Après la guerre
Dans les pages qui précèdent, nous avons tenté de décrire la situation intérieure de l’Egypte jusqu’aux dernières phases de la guerre On comprendra aisément à présent pourquoi les principes émis par le.président Wilson et approuvés par les Alliés ont produit un effet immédiat et décisif sur l’opinion égyptienne. L’acceptation de la théorie du libre choix paraissait fournir une
sanction internationale aux sentiments qui mûrissaient depuis longtemps au sein des classes cultivées.
Ceux qui en Egypte avaient escompté une victoire allemande et turque et qui, à un certain moment l'auraient accueillie avec joie, trouvèrent une excellente occasion de changer d’attitude. Ce parti n’hésita pas à proclamer que 1 Egypte en contribuant moralement et matériellement à la victoire des Alliés avait été en quelque sorte ellemême l’instrument qui avait secoué les derniers vestiges du joug ottoman.
Au même moment, la voix de l’opinion modérée en Egypte commença de son côté à insister sur ce que le temps était venu de revendiquer l’autonomie conformément aux déclarations répétées des hommes d Etat anglais relativement au caractère provisoire de notre intervention. L’impression sincère que l’attitude du pays dans son ensemble au cours de la guerre, ainsi que la coopération du sultan et de ses ministres de même * que les sacrifices marqués que le peuple égyptien avait été appelé à faire, lui donnaient droit à un traitement particulièrement favorable de la Grande-Bretagne, se faisait vivement sentir. L’idée de régulariser définitivement les relations entre la Grande-Bretagne et l’Egypte avait d’ailleurs déjà été soulevée par le premier ministre Roudhy pacha, vers la fin de 1917.
Ce mouvement fut encouragé par la publication faite au début de novembre 1918 de la déclaration anglo-française touchant la Syrie et la Mésopotamie. Cette déclaration annonçait que la Grande- Bretagne et la France envisageaient l’affranchissement complet et définitif des peuples libérés de l’oppression turque et l’institution en leur faveur de gouvernements nationaux dont l’autorité serait basée sur l’initiative et le libre choix des peuples eux-mêmes. Le haut commissaire (sir B. Wingate) ne manqua pas de signaler que le système politique exposé dans cette déclaration aurait sa répercussion en Egypte. Au surplus, les Egyptiens avaientété récemment témoins de l’établissement d’un royaume indépendant en Arabie, contrée qu’ils avaient toujours considérée comme très en retard en civilisation et en développement comparativement à leur propre pays déjà à moitié européanisé.
Précisément au moment où ces idées étaient abondamment discutées, l opinion publique fut vivement émue, par la découverte d’un Mémorandum confidentiel qui était interprété comme refusant à l’Egypte ces privilèges d’autonomie que l’on recommandait pour d’autres communautés moins avancées. Au début de 1918, on avait institué une commission spéciale en vue de l’examen des réformes constitutionnelles et sir William Brunyate, le conseiller financier par intérim, avait été chargé de rédiger une note destinée à servir de base à la discussion. On l’avait spécialement prié d’étudier quel serait le principe qui, accordant aux colonies étrangères une certaine part dans la législation du pays, rendrait pour les puissances plus acceptable
l’abandon du droit de veto qui pratiquement était exercé par elles en vertu des Capitulations sur une très grande part de la législation. La note de sir William Brunyate déplut fortement au Premier Ministre à qui elle fut communiquée vers la mi-novembre 1918 et, bien qu’elle ne fut destinée qu'à servir de base à des discussions confidentielles, son contenu fut bientôt connu de tous. Une tempête de protestations s'éleva contre le projet qu’on interpréta comme n’accordant à une Assemblée législative égyptienne que des fonctions consultatives tandis que tout le pouvoir législatif était confié à un Sénat dont la majorité serait constituée par des membres désignés officiellement et par un groupe d’étrangers nommés par voie d’élection.
Simultanément avec la commission dont nous venons de parler, une autre commission se réunissait depuis plusieurs mois en vue d’étudier les réformes judiciaires qui seraient nécessaires dans le cas de l’abolition des Capitulations. Bien que cette commission n’eût pas publié de rapport, l’impression qui prévalut fut qu’elle envisageait le remplacement des Tribunaux mixtes par des Tribunaux nouveaux dans lesquels la langue anglaise et la procédure anglaise prédomineraient; mesure qui aurait réduit le barreau indigène à l’impuissance et paralysé 1 activité des avocats étrangers qui jusqu’alors faisaient usage de la langue française. Ces éventualités tendirent à confirmer l'hostilité des gens de loi à l’encontre de toute extension du contrôle britannique.
