DANS L'AFRIQUE NOIRE
Le problème de la politique indigène — par cette expression, j’entends la politique pratiquée vis-à-vis des indigènes — est celui qui se pose avant tous les autres dans ces sortes de colonies que le regretté Dr Harmand a fort justement appelées des a dominations », c’est-à-dire dans lesquelles l’élément européen représente l’autorité qui dirige et non le nombre qui travaille et produit. Nos dépendances coloniales de l’Afrique Noire étant essentiellement des « dominations », et la force directement agissante de toute colonisation y étant constituée à peu près uniquement par les populations autochtones, elles sont précisément de celles où ce problème revêt une importance primordiale. Je ne crois pas m’avancer trop en disant que la solution de toutes les questions économiques et financières y est subordonnée à celle de la question politique ainsi entendue.
Aussi n’approfondira-t-on jamais assez les bases sur lesquelles il importe de faire reposer la
ligne de conduite que nous entendons suivre vis-à-vis de nos sujets de l’Afrique Occidentale et de l’Afrique Equatoriale. *
Or, nous sommes arrivés à une époque où la France, comme les autres nations de l’Europe d’ailleurs, sent le besoin de procéder à une sorte d’examen de conscience et de rechercher si elle a bien marché jusqu ici dans la bonne voie, tant pour le règlement de ses affaires extérieures que pour celui de ses affaires intérieures. Les circonstances exceptionnelles que nous venons de traverser, la situation instable dans laquelle nous nous débattons, l’incertitude de l’avenir vers lequel nous allons, tout cela nous incite à nous demander si nous sommes dans le droit chemin et à ne pas hésiter, dans la négative, à adopter une route nouvelle, pourvu qu’elle soit plus sûre et conduise mieux et plus directement au but.
Des idées neuves se sont fait jour, sous le titre — dont on a peut-être’abusé — de « principe des nationalités » et sont venues modifier de vieux concepts datant d’un autre âge, notamment en ce qui concerne les relations de souverains à sujets, de suzerains à vassaux, de protecteurs à protégés. Nous avons, semble-t-il, une notion plus claire et plus large de l’existence, à côté et en dehors de notre société, d’autres sociétés qui ont, comme la nôtre, chacune sa civilisation, ses aspirations propres, ses besoins spéciaux, et personne ue songe maintenant à dénier à ces sociétés, quelque différentes qu’elles soient de notre société française, le droit de conserver leurs civilisations, de réaliser leurs aspirations, de pourvoir à leurs besoins, selon la norme de leur génie et de leur tempérament.
Le temps n’est plus où la politique indigène évoluait sans issue entre deux programmes opposés, aussi simplistes et catégoriques l’un que l’autre, dont la simplicité et l’autoritarisme ne pouvaient satisfaire que les enfants que nous étions alors en matière de colonisation comme en beaucoup d’autres. La guerre et ses enseignements nous ont mûris et ces programmes, qui ont pu séduire autrefois certains d’entre nous, paraissent à tous aujourd’hui singulièrement désuets.
Supplément à l 'Afrique Française de juillet 1921.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
L un pouvait se résumer comme suit : les sujets indigènes sont les serviteurs de la nation souveraine, c’est donc à celle ci qu’il appartient de leur dicter ses volontés et de les contraindre à les exécuter, en ayant soin de maintenir très solide la barrière qui doit toujours séparer le maître du serviteur. Je n’oserais pas dire que les partisans de cette doctrine l'aient jamais formulée avec une aussi brutale franchise, mais, dans leur for intérieur, c’est bien ainsi qu’ils la concevaient.
L’autre programme, naturellement, était la contre-partie du précédent et, proclamant l’égalité de toutes les races humaines et la fraternité universelle, disait : il n’y a ni maîtres ni valets, ni Blancs ni Noirs, il n’y a que des hommes, que des Français, qui tous ont les mêmes droits et les mêmes devoirs et qui constituent ensemble une association dont tous les associés sont égaux devant une loi unique. Généreuse dans son principe, une telle conception se révélait irréalisable dans la pratique, l’égalité des races ne pouvant empêcher des divergences profondes de se manifester entre des groupements humains de civilisations différentes. Aussi, pour arriver au but qu’ils estimaient nécessaire, les amateurs de cette théorie, si humainement belle en apparence, finissaient par se montrer aussi tyranniques que leurs adversaires, choisissaient leur propre loi à eux pour en faire la loi unique de l’association rêvée et prétendaient assimiler de gré ou de force les sociétés indigènes à la condition sociale des habitants de la métropole.
D’un côté, c’était un caporalisme patent, de l’autre, un caporalisme déguisé et légèrement hypocrite. Partout, c ét^iit le mépris de la liberté d’autrui, l’ignorance des faits, la subordination de l’objet au sujet, la négation du principe reconnaissant à toute société humaine le droit de disposer d’elle-même.
La Révolution de 89, peut-être parce qu’elle nous avait apporté trop de raisons de nous complaire jdans l’orgueil de nous-mêmes, ne nous avait pas fait réaliser de sensibles proprès en matière de politique indigène. Nous en étions demeurés aux idées du temps de la monarchie, que nous avions seulement habillées d’un vêtement taillé au goût du jour. 11 fallait les leçons de la douleur pour nous faire saisir la vérité : nous avons reçu ces leçons et, désormais, nous y voyons plus clair.
