où nous avançons plus vite. De tous côtés, apparaissent des groupes d’acacias rabougris qui rompent un peu la tristesse de ces vastes solitudes.

Voici midi. Nous devrions être à El Kseib, ou tout au moins arriver à la grande falaise. Et, jus-

qu'à l’extrême horizon, c’est le même désert, uniformément plat. Qu’est-ce à dire? 11 me semble que les guides marchent un peu trop vers le Sud, . mais ils paraissent sûrs de leur direction et ce sont, tous les quatre, de fins limiers. Je ne veux pas les troubler par des observations et je les laisse filer. A un kilomètre en avant, je vois leur petit groupe qui marche, marche...

Les heures passent. La hammada est infinie. Kien n’indique la proximité du Hank et toujours les guides avancent de leur même pas tranquille et comme indifférent. C’est à n’y rien comprendre. Plusieurs méharistes sont déjà venus dans la région d’El Kseib. Je les interroge : ils déclarent tous ne pas se reconnaître.

Et, maintenant, le soleil se couche. Il y a onze heures que nous cheminons. Toujours rien. Il serait imprudent de continuer à suivre aveuglément les guides. Je commande la halte. Les méharistes forment le camp en silence, dans un silence pesant où je devine les inquiétudes qui ne se manifestent pas.

Les guides regagnent le camp. Je les interroge. Us se regardent d’abord mutuellement, sans répondre, puis avouent qu’ils sont perdus. C’est ’e fait brutal et il est inutile de récriminer.

Songeons plutôt à nous tirer de ce mauvais pas et, avant tout, que nous reste-t-il comme eau? Après s’en être informé, le capitaine Ressot me rend compte que nous en avons encore pour quarante-huit heures en nous rationnant.

Pendant que les chefs de peloton prennent des' mesures pour que la consommation de l’eau soit surveillée, je réunis quelques vieux Chaambas, qui n’en sont pas à leur première aventure, et leur demande leur avis. Après discussion entre eux, il apparaît que le point d’eau doit se trouver vers le Nord-Ouest, alors que nous marchons au Sud- Ouest ! Un tel changement de direction demande confirmation et je profite du ciel clair pour faire une observation astronomique. Le résultat concorde avec l’avis des Chaambas et, malgré l’incertitude qui subsiste sur la position exacte d’El Kseib, il apparaît comme certain que nous sommes trop au Sud.

Je décide aussitôt que le maréchal des logis indigène Mohamed el Rhiouti, saharien remarquable, partira en patrouille dans la nuit, en direction Nord-Ouest, et que nous prendrons ses traces à l’aube.

Le restant de la nuit se passe sans incident et chacun dort avec la belle insouciance du lendemain qui est innée chez les hommes du désert.

A l’aube, nous sommes sur les traces d’El Rhiouti. Toujours quelques maigres acacias, mais la hammada devient pierreuse. Nous marchons toute la matinée sans qu’aucun indice vienne confirmer notre position. Enfin, un des hommes de la patrouille vient me .prévenir qu’El Rhiouti -e reeonnaît, est arrivé au Hank et y a trouvé les traces fraîches d’un homme à. pied.

Nous allongeons aussitôt l’allure pour serrer sur la patrouille et lui porter aide au besoin, car au

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Sahara la présence de traces fraîches constitue toujours un événement. Nous arrivons ainsi au Hank et commençons à descendre dans des ravins escarpés. Yue grandiose. Et nous arrivons ainsi, aux traces suspectes : un homme, au pied nu, s’est promené par là il y a quelques heures à peine. Il a tourné, retourné, comme s’il cherchait lui-même des traces. Penchés sur ce faible indice, comme Robinson sur les traces de à endredi, nos indigènes cherchent à lire sur le sol les desseins de l’inconnu. Et les hypothèses vont leur train.