Le 13 novembre 1918, Zaghloul pacha et deux autres leaders du parti national- avancé, allèrent visiter le haut commissaire et exprimèrent le désir de se rendre à Londres afin d'y présenter un programme de complète autonomie pour 1 Egypte. En même temps, le Premier Ministre Rouchdy pacha fit la proposition que lui et Adli pacha Yeghcn le ministre de ( Instruction publique iraient à Londres discuter les affaires d’Egypte et d’après lui ce plan était entièrement approuvé par le sultan. L’argument dont se servaient ces ministres était que le Congrès de la Paix allait officiellement consacrer le Protectorat et que sa nature ne pouvait par conséquent rester indéfinie. Sous le régime de la Suzeraineté ottomane l’Egypte jouissait de certains droits. Ils désiraient connaître quels seraient leurs droits vis à-vis de la Grande-Bretagne sous le régime du Protectorat.
Sir R. Wingate transmit ces propositions au Foreign Office. Il lui fut répondu que « donner aux leaders nationalistes l’autorisation de venir à Londres n’aboutirait à aucun résultat utile » et que la visite des deux ministres ne serait pas « opportune » à ce moment. Le secrétaire aux Affaires étrangères expliquait que vu le fait que lui-même etles autres ministres seraient absents de Londres en raison des négociations relatives à la Paix ils ne seraient pas « en mesure de consacrer assez de temps et d’attention au problème des réformes intérieures de l’Egypte. Dans ces
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conditions les ministres étaient invités à « retarder leur visite ». Rouchdy pacha laissa entendre au haut-commissaire qu’il considérait le refus du gouvernement de Sa Majesté de lui accorder une audience immédiate comme impliquant une interprétation de la nature du Protectorat qu’il ne pouvait accepter et il donna sa démission. Certes, à ce moment de haute tension politique, à l’instant où la Conférence de la Paix allait s’ouvrir, il était évidemment très difficile de discuter de telles questions avec les ministres égyptiens, mais il semble que malgré l’insistance qn’a mise le haut-commissaire à demander qu’ils fussent reçus, on ne s’est pas nettement rendu compte de l’urgence qu’il y avait, à ce moment critique, à s’occuper du problème égyptien.
Tous les efforts possibles furent faits pour décider Rouchdy pacha à retirer sa démission et l’on fixa une date approximative pour la visite éventuelle des ministres. Mais la situation des Nationalistes avait gagné tant de force en Egypte, que les ministres ne consentaient à partir que si Zaghloul pacha et ses amis y étaient également autorisés. Comme il ne parut pas opportun de permettre ceci, ils maintinrent leur démission et le haut commissaire fut lui-même rappelé en Angleterre pour faire rapport snr la situation.
Ces événements eurent pour résultat qu’un certain nombre de membres du parti modéré se joignirent aux Nationalistes avancés qui maintenant prêchaient une politique d’une portée plus vaste, pendant que leurs agents organisaient une violente campagne anti anglaise dans la campagne où un nombre restreint de fonctionnaires anglais étaient restés par suite de l’appel sous les drapeaux.
Au début de 1919, alors qu on délibérait encore au sujet de la visite projetée des ministres égyptiens à Londres, un avis annonçant *la constitu tion d’une '« Délégation » composée de douze membres sous la présidence de Zaghloul pacha et qui se proposait d’aller exposer aux autres pays les légitimes aspirations de l’Egypte, fut adressé aux agents diplomatiques et aux résidents étrangers. La majorité de la Délégation comprenait à peu près les mêmes éléments que ceux qui composaient un comité nationaliste de quatorze membres déjà formé à la fin de l’année précédente.
