‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 2)Chapitre 46 sur 149 · II. — Pendant la guerre · texte numérisé non relu

II. — Pendant la guerre

Telles étaient les influences qui agissaient depuis longtemps lorsqu en 1914 la Turquie, siège du Califat, entra en guerre aux côtés de l ennemi de la puissance occupante et les agents de l’Allemagne promirent généreusement de libérer l’Egypte du joug britannique aussitôt après la victoire qu’ils prédisaient avec confiance. En ces circonstances et étant donné 1 esprit d'animosité à l’égard de la puissance occupante et qui depuis des années gagnait du terrain, il n’est pas douteux que le général commandant en chef en Egypte fut bien inspiré quand dans sa proclamation annonçant l’état de guerre avec la Turquie, il mit en évidence le fait que la Grande Bretagne assumait à elle seule « tout le fardeau de la présente guerre sans faire appel au peuple égyptien pour l’y aider. » Toutefois, il n’est que juste de signaler que, quels qu’aient été les espoirs et les attentes inspirés par la guerre chez certains Egyptiens, les obligations et les ennuis qu’elle imposa au peuple furent supportés avec patience et bonne volonté, que les services rendus par l’EgyptianLabourCorps ont été d une valeur ines-

timable et élaient indispensables à la campagne de Palestine; enfin que le gouvernement du sultan a apporté son appui aux autorités britanniques dans un esprit de collaboration des plus cordiale rendu entre autres plus évident par le fait de rayer du compte en suspens une avance de 3 mil lions de livres sterling que 1 Egypte aurait été en droit de réclamer.

Jusqu’ici nous n’avons parlé que des causes d’agitation au Caire et dans les grands centres durant la | ériode qui précéda les troubles de mars 1919. 11 reste à examiner les raisons qui entraînèrent les fellahs et les rendirent sensibles à l’agitation et à la propagande nationaliste.

Le malaise parmi les classes instruites en Egypte s’était manifesté comme nous venons de l’indiquer, bien avant la crise de 1919. Mais qu’il ait gagné le fellah et qu'il ait abouti à des actes de sauvage violence chez une classe qui avait joui de tant d’avantages du fait de l'occupation, le fait vaut d’être expliqué

En premier lieu il est bon de poser en fait que l’agitation parmi les fellahs eut un caractère beaucoup plus partiel que l’on se plaît généralement à l’imaginer et que les désordres se confinèrent dans le voisinage des grands centres et dans les districts longeant les voies de communication Dans les villages éloignés, moins aisément accessibles aux propagandistes et aux agitateurs, les petits cultivateurs montrèrent peu d’empressement à prendre part à ce mouvement. Lorsque des troubles éclataient, c’étaient généralement les chemins de fer qui formaient 1 objet de l’agression et il y a lieu de penser que les attaques dirigées contre eux étaient la rnalisation d'un plan préexistant en vue d’une attaque germano-turque contre le canal, supportée par une levée simultanée de boucliers en Egypte. Ceci expliquerait les traces d’une action concertée qui furent relevées au cours des émeutes de mars

Il paraît être démontré que le mécontentement fut stimulé par la réglementation du prix du colon qui enlevait aux cultivateurs les avantages de la concurrence sur les marchés étrangers, tandis que les fermages de ses terres ne cessaient de hausser. Mais les facteurs principaux provenant de la guerre et qui contribuèrent à nous aliéner leur bonne volonté furent : a) le recrutement de l’Egyptian Labour and Camel Transport Corps; b) les réquisitions d’animaux domestiques ; c) les réquisitions des céréales; d) les collectes au profit du fonds de la Croix Rouge. Dans chaque cas ce furent moins les mesures elles-mêmes qui vexèrent que la façon dont on les exécuta.

