‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 2)Chapitre 73 sur 149 · IL — LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE · texte numérisé non relu

IL — LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE

Et ce sont effectivement des parents de ces Soudanais musulmans, fondateurs ou organisateurs des empires de Soso et de Mali, qui constituent le fond de la population de Kankan.

Si, dans les campagnes de la Haute-Guinée, l’Islam est de pénétration relativement récente et, à vrai dire, superficielle, la grande ville est le patrimoine de Musulmans venus du Nord, de « Malinké-mori » qui, entre eux, qualifient dédaigneusement de « Bambaranfing » ou de « Sonin’ka » ceux de leurs congénères que n’a pas tentés la doctrine du Coran; même, ils se prétendent d’origine supérieure aux <c toubi » ou convertis, et à plus forte raison aux « tifi-dion » qui sont les novices commençant seulement à faire salam.

Venus du Sahel, du Diafonou et du Ouagadou, ces Malinké-mori, de clans primitivement marka ou soninké — comme les Bérété, les Daramé, les Kamara, les Gassama, les Kôma, les Touré. les Cissé — ou s’estimant d’origine arabe ou chérifienne — comme les Kaba et les Sérifou — semblent avoir commencé, il y a trois ou quatre siècles, à constituer des groupements importants parmi les peuplades animistes de toute la région.

Ils trouvèrent dans le pays les Fondé du Sankaran, les Mara ou Marén du Kouranko, les Konaté du Konadougou et du Toron, les Konrouma, les Kamara, les Kéita, disséminés en différents points. Plus anciennes encore étaient les familles de Taraoré, oui ont été vraisemblable ment les premières à parler dans le pays un dialecte mandingue, el» dont les aïeux, aux dires deleurs traditions, avaient trouvé dans la contrée, alors couverte de forêts, des noirs pareils aux Tomas ou aux Guerzé des confins libériens, an- • hroponhages et sans industrie, et qui auraient été refoulés vers le Sud à l’arrivée des Konat ou incorporés par les Fondé dans leur clan, ouand leur aïeul Siakiriba réalisa la fédération du Sankaran ou .« Mafou », en souvenir de quoi l’ affluent du Niger qui traverse tout le Sankaran reçut son nom.

Toutes ces tribus se sont trouvées, du xtit1 * * * * 6 au xve siècle, dans la dépendance, à dire vrai plus ou moins lointaine, et plutôt comme alliés ou soutiens que comme suiets, de l’empire de Mali, fondé par Magban Sôn’gvéra (1). Magban Son’ gyéra, ancêtre des Kéita Mesuré, libéra, comme on le sait, le Manding de la domination de Soumahourou Kanté. roi de Soso (21. D’après certains récits de Kéita de Kankan, il n’aurait eu raison de Soumahourou que grâce à l’appui,

(1) Prononciation locale, souvent élidée sous la

forme Manson Diéra du nom de celui qui est aussi appelé Mandén Sondiata, ou Soundiata.

(21 Voir, pour l’histoire de la lutte entre les F.mnire>s de Sosso et du Manding ou Mandé, Les Traditions historiques et léqendaires du Soudan occiden-

tal. publiées par M. Maurice Delafosse, dans le

Bulletin des B enseignements Coloniaux (supplément à. L'A frique Française d’août 1913), pages 298 et suivantes.

d’une part des Kondé du Sankaran et de Fa koli, père des Kourouma, et d’autre part, des contingents fournis par des rameaux de sa famille, originaires comme lui du Manding et émigrés antérieurement : Souma des pays diallonké et Kéita de la région kissienne (1).