Nous commençons à comprendre le bien-fondé de ce que quelques isolés s’obstinaient depuis longtemps à prêcher dans le désert, traités de visionnaires ou de faux prophètes, qualifiés par les uns de négrophiles et par les autres de négrophobes, et vilipendés par tous. Nous nous apercevons qu’il n’y a pas au ‘ monde que la France et la civilisation française, ni même que l’Europe et les civilisations européennes, et que ces civilisations, pour excellentes qu’elles nous apparaissent, à nous qui les avons faites pour nous et à notre mesure, ne sont pas « la civilisation » et n’en constituent que quelques aspects à
côté de centaines ou de milliers d’autres. Nous sentons que des sociétés humaines, quoique constituées en dehors de notre microcosme, sur, des bases que nous ignorons et que souvent nous ne sommes pas capables de comprendre, ne peuvent pas être supprimées de la surface du globe par la seule volonté d’une autre société, quelle qu’elle soit, et qu’il ne nous appartient ni de les réduire en esclavage ni de leur imposer des lois et des coutumes qu elles rejettent, qui n’ont point été faites à leur taille et dont l’adoption forcée pourrait les conduire à la mort. Nous percevons enfin que notre intérêt, comme notre devoir, nous commande de respecter ceux dont nous voulons qu’ils soiént les artisans de notre prospérité.
Si nous condescendons à être francs vis-à-vis de nous-mêmes, nous sommes bien forcés d’avouer que ce n’est pas l’altruisme qui nous a conduits en Afrique, au moins en tant que nation. Que de pieux missionnaires, ayant voué leur vie au salut de l’âme de leurs semblables, soient allés là-bas dans le seul but d’être utiles à leurs frères noirs, en l’autre vie sinon en celleci, je l’admets volontiers, mais ce ne sont point de pareils motifs qui nous ont amenés à planter notre pavillon au Sénégal et sur les côtes de Guinée ni à batailler avec les indigènes pour leur faire accepter notre autorité.
Tantôt nous voulions assurer des débouchés à notre commerce ou des sources de matières premières à notre industrie, tantôt nous éprouvions l’obligation de protéger la sécurité de nos nationaux ou le besoin de ne pas nous laisser devancer par des rivaux étrangers, tantôt nous étions mus par le désir obscur et inconscient de procurer un peu de gloire ou de grandeur à notre patrie, tantôt nous obéissions simplement aux caprices du hasard ou suivions la trace d’un explorateur parce que nous croyions ne pas pouvoir faire autrement. En aucun cas je ne découvre, comme mobile de notre expansion coloniale en Afrique, la volonté réelle et raisonnée de contribuer au bonheur des populations que nous sommes allés subjuguer. C’est là une excuse que nous donnons facilement après coup, ce ne fut jamais un dessein.
Nous ressentons en effet la nécessité d’excuser ou tout au moins de justifier des actes qui, à parler net, ont consisté de notre part à déposséder des peuples de leur indépendance au profit de notre pays. Parfois, il est vrai, nous nous sommes assigné le beau rôle, en défendant le faible contre le fort, l’opprimé contre l’oppresseur, les Bambara contre les Toucouleurs, Porto-Novo contre Abomey; mais il n’empêche ^que, notre geste libérateur une fois accompli, nous en avons amoindri la portée généreuse en substituant notre autorité — fort douce par comparaison, je le veux bien — à celle que nous étions venus détruire.
Loin de moi la pensée de jeter la pierre à ceux
qui ont [toussé la France dans celte voie! S'ils n’étaient pas conduits par l’amour des Noirs, ils Fêtaient par l’amour de la patrie et ils ont travaillé pour la grandeur et le salut de notre pays. Nous leur devons, nous Français, une reconnaissance vive et profonde. Mais la générosité de leurs intentions n’a pas dépassé les frontières de la patrie française et l’action nationale qu’ils ont mise en mouvement, pour admirable qu’elle oit été et qu’elle demeure du point de vue national, n’en fut pas moins égoïste du point de vue humain.
Le fait étant accompli, il nous incombe, à nous qui en avons profité et entendons en profiter encore, de démontrer que, s'il n’a pas été réclamé par les populations sur le territoire desquelles il s’est effectué, il ne leur a pas pour cela été funeste. 11 conviendrait même que nous puissions prouver qu’il leur a été salutaire.
Nous avons annexé des contrées habitées par des peuples que nous considérons comme inférieurs à nous et qui, effectivement, se sont reconnus matériellement inférieurs, puisqu’ils se sont inclinés devant notre force. En le faisant, nous avons endossé une responsabilité redoutable dont nous ne pouvons plus nous décharger. Tant que ces peuples vivaient abandonnés à euxmêmes, nous avions le droit de nous désintéresser de leur sort; nous ne l’avons plus depuis que nous nous sommes institués leurs tuteurs : nous leur devons compte de notre gestion de tutelle.
Nous avons trouvé des sociétés organiséesautrement que la nôtre et, habitués que nous sommes à considérer que rien n existe qu’en nous et par nous, nous avons décrété que ces sociétés n’avaient pas d’organisation et qu’il fallait leur en donner une, la nôtre évidemment. Nous sommes allés jusqu’à dire qu’il s’agissait de groupements vagues, mais non de sociétés. Comme si des êtres pouvaient se grouper sans, par cela même, constituer une société, et comme si une société pouvait se concevoir saij.s une organisation sociale! Du jour où deux hommes se sont trouvés en présence e.t ont vécu ensemble, il y a eu une société et il y a eu des lois la régissant. Les animaux eux-mêmes sont constitués en sociétés, et il serait vraiment osé de nier chez des Nègres, qui sont à des milliers de stades de 1 humanité proprement primitive, l’existence de ce que nous ne faisons nulle difticulté de reconnaître chez des castors ou des fourmis.
