‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 2)Chapitre 70 sur 149 · I. — LE PAYS ET LA VILLE · texte numérisé non relu

I. — LE PAYS ET LA VILLE

Terminus du chemin de fer de la Guinée, ville principale du bassin du Haut-Niger et de ses divers bras, Kankan, avec ses 8.000 habitants noirs — 15.000 si l’on y ajoute ceux de sa banlieue — son passé religieux, l’activité commerciale de ses dioulas, l’intérêt politique et économique de sa position sur le Milo navigable et au carrefour des routes qui s’y rejoignent, est actuellement, après Conakry, la cité la plus importante de la Guinée française.

Ville véritable, née bien avant l’occupation française — ce en quoi elle diffère des localités que l’avance de la voie ferrée a fait surgir du sol — déjà chef-lieu de la circonscription territoriale la plus étendue de la colonie, elle a reçu, du fait de l’approche et de l’ aboutissement du rail, un essor nouveau qui l’a constituée centre judiciaire, financier, économique d’une région mesurant plus du tiers de la superficie de la Guinée, et englobant les pays compris entre les marches du Fouta-Diallon à l’Est, la Côte d’ivoire et Bou-

gouni à l’Ouest, le Haut-Sénégal au Nord, les libériens au Sud.

Kankan est^située sur le Milo, à 75 kilomètres au sud du point où cet important affluent s’unit au Niger.

Sur une carte d’ensemble, on remarque aisément que le Milo, qui a, au Nord-Ouest et à l’Ouest, le Tinkisso, le Diéliba ou Niger, le Mafou, le Niandan ; à l’Est, la Fié, le Diohon, le lvouraï, la Gouala — ces trois derniers formant le Sankarani — se trouve le plus central des cours d’eaux dont la réunion crée, un peu en amont de Bamako, le véritable Niger, le « Dyiba » (1), disent les Somonos.

D’autre part, c’est à la hauteur de Kankan que commencent, pour la plupart de ces rivières, les grands biefs navigables, longs de plus de 300 kilomètres, qui aboutissent aux rapides de Sotuba ; et si Kouroussa, sur le Diéliba, était bien placé pour être le débouché vers le Nord du Fouta-Diallon, Kankan, depuis longtemps, a été celui des pays malinkés du Sud-Est, du Sud et de l’Ouest : Sankaran et Kouranko, Ivissi, Konian, Toron et Ouassoulou.

Le cercle administratif dont Kankan est le cheflieu rassemble sur ses 28.400 kilomètres carrés les aspects de presque toute la Haute-Guinée.

Au Sud, dans les collines du Kouranko, apparaît, par îlots, la végétation dense de la grande forêt, avec ses palmiers à huile,’ ses palmiers raphia (ou « ban »), ses lianes, ses colatiers.

Au centre, les territoires du Sankaran et du Toron, moins accidentés, sont généralement couverts de bois clairs, aux arbres maigres et de petite taille, résistants aux feux de brousse; à proximité des villages, les défrichements ont nettoyé le terrain, tout en respectant les arbres utiles, et çà et là, les affleurements latéritiques ont ménagé des clairières revêtues de graviers ou de gazon filiforme et bosselées par les champignons de terre monstrueux des villages de termites.

Plus au Nord, après les derniers échelons des lignes de hauteur qui relient le Fouta-Diallon aux montagnes du pays Guerzé, les terrains boisés

(1) En malinké, « La grande eau ».

Supplément à l 'Afrique Française de juin 1921.

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font place de plus en plus aux clairières et aux défrichements. Au Nord-Est, vers le Ouassoulou, les grandes graminées s’étendent en steppes dans des vallonnements progressivement plus amples, où les cours d’eau, au lieu de courir au fond de ravins abrupts, s’étalent, faute de pente, dans des marécages herbus. Sur les croupes du sol, une végétation buissonnante, parfois épineuse, a remplacé les bois, et c’est près des villages que l’on voit les plus beaux arbres, nérés et karités surtout, qui ombragent des cultures en sillons ou en buttes, aussi bien ordonnées que si elles avaient été tracées au cordeau (1).