Soudain, voici au loin des méharistes au grand trot, malgré le terrain difficile. Us viennent à notre rencontre et tous les yeux sont fixés sur eux. Nous reconnaissons bientôt des méharistes envoyés par El Rhiouti et l’un d’eux brandit un papier! J’ouvre: c’est une lettre du commandant Lauzanne ! Elle est datée de Rhallaouïa le 3 décembre et le commandant m’annonce qu’il suit les traces de la patrouille envoyée vers l'avant pour éclairer sa colonne et entrer, si possible, en contact avec nous. — Du même coup, le mystère des traces est éclairci : on nous cherchait, et la présence d’un seul homme dans la montagne n’avait pas échappé à la perspicacité de nos guides.

Nous descendons alors la grande falaise du Hank par des sentiers de chèvres et arrivons au point d’eau qu’El Rhiouti avait trouvé : une petite source et quelques palmiers au creux d’un rocher (l).Nous y trouvons la patrouille de Mauritanie : cinq hommes, dont un guide réputé de la tribu des Reguibat, qui connaît admirablement la région et ouvre la voie à la mission mauritanienne. Hommes étranges pour nous, Algériens. Ils 'sont habillés de bleu foncé et ont la tête nue, la chevelure ébouriffée.

Le camp est en fête. Cette rencontre inattendue nous donne la certitude d’arriver à El Mzerreb, mais les Mauritaniens y seront-ils?

Nous voici en région complètement inexplorée. Nous suivons maintenant le pied du Hank, énorme falaise gréseuse à plusieurs étages, dont la hauteur en cet endroit est d’environ 120 mètres. Au pied de la falaise, s’étend une grande sebkra boursoufflée et l’ensemble donne assez bien l’impression d’une falaise marine et d’une mer desséchée. Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen. La falaise du Hank est d’origine tectonique : c’est une immense faille, résultant d’une dislocation de l’écorce terrestre et le grand reg El Karête semble être une fosse d’effondrement (2).

Nous faisons, le 23 décembre, une petite étape afin de profiter du pâturage qui environne le point d’eau d’ Aguelt el Kradra, où nous campons. Il y

(1) Ce point d’eau était précisément le vrai El Kseib, tandis que le point antérieurement visité par nos méharistes. et que l’absence de guides avait fait dénommer El Kseib, se trouve à une quinzaine de kilomètres plus au Nord et s’appelle Chegga (ou Ichig), ce qui indique une « coupure » dans la falaise du Hank.

(2) C’est du moins mon opinion à la suite d’un examen qui fut forcément sommaire. — Je n’ai vu le Hank qu’en quatre points : El Kseib, Aguelt el Kradra, El Mzerreb et Aguelt el Mahla.

a là un véritable petit lac dans le lit d’un gros oued qui sort du Hank, spectacle trop rare au Sahara pour ne pas être noté. 11 se confirme donc que l’eau affleure partout à la base du Hank, mais la végétation fait complètement défaut (sauf précisément à Aguelt el Kradra), sans doute en raison de l’extrême salure du sol. Le matin de ce jour, nous cheminions sur un sol d’ime blancheur de neige et on se serait plutôt cru sur l’inlandsis groënlandais que dans un désert africain.

Le lendemain, 24 décembre, nous parcourons une longue étape. Vers le soir, nous campons, et le guide nous montre au loin le point où se trouve El Mzerreb. — Peut-être Lauzanne y est-il déjà? Et c’est aussi la nuit de Noël...

Pour cefite double raison, nous lâchons des fusées et cela fait une impression étrange dans ce grand désert. U y a peut-être quelqu’un pour voir nos signaux et nous nous sentons moins seuls quand la petite traînée lumineuse s’élève, en ondulant, dans le ciel pur.

Mais personne ne nous répond...

Le lendemain, c’est le jour de Noël, un Noël ensoleillé.

Nous continuons à suivre, à petite distance, la falaise du Hank. Devant nous, rien que la solitude. Et, soudain, à notre gauche, nous apercevons deux méharistes sur le sommet de la montagne. Ils descendent vers nous et nous reconnaissons bientôt les Maures, à leur chevelure flottante. Les voici. — L’un d'eux saute à terre, vient à moi, et m’annonce, dans un" dialecte arabe que je comprends difficilement, la présence de Lauzanne à Mzerreb. II nous attend.