Donc nous avons rencontré en Afrique des sociétés humaines dont, légalement ou illégalement, nous avons pris la charge. De ce jour-là, que nous l’ayons ou non proclamé, nous avons contracté l'obligation première de ne pas détruire ces sociétés et l’obligation seconde de les aider à se développer et à prospérer, matériellement et moralement. Il est absolument nécessaire que notre intervention soit pour elles une cause et un élément de progrès et de bonheur, sans quoi ce serait la condamnation de toute tentative colonisatrice.
C’en serait également la faillite. Notre intérêt est étroitement lié à notre devoir, en la circonstance. Si ce n’est pas l’amour de l’humanité qui nous a amenés sur le continent noir, il se trouve que le souci de nos intérêts nous commande d’y faire précisément ce que nous dicterait une amitié désintéressée, mais raisonnable et raisonnée, pour la race qui l’habite. Il est en effet de toute évidence que, les indigènes étant les ouvriers nécessaires et indispensables de notre œuvre coloniale en Afrique, celle-ci ne saurait réussir qu’autant que nous aurons soin de les maintenir dans un état sans cesse grandissant de vigueur et d’activité, et la vigueur et l’activité ne peuvent se concevoir chez les membres d’une société malade ou simplement affaiblie.
11 s’ensuit que, procédant à l'examen de conscience dont je parlais tout à 1 heure, nous avons à nous demander si la politique que nous avons pratiquée jusqu’à ce jour vis-à-vis des indigènes est bien celle qui doit favoriser l’évolution rationnelle des sociétés noires vers le mieux-être ou si, au contraire, elle ne risque pas de désagréger ces sociétés et de les mener à la ruine.
Un fonctionnaire colonial belge de haute culture et de grande expérience, M. Georges Yander Kerken, s’est posé récemment cette question et, dans un livre qui a eu déjà du retentissement en France comme en Belgique (f), il y a répondu d’une manière qui est de nature à nous faire réfléchir.
C’est dans le Congo Belge, et principalement au Katanga, qu'il a étudié le problème. Les sociétés qu’il a observées appartiennent au groupe bantou. La politique indigène qu’il met en regard des faits et des nécessités est la politique coloniale belge. C’est entendu. Mais celui qui lira la partie de son ouvrage consacrée à l’origine et à l’organisation des sociétés bantoues . du Congo Belge s’apercevra aisément que, quelques détails mis à part, la description faite par M. Van der Kerken pourrait aussi bien s’appliquer aux sociétés bantoues de notre Moyen-Congo, de notre Gabon et du Cameroun et à la plupart des sociétés soudanaises ou guinéennes de notre Oubangui, de notre Tchad, de notre Niger, de notre Haute-Volta. de notre Soudan, de notre Sénégal, de notre Guinée, de notre Côte-d’Ivoire, de notre Dahomey, bref, à toutes les sociétés noires de notre empire colonial africain. Celui qui lira la partie consacrée à l étude des décrets et ordonnances dont découle la politique indigène suivie au Congo Belge verra que, dans l’ensemble, cette politique diffère peu de celle qui a cours dans les possessions françaises ;
(1) Georges Van ü3H Kerken, ancien magistrat du Congo Belge, commissaire de district. — Les sociétés bantoues du Congo Belge et les problèmes de la politique indigène, étude de la politique coloniale adoptée au Congo Belge et de ses problèmes dans l'ordre sociologique, politique et économique: préface de M. Félicien Cattier, professeur honoraire à T Université libre de Bruxelles, membre du Conseil Colonial; oifvrage orne de deux cartes hors texte. — Bruxelles, etablissements Emile Bruylant, et Paris, Emile Larose, 1920, in-8, vm-462 pages.
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il constatera seulement que les principes qui guident la première sont plus nettement posés et réglementés et que, sans doute par réaction contre certains abus commis sous le régime de l’Etat Indépendant, on se montre au Congo Belge plus libéral et plus respectueux des coutumes indigènes que dans l'Afrique Occidentale et Equa- *->riale Française.
Pourtant, M. Van der Kerken ne se déclare pas satisfait et il formule des critiques, d’autant plus dignes d’attention qu elles viennent à la suite d’un exposé minutieux et approfondi des faits. Je voudrais que tous les coloniaux français méditent ces critiques et en fassent leur profit, car, sauf quelques exceptions, elles s’appliquent à notre législation coloniale et aux usages suivis dans nos colonies africaines tout aussi bien qu'à la législation et aux usages du Congo Belge.
Dans nos possessions ouest-africaines, en effet, comme dans celle de nos voisins, la réglementation actuelle se trouve en antagonisme avec les institutions indigènes relatives au régime foncier comme à la constitution et au fonctionnement des organismes sociaux et politiques. Elle « considère comme terres vacantes — je cite ici M. Van der Kerken — des terres sur lesquelles les sociétés indigènes ont des droits absolus et exclusifs, nettement définis, rappelant, sans s’identifier avec lui cependant, notre droit de propriété ». Elle favorise le développement de la propriété individuelle et, d’une façon plus générale, de l’indépendance de l’individu vis-à-vis delà collectivité, alors que les sociétés noires sont toutes à tendances nettement collectivistes et basées sur la subordination des droits de l’individu aux intérêts de la collectivité. Elle autorise et facilite chez certains indigènes, et quelquefois leur impose, l’abandon de leur statut, de leurs droits et de leurs devoirs familiaux, de leurs coutumes traditionnelles, pour faire d’eux les citoyens d’une nation à laquelle rien ne les attache que des liens de sympathie mal définis et parfois même inexistants, et elle crée ainsi deux catégories d'indigènes dont l’une s’oppose nécessairement à l’autre, ce qui constitue un élément de discorde et une source possible de luttes de classe dans l’avenir. Elle refuse de reconnaître l'existence d’un servage domestique et agraire qui souvent est la base même des sociétés noires et de leur vie économique, et elle nuit ainsi aux intérêts réels de la collectivité et fréquemment à ceux des serfs eux-mêmes, qu’elle arrache à leurs tuteurs naturels et transforme en un troupeau d'individus destinés à vivre sans cohésion, sans liens sociaux ni familiaux.
