‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 2)Chapitre 79 sur 149 · III. — L’ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET LA VIE ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

III. — L’ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET LA VIE ECONOMIQUE

Lorsque le colonel Archinard entra dans Kankan, le 7 avril 1801, la ville était incendiée et abandonnée. C’était la troisième fois que des Français — après Caillié, le i7 juin 1827; après Péraz, Tournier et Plat, en avril 1887 — pénétraient dans le pays. Kankan, une fois atteint, la colonne volante du capitaine Hugueny marchait sur Rissandougou, occupée le 9 avril. Le 12, le colonel Archinard créait la résidence de Kankan, avec action politique sur Kouroussa, Siguiri, Niagassola. Toute la région est alors dévastée et tenue par des Sofas qid ne cessent de tirailler, depuis la rive gauche du Milo, sur le poste militaire (2). Des combats incessants sont nécessaires pour dégager les environs et assurer la liaison avec Siguiri (0) et Kouroussa.

En 1892, le (i janvier, arrive la colonne , du commandant supérieur, lieutenant-colonel Humbert, qui a comme chef de son secrétariat M. W. Ponty et comme chef d’état-major le commandant Klobb. Une partie des forces sous ses ordres atteint, le 18 janvier, Rissandougou (après avoir combattu le 9 à Mori Mousaya, le 1 1 au Somhiko, et enlevé d’assaut le passage du Dianianko (un officier, lieutenant Mazerand, tué), et le 2fi à Kérouané (combats de Fabula, 23 janvier, de Rananko, 24 janvier, de Farandougou, 2fi janvier, le lieutenant Relleville, des spahis, commandant un convoi, a été tué entre Kankan ef Rissandougou, le 20; le lieutenant Riétrix, le 2fi janvier).

lie retour à Kankan, bien dégagé cette fois, le commandant supérieur ordonne l’installation de postes à Kérouané et à Rissandougou, puis repart pour Kayes.

Kankan est alors le chef-lieu de toute la région

(1) Dens. Col 1 9 '? 1 . p. 1?9.

(2) Le 20 avril, le lieutenant Crémieux est tué d’une balle dans le cou, à. un kilomètre du poste, au retour d’une reconnaissance.

(31 Attaque oar Karamoko Diaoulé du petit poste de Baté-Nafadié (à 30 kilomètres au nord de Kankan, défendu par le caporal Samba Rabhi et dix hommes (22-24 avril 1891), puis dégagé par le capitaine Arlabosse qui, à son retour, détruit, le 27, la redoute élevée par les Sofas à Rabadougou (5 kilomètres S. -F,, de Kankan).

Combats de Ourimbaya, Fadougou et de la rivière Débékoro. capitaine Arlabosse et lieutenant Mangin (21 mai'. Succès à Landikoro. à l’ouest de Kankan (8 août) et sur la rivière Kolinfl, près de Dabadougou (fi septembre), remportés par le capitaine Rarbecot.

sud du Soudan, et garde ce titre jusqu’en 1894, pôur le perdre ensuite au profit de Rissandougou (1894-1895), qui le perd à son tour au profit de Siguiri (1895-1899).

En 1898, Samorv est pris; la jonction est faite entre le Soudan, la Côte d’ivoire et la colonie des rivières du Sud, qui vient de s’augmenter du protectorat du Fouta-Diallon et du cercle de Farana. Le 17 octobre 1899, un décret rattache à la Guinée française les cercles de Dinguiraye, Kouroussa, Siguiri, Revla, Kissidougou et Kankan, qui passent à l’administration civile.

A cette époque, il fallait aux marchandises débarquées à Gorée ou à Saint-Louis, un mois et demi pour venir jusqu’à Kankan, dans la meilleure saison. Par voie de terre et à tête d’homme, i! fallait vingt-quatre jours depuis Conakry. Cependant, le caoutchouc et l’ivoire incitent, en 1899, quelques maisons de commerce de Kayes à installer des filiales sur les bords du Milo.