Le 3 mars, la Délégation dont il vient d’être question présenta au Sultan une pétition qui fut assez généralement considérée comme une tentative d’intimider Sa Hautesse et de la dissuader de nommer un nouveau ministère. Un tel procédé apparut comme un défi que l’on ne pouvait laisser tomber et sir Milne Cheetham faisant fonctions de haut commissaire, décida avec l’assentiment du gouvernement britannique de déporter à Malte Zaghloul pacha et trois de ses auxiliaires les plus actifs. Cet acte donna naissance à une recrudescence d’agitation et de protestations qui débuta par des manifestations ântî-anglaises de la part des étudiants du Caire
et nécessita bientôt une intervention militaire. On ne tarda pas à apprendre que des émeutes similaires avaient éclaté dans les provinces. Le 12 mars à Tantah des troubles se produisirent et dûrent être, non sans effusion de sang, réprimés par la troupe. A la date du 14 et du 15 mars l’agitation avait gagné la plupart des provinces du Delta où des tentatives d’interruption des communications se généralisaient. De divers côtés des actes de mise à sac et de pillage, des attaques contre les troupes anglaises, le meurtre de plusieurs soldats anglais et de civils, furent signalés. Le 16 les voies ferrées et les communications télégraphiques entre le Caire et le Delta ainsi qu’avec la Haute Egypte furent détruites. Le 18 les provinces de Béhéra, Garbieh, Menonfleh et Dakahheh étaient en état de rébellion ouverte. La Haute-Egypte et les étrangers qui y résidaient étaient complètement isolés tandis que le fanatisme des insurgés atteignait son point culminant par le meurtre dans la même journée de deux officiers et de cinq militaires anglais à Deirout ainsi que d'un inspecteur anglais de l’administration des Prisons dans le train d’Assiout à Minieh Toutefois le 26 la situation se stabilisait tout au m-oins à un point de vue purement militaire. Les lignes principales des chemins de fer et des télégraphes étaient rétablies et leur protection avait été as>urée par les ordres donnés à la troupe. Des patrouilles circulaient en tous sens pour surveiller les régions les plus troublées, arrêter et mettre à la disposition de la justice les individus responsables des excès commis, et rétablir 1 autorité civile. Dans le sud, les centres d’agitation qui avaient été isolés étaient libérés, et la première et la plus dangereuse phase des désordres avait pris fin.
Dans l’espace d’une semaine depuis la déportation de Zaghloul pacha et de ses collaborateurs, un mouvement anti-anglais et même anti-européen avait ainsi pu prendre les plus graves proportions. C’était là un mouvement national soutenu par la sympathie de toutes les classes et de toutes les religions de Ja population égyptienne y compris les Coptes, et qui se manifesta de la part de ses adeptes les plus fanatiques, par la destruction systématique des propriétés et des voies de communication et par un mépris de la vie humaine toujours croissant. Sans doute la Délégation était responsable de l’organisation des démonstrations initiales qui furent la source du mouvement, mais ses membres les plus rangés, s’alarmèrent bientôt du développement d’un état de choses qui échappait subitement à leur contrôle pour tomber entre les mains d’extrémistes inconscients soutenus et encouragés par quelques étrangers « indésirables ».
Le Field Marshal Lord Allenby, commandant en chef en Egypte, était parti pour assister à la Conférence de la Paix à Paris, le 12 mars. Il était toutefois de retour au Caire le 25, ayant été dans l’intervalle nommé haut-commissaire spécial durant l’absence en Angleterre du haut-commissaire, sir R. Wingate. Ses instructions étaient
« de restaurer la loi et l’ordre » et « d’administrer en toutes matières ainsi que l’exigera la nécessité du maintien du Protectorat du Roi sur des bases solides et équitables ». La situation était redevenue calme en apparence grâce aux mesures militaires qu’on avait prises. Mais le sentiment anti-anglais ne s’était guère amoindri et il se manifestait à présent principalement contre l'élément militaire dont la conduite dans la répression des désordres avait été spécieusement dénaturée. Les avocats et les étudiants persistèrent à se mettre en grève et beaucoup de fonctionnaires s’abstinrent de se rendre à leurs bureaux.
L’attitude conciliatrice adoptée par le hautcommissaire spécial dans une allocution adressée à un groupe de notables invités chez lui, n’eut pas pour effet d’empêcher une grève générale qui éclata le 2 avril, mais était à peu près terminée dès le 6 de ce mois. Poursuivant sa politique de conciliation, Lord Allenby, avec l’assentiment du gouvernement de Sa Majesté, avait dans l’entretemps, révoqué entièrerm nt la mesure d’ « embargo » empêchant le départ des Egyptiens désireux de voyager, ce qui impliquait la libération de Malte de Zaghloul pacha et de ses trois collègues. L)e la sorte, en l’espace d un mois depuis leur déportation la politique jusque là suivie subissait un renversement et les leaders du mouvement redevenaient libres soit de ren trer en Egypte soit de se rendre ailleurs pour y renouveler leur campagne d’agitation.