Le paragraphe qui précède n'est qu’une sorte de commentaire des passages correspondants du livre de M. Van der Kerken. Le suivant en est une citation textuelle (1).
« Elle gouverne d’une manière identique toutes les sociétés indigènes..., quel que soit le degré de leur développement : simples communautés,
(i) Op. laiul., p. 294.
peuples subdivisés en tribus et en clans, Etats indigènes. Elle ignore généralement les grandes sociétés indigènes, leur conscience nationale rudimentaire, leurs institutions collectivistes, leur caractère féodal, leur subdivision en grands fiefs, tribus, clans et familles. »
Je pourrais poursuivre longuement cette énumération des points de divergence entre notre politique à l’égard des populations noires et les institutions de ces dernières ou le caractère de leurs civilisations. Il y aurait beaucoup à dire, notamment, au sujet de l’impôt personnel, du recrutement de la main-d’œuvre, de l’enseignement, de la justice. Mais je ne veux pas m’étendre sur les détails d’un procès dont l’issue est connue d’avance, puisque chacun s’accorde à déclarer que nous avons bâti un édifice sur des fondations qui n’étaient point faites pour le supporter et dont nous n’avons même pas pris la peine de déterminer la nature.
Le problème se posait ainsi : étant donné l’existence dans nos colonies de l'Afrique Noire de sociétés indigènes et la façon dont elles sont constituées, que devons-nous faire pour asseoir sur la base de ces sociétés notre œuvre de colonisation? Or nous l’avons posé de la manière suivante : étant donné qu’il n’existe pas chez les indigènes de sociétés dignes de ce nom, qu’avonsnous à construire sur une table rase? Et nous avons construit, ou du moins nous avons essayéde construire; l’édifice est mauvais et ne tient pas : renversons-le et reprenons l’affaire à son début, en posant cette fois, et en connaissance de cause, le problème tel qu’il aurait dû être posé.
Dans- de telles conditions, la conclusion qui s'impose ne saurait différer de celle à laquelle s’est arrêté M. Van der Kerken et que je reproduis ici : « La politique indigène suivie... jusqu’à présent semble... de nature à désagréger les sociétés indigènes, arrivées au stade de peuple divisé en tribus et en clans, à compromettre leur ascension vers le stade de l’Etat et à leur substituer, dans un avenir prochain, des petites communautés, indépendantes les unes des autres, ainsi que des villages, soumis à une loi- écrite et à un régime politique contraires au génie traditionnel de leur race, façonné par des influences séculaires. Les conséquences de cette politique sont, d’abord, la lente mais inéluctable désagrégation des institutions politiques inférieures, qui ont leur support et leur raison d’être dans les institutions politiques supérieures; ensuite, avec la diminution de la force obligatoire de la coutume, subordonnant les intérêts individuels aux intérêts collectifs, le développement exagéré du sentiment individualiste et la désagrégation des institutions familiales... Cette population indigène, dans cinquante ou cent ans,... offrira alors le spectacle d’une masse d’individus sans organisation politique sérieuse, vouée au chaos et à l’anarchie... (1). Il apparaî idonc nécessaire, dans l’intérêt de l’évolution progressive morale
(lj Op. laud., pp. 297, 298.
et matérielle des sociétés indigènes, ainsi que dans l'intérêt du paisible et facile gouvernement de ces sociétés indigènes et du facile et paisible épanouissement économique de la colonie, d enrayer la désagrégation actuelle des sociétés indigènes, de reconnaître les sociétés indigènes encore existantes, et de reconstituer, lorsque cela sera possible, les sociétés indigènes en voie de destruction. A cet égard, des modifications profondes doivent être apportées à la législation actuelle, obéissant généralement à des mobiles généreux, mais basée souvent sur une connaissance imparfaite des institutions politiques indigènes et trop inspirée souvent par des tendances assimilatrices (1). »
Voilà donc le point où nous en sommes *: la politique indigène suivie jusqu’à ce jour dons nos dominations de l’Afrique Noire est nuisible aux indigènes et, par suite, à nous-mêmes. Elle est nuisible parce qu’elle méconnaît les sociétés noires, et qu’imaginée dans l’ignorance de ces sociétés et conçue selon l'esprit qui anime les nôtres, elle tend à désagréger celles-là et à leur substituer le néant.
D'où la nécessité d'une politique nouvelle qui aura comme point de départ la connaissance exacte et approfondie des sociétés indigènes et comme but la conservation et le renforcement de ces sociétés et de tout ce qui, dans leurs institutions, est de nature à contribuer au développement matériel, intellectuel et moral des sociétés noires, étant bien entendu que ce développement aura pour corollaire celui de notre civilisation.