Autour du chef-lieu, qui confine à la fois au Sankaran, au Toron et au Ouassoulou, la campagne est celle d’une vallée riche, fertilisée par le fleuve. Tandis que, pour l’ensemble du cercle, on ne compte que 3 ht s 6 par kilomètre carré; la densité de population, pour le canton du Bâté, qui s’allonge sur les deux rives du Milo, depuis Makono, à 12 kilomètres en amont de Kankan, jusqu’au Bali-Makhana, à 50 kilomètres en aval, atteint environ 18 lits au kilomètre carré. C’est pour l’Afrique un chiffre déjà respectable. Aussi ne retrouve-t-on guère la brousse herbeuse ou forestière qu’assez loin des agglomérations. Aux environs des 'villages, les terrains vierges sont rares; nulle part ne se manifeste mieux l’aspect de vergers que donnent aux terrains de cultures les nérés, les karités, les kapokiers, les tamariniers, les baobabs, les manguiers, les orangers, parfois les mimosas, épargnés par la houe ou plantés par le cultivateur (2).

Il est malaisé d’avoir de Kankan une vue d'ensemble. Il y a bien, sur la rive droite du Milo,

(1) Le cercle de Kankan comprend vingt et un cantons englobant chacun plusieurs villages (287 pour le cercle). Ces cantons sont répartis par les indigènes entre quelques grandes régions qui semblent avoir eu, dans le passé, une certaine unité politique ou, tout au moins, ethnique. Font partie du Kouranko, quatre cantons : Bokhoba, Kaoya, Mousadougou, Torodougou ; — du Sankaran, cinq cantons : Goeredougou, Kouroulamini, Bassando, Finamana, Ouroubé ; — du Toron, cinq cantons : Namousana, Dienné, Diéméren, Diamohosi, Konadougou ; — du Ouassoulou, deux cantons : le Sananfoula, Je Diétoulou, auxquels il faut ajouter une partie du Konadougou. Quatre autres cantons : le Koura- Ni-Oulété, le Sabadougou, le Kouraï-Ni-Gouala, au sud-est, et le Bali-Makhana, au nord du cercle, ne sont pas considérés comme faisant partie d'une région plus vaste ; quant .au Bâté, dont Kankan est le chef-lieu, il s’est formé aux dépens du Sankaran et du Ouassoulou.

(2) « Je vis — raconte Caillié, pour décrire son « arrivée à Kankan, le 17 juin 1827, dans la carnpa- « gne, de beaux champs d’ignames cultivés avec « beaucoup de soins, de pistaches et de maïs ; le foi- « gné était déjà bien avancé. Nous passâmes ensuite « dans une belle plaine ; j’apercevais dans l’éloi- « gnement quelques petits monticules (je remarquai « que la pente inclinait un peu à l’E.-N.-E.)... Dans « quelques endroits, la terre est rouge, très produc- <c tive, mêlée d’un peu de gravier ; la campagne est « couverte de cés et de nédés. Nous traversâmes un » petit ruisseau, et nous arrivâmes à la ville chef- « lieu de Kankan. » (René Caillié, Journal d’un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l’Afrique centrale. — Paris, lmp. Royale, 1834 ; p. 376.)

quelques hauteurs aux pentes raides et boisées dominant la plaine du côté du Sud, et y donnant accès quand on vient des directions de Beyla ou d’Odienné. Mais la ville, qui en est distante de deux ou trois kilomètres, ne touche elle-même au fleuve que par la toute petite pointe d’un de ses quartiers. De plus, les frondaisons d’une centaine de fromagers ne laissent voir des cases ou des factoreries que quelques chaumes coniques ou quelques carrés de tôle grisâtre. Que l’on approche partout autre chemin, il en est de même; aussi n’eslce qu’en faisant maintes promenades ou en regardant un levé topographique que l’on peut se rendre compte du tracé général de la ville.

A Ta hauteur de celle-ci, la rive gauche du Milo est un peu plus élevée que la rive droite, dont la zone d’inondations s’étend jusqu’au pied du rideau de collines qui limite l’horizon vers le Sud-Est. L’aboutissement, sur le fleuve, des routes de Beyla et d’Qdienné, est marqué par l’extrémité aval d’une petite île, en face de laquelle un débarcadère, taillé en demi-lune, interrompt d’une tache blanche la ligne de végétation de la berge.