Les Soninké vinrent plus tard, en propagateurs de l’Islamisme, et surtout en commerçants, cherchant à se rapprocher des lieux de production de l’huile de palme et des colas. Leur propagande, tantôt pacifique et tantôt guerrière, leur sens des affaires, leurs alliances avec les autochtones, sans doute aussi leur supériorité intellectuelle, et l’augmentation de leur nombre par petites immigrations successives, accrurent peu à peu leur puissance. Groupés par la communauté de religion et par la solidarité de leurs intérêts, ils se trouvèrent, avec le temps, maîtres des centres les plus populeux (2). Mais ce ne fut qu’au prix de longues luttes, souvent indécises, que les Malinkémori se rendirent maîtres de l’opposition des Konaté du Toron, et surtout de la .résistance du Ouassoulou, dont la population, d’origine peulh et venue primitivement du Fouta-Diallon, avait constitué, par son métissage avec les autochtones, une race particulièrement robuste, guerrière, jalouse de son indépendance.

Les Kaba, appelés aussi Di alité , ont la prépondérance à Kankan et dans le Bâté. Le chef de la province et de la ville et les chefs de quartiers sont désignés parmi eux, et leur influence religieuse est considérable. Mori Kaba, le vieux chef décédé en 1916, était mokaddem de la secte tidiania nour toute la région. Il était, à Kankan. imam honoraire et avait la réputation d’un lettré des plus instruits, d’où le titre de « Karamorho » fréquemment attaché à son nom.

Sa famille comprenait, à l’époque de son décès, soit de son chef, soit du chef de la succession de ses frères. 28 femmes. 40 garçons et 41 filles, et son autorité personnelle était fort étendue. Sa générosité était proverbiale. Chaque vendredi, il faisait servir par les siens une centaine de calebasses de nourriture aux indigents de la ville. Chaque vendredi aussi, il avait accoutumé, à moins que l’état de =a santé ne l’en empêchât, de faire au commandant de cercle une visite de courtoisie. Outre le savoir qu’il avait puisé dans les ouvrages arabes de sa bibliothèque, il était doué d’une grande finesse et d’une certaine éloquence. qui émaiHait sa conversation de paraboles et de proverbes. Sur la fin de sa vie (il avait, à sa mort, 77 ou 78 ans), ce grand vieillard. cec. droit, ne s’occupait plus directement des affaires publiques. Un de ses derniers actes

M) C’est là. d’après un» tradition nui ua’a été donnée à Kankan. l’origine du clan So»ma d as Soussous oui. par la suite, a été refoulé du Fouta-DiaUon vers le littoral, et du clan Kéita d^s Kissiens. Ces premières émigrations de Mandén’ka. de gens du Mandé, vers le Sud, fuiraient été provormées selon la même tradition, par la conquête du Mandé pat^ Soumahourou.

(2) Voir en annexe : Origines et légendes de Kankan et du Bâté.

BDLLETIN DO COMITE DE L’ AFRIQUE FRANÇAISE

importants avait été, en 1910, la libération volontaire, sur la demande de l’ administrateur, des derniers serviteurs de case, des « oulouso », qui subsistaient, en état de demi-servage, dans les hameaux de culture des environs de Kankan. Son existence avait été extraordinairement mouvementée. Après son père, Alfa Mohammodou, qui fut un disciple d’el Hadj Omar et un grand guerrier, il avait été, dans son jeune temps, cet émir du Ouassoulou dont parle Peroz. et auquel Samory succéda. D’abord allié du célèbre almami, il s’en sépara bientôt et fut assiégé par lui dans Kankan pendant dix mois (1879). La ville n’avait pas succombé quand il se trouva livré à son ennemi, grâce aux ruses et aux intrigues de ce dernier, qui l’entraîna pendant quinze ans à la suite de ses troupes. Remplacé, aux débuts de l’occupation française, par son frère Dhayes, qui avait été le guide de nos colonnes en 1890, Mori fut délivré en 1894 de sa captivité, et rétabli chef du Bâté et de Kankan, en 1899. Avec lui a disparu un des derniers témoins des âges héroïques de la vieille Afrique noire (1). Il avait vécu assez pour connaître la conflagration déchaînée dans le monde par les Germains et voir partir les premiers contingents de sa race qui allaient prendre part, aux côtés des hommes de France, à la lutte pour la Civilisation.