Ce n'est pas seulement M. Van der Kerken qui, ayant poussé le cri d’alarme, signale l’opportunité d’un remède et l’urgence d’un changement d’orientation dont il cherche à fixer les principes directeurs et les détails d’exécution. Il y a deux ans déjà, M. Louis Vignoh était arrivé, en France, par des routes quelque peu différentes, à des conclusions analogues (2). Avant lui, avant que la Grande Guerre n’eût dessillé bien des yeux, le 1)' Jules Ilarmand avait proclamé avec énergie l’obligation de s'engager dans la même voie (3). Tout récemment, dans un rapport préparé pour la session de mai 1921 de l'Institut Colonial Interternational, M. C. Van Vollenhoven, professeur de droit à l’Université de Leyde, écrivait (i) : « Toute politique coloniale par rapport aux us et coutumes doit se placer sur le point de vue des besoins, des intérêts, des sentiments indigènes. Il nous faut légiférer pour nos colonies tropicales, non pas comme un dominateur occidental poussant ses sujets orientaux vers son idéal à lui, mais comme si la législation émanait d’un Etat indépendant asiatique ou africain, aussi éclairé et
1) Op. land., pp. 303, 30 i.
(2) L. Vignon, Un programme de politique coloniale, Paiis,
(3) J. Iïahmand, Domination et colonisation, Paris, 1910.
(4) C. Van Vollenhoven, La politique coloniale par rapport aux us el couluines indigènes, Bruxelles, 1921, p. 44.
impartial que nous croyons l’être, mais guidé par l’intérêt suprême de ses nationaux, rêvant ses rêves orientaux, poursuivant ses appétences orientales. »
Dans un autre rapport préparé en vue de la même session, M. Henri Rolin, professeur à l'Université de Bruxelles, soutient la même thèse en ces termes (1) : « 11 ne parait pas douteux... que la suppression rapide des coutumes produit chez les Bantous une crise d’adaptation dont les elfets matériels et surtout moraux sont désastreux. D’autre part, il est démontré, par l'exemple, notamment, des Transkeian Territories et du Basutoland, que le maintien des coutumes, après qu’on les a épurées, est compatible avec une prospérité croissante des populations noires, pourvu qu’elles soient placées dans des conditions telles qu’elles puissent travailler pour elles-mêmes, sans être exploitées par le Blanc... L’Etat forfait à sa mission et commet un déni de justice lorsqu’il sape l’organisation de la famille indigène. Quelque grossière qu’elle soit, cette organisation est l’œuvre des siècles; c’est un produit de la vie sociale, une acquisition précieuse en son genre, infiniment supérieure en tout cas à l’absence de toute règle et au néant moral et juridique où l’on précipite si aisément l’indigène, quand on ne comprend pas et ne respecte pas sa moralité et son droit. L’Etat commet également une erreur funeste quand il ne garantit pas sérieusement aux communautés bantoues des droits véritables sur le sol, en vue de permettre le développement d’une classe nombreuse de cultivateurs noirs indépendants. L’idéal capitaliste de faire des natifs un peuple de salariés, sous couleur de favoriser le « travail libre », ne suffit pas, pour dire le moins, à inspirer une politique indigène rationnelle. »
La slricie et impérieuse obligation d'un programme nouveau de politique indigène étant ainsi démontrée, et le principe de ce programme étant établi el défini, il n’entre pas dansmes intentions d’en formuler les articles. Aussi bien le texte d’une loi a-t-il, à mon avis, moins d’importance que l’esprit dans lequel elle a été conçue et surtout celui dans lequel on est décidé à l’appliquer.
Et, pu is il ne faudrait pas tomber d’une erreur dans une autre et, après avoir légiféré dans la méconnaissance des sociétés indigènes, risquer d’étendre à toutes celles-ci la coutume spéciale à l’une d'entre elles. La politique à^suivre sur un aussi vaste territoire que celui de nos colonies de l’Ouest et du Centre africains, une fois posée la nécessité de l’adapter aux civilisations locales, doit revêtir les multiples aspects que présentent elles-mêmes ces civilisations les unes par rapport aux autres. Assurément les traits fondamentaux sont communs et lesSongoï du Niger sont
(1 Henri Rolin, Du respect des coutumes indigènes relatives aux biens et aux personnes dans V Afrique australe et centrale , Bruxelles, 1921, pp. 103.. 108.
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plus proches des Batéké du Congo que les uns ou les autres ne le sont de nous; mais que de variantes dans les détails et quel danger il y aurait à vouloir enfermer toutes les sociétés noires dans une même législation, celle-ci fûtelle empruntée à une société noix’e!
La reconnaissance des droits des collectivités indigènes sur le sol qu’elles occupent, l’octroi à ces collectivités de toutes les garanties nécessaires pour qu’elles puissent jouir de ces droits en toute liberté et sécurité et selon 1 idée qu’elles s’en font» la consécration de tous leurs usages traditionnels familiaux, sociaux et politiques, le respect accordé à toutes leurs coutumes civiles et religieuses dans tout ce qu’elles n’ont pas de contraire, non point à noire idéal de civilisation, mais au mieux-être des sociétés noires elles-mêmes, une justice appliquant la loi indigène conformément à la tradition locale, une éducation adaptée aux besoins et aux aspirations indigènes, le tout accompagné des’snesures nécessaires pour l’amélioration de l’état sanitaire des collectivités et des individus et leur développement économique, voilà ce qu’il importe de réaliser partout.