Au point de vue administratif, le centre de Kankan, d’abord résidence dépendant de l’administrateur-chef de région à Kouroussa, devient cheflieu de cercle indépendant au début de 1906; en même temps que la justice de paix, qui y a été créée en 1903, étend son ressort sur les cercles voisins.

En 1909, on prévoit que l’arrivée du rail à Kouroussa va entraîner des besoins nouveaux, auxquels il faut pourvoir. Un plan de lotissement de la ville est dressé, des parcelles de terrains domaniaux sont mises en adjudication; cette même année et l’année suivante, plus de 80 lois sont acquis par vingt nouveaux concessionnaires, et portent «à plus de 130 le nombre de ceux aliénés par la colonie. En 1910, la ville prend sa physionomie actuelle. Les principales maisons de Conakry construisent des factoreries importantes. La population européenne devient double de ce qu’elle était auparavant. L’importance des intérêts qu’elle présente provoque une série de mesures administratives qui font de Kankan une cité presque majeure et qui la dotent de tous les services publics institués en Afrique occidentale française. Une succursale du Trésor de Conakry y existant, depuis 1909, l’organisation des services financiers est complétée, à la date du 30 mai 1909, par la désignation de l’administrateur du cercle comme sous-ordonnateur du budget général et du budget local du cercle. Par arrêté du 21 juin 1911, le centre est constitué en commune mixte, avant des ressources propres et un budget particulier, que gère l’administrateur, devenu administrateur-maire, avec 1 assistance d une Commission municipale, composée de notables, européens et indigènes, désignés par le chef de la colonie et remplaçant l’ancienne Commission consultative. A la même date est organisée une Chambre de Commerce y siégeant, représentant les intérêts économiques de la Haute-Guinée. En ce nui concerne le service judiciaire, un décret du 27 septembre 1911 y crée un poste de greffiernotaire et attribue les fonctions de juge de paix à compétence étendue, antérieurement dévolues a

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l’administrateur, à un magistrat de carrière, avec juridiction sur les cercles de Kankan, Kouroussa, Siguiri, Kissidougou, Reyla, et sur la région mililaire. Un arrêté local du G octobre 1911 divisant la Guinée en quatre régions agricoles, donne à l’Inspecteur d’agriculturç, qui réside à Kankan, le soin de s’occuper des questions agricoles dans les cercles de Kankan, Kouroussa, Siguiri et Reyla. L’école régionale est la plus importante de la Haute-Guinée. Le budget de 1914 prévoit l’installation d’une station zootechnique, dirigée par un vétérinaire, la seconde de la Guinée, filiale de celle de Mamou.

En 1914 également, le chemin de fer de Kouroussa à Kankan étant terminé, c’est là que vient s’installer le personnel des travaux neufs. On projette de construire des bâtiments administratifs définitifs : résidence, trésor, bureau de poste, tribunal, greffe, quand survient la guerre européenne, qui suspend les travaux et ne laisse que les fonctionnaires et les commerçants strictement indispensables à la marche du service et des a ff aires.

Cependant, le 15 août 1914, la voie ferrée Kouroussa-Kankan est ouverte à l’exploitation. Et, malgré la simplification obligée des rouages administratif e( judiciaire, l’œuvre officielle se poursuit.

Depuis l’institution de la Commune mixte, la voirie urbaine avait été mise en état, l’écoulement des eaux amélioré, un fossé de drainage appronfondi pour assainir la mare Salaman’da; un abattoir, un marché à la viande bâtis; l’éclairage de la ville organisé au moyen, en attendant mieux, de réverbères à pétrole ; environ cinq kilomètres de voie Decauville posés; l’ancien cimetière' amé- nagé et clôturé. Pendant la guerre, on installe le nouveau marché aux bestiaux ; de nouvelles plantations d’arbres et de plantes utiles, surtout des manguiers et des sisals, sont effectuées dans les allées et rues principales, et une ancienne pépinière, voisine du port, où se trouvaient des eucalyptus, des filaos, des ricins, est aménagée en promenade publique.

Les services scolaires fonctionnent normalement.