En ce qui concerne a) le recrutement de l’Egyptian Labour and Camel Transports Corps il paraît certain, qu’une fois enrôlés les hommes étaient, en règle générale, satisfaits de leur sort et que les classes les plus pauvres de la population tirèrent e,rand bénéfice de la solde qui leur était payée. L’organisation des hôpitaux créés pour eux ne semble pas avoir été entièrement satisfaisante et il y eut certes parmi leurs officiers des gens qui

ignoraient leur langue et manquaient d’expérience pour les commander. Mais la preuve que les griefs élevés contre le service ne sont pas sérieux, c’est leur empressement à se réengager encore et toujours et le fait que ceux qui étaient alors en service ne donnèrent lieu à aucun tracas, durant les événements de mars 1919 Tant que le Labour Corps fut recruté parmi les volontaires, tout marcha de façon satisfaisante. La prolongation du service au delà de la période convenue, lorsque le recrutement fut entrepris par un organisme militaire, causa bien quelque mécontentement. Mais les abus commencèrent quand le système de recrutement volontaire cessa de donner un nombre suffisant de recrues et quand on recourut à la pression administrative pour les obtenir. Conséquemment à la déclaration publiée lors de la déclaration de guerre à la Turquie que les égyptiens ne seraient pas appelés à y prendre part, le 'système de l’engagement volontaire fut maintenu en nom, mais des moyens de contrainte furent employés par les omdehs, administrateurs non rétribués des districts ruraux, auxquels la tâche de recrutement fut confiée, sans qu’ils fussent contrôlés par les fonctionnaires anglais dont la plupart avait été appelés ailleurs par leurs fonctions. Il n’est pas douteux que des omdehs peu scrupuleux tirèrent profit de leur situation pour envoyer au service leurs ennemis tout en épargnant leurs amis et en acceptant des présents en échange d’exemptions ou de substitutions. Dans plusieurs cas, des mesures semblables à des levées coercitives furent adoptées et on leur donna comme excuse la pression anglaise. Il semble qu’il y ait quelques divergences d’opinion quant à l’étendue des abus. Mais ils furent néanmoins assez fréquents pour causer de l’irritation dans certaines régions et ils firent le jeu des agitateurs politiques.

En ce qui concerne b) les réquisitions d’animaux domestiques, bien que le fellah dût souvent se trouver dans un réel embarras par suite de la privation de ses moyens de transport, il semble que les prix payés lors de l’enlèvement des animaux étaient suffisamment larges pour l’époque. Par contre, le prix à payer pour leur rachat par les propriétaires après la guerre, a souvent été plus considérable. Bien que les fellahs ne fussent guère disposés à se séparer de leur bétail, il n’apparaît pas que ceci puisse constituer une cause bien sérieuse de grief, les réquisitions étant inévitables en temps de guerre. Mais elle* n’eurent naturellement pas pour efTet de stimuler le bon vouloir à l’égard de ceux qui en étaient responsables.

Une source plus abondante de mécontentement fut c ) les réquisitions de céréales. Par suite des demandes pour l’armée, les prix s'élevèrent et les cours du marché devinrent considérablement plus hauts que les faux des réquisitions. Les districts furent taxés pour la fourniture de quantités déterminées et la réception fut abandonnée à des fonctionnaires locaux qui tirèrent de l’affaire de larges profits. Tandis que des omdehs recueil-

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

laient des quantités supérieures à celles qui devaient être livrées à la réquisition et revendaient le surplus au cours plus élevé du marché, les particuliers qui ne possédaient pas de blé étaient obligés d’acheter leur quote-part au prix du marché et de les fournir au taux inférieur de la réquisition. Les procédés de vérification et de paiement étaient lents et, d'après les témoignages reçus, les fonctionnaires provinciaux gardaient souvent entre leurs propres mains et pour de longues périodes les sommes reçues, sous prétexte de faire les paiements nécessaires et, de leur côté, les omdehs et les cheikhs à qui des masses d argent étaient confiées pour être distribuées en gardaient dans certains cas, une bonne part. Les fonctionnaires locaux sont principalement responsables des abus qui se sont produits mais ceux-ci furent mis au compte des Anglais qui, dans des conditions exceptionnelles se montrèrent incapables de les prévenir.