Telle est, brièvement tracée, la suite des événements qui se déroulèrent pendant les quatre premiers mois de l’année 1919. Il est devenu évident, après coup, que lorsque les ministres égyptiens proposèrent de se rendre à Londres, on aurait dû les y encourager, et sir Reginald Wingate, dont l'opinion à cet égard a été pleinement justifiée par la suite, aurait, d’après nous, bien fait d’insister davantage encore pour faire accepter ses vues. Cette faute initiale une fois commise, la marche des événements fut plus rapide encore en Egypte que l’administration ne semble s en être rendu compte. L’opportunité de la déportation des leaders Nationalistes ne fut pas appréciée à sa juste valeur et la révocation de cette mesure, après que des troubles graves eussent éclaté, donna nécessairement l'impression que la politique britannique était indécise et sujette à de rapides changements sous la poussée de l'agitation. Ensuite, il fallut infliger des peines pour réprimer le meurtre des officiers anglais et les autres infractions commises au cours de la rébellion. Malgré que dans l’ensemble, leur application ait été modérée elles servirent fatalement à prolonger la période d'exaspération. L'administration tenta bien de se concilier les bonnes grâces des Egyptiens en déférant aux tribunaux ordinaires un assez grand nombre de causes après que les
filus urgentes avaient été jugées en vertu de la oi martiale, mais à ce moment le sentiment nationaliste s’était affermi; aussi, le résultat
presque invariable fut que les preuves cessaient d’exister et l’accusé était acquitté. Pendant ce temps, Zaghloul pacha et ses collègues libérés de leur détention à Malte, partaient pour Paris dans 1 espoir de faire entendre par la Conférence de la Paix, les prétentions de l’Egypte à son indépendance. N’y ayant pas réussi, ils consacrèrent toutes leurs énergies à tâcher de rallier les suffrages de l’étranger à leur cause et un émissaire fut envoyé en Amérique en vue de solliciter l'opinion des Etats-Unis. En même temps, leurs collaborateurs en Egypte travaillaient sans relâche à compléter leur organisation, recuillant des sommes d'argent considérables et étendant leur propagande à tous les coins du pays. A cet effet, ils déployèrent spécialement leurs efforts à exploiter l'état de malaise industriel résultant d'une série de grèves plus ou moins importantes. Déjà on annonçait l’intention du gouvernement britannique d’envoyer une mission spéciale en Egypte, mais persuadés que son objet ne pourrait être que l’abolition de la nationalité égytienne, les meneurs concentrèrent leur attention à s’efforcer de limiter la sphère de son activité, par un boycottage organisé.
B. — Le mouvement nationaliste et les aspirations égyptiennes.
Nous en avons dit assez pour expliquer les rapides progrès du mouvement national. Il est plus malaisé de donner, sans sortir des bornes de la modération, une analyse à la fois correcte et claire de sa nature réelle et de son but.
On entend fréquemment dire que « tout Egyptien valant le pain qu’il mange est nationaliste de cœur. » Ceci n’est vrai que relativement aux classes cultivées ou semi-cultivées, qui ne représentent pas 10 0/0 des 14 millions d’habitants de 1 Egypte Appliqué au 92 0/0 d’illettrés et spécialement aux fellahs qui forment les deux tiers de la population, cet adage n’a plus aucun sens. Il n'est pas difficile de surexciter les foules turbulentes des grandes villes par des clichés politiques qu’elles vocifèrent sans les comprendre Mais dans l’ensemhle. les fellahs sont ordinairemen* tout à fait indifférents à la politique. C’est une race de paysans primitifs, vivant sur leur terre et de leur terre, à laquelle ils sont passionnément attachés et dont, en dépit de leurs instruments de culture rustiques et presque sans recourir à l’aide de la science agronomique, ils parviennent, par leur incomparable labeur et par leur complète connaissance du sol à tirer ces magnifiques récoltes qui sont le fondementde la prospérité de l’Egypte. Ce sont ces récoltes et les distributions régulières de l’eau du Nil sans lesquelles leurs champs resteraient stériles qui constituent tout leur intérêt dans l’existence Mais si limitées que soient leurs perspectives, leur esprit d’indépendance s’est développé et ils sont devenus beaucoup plus obstinément attaehés à leurs droits que dans les temps anciens du despotisme.
