US ET COUTUMES
Le cercle des Tagouanas comprend deux sortes de populations différentes par la race et les aptitudes :
lu Les Djiminis et les Tagouanas, branches cousines de la race Sénoufo dont le centre est à Korhogo; ce sont des indigènes frustes, laborieux, très attachés au sol.
2" Les Mandés-Dyoulas, appelés communément « Dyoulas », appartiennent à la grande race soudanaise desMandingues ouMandés; ils sont intelligents et remuants : Toutes leurs aspirations sont tournées vers le commerce etla spéculation, tandis que les éléments sénoufos sont généralement des agriculteurs calmes et patients. Les Dyoulas sont musulmans, tandis que les Djiminis et les Tagouanas ont leur religion basée sur le culte et la puissance des morts et sont profondément animistes.
Les coutumes de ces deux populations ne diffèrent guère dans l’ensemble ; le Dyoula islamisé a conservé les croyances et les coutumes de ses ancêtres et n'a pas adopté le droit coranique; il n’a pris à l’Islam que les manifestations extérieures et a continué à suivre presque intégralement, pour le règlement de ses affaires, la constitution de la famille et le droit civil, les règles et les lois de ses pères; — ces règles ont été peu modifiées par la conversion des Mandés à la religion musulmane.
1° Organisation sociale.
En dehors de la famille constituée par les époux et leurs enfants, il existe dans la société Sénoufo, comme dans la société Dyoula, une organisation plus vaste, que l'on peut désigner sous le terme de « famille composée » et comprenant le chef de famille ou « chef de case », sa famille proprement dite, ses frères et leurs familles, ses sœurs non mariées et leurs enfants naturels, les femmes divorcées non remariées, les veuves non remariées et souvent des étrangers, des clients ou anciens serviteurs restés de leur gré chez leur ancien maître.
Le chef de cette organisation avait autrefois des pouvoirs très étendus, ces pouvoirs ont tendance à s’émietter au profit du pouvoir des pères de famille sous l’influence de besoins nouveaux
et nombreux, nés de notre contact, entraînant le développement économique du pays. Le chef de famille est le plus ancien par ordre de progéniture en ligne collatérale du côté des hommes.
Au dessus de la petite famille et de la famille composée (case), on trouve le village constitué par plusieurs cases ou quartiers; certains petits villages ne comprennent qu’une case. La réunion de plusieurs villages forme un canton. On rencontre chez les Djiminis un organisme intermédiaire entre le village (dougouj et le canton (diamana), c’est le groupe (kinda) formé de plu- -sieurs villages. C’est ainsi que le canton du Djimini-Est comprend neuf groupes composés de cent villages, et le canton du Djimini-Ouest, sept groupes composés de quatre-vingt-dix-huit villages. Cette institution du groupe est très ancienne ; chaque chef de groupe reconnaît l’autorité du chef de canton. Cet organe n’existe que dans les cantons très étendus à nombreux villages; il est très utile au point de vue politique et pour la transmission des ordres.
Il existe une administration communale rudimentaire. Tout village a un chef reconnu qui prend des décisions après avoir consulté les notables et anciens du village. Tous les chefs de village reçoivent leurs directives du chef de groupe (s’il y a lieu) et du chef de canton qui les chargent d’exécuter les ordres donnés par l’administration
Le chef de village a un ou plusieurs adjoints qui le remplacent en cas d’absence ou de maladie, mais qui n’ont aucune autorité particulière ni aucune prérogative spéciale quand le chef de village est présent.
Les fonctions de chef de village sont, en principe, héréditaires, mais la désignation du nouveau chef doit être approuvée par les notables et par le chef du canton. Il arrive assez fréquemment que le chef de canton, devant l’incapacité d'un chef de village, réunit les notables de la commune et désigne un nouveau chef, d'accord avec eux. Le successeur du chef de village doit être pris dans sa famille, c’est l’individu le plus âgé après lui qui doit lui succéder, soit un de ses frères, un de ses fils ou un de ses oncles, sans distinction de ligne paternelle ou maternelle; mais il est indispensable que la nomination soit ratifiée par l’assemblée des notables comprenant les vieux et les chefs de case.
Les fonctions sont viagères et non temporaires. Le titulaire les conserve tant qu’il est apte à remplir son rôle. En cas d’incapacité due à l’âge ou à la maladie, il est remplacé avant sa mort sur sa demande ou sur la demande du chef de canton ou des notables.
Contrairement à ce qui se passe dans les villages de race agni et baoulni, les femmes en pays dyoula et sénoufo n’exercent jamais les fonctions de chef de village.
Le chef de village n’a pas une autorité absolue; elle est mitigée par l’influence des notables; il ne prend pas de décision importante sans avoir auparavant conféré avec eux ; c’est luiqui transmet les ordres et donne les instructions aux gens du
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BULLETIN DU COMITE DE L'AFRIQUE FRANÇAISE
village dont il est le représentant responsable devant le chef de canton et l’administration française. Ordres et instructions qu’il peut donner sont multiples : conseils pour les plantations,, l’hygiène, la reconstruction des habitations anciennes, fixation des fêtes rituelles, ordres pour le portage, les prestations, etc. Il n’intervient pas dans les affaires familiales, sauf si elles ont un caractère litigieux; il est alors agent de conciliation. Notre législation judiciaire indigène lui a confirmé en matière civile, les pouvoirs qu'il avait déjà avant notre établissement.