Beaucoup de ses contemporains et de ceux de la génération suivante sont, eux aussi, d’excellents lettrés. Il en est qui parlent couramment l'arabe littéral, certains possèdent, ont lu et étudié plusieurs ouvrages de droit, de littérature, de théologie musulmane : tel Fa Hamadou Kamara.; un de nos utiles auxiliaires au tribunal de subdivision et membre correspondant du Comité des Affaires musulmanes de Dakar; — tel Talibi Kaba, neveu de Mori, ancien membre de la Chambre de Commerce et membre de la Commission municipale; — tel Karamorho Serifou. mokaddem des Kadiri pour la Haute-Guinée. Un autre neveu de Mori Kaba, Mamadou Oulén, est allé en pèlerinage à La Meccme. Ces Musulmans ne sont ni mystiques, ni fanatiques, à quelques exceptions près, que les dirigeants d’entre eux sont les premiers à suspecter et à dénoncer dès qu’ils se rendent compte des tendances hostiles de leurs agissements. Ils sont les héritiers lointains de la

(1) Il est mort le 18 février 1916, aux yeux de ses concitovens, dans des circonstances quelque peu merveilleuses : la veille, la lune brillait au ciel en conjonction avec Jupiter, Deux marabouts instruits décédèrent dans la même nuit, qui précédait un vendredi, jour saint des Musulmans. Quand la triste nouvelle se sut dans la villa, des lamentations s’élevèrent de partout. Le marché fut déserté. On ne vovait plus, dans les rues, que cruelques femmes, la tête couverte d’un voile blanc. Les Européens euxmêmes fermèrent, en signe de deuil, leurs boutiques, et un petit nombre d’étrangers, qui avaient omis de le faire, y furent invités, non sans insistance. par leur personnel. Aux funérailles, une foule considérable emplit les quartiers de la mosquée et de la maison du défunt ; et il y eut presque des batailles parmi les porteurs du corps, tant étaient nombreux ceux qui voulaient toucher une dernière fois le funèbre fardeau.

culture introduite par les Almoravides dans les pays nigériens et les survivants de l’époque de recrudescence religieuse qui suivit l’introduction du Tidianisme par les disciples de Cheikh Omar, et, spécialement pour Kankan, par Alfa Mohammodou, il y a un peu plus d’un demi-siècle.

A côté des lettrés réellement instruits, la masse des Malinké-mori, Kaba et autres, est plus soucieuse d’intérêts matériels que d’aspirations transcendantales. Sans doute, aux jours de grandes fêtes religieuses — Rupture du Ramadan ou Tabaski — ils se rassemblent à la prière, au nombre de plusieurs milliers; sans doute, ils doivent à leur fierté, à leur habitude des voyages, à leur pratique de la vie en groupements populeux, une sorte d’urbanité qui leur donne moins d’exubérance dans les gestes et plus de distinction dans les discours (1); mais, au fond, leurs mœurs et leur caractère ne sont pas tellement différents de ceux de leurs voisins de la campagne. Quand les heures des rites et du travail sont passées, alors, chez eux comme dans la brousse, l’humeur naturelle du monde noir se donne libre cours.

Presque chaque soir, si l’autorité n’y met ordre, et surtout lorsque la lumière de la lune chasse la crainte des démons de la nuit, tous les dimanches et tous les jours de fête, on entend dans la cité, de tous les côtés, retentir les chants, les rires, les claquements de main. La jeunesse s’amuse, accompagnant de chansons anciennes ou improvisées, ou d’airs en vogue, comme le Yandaki venu de Ségou, au rythme des paumes énergiquement frappées, des pas de danses classiques ou imprévus. En temps ordinaire, ces réjouissances ont lieu en catimini, par tout petits groupes qui restent à l’intérieur des cours ou se dissimulent dans l’ombre propice d’un cul-de-sac écarté; si l’on approche, ou si l’on passe, les exécutants se dispersent en un clin d’œil, dans un bruit de tissu froissé et de rires étouffés. Aux jours de liesse, au contraire, on se rassemble de divers côtés; un joueur de tambourin prête son concours à la fête; les ébats chorégraphiques ont lieu devant tous, et la surexcitation est telle que les jeunes filles qui, en d’autres moments, font tant leurs effarouchées, ne réintègrent qu’à l’ultime minute le foyer paternel, après avoir, telles des théories de coryphées antiques, déambulé en dansant au travers de la ville.