Laissés à eux-mêmes les fellahs ne sont pas hostiles aux Anglais. Certes ils n’aiment pas l’étranger et, en fervents musulmans, ils nourrissent de prime abord une certaine antipathie contre les chrétiens. Mais en ce qui concerne les Anglais, leurs préventions initiales ont été en grande partie surmontées par l’expérience qu’ils ont faite de l’intégrité et delà bienveillance dont la généralité des fonctionnaires britanniques font preuve et parles progrès manifestes que leur présence a fait faire à l’Egypte agricole. A vrai dire, la génération nouvelle, qui n’a jamais connu les maux de l’ancien régime, nous est moins reconnaissante que ne l’étaient leurs pères qui avaient gardé de ces maux un souvenir vivace. Mais, s’ils sont moins misérables et moins opprimés que dans le passé, les fellahs ont toujours lieu de craindre la rapacité des grands propriétaires et les menaces et exactions d’un bon nombre de fonctionnaires indigènes. Contre ces dangers, ils comprennent que l’influence anglaise les protège dans une certaine mesure. Leur confiance dans notre justice et notre bon vouloir fut toutefois ébranlée pendant un temps par les regrettables événements de la période de guerre auxquels nous avons déjà fait allusion et qui furent les causes initiales de l’explosion sauvage du sentiment anti-anglais au printemps de 1919. Mais ces excès étaient anormaux et ne pouvaient durer. Sauf là où ils sont directement influencés par l’agitation des villes, les fellahs semblent de nouveau bien disposés à l'égard de ces Anglais qu’ils connaissent et qui savent comment les manier, ùous avons été vivement frappés par les témoignages de plusieurs de nos compatriotes fonctionnaires ou non, vivant en contact étroit avec la population rurale de l’Egypte et qui affirmaient que le ressentiment manifesté depuis un ou deux ans tendait à s’apaiser et que les Anglais qui se conduisent conveuablement étaient les bienvenus comme parle passé dans les campagnes.
Par contre, il serait vain d’espérer que l’attitude somme toute satisfaisante de la population rurale puisse être longtemps maintenue, si nos rapports avec leurs compatriotes de la haute ou de la moyenne classe restent aussi tendus qu’à l'heure actuelle. En ce moment tout au moins, le nationalisme étend sa complète domination sur toute l’opinion qui sait faire entendre sa voix en Egypte. Depuis les princes de la famille sultanienne jusqu’aux enfants des écoles primaires, les propriétaires, les gens exerçant des professions libérales, les professeurs religieux, les littérateurs, les journalistes, les étudiants et les écoliers, ont tous été enveloppés, plus ou moins de leur gré dans le mouvement nationaliste. Ce qui est plus grave peut-être, il pénètre même le monde officiel et les sphères supérieures de l’armée. La discipline et le décorum officiel peuvent prévenir l’expression de leurs sympathies (l’attitude des fonctionnaires égyptiens à l’égard delà mission a toujours été courtoise et correcte), mais dans leur cœur, ils sont
pour la plupart nationalistes ardents et l’influence qui émane d’eux se fait sentir dans ce sens. Il est inconcevable que les sentiments de leurs supérieurs sociaux de foutes les classes, de tous ceux qui forment l’opinion, ne finissent pas, en * fin de compte, par affecter profondément la masse du peuple. Certes, le nationalisme en tant que principe politique n’a guère d’attrait pour ces millions d’illettrés, bien qu’il soit aisé de les amener à répéter ses clichés. Ce n’est d’ailleurs pas tant par des arguments politiques abstraits que les meneurs extrémistes tenteront de se concilier leur appui que par la diffamation de tout ce qui est anglais et en attribuant subtilement toute calamité locale ou tout grief personnel à la malignité ou à l’incompétence des fonctionnaires britanniques. Cette campagne de dénigrement systématique est exercée par de nombreux agents, par les prédicateurs dans les mosquées, par les étudiants rentrant en vacances dans leur village natal, par nombre d'organes de la presse arabe.