A partir de là, le fleuve s’incurve vers l’Est et fait place un peu plus loin à une mare, la Salaman’dala,' autrefois permanente, mais rendue temporaire par des travaux de drainage. La limite des crues paraît avoir déterminé le plan de la ville. La zone des hautes eaux, prolongeant la mare en crochet, dessine un angle ayant comme sommet orienté vers le Nord-Est la pointe qu’avance la mare jusqu’à la route de Siguiri, et dont les côtés se dirigent, l’un vers le débarcadère, l’autre le long d’une dépression qui s’étend jusqu'au terre-plein du chemin de Kouroussa.

Dans le triangle ainsi délimité se sont construits les quartiers indigènes primitifs : Salaman’da, quartier de pêcheurs; Timboda, quartier de la mosquée et du réduit fortifié habité par les chefs du Bâté; Kabada, quartier du grand marché; Banan’koroda, quartier du fleuve et du petit marché. Le premier poste militaire s’installa à Banankoroda, pour surveiller le passage du fleuve. On voit encore, auprès du gué, un baobab tronqué, sur lequel avait été hissé un canon-revolver, afin de pourchasser les sofas qui infestaient la rive droite. Postérieurement, le poste fut transféré un peu à l’écart de la ville, du côté de la route de Kissidougou, tandis que les commerçants s’installaient auprès des marchés, au milieu de Kabada et de Banan’koroda. Par la suite, la construction du chemin de fer, expropriant de leurs « carrés » un certain nombre de familles, provoqua au delà de la zone dflnondation, vers le Nord, la création et l’extension d’un nouveau quartier, Farako, resté rattaché à Kabada. Enfin, quand la ville de Kankan fut érigée en commune mixte, on lui rattacha le village de Médinani , situé au delà de la mare, à une petite distance à l’Est de la route de Siguiri.

Aujourd’hui, la ville comprend trois parties distinctes : au Sud-Est, le quartier administratif; au Nord-Est, les rues commerçantes et les villages in-

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digènes; au milieu, le quartier de la gare. Ces trois parties ont leur point de jonction au croisement de la route (avenue R. -Poincaré) qui relie la place du grand marché (place Gambetta) au poste, et de celle qui relie le débarcadère à la gare ; mais leurs principales voies convergent vers le port du Milo, qui est comme la souche commune de toute la cité.

Le quartier administratif a été bâti au point le plus élevé de la localité, mais la différence de niveau entre ce point et les parties basses ne dépasse guère une dizaine de mètres. Le sol, généralement de nature argileuse et formé d’alluvions, laisse apparaître, par endroits, des affleurements latéritiques, superposés à une couche de roche blanche, qualifiée kaolin, que l’on emploie dans les constructions, comme enduit à crépir.

Du fait de la latitude et de l’orientation de la ville (Kankan se trouve approximativement par 10° 20’ de latitude Nord et par 11° 20’ de longitude Ouest), le climat y présente un caractère intermédiaire entre celui de la zone humide de Kissi et la sécheresse dominante du Soudan proprement dit. Il appartient nettement au climat dit « soudanien » ; mais les variations thermiques paraissent influencées par divers facteurs : nature du terrain, qui est bas et frais; voisinage du fleuve, qui forme couloir pour les vents; densité de la végétation, assez épaisse dans la ville même et aux environs.

Il en résulte que l’on n’y ressent pas aussi vivement qu’au Soudan les amplitudes extrêmes de température qui caractérisent le climat tropical, et que la saison sèche y subit des atténuations au profit de la saison pluvieuse.