L’école régionale conserve sa section générale qui prépare au certificat élémentaire local et aux cours spéciaux de Gonakrv, — et sa section professionnelle, où les élèves font l’apprentissage des travaux de forge, de menuiserie, de charpente et d’ébénisterie.

Une mutuelle scolaire tire ses ressources des produits du jardin scolaire, où on enseigne aux écoliers la culture des légumes potagers d’Europe,

- et des écoles à caoutchouc, où ils apprennent à pratiquer les meilleurs modes de récolte et de préparation du latex de la liane landolphia.

L’école réunit dans ses cinq classes jusqu’à deux cents élèves. Les cours d’adultes y sont suivis avec assiduité. Au point de vue administratif, le directeur est intermédiaire entre te chef du service de renseignement, qui réside à Gonakrv, et les instituteurs des écoles fonctionnant en Haute- Guinée.

La population peut recevoir les soins médicaux d’un médecin du cadre de l’A.O.E., qui est assisté d’un aide-médecin et de deux infirmiers indigènes. Les malades indigènes viennent à la consultation journalière en nombre toujours croissant : il n’est pas rare d’en voir soixante, on même davantage, chaque matin, au dispensaire. Des vaccinations sont effectuées périodiquement, tant dans l’intérieur du cercle que dans la ville. Les éléments européens font fréquemment appel au médecin, surtout en certaines saisons où les fièvres paludéennes, les embarras gastriques ou intestinaux, la dysenterie, parfois la bilieuse hémoglobinimi- Cf ne, sévissent particulièrement.

Le bureau de poste assure le transit des sacs de courriers sur Siguiri et Bamako d’une part, Kérouané, Reyla et les districts militaires de N’Zérékpré, N’Zébéla et Dyecké d’autre pari. Il est. ouvert à toutes les opérations postales et télégraphiques, et relié par le fil directement à Cortakry, à Reyla, à Kita {via Siguiri et Niagassola), à Bamako, via Bougouni.

Les courriers pour Siguiri et Bamako d’une part, Beyla et, la région militaire d’autre part, correspondent avec les arrivées et départs, deux fois par semaine, des trains de et pour Gonakrv.

Les 662 kilomètres de chemin de fer qui séparent Kankan du chef-lieu de la colonie se font en deux fois douze heures, avec arrêt d’une nuit à Mamou. On sait que le chemin de fer de Gonakrv à Kankan traverse dans une grande partie de son parcours, la région pittoresque et montagneuse du Fouta-Diallon. Au delà de son point culminant au col de Koumi (au kil. RIO, ali. 711 m.), près de Mamou, il descend, véritable « scenic-railway), sur la plaine nigérienne, dessert en passant, les centres de Dabola, Bissikrima, et atteint Kankan à l’altitude de 305 in., après avoir franchi sur de beaux poids métalliques de plus de cent mètres, le Niger à Kouroussa (kil. 588) et le Niandan à Baro (kil. 610).

De Kankan, on peut communiquer avec Bamako par voie fluviale. En saison sèche, avec les déchargements et rechargements souvent nécessaires à cause du manque de tirant d’eau, les chalands peuvent mettre une vingtaine de jours nour descendre le Milo jusqu’au chef-lieu du Soudan. Quand le niveau des eaux est assez élevé, un équipage de cinq à six laptots accomplit le trajet, avec une cargaison de quatre à cinq tonnes sur chaland d’acier, en cinq à six jours à la descente, et neuf à onze jours à la montée. Depuis 1918, un service régulier de petits vapeurs venant de Bamako dessert Kouroussa et, éventuellement, Kankan.

Dans les directions qui ne sont desservies ni par la voie ferrée, ni par le fleuve, les transports seront par porteurs ou par ânes (1).

Les environs de Kankan sont bien cultivés.

(1) Par porteurs, il faut neuf jours pour aller de Kankan à Devin (??0 kil. environ), sept jours à Kissidougou (175 kil. environ), dix jours à O’Dienoé, cinq jours à Sigueri, denx jours et demi à Kou-

Dans les hameaux de culture de la banlieue, on récolte des plantes potagères indigènes on acclimatées, du maïs, des variétés de riz excellentes, un peu de mil et d’arachides, des patates, du fonio, du manioc.