Un autre grand plaisir est celui des causeries sans fin. Il est, croit-on, malséant ou néfaste de dire et d’entendre des fables pendant les heures de jour. Mais, après le coucher du soleil, on s’en donne à cœur joie. Lorsqu’est retardée l’heure du couvre-feu, tandis que, tard et loin dans la nuit, s’entendent les échos des tam-tams, on perçoit,

(1) Les notables malinké-mori pratiquent entre, eux un langage particulier, considéré comme plus noble, ayant des termes très différents de ceux du malinké courant, particulièrement oour les idées se rapportant aux actions hum/aines. Il semble y avoir là un phénomène linguistique à rapprocher du langage aristocratique qui existe chez les Peuhls du Fouta-Diallon. »

au voisinage des cases, des murmures indistincts, entremêlés, par endroits, d’une musique grêle. C’est quelquefois un croyant qui récite le dzikr de sa confrérie; mais presque toujours, ce sont des amateurs d’histoires ou de chansons. Par l'entrebâillement d’une porte qu’éclaire par instant un rougeoiement fugace, on aperçoit, accroupis ou couchés autour d’un foyer clignotant, des hommes et des femmes se racontant des souvenirs sans fin ou des contes innombrables :

« tali )> dans lesquels toutes les bêtes de la jui gle africaine, « souloukou », l’hyène, « wara », le lion, (( sônsani », le lièvre, « kouman », l’ oiseau-trompette, et tant d’autres encore, tiennent un rôle; contes merveilleux du temps passé où des hommes, des héros et des djinns, accomplissent des exploits ou se jouent de mauvais tours; paraboles, édifiantes ou... immorales, entremêlées de refrains chantés; à moins qu’il n’y ait là un griot, un <( dyéli », qui, s’accompagnant doucement de sa mandoline minuscule — son « koni » — - module, avec des ports de voix et des roulades de gorge, à la manière orientale, mais sans -accents criards, de longs récits, tantôt narrant les hauts faits des héros du passé, tels que les rapportent les légendes des siècles soudanaises, tantôt exaltant les vertus d’un ancêtre, les richesses d’un marchand, les prouesses d’un chasseur, tantôt relatant les aventures sentimentales de personnages de rêve. Tel le roman de l’hippopotame « Sadyo » de Bafoulabé et de la petite orpheline prise en affection par lui, et qu’il gratifiait de pagnes, , d’argent et d’or...

« Hina mou dari léro « Bafoulabé Manin Sadyo « N’tounkalon -n’dari tara to lé « N’toun tén téri ké « Bafoulabé mani dyo... »

(Grand’pitié de ceux qui se sont accoutumés l’un à l’autre, — Hippopotame Sadyo de Bafoulabé, — Si j’avais su que mon compagnon pérît, — Je* n’aurais pas fait amitié, — En vérité, Hippopotame de Bafoulabé...)

dit le refrain de ce conte mélancolique, dont le récit est accompagné d’un air de complainte qui a quelque analogie avec celui du « Petit Navire ».

De fait, l’amitié de l’hippopotame et de l’orpheline se termine bien tristement, au point, diton, qu’aucune femme sensible de Kankan ne peut en entendre l’épilogue sans verser des larmes : l’ animal-génie est tué par un chasseur étranger, après maintes péripéties au cours desquelles il a réussi à s’attirer la sympathie générale, y compris celle du Commandant de cercle. Car l’orpheline meurt, elle aussi :

« Bénin Ka taha fo Commandan gné « Ko mali bara fa

<( Bénin Kasira ka kasi ka kasi, ka kasi,

« Ka yélé yiri la san-ma « Ka bi... K’a kan kadi... »

La petite fille «’en va trouver le Commandant Et lui dit : L’hippopotame est mort...

La petite fille est en larmes ; elle pleure, elle pleure,

[elle pleure ;

Tant qu’elle grimpe sur un arbre, tout en haut,

Se précipité... et se casse le cou...