Le temps de pleine sécheresse ne va généralement que du 15 novembre au 15 mars, il tombe parfois quelques averses entre le 15 janvier et le 15 février, exceptionnellement en mars. Il peut arriver aussi, tin décembre, dans les moments les plus froids, que le- ciel s’embrume et déverse un crachin, par une température ne dépassant pas de beaucoup 20 degrés au milieu du jour, et qui s’abaisse, à l’aube, à 10 ou 11 degrés. La plupart des arbres étant alors dépouillés, on a, durant une ou deux journées, l’impression de certains aspects des hivers de France. Mais cette fraîcheur est bien fugitive. Si, pendant les mois de décembre et de janvier, les matinées et les nuits restent relativement froides (de 15° à 20°), les après-midi sont constamment chaudes (de 33° à 35°); elles deviennent brûlantes en mars (38e). Et quand vient avril, le thermomètre se maintient, la nuit, aux environs de 30° ; le jour, il dépasse 40° à l’ombre au dehors, 36° dans les habitations. Dès la mi-janvier, l’harmattan s’élève quotidiennement à partir de midi. C’est la période du feu : feu du ciel, feux de brousse, incendies de cases, dont la paille séchée s’enflamme au moindre tison oublié. La campagne, le sol, les huttes, la végétation sont voilés du même gris uniforme. Les fromagers et les baobabs aux branches dénudées et massives, tordues et hérissées, font figure de monstres griffus et d’hydres

horrifiques. En février, les capsules de kapok éclatent et couvrent la terre de leur neige grise. En mars, les bourgeons qui s’épanouissent, les herbes qui paraissent, annoncent les premières tornades. Ce sont d’abord, au début d’avril, de grands coups de vent accompagnés de tonnerre, qui se résolvent en tourbillons de poussière ; bientôt, les pluies surviennent, de plus en plus fréquentes au fur et à mesure que s’avance la saison, jusqu’à devenir quotidiennes à la fin de mai.

En saison sèche, le fleuve montre partout d’immenses bancs de sable. Nourri des pluies déjà bien établies dans le Ivouranko et le Kissi, il s’élève en avril de quelques décimètres, suffisamment pour que la navigation, accessible aux seules pirogues à partir de fin janvier, soit rendue possible aux chalands.

De juin à septembre, les pluies se régularisent. La température s’abaisse, ne dépassant guère, dans ses maxima, 28°, et retombant chaque nuit aux environs de 22° ou 23°. Le fleuve atteint son plein en septembre. Des remorqueurs provenant de Bamako, de Kouroussa ou de Siguiri, peuvent alors le remonter. Il fait humide, il fait frais; le ciel est couvert. Malgré l’extrême porosité du terrain, l’eau inonde les chemins où se creusent des ornières. La pluie tombe, par averses, sans vent ni tonnerre. La campagne est toute verte. Les champs de fonio mûrs ou de riz encore tendre ondulent comme les emblavures au printemps de chez nous. Ne seraient les passants à peau noire et les cases pointues, on serait tenté de se croire bien loin de l’ Afrique tropicale.

Les orages reprennent en octobre. Les pluies deviennent alors de moins en moins fréquentes. Des terres saturées d’humidité s’élèvent, le soir, des moustiques et une fade odeur de marais, et, dans les fonds, des brouillards. Il fait 25° la nuit, 28° le jour. Ce n’est peut-être pas l’époque la plus pénible; c’est, à coup sûr, la plus malsaine. Et l’on a hâte de retrouver, avec novembre,, les matins légers, la brise à peine tiède et l’atmosphère sèche.

La nature et la disposition du sol, joints à l’influence du climat, font qu’au-dessous de la surface règne une nappe d’eau à peu près permanente qui a permis d’ouvrir partout des puits, et qui entretient l’humidité nécessaire au développement des arbres nombreux, ficus, fromagers, flamboyants, manguiers, qui donnent aux concessions leur agrément et font l’ornement des rues larges et planes. On peut ici — on le pouvait surtout avant 1918 (1) - — se promener à l’abri du soleil et sans excès de pierrailles ni de déclivités, aussi bien en pousse-pousse, en voiture ou à bicyclette qu’à cheval ou en hamac à porteurs.

(1) Depuis qu’a été écrite la présente notice, il nous est revenu que la Commission municipale a cru devoir, en 1918, faire abattre de nombreux fromagers, rendus dangereux par leurs dimensions excessives, leurs branches dominant les habitations et leurs racines énormes sapant les murs.