Les efforts en vue de l’accroissement de la production ouvrière locale ont été développés depuis quelques années et, plus que jamais depuis que l’on se préoccupe du ravitaillement général de la France.

Entre autres mesures prises, il a été délivré à divers notables des charrues légères; avec l’aide des bœufs déjà dressés de la station agricole, des couples nouveaux ont été formés au joug, et dans le périmètre même de la ville, de vastes emplacements ont été labourés mécaniquement.

Dans une autre catégorie de production, des progrès des plus intéressants onl été réalisés. Plusieurs Malinké-mori des environs ou de Kankan même, se sont mis sérieusement au maraîchage; et, les profits ayant été appréciables, la production des légumes frais d’Europe, haricots, oignons, a pris quelque importance. Les pommes de terre viennent relativement bien; la récolte de 1916 a du atteindre, sinon dépasser, une vingtaine de tonnes,' et a approvisionné les centres voisins, Beyla, Kissidougou et la région militaire, où l’élément français de la jxipulation s’était accru notablement, du fait de la mobilisation.

Il n’existe pas d’établissement industriel' européen autre que les ateliers du chemin de fer, cl que la section professionnelle de Pécule; mais les ouvriers en métaux, en bois ou en cuir, et les artisans, sont nombreux. Les forgerons du pays, qui liraient autrefois leur fer des montagnes du Kouranko et du Sankaran, où le minerai abonde, ne fabriquent plus guère de houes ou de- coupe coupe, qui étaient l’essentiel de l’outillage local, depuis que les cultivateurs en trouvent à meilleui compte dans les factoreries. Mais on fail encore sur place tous les accessoires des divertissements locaux, et surtout des objets de parure. Les « noumouké », qui étaient à la fois taillandiers, couteliers, armuriers, menuisiers, fabricants de selles et de pirogues, en même temps que bijoutiers, trouvent aujourd’hui à employer leurs talents dans la confection, la réparation et la transformation des bracelets de jambes ou de bras, des éninsles de coiffures, des anneaux de doigts ou d’oreilles, des amulettes et ornements de cou et de tête.

Depuis sept ou huit ans, l’aluminium, introduit par le commerce, a obtenu un succès extraordinaire et remplacé dans leurs usages le cuivre et l’argent. Quelques jeunes forgerons s’appliquent à produire des obiets de pur apparat avec des nrèoccupations artistiques. -V côté de bijoux en filigrane ou en métal battu, ils nfirenl des coupe-

roussa ; Ips courriers postaux sont sensiblement plus rapides : ils font de. 40 à 50 kilomètres par jour, au lieu de la moyenne ordinaire, qui est de 25 à 30 kilomètres.

papier, des sabres en réduction, des garnitures pour bureau, dans lesquels le polissage, l'assemblage de différents métaux avec de la corne, de l'os, de l’ivoire, F ornementation au matoir ou au burin, donnent assez souvent des résultats heureux. Récemment, un atelier de Bamboaras venus de la boucle du Niger, fabriquait des petits sujets de ^cuivre, à cire perdue, dont la naïveté et la rusticité n’excluaient nullement un fin esprit d’observation et une intelligence indéniable du mouvement.

Le travail du cuir, qui va de la fabrication des fils tressés et des étuis pour gris-gris, à celle des housses de selle et des harnachements, en passant par les sandales et les hottes, occupe, lui aussi, de nombreux artisans, qui produisent, à l’occasion, de jobs ouvrages, bien qu’ils soient, en général, moins habiles que leurs maîtres, les- « Karanké » du Dinguiraye et du Sahel.