A vrai dire, le fellah est incapable en général de lire lui-même, mais on peut lui faire la lecture et si tout ce qui est dit ou écrit pour l’influencer vise le même objet, le mensonge si savamment distillé ne peut manquer d’empoisonner en fin de compte son imagination. ,
Reconnaissons d ailleurs qu'au moment de notre visite les clameurs anti-anglaises étaient sans doute stimulées par le parti extrême en vue de nous impressionner. Nulle personne ayant quelque expérience de ce genre de choses ne confondra les extravagances d’une excitation politique atteignant son plus haut degré, avec l’expression sincère de l’opinion du peuple. Mais ce qui est significatif, c’est que, si beaucoup d'Egyptiens désapprouvaient sans doute les excès de cette agitation, il en est bien peu, parmi ceux qui n’y étaient pas contraints par leur position officielle, qui firent le moindre effort pour les arrêter. Quelles que fussent leurs idées personnelles, des personnages influents craignaient trop de ne point paraître sympathiser avec les « aspirations » nationales pour tenter d’exercer une influence modératrice ou apaisante. Nul n’aurait osé dire qu'il était en faveur du « Protectorat » ou qu’il n’était pas favorable à 1’ « indépendance complète ». Selon toutes les apparences extérieures, l’opinion indépendante était nettement nationaliste, fct à notre avis elle le demeurera vraisemblablement.
Sans aucun doute la situation est grave et en face de ce groupement solide d’oppositions il pourrait sembler à première vue que nous n’ayons d’autre alternative que ou bien d’abandonner tout à fait la position que nous occupons en Egypte, ou bien de nous y maintenir par la force en dépit de l’hostilité générale et toujours croissante du peuple égyptien. Mais une étude plus approfondie du problème nous a conduit à des solutions plus encourageantes. A la suite de conversations nombreuses et intimes avec des personnalités considérées comme nationalistes du parti extrême, la conviction s’imposa pour nous,
qu’ils n’étaient pas intransigeants et certainement as aussi anti-anglais que les diatribes forcenées e la presse auraient pu nous le faire supposer. On pouvait s’apercevoir que le large étendard du nationalisme abritait des opinions de teintes très diverses, et surtout des tempéraments et des buts notablement différents. Evidemment, il existe un certain nombre de nationalistes que leur haine fondamentale contre toute intervention étrangère et surtout anglaise a conduits à commettre ou tout au moins à approuver des actes antilégaux et criminels. Ils ne nourrissent pas seulement des visées incompatibles avec toute espèce d entente entre Anglais et Egyptiens, mais ils sont décidés à poursuivre leur but par des moyens que lien ne pourrait justifier et que tout gouvernement ne pourrait que s’efforcer de réprimer. Délibérément ils encouragent un système de terrorisme qui a pour but de rendre impossible à l’avenir toute coopération entre Anglais et. Egyptiens.
Les fâcheux événements de ces dernières années en Egypte et l’esprit agité et révolutionnaire qui traversait le monde entier et avait une vive répercussion dans ce pays, avaient sans aucun doute alimenté ce parti extrémiste et donné un caractère plus féroce au mouvement nationaliste. Comment s’étonner dès lors que le Nationalisme ait été considéré par beaucoup d'Anglais sur place et par de plus nombreux encore en Angleterre, comme synonyme d’une anglophobie violente et comme tendant au renversement complet du système de gouvernement exislant en Egypte?