Dans la gare, on retrouve les bâtiments du type adopté sur le chemin de fer de Guinée : grande construction à étage pour le logement du chef de gare et les installations de son service, coquets pavillons à rez-de-chaussée surélevé pour le logement du personnel, halls en briques pour la petite vitesse et le dépôt. Ces constructions, encore toutes neuves puisqu’elles furent terminées en août 1914, sont les seules, jusqu’à présent, qui soient entièrement bâties en matériaux durables, et leurs toitures de tuiles ne se retrouvent nulle part ailleurs dans la ville. Les pavillons des employés sont entourés de jardins aux corbeilles d’ixias, de rosiers, de balsamines, de zinias et de lauriers-roses, décelant l’heureuse émulation qui règne parmi les agents du chemin de fer pour la parure de leurs maisons.

A la sortie de la station, une esplanade carrée, fermée sur ses deux faces latérales, de haies de bougainvilliers, murs violets hauts de plus de deux mètres, est plantée en quinconces de jeunes manguiers et de flamboyants aux fleurs de feu et d’or.

L’avenue de la gare a été prolongée jusqu’au port fluvial par une percée Iarsre de 25 mètres. A .350 mètres environ de la sortie de la station, elle croise l’avenue Raymond-Poincaré, qui conduit, à gauche, à l’agglomération indigène et commercante, à droite au poste administratif. De ce dernier côté, on voit d’abord, sur la droite, les cases des gardes de cercle, alignées comme les tentes d’un camp, et les murs élevés, coiffés de paille, de la prison; — puis, sur la gauche, le logement de l’instituteur et les bâtiments de l’école; — en face, à une certaine distance, le caravansérail, l’ancien trésor et l’ancienne résidence. Entre celle-ci et la prison, commence une très belle avenue, large d’une cinquantaine de mètres, longue d’un demi-kilomètre, bordée sur chacun de ses côtés d’une double allée de manguiers magnifiques, auxrtuels s’ajoute le décor de quelques beaux nérés. Cette avenue conduit à la résidence-mairie que l’on aperçoit dans le fond, fermant de toute sa longueur la perspective des allées.

Construit en brigues crues blanchies au kaolin, le bâtiment de la mairie n’aurait pour tout ornement, sur ses ouarante mètres de façade, nue le damier des espacements laissés entre les brioues dans les balustrades des vérandahs et le perron en forme de pignon nar lermel on accède au salon de récention de l’admînistrateur-maîre, si des flamboyants, des bougainvilliers grimpants, ne l’agrémentaient de vert, d’orange et de violet, et si, sur le devant, un grand terre-plein carré, bordé de sisals et d’agaves entremêlés de citronnelles et de zinias, ne lui faisait un cadre nuancé que complètent les frondaisons d’un ou deux manguiers et nérés isolés.

A la gauche de la résidence, des cases de moindre importance, rectangulaires ou oblongues, servent de bureaux, de tribunal indigène, de magasin et d’atelier.

Sur la droite de l’avenue, lorsque l’on reprend

celle-ci pour revenir vers la ville, d’autres allées de manguiers et une ancienne pépinière forment, derrière le potager d’hivernage, des fonds ombreux donnant au paysage un aspect de parc. On . laisse, à gauche, le dispensaire de l’Assistance médicale, puis, à droite encore, plus près de la place de l’ancienne résidence, les bâtiments de l’ancien poste. Ces immeubles, tracés sur des plans analogues : trois ou quatre pièces donnant sur une vérandah extérieure, dans laquelle sont ménagées resserres et dépendances — bâtis en matériaux identiques : briques crues, couverture de chaume, enduit de kaolin — sont cachés par la verdure de grands enclos fermés de branchages ou de pourghère, et leurs toits de paille fauve, aux arêtes bosselées comme des échines, les font ressembler, dans la saison humide, à des animaux antédiluviens accroupis dans des fourrés gigantesques.