Telle est la triste conclusion de cette histoire, qui s’achève dans un trémolo dramatique, et qui dénote, après tout, que l’art d’émouvoir n’est pas spécial aux littérateurs blancs.

Les griots, conservateurs de la littérature orale ef. de l’art musical mandingues, sont restés, dans la société noire de Haute-Guinée, les témoins et les intermédiaires traditionnels pour les mariages et — bien souvent aussi — pour les divorces.

Ils remplissent, dans les fêtes familiales telles que les baptêmes, les fonctions de maîtres des cérémonies.

Leur place dans la société est considérable, bien qu’ils soient l’objet d’un certain mépris et (pie les mœurs leur interdisent de s’unir avec les ■ tontigui », ou gens présumés de caste noble. Mieux considérés sont les lettrés d’arabe, les >' marabouts » ou mori-ké , qui interviennent dans les pratiques du culte, renseignement privé et les funérailles. Ce sont eux qui dirigent les cérémonies de l’imposition 'du turban et des manteaux de ses prédécesseurs au chef nouvellement investi, en présence de tous les notables du Bâté et des chefs des cantons du cercle, ainsi qu’il fut fait pour Soufiana, fils et successeur de Mori Kaba.

Ainsi, les coutumes musulmanes et les coutumes purement nègres s’enchevêtrent singulièrement dans la société indigène de Kankan. L’atavisme primitif, personnifié en quelque sorte par les griots, a résisté vigoureusement aux réformes qu’avait introduites le sémitisme islamique. Et il semble bien que, sous l’action de l’ambiance locale et du métissage des Malinké-mori avec des campagnards qui n’ont de musulman que la connaissance de la Fatiha et de quelques gestes du salam, l’esprit et les mœurs orientales soien!, pour le moment, en régression.

Depuis vingt-cinq ans, un autre élément est intervenu : le blanc, qui introduit un certain bouleversement dans les mœurs et coutumes, directement, moins que par l’intermédiaire que la population classe dans la catégorie des « gens de service ».

Ces « gens de service », ce sont tous ceux qui, à un titre quelconque, travaillent pour l’Européen, à titre privé ou public : boys, cuisiniers, écrivains, commis, interprètes, gardes de police, tirailleurs, et même élèves de l’école française, aussi bien que les marmitons et tireurs de panka. 11 règne parmi eux, en même temps qu’une sorte de hiérarchie, une solidarité reconnue, qui supplée à la communauté d’origine ou de clan dont sont dépourvus ces gens de toutes races, qui errent souvent dans la colonie, au gré des déplacements de leurs patrons ou des mutations officielles. Ils affectent de parler avec des expressions empruntées — peut-être pas toujours avec un égal bonheur — aux « toubabou » qu’ils ont connus de près, un français assez spécial et plutôt pittoresque. Certains recherchent, presque avec passion, les livres de lecture en notre langue, et ceux à qui leur âge n’a pas permis d’aller jeunes à l’école, assistent volontiers aux cours d’adultes.

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE '

ei les meilleurs d'entre eux ne sont pas toujours ceux qui ont reçu l’éducation de nos établissements d’enseignement, et qui se considèrent comme émancipés, du fait de leur instruction, visà-vis de la morale familiale et traditionnelle.

Une place à part, parmi les « hommes de service », appartient aux anciens lirailleurs. La ville n'a participé sérieusement au recrutement que depuis la guerre, et d’ailleurs, les jeunes Malinkémori perdent, devant le conseil de révision, le plus beau de leur prestance. Aussi, en dehors des gardes de cercle et de quelques employés de l’administration, vieux serviteurs du Soüdan, du Tchad, de Madagascar, l’on ne voit en nombre les <( solda-si koro »,' les vieux soldats, que depuis la venue de réformés qui ont préféré se fixer dans la ville plutôt que de retourner dans leurs villages. On aurait pu penser que ceux-ci, à parcourir le monde, de l’Artois aux Dardanelles, via Verdun, Fréjus et Gafsa, eussent acquis quelque détachement de leurs coutumes. Peut-être un peu moins déférents vis-à-vis des anciens de leur race, ils ont rapporté de leur passade dans la fournaise une impression indélébile de la puissance matérielle dont disposent les Européens, et, s’ils ont une conscience assez précise de la dette contractée par la France à leur égard/, les premiers revenus ont repris assez rapidement leur place dans le milieu natal. Plusieurs ont été des braves, et ont rapporté de la guerre des blessures glorieusement reçues, des citations, des médailles. Mais si la plunart des « anciens » ne se sont pas exagérément déracinés au cours de leur séîour en Europe, le retour en masse des nouvelles recrues n’est pas sans susciter certaines inquiétudes.