Quant aux moyens à employer et aux règlements à formuler, ils varieront avec les lieux et avec les circonstances, avec les époques aussi, car le temps marche et fait son œuvre, en dehors des hommes et souvent malgré eux. Peut-être une telle complexité dans la pratique répugnet-elle à notre esprit dogmatique, à nos habitudes de généralisation, à notre routine centralisatrice; mais n’oublions pas qu’il s’agit, en l’espèce, non point de nous, mais de sociétés éminemment complexes, formées par le groupement d’êtres humains dont la mentalité n’a pas été modelée et ne peut se modeler sur la nôtre. Tâchons de faire abstraction de nous-mêmes et de légiférer, dans chaque cas, comme si c’était la société indigène envisagée qui légiférât, ainsi que le conseille si justement et si noblement M. C. Van Vollenlioven.
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Je voudrais maintenant essayer de répondre par avance à une objection que certains ne manqueront pas de me faire.
« Vous voulez, me dira-t-on, conserver les coutumes indigènes. Vous vous opposez donc à l’abandon de ces coutumes pour d’autres qui, cependant, ne sont pas méprisables? Vous êtes donc hostile, notamment, à la conversion des Noirs au christianisme et, d’une façon générale, à l’action des missionnaires? »
Non, je ne suis pas hostile en principe à l’action des missionnaires, dont j’aime à reconnaître qu’elle a été souvent extrêmement bienfaisante. Je ne suis pas davantage hostile en principe à la conversion des adeptes d’une religion quelconque à une autre religion, ayant remarqué d’une part que ce n’est point l’observance de tel ou tel dogme religieux qui faille bonheur ou le malheur des peuples, mais la façon dont ils l’observent et l’usage qu'ils en font, et ayant noté, d’autre part,
qu’une nation peut très bien changer de croyances religieuses ou de culte sans pour cela renier le caractère propre et fondamental de sa civilisation. J’ai connu des Malinké animistes et des Malinké musulmans; les rites de la prière misa part, je n’ai pas perçu entre eux de différences appréciables et j’ai constaté que les coutumes sociales des uns étaient les mêmes que celles des autres. J ai connu aussi des Apolloniens chrétiens et des Apolloniens animistes, mais les uns et les autres étaient des Apolloniens et, si les premiers vénéraient la croix ou aimaient entendre la lecture de la Bible, ils n’avaient pour cela rien de latin, ni de français, ni d’anglais dans leurs mœurs.
Je tiens seulement à formuler quelques vœux à cet égard, dans l’intérêt des autochtones de nos colonies et dans l’intérêt de la France colonisatrice : d’abord que des sociétés, aussi foncièrement et essentiellement religieuses que le sont les sociétés noires, ne soient pas amenées à se tenir à l écart de tout sentiment religieux, car ce serait le signal de leur ruine à bref délai ; ensuite qu'elles ne soient pas contraintes, même moralement, à changer de religion si elles ne sont pas disposées à le faire d elles-mêmes, car * ce serait la cause de troubles profonds et d’une désorganisation désastreuse ; enfin que l'adoption de croyances religieuses nouvelles ne soit pas considérée comme devant entraîner les nouveaux convertis à répudier les coutumes ancestrales qui règlent leur vie familiale et sociale, car ce serait retomber dans l’erreur qu’il s’agit de combattre et de ne pas rééditer.
Pour ce qui a trait à ce dernier point, il n’est que trop certain que, souvent, l’action de missionnaires trop zélés a eu une influence pernicieuse. Des missionnaires même s’en sont rendu compte et l’ont déploré, regrettant qu’un gouffre profond fût ainsi créé entre chrétiens et païens et que la vie tribale s’en trouvât affaiblie (1). C’est qu'il y a, chez les missionnaires comme chez les fonctionnaires et les hommes d’Etat, des gens qui ne savent pas se placer à un point de vue suffisamment objectif. 11 en est qui rêvent, non le salut des âmes, mais la transformation d’usages qui ne sont point les leurs; il en est qui trouvent dans l’Evangile ce que le Christ n’y a jamais mis; il en est qui oublient que Jésus a dit que le royaume de Dieu n’était pas de ce monde et a recommandé de rendre à César ce qui lui appartient.
Beaucoup d'autres, reconnaissons-le, savent ne point mélanger la religion avec le droit civil ou politique et font des chrétiens sans faire des déracinés. Nous avons l’exemple de communautés noires chrétiennes, très prospères, qui n’ont pas abandonné la civilisation ni les coutumes de leurs aïeux, en particulier dans l’Ouganda, et rien ne s’oppose à ce qu’il s’en constitue d’analogues ailleurs, de même que bien des collectivités soudanaises ont embrassé la foi musulmane
(1) H. A. Junod, The life o fa South- A fric-an tribe , Neucliatel, 1912, vol. I, p. ',61 .
sans cesser pour cela de rester lidèles à leurs traditions coutumières.