Ce sont là les logis du personnel administratif, ' logis économiques, spacieux, relativement frais, mais sombres et poussiéreux, fréquentés par des hôtes incommodes : hirondelles pépiantes et fientantes, araignées énormes, scolopendres et, parfois, scorpions, rats, lézards et chauves-souris, tarets et mouches maçonnes, heureux encore qui p.’y fait pas rencontre, occasionnellement, de quelque serpent noir, ou qui n’v a pas ses murs, son mobilier, attaqués par les termites ou envahis par les fourmis magnans.

On se plie vite, pourtant, à ces inconvénients, on s’accoutume à la charpente de bambous, à la rugosité des cloisons, à la terre battue du sol que l’on recouvre de nattes; et quand quelqu’une de ces coloniales courageuses qui vont jusqu’à Kankan et même au delà, a aménagé l’une de ces bâtisses et l’a transformée en intérieur coquet, — car elles y parviennent — on s’attache à ces foyers provisoires, plus peut-être qu’à des maisons plus luxueuses...

Une allée de flamboyants, rutilante en avril et mai, conduit du poste au port fluvial. En approchant du Milo, on aperçoit, vers l’amont, trois ou quatre baobabs énormes qui indiquent l’emplacement du premier village fondé dans la région par les « sauvages bambaras », disent les Malinkés Moris.

Le port est une anse creusée dans la berge du fleuve. A l’éfiage, il permet d’atteindre par une nente assez douce la surface de l’eau, qui se trouve à trois ou ouatre mètres en contre-bas du niveau du sol. Pendant les crues, au contraire, les eaux, sorties de leur lit naturel, s’étendent durant deux ou trois semaines iusou’à l’amorce de la rue du poste. En Toutes saisons, de nombreuses embarcations, canots primitifs creusés dans un tronc d’arbre, longues pirogues faites de deux parties attachées par des liens de fibres, chalands de bois ou d’acier de quatre à dix tonnes, abrités de bâches de nattes ou de paille tressée, sont rassemblées là. Les « Somonos », leurs femmes et leurs enfants, mènent sous ces berceaux le tran-tran de leur vie courante : repos, pêche, cuisine et jeux. Sur le fleuve, les laptots du poste font, sans

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arrêt, passer d’une1 rive à l’autre une foule d’indigènes, dioulas et cultivateurs; des enfants barbotent et font « tam-tam » dans l’eau; des laveuses, courbées sur leurs calebasses, s’agitent au milieu des taches claires que font les boubous et les pagnes étendus au soleil, et il est certaines de ces Vénus bronzées dont la tenue, d’une simplicité toute primitive, sinon les académies, peut permettre de les comparer... de bien loin, à leur presque homonyme du musée du Louvre.

line jolie route, nommée avenue de la République, relie le port à la place Galliéni, ancienne place de la Boucherie ou du Petit-marché. Sur trois de ses faces, le pourtour de cette place, toute ombragée de fromagers particulièrement élancés, est constitué par des factoreries européennes, grandes maisons à étage, couvertes en tôles, aux vérandahs supérieures peintes de couleurs diverses, aux vastes boutiques, aux concessions pourvues d’annexes importantes. Au centre, le pavillon à la viande, surélevé, cimenté, avec magasin central treillagé, abrite les étals des bouchers. Ceux-ci, il y a peu de temps, étaient installés sous des abris de paille, auprès desquels des fourneaux circulaires, pareils à des margelles de puits, étaient utilisés par des rôtisseurs en plein vent dont la cuisine ne manquait pas plus d’odeur que de pittoresque. Il ne subsiste plus que deux de ces fourneaux; on peut encore s’y procurer, moyennant un « pikini » (cinq sous), un succulent chapelet de graisse de bosse de zébu, grillé et copieusement enfumé.

C’est à la nuit tombée surtout qu’il faut voir ce coin de Kankan. Après le repas du soir, le grand marché couvert de la place Gambetta est abandonné. Les derniers vendeurs viennent étaler, à la Boucherie, leurs fonds de magasins; chacun s’éclaire d’un bout de chandelle ou d’un quinquet minuscule, et, tandis que les flammes des rôtisseries projettent dans l’obscurité mystérieuse des ramures de fromagers, que transpercent par instant les feux d’une étoile ou un rayon de lune, des lueurs et des ombres fantasmagoriques, tous ces lumignons rougeâtres scintillent au ras de terre, jusqu’à l’heure où le sifflet des agents de police et des collecteurs annonce le couvre-feu.