A ces industries toutes locales se sont ajoutées celles des maçons, menuisiers, charpentiers, scieurs de long, constructeurs de chalands, d’origine sierra-léonaise ou sénégalaise, qui ont accompagné la colonisation française. Peu à peu, ils répandent leur savoir par les appreptis qu'ils forment. On trouve sur place des éléments susceptibles d’adaptation. C’est ainsi que quelques leçons données à un forgeron du pays lui permii eut rapidement d’êlre à même de réparer et de labriquer, selon des modèles donnés, les jougs nécessaires aux bœufs de labour. Il faut ajouter qu’un mécanicien sierra-léonais arrange très habilement les montres, les serrures et les bicyeletes.

Quelques tisserands vivotent encore, malgré la concurrence des tissus d’importation. Leur industrie reprend même une certaine importance depuis que la lia usse des tissus s’est accusée. Ils orft modernisé leur travail en employant, en même temps que le coton filé dans le pays, des fils blancs ou de couleur venus d’Europe. Mais certains commerçants se sont mis, avant la guerre, à vendre des bandes, conformes aux dimensions de celles en usage, et la qualité des étoffes locales leur permet de rivaliser avec les tissus importés.

Les industries du vêtement emploient, du reste, au teint d’artisans qu’auparavant. On voit, à la devanture des boutiques, derrière leurs machines à coudre, nombre de tailleurs, employés par les commerçants ou travaillant à leur compte. Ils taillent, assemblent et cousent pantalons, bonnets, grands et petits « dour’ki ». Et, comme au foyer mandingue il n’entre pas dans les attributions de la ménagère de s’occuper de la mise en état des vêlements, cvest à eux que l'on s’adresse pour les moindres rapiéçages; comme aussi pour orner de quelques mètres de dentelle, de broderie mécanique, de plis ou de superbes rangées de trous en forme de losange, les camisoles-chemisettes qui font partie de la mise de tout-aller des citadines noires.

Divers métiers sont exercés par les femmes : celles des forgerons fabriquent des poteries; d’au-

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très manipulent l’odieux mélange de feuilles d’indigo pourries et de potasse qui compose la teinture — ouvrage malodorant entre tous, auprès duquel même l’empoisonnement des cuirs verts est presque pur encens; — beaucoup brassent le savon du pays, à la potasse de cendre et à l'huile de kobi. Mais, le plus souvent, elles se consacrent à la cuisine, qui n’est pas une sinécure, avec le décorticage des grains au pilon ou à l’eau bouillante, et le pilonnage du manioc sec pour la préparation du « tô », cet empois gélatineux qui, assaisonné au mil, au maïs ou au fonio, forme, avec le riz à l’étuvée (« kini »), la base de l’alimentation mandingue.

La chasse, profession et passion de nombreux Sankaranké, Toronké ou Ouassoulounké, a relativement peu d’amateurs noirs dans la ville. On y rencontre cependant quelques vieux pisteurs d’éléphants et de panthères. Ils sont reconnaissables à leurs camisoles grossières, couleur de latérite, garnies de talismans, de cornes, de griffes, — et à leurs bonnets de cuir surchargés de fronts d’antilopes, de fragments de miroirs dont, disent-ils, ils fascinent le gibier, et, quand ils sont de clan Kourouma, de têtes de coqs de pagode, ou « Kourou-kourou », à l’instar de leur aïeul’ Fakoli qui, selon la légende, en portait 333 sur sa coiffure.

La pêche, moins fatigante que la chasse, est pratiquée, non seulement par les mariniers de profession, Somono ou Gboso, qui pêchent au filet, au piège ou au harpon à deux dents, mais encore par les Malinke-mori, hommes ou adolescents, oui ne dédaignent pas d’aller, au coucher du soleil, tendre leurs longues lignes sur les rives du fleuve. Ils reviennent rarement bredouilles et, à défaut de capitaines (sa-lé en malinké) ou de tébé (sorte de large tanche), ils peuvent toujours rapporter un fouille-vase a trompe (kolon) ou un machoiron (manôô).