A la vérité, il paraît difficile de concilier la pratique de la polygamie avec les prescriptions du christianisme moderne, telles que nous les concevons par suite d’une influence beaucoup plus romaine que chrétienne. D'excellents chrétiens, comme le Dr Blyden, ont préconisé la tolérance à cet égard et demandé aux missionnaires d’autoriser leurs catéchistes et leurs fidèles à avoir plusieurs épouses. Sans même aller jusque-là, on peut ne pas s’effrayer d’une réforme qui en fait, ne toucherait pas aux fondements de la famille noire et n’affecterait après tout qu’un nombre relativement restreint d’individus. Il est bon, en effet, de se souvenir que, si la polygamie, est admise partout dans l’Afrique noire, elle n’y est nullement obligatoire; que l’islamisme en a déjà restreint l’usage, là où il a pénétré, en limitant à quatre le nombre des épouses permises, et sans soulever aucune révolution; que les Noirs enfin sont, dans la pratique, en majorité monogames, les riches seuls pouvant se payer le luxe de plusieurs femmes. Il sied aussi de se rappeler que la famille n’est pas chez les Noirs ce qu’elle estcliez nous et ne consiste pas en un groupe formé du père, de la mère ou des mères et de leurs enfants, mais en un groupe beaucoup plus étendu et autrement constitué, comprenant tous les descendants vivant ensemble d’un ancêtre commun et ne comprenant pas, en théorie tout au moins, les épouses et les époux de ces descendants, les unes et les autres appartenant chacun à sa famille respective comprise de même façon. En d’autres termes, la famille n'est pas le ménage, et réglementer le ménage n’entraîne pas fatalement une modification dans la réglementation delà famille.
L’important est de ne pas imposer aux indigènes une religion entendue de telle sorte qu’elle les contraigne à modifier des usages auxquels ils sont attachés profondément. Mais si, par suite d’une évolution ou d’aspirations spontanées, ils viennent d’eux-mêmes au devant de la croix ou du croissant, je ne vois aucune raison, ni d’ailleurs aucune possibilité, de nous opposer à ce qu’ils transforment leur animisme ancestral en christianisme ou en islamisme. D’un côté comme de l’autre, c’est la contrainte qu’il faut éviter à tout prix, et la désorganisation sociale qui en serait la conséquence.
A de certains points de vue, il peut y avoir avantage, pour le progrès des civilisations locales, à ce que celles-ci s’abritent sous l’égide d’une religion de nature à les débarrasser des terreurs et des innombrables interdictions mystiques qu’entraîne avec lui, dansla pratique, l’animisme africain. Celui ci est loin d’être méprisable, mais c’est une religion qui, comme beaucoup d’autres, a besoin d’être épurée. Si l’épuration se fait par le moyen d’un christianisme sans étroitesse d’esprit et réellement évangélique, il y aurait lieu de s’en féliciter plutôt que de le redouter.
Je prie qu’on ne voie point là une contradiction avec ce que j’ai dit précédemment de la nécessité
de toucher le moins possible aux sociétés indigènes et à leurs institutions. Je persiste à penser qu’il y faut, en effet, toucher le moins possible, mais je me rends bien compte aussi que ces sociétés ne peuvent pas évoluer au contact de la colonisation européenne comme elles auraient évolué si l’Afrique était demeurée inviolée et je suis de ceux qui acceptent de vivre avec leur temps et avec les circonstances. Etant donné qiu nous sommes installés chez les Noirs et que nou„ ne songeons aucunement à nous en aller, il fau. bien envisager les conséquences inéluctables de notre présence au milieu d’eux. Je voudrais que ces conséquences ne fussent point funestes aux indigènes, je désire ardemment qu’elles" leur soient favorables, mais je suis bien obligé de constater que, bonnes ou mauvaises, elles existent. et qu elles continueront à se manifester de plus en plus. On ne saurait nier les faits ni les ignorer.
Cela étant, il m’apparaît que, parmi les influences que le contact de la civilisation européenne ne peut manquer d’exercer sur les civilisations indigènes, la moins dangereuse et l’une des plusefficaces est linlluence religieuse. Peutêtre, dans le fond de moi-même, en me plaçant à un point de vue uniquement humain et en faisant abstraction de toute partialité confessionnelle, eussé-je souhaité que les Noirs demeurassent, au moins pour longtemps encore, des animistes, et qu’ils pussent épurer d’euv mêmes leur animisme, sans aucune intervention étrangère, de toutes les crédulités et de toutes les pratiques superstitieuses qui l’encombrent et en ternissent la beauté fondamentale. Mais, puisqu'une intervention étrangère est en jeu, et que nul ne saurait l'empêcher de se produire, je crois de beaucoup préférable pour les indigènes et pour nous qu elle se traduise sous la forme chrétienne, plutôt que sous la forme musulmane et surtout sous une forme irréligieuse.
J’ignore si les Noirs seront aptes quelque jour à se ranger sous la bannière du positivisme, mais ce dont je suis bien certain, c’est qu’ils ne sont pas mûrs actuellement pour le faire. D’autre part, bien que professant pour l’islamisme un respect que mérite, je crois, cette religion, je ne puis concevoir qu’il > réponde à l'idéal normal des sociétés noires, et je suis obligé de réfléchir aux difficultés qui pourraient résulter pour les puissances européennes de l’extension à l’ensemble de l'Afrique noire d’une religion qui, quoique dérivant des mêmes sources que la nôtre, en est trop éloignée historiquement pour ne pas être une rivale.
C’est pourquoi je ne me montrerais ni inquiet ni ennuyé d’une progression nouvelle de la foi chrétienne parmi nos protégés ouest-africains, à condition, je le répète, qu elle ne se manifeste point par une révolution sociale et qu’elle ne fasse que traduire une simple évolution, aussi spontanée que possible.
Précisément, on nous signale en ce moment, des régions côtières du golfe de Guinée, un mou-
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
vement de conversion en masse au christianisme qui mérite d’être suivi de près avec la plus grande attention, pour les indications qu’il peut nous fournir. Les statistiques publiées récemment par les soins du Vicariat apostolique de la Côte d’ivoire, en particulier, sont extrêmement intéressantes (1).