De même que la place Gambetta, le grand marché et la rue W.-Ponty qui y conduit rassemblent une grande partie de l’activité de la ville. Les maisons de commerce y sont presque toutes à rez-de-chaussée; certaines, cependant, sont de belle apparence. Autour, des boutiques, des revendeurs, des tailleurs ont leurs éventaires de babioles et leurs expositions de costumes confectionnés ou de tissus multicolores. Dans l’ombrage des grands arbres (des fromagers, toujours) qui font de la rue Ponty une allée grandiose, les rais de soleil jettent des plaques lumineuses, transformant les passants en êtres pies, et font ressortir, surtout lorsqu’une première pluie a purgé l’air des poussières et verni les feuillages, la teinte rouge du sol et la diaprure des vêtements et des étalages.

Sous l’une des deux halles du grand marché se pressent les femmes, vieilles et jeunes, accompa-

gnées, qui sur le dos, qui par terre, de noirs marmousets, monde caquetant et glapissant où dominent, pour les yeux, les couleurs déteintes des vêtements, les épaules luisantes de graisse, les flasques mamelles, — et pour le nez, l’odeur de karité, de soumbara et de sueur. On vend là tous les éléments de la cuisine mandingue : riz, mil, fonio, maïs, manioc frais et sec, œufs, beurre frais et karité, épinards de l’espèce « boron », petites aubergines amères, dites « diaâro », tomates et gombos, poisson frais et sec, miel, lait doux, aigri ou caillé, patates, ignames et courges, arachides en coques, en parche, ou pilées en boules huileuses, condiments de toutes espèces, graines de nérés nouvelles ou fermentées, et des plats préparés : beignets et galettes appelés « wombi », bouillie au gingembre (le « gyin’gyin’dyi »), et aussi de ces grumeaux de farine de riz cuits avec du miel, le « mouné », le mets délicat par excellence, un des attraits du jeûne du Ramadan, au point que les petits déclarent, avant l’âge orthodoxe, vouloir s’y soumettre, afin d’avoir le plaisir de partager, à l’heure de la rupture quotidienne de la diète, le « mouné » paternel .

Sur le second terre-plein règne un calme plus grand. Des hommes y alignent leurs petites tables garnies de bleu, de bougies, de verroterie, déboîtés d’allumettes. Le sol est, par places, couvert de sel — sel en morceaux, en poudre, en plaques principalement. Des tisserands exposent des rouleaux de cotonnades du pays, en bandes larges comme la main, blanches ou à rayures bleues longitudinales. Des brodeurs offrent des « tidiani », bonnets blancs à dessins noirs tracés à l’aiguille. Des marchands flegmatiques sont accroupis devant des petites provisions de tabac en paquets de feuilles ou en poudre, des bijoux d’aluminium ou d’argent. On y trouve aussi des « ouala », carcasses de bois courbé à l’aide desquelles les porteurs et les dioulas disposent leurs charges, des nattes, des cordes, du bois à brûler, des « gbouésé », morceaux de branches fraîches qui sont à la fois la brosse à dents et le dentifrice du pays noir, surtout des colas, colas en gros dans des paniers garnis de feuilles, colas au détail, par petits tas ou à la pièce.

Vers dix heures du matin, le marché et les rues adjacentes vivent du mouvement le plus intense. A ce moment, les porteurs, qui ont quitté les gîtes d’étapes à l’aube, arrivent avec leurs fardeaux de cuirs, de riz, de caoutchouc, de colas, de cire. On rencontre, au milieu des « dourki » amples el des bonnets blancs des Malinké-mori, tous les types de la Haute-Guinée : Sankaranké et Kouranko aux cheveux nattés, têtes nues ou portant la coiffure « bamba-da » (queule de caïman), ainsi appelée à cause des deux longues pointes oui la prolongent sur chaoue côté du visage; — Konaté ou Kourouma du Toron, ceux-ci reconnaissables à leur camisole sans manches en rude tissu jaunâtre, à leur couvre-chef assez semblable, avec son sommet replié sur le côté, au bonnet de police des soldats belges; — Tomas ou