Au milieu de la saison sèche, lorsque les mares sont à demi épuisées, on prend jour dans la ville, pour aller en bandes s’emparer de leurs habitants aquatiques. Munis de filets, de calebasses, d’entonnoirs de brindilles, dont la destination normale est de servir à la préparation de la potasse, de cuvettes, de récipients quelconques, les femmes’ les enfants, quelques hommes, vont entourer la mare désignée d’une foule pittoresque, aux pagnes et aux pantalons haut-trou ssés. Tout ce monde, au signal donné, se précipite dans l’eau, dans la vase, cherchant à emprisonner sous leurs ustensiles hétéroclites le plus possible de poissons. Les -résultats sont toujours fructueux, mais parfois pleins d’imprévu: il n’est pas rare qu’un sernent, couleuvre ou pvthon, ou un jeune caïman, dérangés dans leur quiétude, iette la panique dans un coin de la foule des pêcheurs.

Avant nue la Salaman’da ne fût drainée, la pêche en commun dans la scande mare était une véritable fête, précédée d’nne nrière et d’un sacrifice propitiatoire an sème qui. dit-on. la hantait.

Mais, chasse, pêche, et même industrie, ne tiennent qu’une place très secondaire dans la vie^

économique de Kankan. La principale occupation, c’est le commerce.

Le Malinké-mori, que Caillié appelait le « saracollet », et que nous appelons « dioula », a le commerce dans le sang. Jeune, on l’envoie aux cultures; dès qu’il n’est plus « bila korho » (1), ii part en voyage d’affaires, à la suite de son père ou de sou aïeul. Le chef de convoi remmène dans le Sud, à Boola, par exemple, pour chercher des noix de colas. Il se charge, à Kankan, de tissus, de tabac, de marmites, de coupecoupe, principalement de sel. Quelquefois, s’il est allé du côté de Tombouctou ou de Bamako, il y aura pris du cuir préparé (« filali ») ou du bétail. A d’autres moments, il parcourt des trajets moindres; il voyage entre le Sankaran, le Ouassoulou et le pays d’Odienné, et, emportant de la ville du sel, des objets manufacturés, de la pacotille, il y revient avec des cuirs verts, de la cire, du caoutchouc. Ses frais de route sont très réduits, l’hospitalité étant de tradition parmi les gens des campagnes. Il arrive même, à ce que l’on raconte, que le dioula citadin est reçu par un honnête cultivateur n’ayant jamais quitté son village, et qui escompte, à un prochain voyage à la ville, y trouver un accueil réciproque. Selon l’usage, notre Malinké-mori ne manque pas, après les remerciements et les bénédictions convenables, d’inviter celui qui vient de l’héberger à descendre chez lui, à la première occasion. — « Sans doute, répond le campagnard, mais Kankan est bien vaste, à ce qu’on m’a dit. Comment trouverai -je ta case ? — Tu auras bien facile, explique l’autre; je m’appelle Mamadi, et ma demeure se trouve tout auprès d’un arbre « doubalé » qu’il y a là! »

L’homme de la brousse, qui a vu toul au plus quatre ou cinq « doubalés » sur la place principale de son village, ou même du chef-lieu de son canton, promet à son hôte'de lui rendre sa visite. Seulement, quand, rendu à Kankan, il cherche le fameux arbre, c’est, par centaines qu’il en voit de cette esoèce le long des rues; quant à trouver un Mamadi, il y en a plus encore que de « doubalé ».

A la vérité, cette mésaventure ne doit pas se reproduire bien fréquemment, car les hommes de la brousse complètement ignorants des choses du chef-lieu sont devenus rares, — elle est toutefois assez typique et fort vraisemblable. Avec l’animation constante des rues, c’est un gros problème nour l’étranger d’avoir, dans l’agglomération kankanoise, s’il n’v trouve nas de gens de 'connaissance, un abri et un guide. Et les anciens dioulas qui se sont créé des relations au cours de leurs voyages, ou plus simplement par leur longue présence dans une ville où circule tant de monde, ont trouvé une source de revenus dans le seul fait d’v avoir leur domicile.

(1) « Porteur du bila », sorte de ceinture que les jeunes garçons portent tant qu’ils n’ont pas été circoncis. Ils sont ensuite « Kouvsi-tigui » (possesseurs de pantalons).