Il n’est pas douteux que, sous leur action, une certaine évolution se produise dans la société noire. Mais, au fond, la transformation affecte davantage la vie matérielle que la vie morale de la population, et.il faut bien peu de chose pour faire cracruer les vernis reçus de l’extérieur.

Que paraissent des joueurs de « bolon-bata », ces caisses sphériques surmontées de sortes de harpes, bien connues dans nos expositions coloniales, et le souvenir des combats d’antan surexcite les anciens guerriers, qui saisissent leurs armes et dansent le pas du sabre. Qu’au son de la « Cora » — autre instrument du même genre, pourvu de tout un arsenal de cordes — un vieux griot récite les traditions des passés lointains, et ceux dont il nomme les familles frémissent à l'évocation dps gestes de leurs aïeux. Ou’un notable, chef, dioula enrichi, voire fonctionnaire ou boutiouier, se déplace, et il sera entouré d’un ou plusieurs joueurs de « koni » oui proclamera à tout venant, d’une voix de fausset, les louanges du natron, « fama » et « kagni » dont il sait cru’il tirera un cadeau.

Et auand des fêtes rassemblent, avec des foules venues de tous les coins du cercle, des troupes entières de musiciens, chanteurs et baladins que leurs femmes accompagnent du bruit épouvantable de crotales, de sistres, de cris perçants,

de cloches de fer, lorsque les enfants, que certains griots dressent à ces exercices, évoluent en cadence, revêtus d’oripeaux voyants, avec d’étranges désarticulations du cou et des membres; lorsque des tambours et tambourins — « diémbé » et « doun’doun’ » — - de dix origines, unissent leur bourdonnement à l’aigreur des flûtes et au barrissement des trompes, il n’est plus de Malinké-mori ni d’homme de service qui tienne. A part quelques dignitaires et les vieillards aux membres rouillés, dans tous les groupes d’assistants, hommes et femmes, jeunes filles et gens d’âge mûr, anciens tirailleurs ou employés, c’est à qui s’élancera pour esquisser des mouvements rythmés, jusqu’aux marmots venant à peine de quitter le dos de leur mère qui se trémoussent en balançant en mesure leurs petits reins cambrés et leurs ventres ballonnés sur leurs jambettes torses et flageollantes.

On s’explique sans peine, dans ces circonstances, le nom de fleuve des dyéli , donné au Haut- Nigler, mais on ne reconnaît plus ces gens qui, tout à l’heure si dignes et si recueillis, s’inclinaient lentement, devant la mosquée, pour la prière, non plus que ceux qui, à la promenade, soit en casque, tenue de drap et leggins, soit en complet veston, faux-col et chaussures jaunes, tenaient de graves conversations, avec des « vous », des « comment ça va? » et des « monsieur » à n’en plus finir...

L’Islam, malgré sa souplesse d’adaptation aux mœurs tropicales, n’a pu, en trois siècles, apporter de changements profonds dans la mentalité native. Les temps où l’esprit européen la transformera totalement ne paraissent pas très prochains.

Il n’v a pas là, au surplus, grand inconvénient, et cela n’empêche pas les Malinké de Kankan de se montrer, dans leurs rapports avec l’administration et le commerce, volontiers accessibles aux innovations, à celles surtout qu’ils sentent leur être réellement profitables.

P. Humblot.

(. A suivre.)

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