Guerzés de la forêt, trapus, musclés, vêtus d’un simple « bila », d’un mouchoir en loques ou d’une tunique effrangée montrant plus de trous que de tissu, au crâne rasé par places à la manière de certaines caricatures de Robida; — Konianké portant sur le dos leur charge que soutient une san-

LA MOSQUÉE D’ALFA MAMÔDOU A NAFADIÉ-BATÉ

gle passant en travers du front. Derrière les hommes, marchent les familles, jeunes garçons et jeunes filles, « bilakoro » et « sounkourou », et les femmes, les « mouso », qui maintiennent d’une main, sur leur coiffure en crête enserrée d’un vieux mouchoir de cotonnade noire ou d’indienne marron à dessins blancs, la charge de calebasses et d’ustensiles de ménage, et promènent sur leurs reins le dernier-né qui, assis dans un repli du pagne, ouvre sur la foule ses yeux noirs ébahis ou dort paisiblement en dodelinant de la tête.

Tout ce monde vient vendre des produits, faire des achats et, pour ce qui est de l’élément féminin, prendre les leçons de coquetterie que ne sont pas embarrassées de lui donner ces dames de la grande ville, dont les foulards de tête en soie voyante, les grandes capes de basin, soigneusement repassées et empesées, les « tafés » (1) teints à l’indigo ou composés de bandes minutieusement cousues et qu’elles portent, suivant la vogue du jour, flous ou ajustés, longs ou courts, les bijoux d’argent ou d’or dont elles se chargent depuis le sommet des oreilles jusqu’à l’extrémité des orteils, — au point d’en avoir parfois plusieurs kilogrammes sur toute leur personne — jeftent dans les rues une noie de prospérité.

Près de la place Gambetta, sur l’avenue Poincaré, se trouve le bureau des nostes et télégraphes — chaume et briques — nui aurait fait place à une construction neuve et définitive, ayant en face d’elle la justice de paix et ses annexes, si la déclaration de guerre n’avait suspendu tous les projets de travaux.

(1) Pièces de tissu tenant lieu de junes. En malinké, le mot « fani », devenu en français « pagne », s’applique à toute espèce d’étoffe.

La. place Gambetta est reliée à la route de Siguiri et au marché aux bestiaux récemment installé par la rue René-Caillié, une des plus caractéristiques de Kankan, comme la rue Ponty, mais d’aspect différent. Ici, les arbres de bordure sont des « doubalé », ficus aux troncs noueux, aux racines saillantes et enchevêtrées, dont les branches chevelues unissent en berceaux leurs larges feuilles au-dessus de la chaussée. Les boutiques plus modestes, les murs un peu décrépits des concessions délaissées, le calme relatif de la circulation, la rapprocheraient plutôt du faubourg d’une cité provinciale.

Le marché aux bestiaux, à la sortie de la ville, en face de la grande plaine qui sert, de champ de courses aux jours de réjouissances/ est un grand enclos carré dont l’enceinte est formée de céaras unis par des ronces artificielles et d’une double rangée de sisals. Il est doté d’un puits central recouvert d’une petite « koubba » maghrébine; sur son pourtour, des cases ont été élevées pour les pasteurs maures qui amènent de Goumbou, de Nioro, de Sokolo, après des trajets de plusieurs centaines de kilomètres, des zébus efflanqués et de maigres moutons, grands comme des veaux et non moins dégingandés que leurs conducteurs, hirsutes, mal lavés et à peine vêtus d’innommables haillons de guinée déteinte.

Il serait excessif de vouloir décrire tous les coins typiques de Kankan. Dans leur ensemble, les mes centrales desservent les annexes des concessions : on y voit des murs, des jardins, des magasins, oui se mêlent aux îlots de cases indigènes respectés par les adjudications. Sauf chez un petit nombre d’innovateurs, plus généralement sénégalais ou sierra-léonais, mais qui trouvent de

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