Ce sera donc un grand jour.

Je forme aussitôt les méharistes en bataille et nous avançons lentement vers le but. Soudain, au tournant d’un promontoire, voici une petite palmeraie joliment accrochée au flanc du Hank. Dans la plaine, deux Européens à pied s’avancent vers nous, suivis de quelques Maures. Ce sont îe commandant Lauzanne et le lieutenant Thoine.

Lauzanne me tend la main largement ouverte : la liaison est faite à travers l’Afrique!

Alors, je saute à terre et vais présenter au commandant mes officiers, qui sont restés droits et immobiles en tête de leurs pelotons. Tous les Européens, avec des différences de tempérament, laissent voir leur joie après tant de fatigues. Quant aux Indigènes, ils paraissent indifférents et je sais pourtant, depuis tant d'années que nous naviguons ensemble, qu’ils partagent la joie de leur chef.

Le contact pris, nous montons sur le Hank et allons former le camp à côté des Mauritaniens. A son tour, le commandant me présente son détachement : les tirailleurs, de belle tenue, qui ont mis leurs habits des grands jours spécialement emportés pour la circonstance, les « gardes » méharistes et les « partisans » maures.

La cérémonie qui, de part et d’autre, a conservé un caractère de simplicité militaire, n’a pas été sans grandeur. — Maintenant, c’est fini: rompez

les rangs ! Et les deux troupes fraternisent en témoignant bruyamment leur joie.

Nous allons, sous la petite tente blanche dressée parmi les palmiers, boire le Champagne de la jonction Algérie-Mauritanie. . .

Dans l’après-midi de ce jour mémorable, j'ai une petite conférence avec le commandant Lauzanne. Il est décidé que les deux détachements, par des itinéraires différents, pousseront une pointe vers le point d'eau d’Aïoun Abd el Malek, dans ie Sud de l'Iguidi. C’est là un point de rassemblement très fréquenté par les pillards et nous estimons opportun de profiter de la réunion des deux missions pour apparaître en force dans ces parages. — D'autre part, les guides reguibats connaissent Abd el Malek, et c’est une occasion unique d’en montrer le chemin à nos méharistes.

Les Mauritaniens partent dans la nuit et je lève le camp moi-même quelques heures aprè>. — Et nous voilà dans une grande plaine blanche, le reg El Karête, où nous cheminons du matin au soir pendant deux jours. Le troisième, vers midi, nous arrivons à Abd el Malek et y retrouvons les Mauritaniens. Leur avant-garde a réussi à razzier une cinquantaine de chameaux et une pâtre lil le de sept hommes a été lancée à la poursuite de quelques fuyards.

Le lendemain, nous nous reposons, repos bien gagné, après dix-sept jours ininterrompus de marche, car nous n’avons pas fait halte depuis le départ de Boubout. — Nous employons la journée à abreuver les chameaux et à remplir les guerbas d’eau.

Et maintenant, c’est la séparation. — Vers >e soir, je réunis mes braves Algériens et leur annonce officiellement mon départ pour la Mauritanie. Je remets le commandement au capitaine Ressot. C’est le jour- le plus triste de mon voyage.

Le 30 décembre, à deux heures du matin, un tirailleur rient m’avertir que le réveil est sonné au camp des Mauritaniens. Alors, je plie rapidement ma tente et mes bagages et sors de mon camp, en pleine nuit, pour aller rejoindre le commandant Lauzanne. — La masse noire de mon camp, encore endormi, disparaît dans la nuit. Mon fidèle Mohamed me serre les mains et part. — Le dernier lien avec l’Algérie vient de se rompre.