Cependant, avant même notre départ du Caire, nous étions convaincus que d’accepter une idée aussi absolue serait une profonde erreur. Ce serait une faute que de nous laisser impressionner par une période troublée telle que les douze mois écoulés, au point de nous aveugler sur ce qu’il y avait de raisonnable et de légitime dans les aspirations du nationalisme égyptien. Adopter une attitude aussi exempte de discernement ne pourrait avoir pour effet que de jeter de plus en plus les gens modérés dans le camp des extrémistes, et de transformer la déplorable friction entre Anglais et Egyptiens à laquelle des remèdes peuvent être apportés, en une hostilité acharnée et persistante. A coup sûr la violence et le désordre doivent être réprimés, et qu’il nous soit permis de dire à ce propos, que les mesures prises à cette fin durant notre séjour en Egypte furent aussi modérées qu’elles furent efficaces. La nécessité de maintenir le régime de la loi martiale est regrettable, mais avec Lord Allenby la loi martiale fut appliquée avec le minimum de sévérité ou de dérangement du cours normal de la justice et de la vie quotidienne du peuple. L’obligation de réprimer immédiatement les violences et les désordres ne doit toutefois pas nous amener à confondre tous ceux qui, à un degré quelconque, sont opposés au système actuel de gouvernement, avec les révolutionnaires de tous crins ou les véritables criminelsqui, portent l'a responsabilité des troubles du printemps de 1919 et des actes sporadiques de
violence qui ont été perpétrés depuis lors. En causant avec nombre de personnes qui professaient des opinions nationalistes (il était au surplus difficile d’en trouver qui ne sympathisaient point avec elles) nous avons été mis en présence d’un esprit bien différent de celui qui trouvait son expression dans de si odieux excès. Ces personnes dénonçaient le recours à la violence ou la rébellion ouverte comme non seulement criminel mais même futile. L’opinion courante était que la Grande-Bretagne avait une puissance suffisante pour tenir l'Egypte dans un état de sujétion permanente si elle préférait avoir des sujets mécontents plutôt que des alliés sympathiques et reconnaissants. Ils admettaient tous d’ailleurs avec plus ou moins de chaleur et de spontanéité, les grands service rendus par l’Angleterre à l Egypte, et la plupart reconnaissaient également que l’Egypte avait toujours besoin de l’assistance britannique, non seulement en vue de son organisation interne, mais encore pour la défendre contre les interventions étrangères et le danger de devenir une fois de plus, une arène de rivalités et d’intrigues internationales. Tous indistinctement admettaient que la Grande-Bretagne a un intérêt primordial en Egypte, celle-ci étant le trait d’union de ses communications avec son empire d’extrême Orient et les Dominions d’Australie, et qu’elle avait le droit absolu de préserver, ces communications de tout danger d’interruption. Mais pour réaliser ces buts était-il nécessaire de dépouiller l’Egypte de son indépendance, de tenter de la convertir en une partie intégrante de l’Empire britannique, et de fouler aux pieds l’indestructible désir des Egyptiens de prendre place, comme peuple distinct, parmi les nations du globe? Une Egypte tranquille et amicale, en étroite association avec Ja Grande-Bretagne, ne servirait-elle pas tout aussi bien sinon mieux les buts britanniques, alors que, du côté de l'Egypte tout ressentiment et tout esprit de révolté aurait disparu? Au surplus, pareille solution n’était-elle pas la seule compatible avec la politique déclarée de la Grande-Bn tagne, avec ses affirmations tant de fois répétées qu’il ne rentrait pas dans ses intentions de s’approprier l'Egypte ou de l’incorporer dans 1 Empire britannique, mais de la rendre capable de se gouverner elle-même? Longtemps, ils avaient cru à la sincérité de ses déclarations mais ils cessaient maintenant d’y croire. Après environ quarante années d'occupation anglaise, ils semblaient non pas s’être approchés mais plutôt s’être éloignés du but auquel l’Angleterre prétendait viser. Par notre insistance à maintenir le Protectorat, que tous considéraient comme impliquant la sujétion permanente de leur pays, la Grande-Bretagne s’était définitivement départie de sa politique primitive, et avait, en fait, manqué à sa parole. Lorsque le Protectorat fut tout d’abord déclaré, ils l’avaient accepté comme une nécessité du moment. Etant en guerre avec la Turquie, la Grande-Bretagne avait, non sans raison, tranché les derniers liens subsistant entre la Turquie et l’Egypte, et il fallait bien que quel-
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que chose fût immédiatement substitué à l'ancienne suzeraineté ottomane. Ainsi le Protectorat se justifiait comme expédient temporaire, mais la guerre finie, ils s’étaient toujours attendu à ce que la Grande-Bretagne réglât ses relations avec
I Egypte d’une façon plus conforme à ses déclarations, à ses intérêts véritables et à son honneur. Au lieu de cela, ils ne voyaient plus maintenant que la perspective de la perte définitive de leur nationalitéet de leur existence en tant que peuple. Ils allaient devenir une « colonie anglaise », ils allaient être sujets britanniques. C est là contre qu'ils faisaient appel et persisteraient à faire appel au sens de justice des Anglais et, en dernier recours, à la sympathie du monde civilisé tout entier.