II est également agent de l'autorité publique,chargé de maintenir l’ordre et de faire poursuivre les .délinquants. Les ancieifs du village interviennent constamment dans l’administration.
11 existe dans chaque agglomération une sorte d’assemblée de notables qui discute avec le chef et lui dicte généralement la conduite à suivre ou l'engage à saisir l’administration de la requête qui intéresse le groupement. Toute décision prise par le chef du village l’est toujours après accord complet et avis conforme des notables.
Le village est délimité : 1° quant à l’emplacement des habitations; 2" quant à ses terres.
L’emplacement du village est toujours bien fixé. L’agglomération forme un tout; on ne rencontre pas de campement de cultures sauf dans le pays Tagouana (région de Darakoloudougou) où les indigènes, en raison de l’importance des villages, sont obligés de se rendre fort loin faire leurs plantations, mais ces villages de culture prennent en général une importance suffisante pour devenir rapidement indépendants et former de nouveaux villages.
Toutes les terres,, même non cultivées, appartiennent à des villages et ont des propriétaires ait sens indigène du mot; il y a des terres vacantes, mais il n’y a pas de terres sans maître.
Le village est un organe reconnu, il est une division du canton ou du groupe; il a un chef officiel responsable chargé de faire rentrer la taxe de capitation de tous les imposables.
L’impôt est perçu par village, les prestations sont fixées de même.
Les villages se groupent en canton ayant un chef placé au-dessus des chefs de village ; le canton ne correspond pas à la tribu. C’est ains-i que la tribu tagouana comprend neuf cantons, et la tribu djimini trois cantons dont deux se subdivisent en un certain nombre de groupes ou sous- cantons.
A l’origine, très probablement, chaque famille devait constituer une unité politique. La nécessité de se défendre et de pourvoir aux besoins communs dut amener tous les chefs de famille à se grouper et à former sous un chef commun une unité nouvelle qui fut la tribu. Cette tribu se subdivisa à son tour, se morcelant en cantons ou sous-tribus, soit en raison de l'étendue des terres de migrations, de l’éloignement ou d inlluence de personnalités désireuses de s'affranchir de l’autorité du premier chef.
Le canton est l’unité politique actuelle du pays.
Chaque canton a un chef à sa tète qui exerce le pouvoir. Son autorité, absolue en principe» est, comme celle du chef de village, tempérée par Tinlluence des chefs de village importants, des notables, des riches, etc. Il ne prend pas de décision importante sans avoir conféré avec les notables et avec les gens de son entourage.
Le chef de canton a une autorité incontestée; il est le premier intermédiaire entre l’administration et les indigènes, c’est lui qui transmet les ordres et les instructions aux chefs de village; ces derniers lui rendent compte de tout et reconnaissent sa suprématie. H a le droit de changer les chefs de village faisant preuve d’incapacité, avec l’approbation des notables. Il est responsable de tout le groupement dont il est en quelque sorte le- tuteur. C’est ainsi qu’il doit acquitter les dettes, payer les amendes disciplinaires et judiciaires, si les intéressés ne peuvent le faire. Il doit faciliter le mariage des jeunes gens, supporter, si besoin est, les frais des fêtes de mariage et des fêtes funéraires.
A titre de compensation, les villages lui doivent une sorte de prestation en nature. Tous les jeunes gens, à certaines dates, doivent venir travailler à ses plantations sans être rémunérés autrement que par une nourriture abondante. A cette occasion, le chef de canton tue du bétail et fait fabriquer beaucoup de boisson de mil et de maïs pour ses administrés.
Ces prestations existent aussi pour les chefs de village et de groupe les plus importants comme contre-partie des fraisque ces chefs, le cas échéant, supportent pour l’ensemble de la collectivité (paiement des dettes, frais des fêtes rituelles, etc.).
Tous les indigènes reconnaissent l’autorité du chef de canton. Ce dernier exerce son pouvoir sans le partager avec personne; la seule atténuation, comme nous l’avons déjà dit, était dans l’habitude de consulter les notables de son entourage, avant de prendre une décision.
A l'origine, les fonctions du chef politique, du chef de la terre, du chef de guerre et du chef religieux devaient être exercées par la même personne. Actuellement, il n’en est plus toujours ainsi. Par exemple, les maîtres de la terre sont les premiers occupants du sol; or, les chefs de canton sont quelquefois les descendants de chefs nommés à la suite d’invasions très anciennes ou d’éléments étrangers ayant ensuite prédominé dans le pays; tantôt, le chef du canton a été changé directement par nos soins pour raisons politiques ou sur la demande des chefs de groupe parce que le titulaire manquait d’autorité ou était trop âgé; enfin un chef de canton peut avoir été nommé autrefois parce qu’il a fait preuve de courage, d*’ habilité, de discernement sans qu’il soit en même temps le chef de la terre. Tel est le cas de Kitara-Sara, chef du Djimini-Ouest, — le canton le plus important du cercle, — qui a été nommé par ses pairs parce qu’il a organisé, antérieurement à notre arrivée, la défense du pays contre les hordes de Sarnory.
La dévolution de la succession politique du