Nous marchons la nuit, dans les dunes. Puis le jour vient et nous voici dans le grand reg El Karête, où nous campons après neuf heures de marche.

de ne décrirai pas en détail la traversée de ce triste désert, complètement horizontal, presque sans une touffe de végétation, où l’on a la sensation de marcher sans avancer. • — C’est, en somme, un tanezrouft, quoique sous une forme atténuée, les chameaux ayant trouvé chaque jour de quoi tromper leur faim. En cinq jours, nous franchissons 240 kilomètres et arrivons, au pied du Hank, au point d’eau d’Aguelt el Mahla. Nous retombons là sur l’itinéraire d’aller du commandant

Lauzanne, mais l’eau, recueillie par le détachement à son passage, ne s’est pas encore renouvelée et il est impossible d’abreuver les animaux. C’est à peine si les hommes peuvent remplir leuis outres d’une eau boueuse.

Nous stationnons néanmoins toute une journée à Aguelt el Mahla, dans l’espoir de voir arriver la patrouille de sept hommes que le commandant Lauzanne a cru devoir détacher à Aïoun Abd el Malek sur les traces des Reguibat en fuite. Mais la patrouille ne rentre pas et nous ne pouvons, sans danger pour nous-mêmes, l'attendre plus longtemps. Nos chameaux n'ont pas bu ; cela domine toute la situation.

D’autre part, pour augmenter l’importance de nos découvertes géographiques, le commandant Lauzanne a décidé de marcher vers l'Ouest. Or, dans cette direction, le point d'eau sûr le plus rapproché est à une distance de quatre cents kilomètres: c’est Aouchiche. Les guides disent bien qu’il y a d’autres points d'eau sur la route, mais ils ne sont pas certains qu’il y ait de l’eau. On 11e peut pas y compter.

Nous repartons donc le 5 janvier, en marchant la nuit, guidés par la Croix du Sud qui apparait dans le ciel un peu au-dessus de l’horizon. — Nuit sans lune. — Nous marchons dans l’Ouest. Au jour, nous voyons le Hank disparaître dans les premières dunes de la Makteir. Peut-être même est-ce la fin de la grande falaise, en tous cas, elle s’abaisse singulièrement.

Le lendemain, nous marchons dans ces dunes où les autruches paraissent nombreuses, et nous campons sans le trouver, à côté du point d’eau d’Abd el Jebar. Le 7, nous manquons de même Lebouarine. Le 8 n’amène aucun changement. Le 0, contrairement à l’annonce des guides, on ne trouve pas Oum Mouchyate. Les guides partent à la découverte. A la nuit, ils ne sont pas rentrés et nous tirons en vain des fusées. — A 2 heures du matin, réveil. On selle les mehara et 011 attend les guides Nouvelles fusées. Rien. Assis autour des feux de bivouac, nous attendons jusqu’au lever du jour. — Toujours rien. — En route à 6 h. 30, direction Ouest. Au bout d’une heure et demie de marche, on entend un coup de fusil sur notre gauche. Une patrouille part aussitôt dans la direction du coup de feu et nous attendons. Soudain, quatre méharistes apparaissent au loin vers le Sud-Ouest : ce sont nos guides.

Us racontent qu’ils ont vainement cherché toute la journée d’hier et toute la nuit. Us ont vu nos fusées et rentraient, lorsqu’au jour ils ont reconnu au loin la dune d'Oum Mouchyate. Us assurent pouvoir y conduire et c’est en rentrant qu’ils ont tiré une autruche, le coup de feu entendu.

Nous repartons aussitôt vers le Sud-Ouest, et bientôt, on aperçoit, au loin, la dune annoncée. Le but est proche et chacun allonge l’allure. Nous y parvenons vers onze heures... mais les guides déclarent aussitôt ne pas se reconnaître. Ils se sont trompés! U n’y a rien qui ressemble plus à une dune qu’une autre dune.