Dans les- centres nouveaux de la colonie, à Mamon, à Ivindia, entre autres, c’est le commerçant européen ou syrien lui-même qui héberge les caravanes de porteurs de cuir ou de caoutchouc. A Kankan, où le commerce entre indigènes est antérieur de beaucoup à notre occupation (1), les chefs de cases ont presque tous une clientèle de producteurs et de colporteurs. Leur hôte ne se fait généralement pas rémunérer de son hospitalité, mais il se charge de les conduire dans les maisons de commerce et s’emploie, la plupart du temps, à vendre leurs produits. Au courant des poids, des monnaies, des cours, habile calculateur, beau parleur, il obtient des prix que le broussard ne saurait pas toujours trouver; en revanche, il prélève une commission plus ou moins élevée sur le produit de la vente. Il faut ajouter, du reste, que ces petits métiers ont tendance à se restreindre, les commerçants européens consciencieux se créant de plus en plus une clientèle personnelle qui se passe d’intermédiaires.

Aussi, beaucoup de citadins se remettent à l’agriculture, et ce sont eux qui donnent l’exemple pour les entreprises de jardins potagers et la culture des pommes de terre ou d’oignons de France, comme aussi c’est à ceux que l’on s’est adressé pour les essais officiels de labour à la charrue.

Le commerce européen est alimenté, non pas seulement par les besoins et les apports de la localité, qui constitue déjà un marché intéressant, mais encore par l’afflux des dioulas, dont les déplacements font de Kankan le débouché d’un territoire considérable : la Haute-Guinée à peu prés tout entière. ^

Les factoreries de la place n’en sont pas encore au stade du commerce spécialisé. Elles vendenl et achètent toutes les mêmes marchandises, avec seulement des différences dans la nature et l’importance de leurs opérations.

Il y avait, à la veille de la guerre, six maisons faisant l’importation et F exportation directement avec l’Europe deux maisons important, mais n’exportant pas directement, — 23 établissements achetant ou revendant a d’autres maisons sises dans la colonie, mais faisant des opérations de gros et demi-gros. Sur ces chiffres, qui donnent un total dtt 31 maisons ou boutiques, 21 établissements étaient français ou tenus par des Français, 2 étaient tenus par des Anglais, 8 par des Syriens. T. a mobilisation a bouleversé tout cela, mais les affaires ont repris depuis la paix.

Dans les deux années qui ont précédé 1014 quoique, en l’absence de documents précis, il soit difficile de donner des évaluations absolument exactes - les affaires de gros pouvaient

(1) Cf. René Caillié, Journal d'un Voyage à Temb/)ctou et à Jennè .Paris, lmp. Royale, 1830), p. .070 et fr, 378 et s. — Caillié raconte ses rapports avec un certain Lnmfia qui, tout d’abord, se mit à sa disposition pour le guider et lut servir, à Kankan, d'hôte et de truchement — *• moyennant cadeaux et que, finalement, il soupçonne de l’avoir volé.

atteindre, pour la place, achats et ventes compris, un chiffre de quatre à cinq millions de francs par an. L’exportation sur Conakry était alimentée par te caoutchouc (environ 200 tonnes), les cuirs verts (de 70 à 80 tonnes), la cire (de 15 à 20 tonnes) ; à l’importation, Kankan absorbait pour un million de francs de tissus, sinon davantage, 300 tonnes de sel gemme en plaques de provenance espagnole ou roumaine, 800 tonnes de sel marin français, 100 tonnes de sel fin anglais; ensuite venaient : le sucre (50 tonnes), les bougies, les marmites de fonte, les allumettes, la quincaillerie, etc...