Elles nous apprennent que le total des églises et chapelles catholiques jde la basse Côte d’ivoire, qui ne se montait qu’à 12 en 1914, s’élevait l’an dernier à G3 ; que celui des baptêmes célébrés de juillet 1919 à juillet 1920 a été de 1.403. contre 1 10 seulement pendant la période correspondante de 1913-1914 ; que celui des catéchumènes et des adhérents réunis a passé de 1.426 en 1914 à 20.085 en 1920. Voilà des chiffres dont nous ne saurions nous désintéresser. Ils ne sont d'ailleurs point spéciaux à la Côte d’ivoire et l’Annuaire Pontifical de 1920 signale une progression analogue à la Côte d’Or, au Dahomey, en Nigeria.
Ce qu’il y a de particulièrement digne de remarque, c’est que ce bond en avant du catholicisme parait être en quelque sorte l’œuvre des indigènes eux-mêmes beaucoup plus que celle des missionnaires. Il s’accomplit généralement en Mehors de ceux-ci et presque à leur insu, si j’en crois les rapports émanant de la Société des missions africaines de Lyon.
« La station de Lahou, écrit le P. Gorju, s'est, pour ainsi dire, créée toute seule. Cette localité... n’avait guère reçu que deux ou trois fois la rapide visite d’un missionnaire, lorsque, vers la fin de 1914, des gens de bonne volonté se réunirent autour d’un ancien séminariste sénégalais, habitant la région, et constituèrent d'eux^mêmes cojnme une petite chrétienté. Une vaste église fut élevée par leurs soins et l’instruction religieuse commença sous le contrôle de l'unique missionnaire alors chargé de la station de Jacqueville et qui faisait à Lahou quelques rares apparitions. »
A Bonoua, après des essais infructueux d’évangélisation suivis de vingt années d'hostilité ou tout au moins d’indifférence de la part des indigènes, les missionnaires avaient décidé de mettre leur immeubles- en vente et d’abandonner une terre qui ne répondait aucunement à leurs espérances de moisson future, lorsque, « dans les premiers jours de 1915, une députation venait trouver M*r le Vicaire apostolique résidant à Grand- Bassam. La population de Bonoua demandait 1 autorisation de construire à ses frais, sur le terrain de la mission, une vaste église en torchis, avec toiture en tôles ondulées, et sollicitait avec instances l’envoi d’un catéchiste » (2).
« De toute part, écrit un autre missionnaire (3), des chefs de villages réclament des missionnaires, offrant des terrains, et la population elle-même construit à la mode du pays des
(1) Voir l.i brochure du U. Gorju, intitulée Vinot-cmo (innées d'apostolat {1895-1920). Lyon, 1920.
(2) Père Gorju,- loc. cil', p. 9.
(3j Pere Welunüer, Appel aux vocations apostoliques supplément au numéro de mai-juin 1920 de YEclio des missions africaines de Lyon , p. 12.
chapelles et des églises provisoires. » J’ai reçu personnellement des renseignements qui confirment ces dires : chez les Apolloniens et les Agni notamment, tant du côté français que du côté anglais de la frontière, des indigènes se groupent spontanément à la voix d’un des leurs, se distribuent le baptême entre ctfx, se catéchisent mutuellement, et ce n’est qu’une fois chrétiens qu’ils vont trouver le missionnaire le plus proche, lequel, si je puis m’exprimer ainsi, n’a qu’à enregistrer des conversions qu’il n’a pas provoquées.
11 est difficile de déterminer ce qu’il y a de durable dans ce mouvement. L’on sait que les populations nègres en général, et celles de la Côte d’ivoire en particulier, sont promptes à « s’emballer » pour un culte nouveau qu’elles abandonnent ensuite pour un autre. J’ai été témoin moimême de l’introduction soudaine au Baoulé d’une divinité empruntée à une contrée voisine et VI. Gaston Joseph a signalé l’étonnant succès obtenu en 1914, depuis Fresco jusqu’à la fronfière franco-britannique, par les prédications néochrétiennes d’un « prophète » noir venu du Libéria (1). On pourrait rapprocher de ces faits les progrès rapides accomplis par l'islamisme en d’autres régions de l’Afrique occidentale, progrès souvent suivis d’un retour aussi rapide aux anciennes croyances.
Tout cela prouve tout au moins que les Noirs ne sont pas forcément hostiles à une évolution religieuse, d’ou qu’elle procède, pourvu qu’elle ne soit pas dirigée à l’encontre des coutumes sociales auxquelles ils sont beaucoup plus solidement attachés qu’à la forme à donner à leurs relations avec la divinité.
Il n’est donc pas indifférent que nous sachions profiter de ces dispositions dans le sens qui est le plus favorable à l’intérêt général, etl’on m’accordera sans peine, je crois, que ce sens se rencontrera plutôt du côté de la christianisation que dans une autre direction.
Cette apparente digression peut contribuer à dégager l’une des faces du problème de l’orientation nouvelle à donner à notre politique indigène et, à ce titre, on ne la considérera pas, je pense, comme un hors d’œuvre inutile. Notre administration coloniale se targue à bon droit d’une neutralité religieuse qui est infiniment respectable, mais qui ne doit ni devenir une source d’erreurs ni fermer nos yeux au spectacle des faits.
M. Delafosse.
(1) Une atteinte à l’animisme chez les populations de la Côte d'iuoire, par Gaston Joseph, in Atinuaire et mémoires du Comité d'études historiques et scientifiques de l‘A. 0. F., 1916, p. 314-348.
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Nous accepterions avec reconnaissance les listes de noms pour la propagande que MM. les Adhérents voudraient bien nous adresser.