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La situation, sans être encore inquiétante, devient sérieuse. Les chameaux n’ont pas bu depuis treize jours, pendant lesquels ils ont parcouru plus de 500 kilomètres et nous avons eu heureusement la chance de trouver partout dans la Makteir du pâturage vert, mais cela durera-t-il? — Quant aux hommes, ils n’ont plus que deux litres d’eau chacun pour la boisson et la cuisine, tout compris. Après cela, il nous reste la réserve réduite déjà à 390 litres, ce qui est peu pour cent hommes. Enfin, les vivres mêmes commencent à manquer et la ration de riz est réduite de moitié.

Pour toutes ces raisons, on tâchera demain d’atteindre un autre point d’eau nommé Meleizem, et nous reprenons sans arrêt la marche vers l’Ouest. — Vers le soir, nous avons encore une fausse joie : un Maure signale des traces d’humidité dans une dune. On creuse aussitôt pendant plus de deux heures et on tire une vingtaine de litres d’eau salée.

Le 11 janvier, quatorzième jour depuis l’abreuvoir, nous marchons pendant douze heures. Quelques tirailleurs donnent des signes évidents de fatigue, mais le détachement se comporte bien dans l’ensemble. Nous arrivons à Meleizem. C’est encore une désillusion : il n’y a même pas assez d’eau pour remplir un bidon par homme !

Le 12, nous trouvons encore un point d’eau à sec : Meddahia.

Le 13, à la pointe du jour, nous constatons la disparition de deux tirailleurs qui ont dû se perdre dans la nuit. — Des Maures partent à leur recherche et nous continuons à ‘avancer. Vers midi, nous arrivons enfin au point d’eau d’Aouchiche. L’eau est très abondante, mais absolument imbuvable, tellement salée et ne peut servir qu’aux animaux. Les pauvres bêtes, qui en sont à leur seizième jour, et ont parcouru G50 kilomètres sans boire, peuvent enfin être abreuvées.

Le commandant Lauzanne eût désiré s’arrêter un jour à Aouchiche, dans l’espoir de voir enfin arriver la patrouille de sept hommes dont nous sommes sans nouvelles depuis Abd el Malek, et aussi pour attendre le résultat des recherches faites pour retrouver les deux disparus de la nuit dernière. Mais le manque d’eau potable interdit tout arrêt et nous repartons dans le grand calme des nuits d’Afrique que trouble seul le glapissement des chacals. LTn tirailleur meurt pendant la marche. Nous l’enterrons le soir, au clair de lune.

Enfin, le lendemain, 15 janvier, nous arrivons à Bir Taleb, où nous trouvons des Maures en train d’abreuver de nombreux troupeaux. L’eau est inépuisable et nous pouvons, enfin, non seulement boire sans réglementation , mais nous laver. Enfin, les deux tirailleurs égarés ont été retrouvés sains et saufs. Il ne reste plus dehors que la patrouille de sept hommes, mais, de celle-là, nous ne devions jamais plus entendre parler.

Trois jours après, nous arrivons au Poste d’Atar, le premier heu habité que je rencontre depuis Tabelbala, quitté il y a cinquante jours, pendant lesquels j’ai fait quarante-sept jours de marche.

Après quelques jours de repos, utilisés pour une première mise au net de mes documents, 'je quitte le Poste d’Atar, où je laisse le commandant Lauzane. Je ne voyage plus maintenant qu’avec une escorte de quelques tirailleurs. Je passe au Poste de Chinngêti, puis prends la direction du Sud, dans les dunes d’Ouarane. J’ai en effet décidé de faire un grand détour dans l’Est pour visiter la région encore très imparfaitement' connue qui s’étend entre l’Adrar et le Tagant.

Maintenant, ce n’est plus tout à fait le désert; il y a déjà, dans les fonds, une brousse relativement épaisse. Les nuits sont pleines de bruits de bêtes, non seulement de grosses bêtes qui viennent rôder autour du camp, mais de petites bestioles comme le grillon, qui emplit la solitude de son cri, comme en Fiance dans les belles nuits du mois d’août. Et, vraiment, c’est là ce qui me frappe le plus, après le grand silence des nuits au désert.