En ce qui concerne d) les collectes au profit de la Croix-Rouge, elles furent organisées par les mamours et omdehs égyptiens et, bien qu’elles eussent été prévues comme purement facultatives, elles devinrent dans bien des cas, pratiquement obligatoires par la volonté des fonctionnaires qui cherchaient à se faire valoir par le montant des sommes que leur district fournissait. Le bruit courait dans le pays qu’une part seulement du total récolté arrivait à destination. La question est discutable de savoir si, dans les circonstances spéciales où se trouve l’Egypte, où l’opposition entre la Croix et le Croissant devait fatalement servir d’argument, il a été prudent ou opportun de faire plus que d’annoncer l’ouverture d’une souscription au profit des blessés et à laquelle bien des Egyptiens fortunés et des résidents étrangers n’auraient pas manqué de participer. Confier la collecte aux fonctionnaires locaux, c’était ouvrir inévitablement la porte aux abus et donner l’occasion de pressurer plus encore les classes indigentes pour qui, d’autres titres, la guerre était déjà impopulaire. Il y a lieu d’ajouter qu'après la guerre les Comités de la Croix-Rouge et de l’Ordre de Saint-Jean ont destiné une somme de plus de lüO.OOO livres sterling au profit des victimes de la guerre de l’Egyptian Labour Corps et de leurs familles.

En plus des griefs spéciaux sur lesquels l’attention vient d’être attirée, une hausse sans précédents et progressive dans les prix se manifestait en Egypte, affectant spécialement les choses de première nécessité, tels que le blé, l’habillement, le chauffage, ce qui atteignait lourdement les classes pauvres dont les revenus étaient insuffisants pour faire face au coût de la vie, alors qu’ils voyaient quelques-uns de leurs concitoyens et l'étranger antipathique amasser de grosses fortunes. Au début de 1919, une famille dequatrc personnes, le mari, la femme et deux petits enfants, ne pouvait se procurer la nourriture suffisante, sauf à des prix qui dépassaient de loin le taux normal des salaires.

Tels sont les facteurs qui ont contribué, vers la

fin de 1918, à créer un état de mécontentement et de malaise parmi les fellahs. Ces facteurs ont porté quelque atteinte à leur confiance dans les bienfaits de l’administration britannique. Un champ favorable était ainsi ouvert aux entreprises des meneurs. Le fellah n’avait plus vu de fonctionnaires anglais depuis longtemps et pas un d’entre eux n’était intervenu pour le protéger contre les exactions. Même avant la guerre, la silhouette jadis familière de 1 inspecteur anglais chevauchant à travers les campagnes et s’arrêtant pour prêter l’oreille aux réclamations et aux griefs des petits fermiers, était pour ainsi dire disparue, et des automobiles transportaient des fonctionnaires pressés d’un centre administratil à un autre. Leur disparition donna crédit à la légende qui courait du départ imminent des Anglais, après lequel la terre serait partagée entre les fellahs, l’eau distribuée sans restriction, et les impôts supprimés. Il existe des raisons de penser que, bien que rien ne permette de suspecter les leaders du parti national d’en avoir été les inspirateurs, des racontars, aussi fortement colorés qu’ils étaient purement imaginaires, furent mis en circulation par des meneurs sans scrupules, relativement à des soi-disant outrages commis par les soldats anglais sur les femmes indigènes et de meurtrières attaques contre des villages et qu’ainsi prit naissance l’esprit de vengeance et de ressentiment qui aboutit au meurtre brutal de militaires anglais à Deirout.

La mort du sultan Hussein, en 1917, faisait disparaître de la scène un chef d'Etat doué de caractère et de talent qui comprenait à merveille ses compatriotes. Il avait accepté la situation difficile de premier sultan d’Egypte comme un devoir peu enviable et avait coopéré loyalement et courageusement à la tâche périlleuse d’administrer un Etat musulman occupé par une puissance chrétienne en guerre avec le souverain qui représentait le califat de l Islam. 11 avait réussi à dompter en grande partie l’impopularité que le fait d’être substitué à son neveu avait tout d’abord fait surgir, et jouissait de l’estime générale de toutes les classes de la société. Son successeur qui avait lait son éducation en Italie, se trouva de prime abord dans une situation bien plus faible à l’égard de ses compatriotes sur lesquels il n’avait, jusque-là, que peu de prise. Avec la meilleure volonté du monde, il ne pouvait, dès lors, avoir qu’une minime influence pour s’opposer à la marée montante de sentiments anti-anglais qui allaient s'affermissant.

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