Enfin, la pluie fait son apparition, et je reçois, certaine nuit, une violente tornade qui emporte ma tente et me laisse dans une situation peu enviable jusqu’à l’aube.

Après une douzaine de jours de marche', sans autre incident, je parviens au Poste de Tijikja, au centre du Plateau du Tagant.

La brousse devient de plus en plus dense : gommiers, ricins, euphorbes, jujubiers forment déjà quelques fourrés et le gibier, gros et petit, devient plus abondant. — Dans les vallées, ce sont des pintades, perdreaux, lièvres. Sur les plateaux, des gazelles.

A Moujeria, petit poste qui, par contraste, est dans un site d’aspect saharien, je descends du Tagant et voilà les immenses plaines herbeuses du Brakna, que je traverse à petite allure, flânant quelque peu dans les campements des pasteurs nomades ou à la poursuite de quelque troupeau d’antilopes. — Pays assez triste en somme, où la monotonie de la brousse est seulement rompue, de loin en loin, par la haute silhouette d’un baobab.

Enfin, le 20 mars, j’arrive à Bogué, petit poste de la rive droite du Sénégal. Le voyage par voie de terre est terminé.

Désormais, je ne suis plus qu’un touriste. Embarqué sur une grande pirogue de dix mètres, avec un équipage de cinq laptots, je descends le cours du Sénégal, observant les rives. De temps en temps, un caïman apparaît, se chauffant au soleil, allongé sur le sable, semblable à un tronc d’arbre, mais quelle détente quand une balle de carabine siffle à ses oreilles ! Souvent des bandes de singes nous regardent curieusement à travers les branches des arbres ou descendent sur la berge pour nous voir passer. Des phacochères, gros sangliers d’Afrique, viennent boire sur les rives du fleuve, après les heures chaudes, et disparaissent

dans la brousse. Le lion lui-même fait entendre sa voix le soir, à la chute du jour. De loin en loin, quelques arbres séculaires dominent la brousse de leur haute silhouette. Autour d’eux, les cases des Noirs se sont groupées, formant un village, et les grands arbres déploient leurs branches massives au-dessus des paillottes, comme pour les protéger contre les esprits malins qui rôdent, la nuit, disent les noirs, sur les solitudes du fleuve.

A Podor, je retrouve des moyens de transport plus civilisés : le vapeur fluvial qui ne peut remonter plus haut à l’époque des basses eaux. Le 3 avril, j arrive à Saint-Louis, où j’ai le grand honneur de voir le Gouverneur de la Mauritanie monter à bord me souhaiter la bienvenue.

Enfin, le 5 avril, j’arrive à Dakar, où je suis reçu, le lendemain, par le Gouverneur général.

C’est le 159e jour de mon voyage, et j’ai parcouru exactement, depuis Alger, 4.503 kilomètres. — D’après les moyens de transport employés, cette distance se décompose ainsi :

en chemin de fer (Alger-Colomb Béchar

et Saint-Loui,s-Dakar) 1.268 kilomètres

à cheval (Colomb Béchar-Beni-Abbès) . . 205 —

à chameau et à pied (Beni-Abbès à

Bogué) 2.649 —

en pirogue (Bogué-Podor) 112 —

en vapeur fluvial (Podor-Saint-Louis) . 269 —

Total 4.503 kilomètres

La jonction Algérie-Mauritanie et le voyage transsaharien, qui en fut la conséquence, marquent incontestablement un progrès sensible dans la connaissance de l’Ouest Saharien. — Il n’y a plus de solution de continuité. — Nous connaissons, en outre, une ligne de points d’eau qui pourront désormais sérvir de bases secondaires pour l’exploration des régions encore inconnues.

Au moment où ce résultat est acquis, ne devons-nous pas reporter notre pensée vers les premiers explorateurs qui, réduits à leur initiative individuelle, ont néanmoins jeté les bases sur lesquelles devaient s’appuyer leurs successeurs?

Capitaine Augiéras,

lauréat de l’Institut.

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