Depuis les hostilités, les quantités importées ou exportées de ces mêmes marchandises ont subi certaines diminutions, mais les cours s’étant élevés, les valeurs n’ont pas supporté une régression correspondante. L’intérêt du commerce s’est porté bien plus qu’auparavant sur des produits secondaires. Déjà, en 1914, on avait expédié sur d'autres points de la Guinée ou de l’Afrique occidentale française, une assez grande quantité de riz (3 à 400 tonnes) et de colas venus du Sud (il se vend, sur le marché indigène, de 12 à 15 millions de noix de colas tous les ans). Depuis, le commerce des denrées alimentaires récoltées dans le pays a pris une grande extension. En 1915- 1910, un fort tonnage de manioc, riz, légumes et condiments a été dirigé, d’une part par voie ferrée sur Kouroussa où se trouvait une importante garnison, et sur le Fouta-Dlallon et la Basse- Guinée, d’autre part, au moyen du fleuve, sur le Moyen-Niger. En 1916-1917, le riz et le mil, réquisitionnés, ont été, malgré une récolte nettement mauvaise, un appoint sérieux au contingent fourni par la colonie au ravitaillement métropolitain. En ce qui concerne les importations, le sel d’Europe a été remplacé en partie par du sel en barres amené de Mauritanie par la voie soudanaise, et par du sel marin venu du Sénégal. Mais, vers la fin des hostilités, de nombreux articles ont commencé à faire défaut, surtout le sucre, les bougies, le pétrole, les marmites. Le commerce du bétail a subi, lui aussi, de sérieuses entraves. En 1912 et 1913, des Maures conduisaient à Kankan, par grands troupeaux, des boeufs zébus et des moutons du Sahel. Les épizooties qui ont sévi au Soudan et en Guinée, en 1913 et 1914, avaient ralenti ces apports. Même, à un moment donné, l’approvisionnement, en bœufs du Fouta, de la ville — qui consomme journellement en temps ordinaire, de six à dix bœufs, et autant de moutons — était devenu difficile. Cette situation s’améliorait quand, en 1918, un nouveau fléau, la peste bovine, est venu frapper le cheplel du cercle à nouveau, et suspendre les transactions, qui sont maintenant en voie de reprise.

La question du caoutchouc est d’un intérêt toujours capital. Le commerce du latex de la liane landolphia, qui abonde dans le Sankaran et le Ouassoulou, a. enrichi la région pendant près de vingt ans. Le caoutchouc de Kankan, bien préparé el exempt d’impuretés, faisail prime sur le marché européen, au même litre que celui du Foula-

Diallon. En 1908-1909, on le paya jusqu’à 18 cl 20 francs le kilogramme. Ces cours élevés et la demande grandissante entraînèrent des négligences et des fraudes dans la préparation Puis, survint la crise de 1911-1912. Le prix du kilogramme tomba à 4 francs et même .‘I fr. 50. Depuis 1913, des mesures sérieuses ont été prises par le gouvernement local pour réprimer les falsifications, surveiller la circulation, assurer une bonne préparation. Aussi, les prix se son 1 -ils relevés aux environs de 5 à 0 francs, sinon davantage. Le caoutchouc n’en a pas moins perdu la place essentielle, presque unique, qu'il tenait naguère. A bien réfléchir, ce n'est peut-être pas un mal. Moins recherché, il sera extrait avec moins d’avidité des lianes dont les peuplements commencent à s’épuiser et ont besoin d’une période de repos. D’autre part, la valeur élevée du caoutchouc avait accoutumé la masse des indigènes a gagner beaucoup sans grand travail. La crise les a contraints de se remettre à la terre, vers laquelle les pousse la propagande administrative. Ils ont eu cet avantage, dans la région de, Kankan, d’être dotés de la voie ferrée à la veille des temps les plus difficiles. Ainsi s’est ouverte pour eux la possibilité d’écouler les denrées de valeur spécifique médiocre — riz, mil, manioc qu ils peuvent produire sans autre limite que celle de leur nombre, de leurs moyens d’action et du climat, car les terres ne manquent pas. Bien mieux . les besoins de la vieille Europe, bouleversée se sont accrus. Elle s’inquiète de ce qu’elle peut recueillir dans ses colonies.

Malgré la faible densité de la population de ses campagnes, malgré l'absence d’outillage mécanique, malgré l’éloignement des centres secondaires de production, tous obstacles que 1 on s occupe de réduire, il n’est pas douteux que Kankan et son cercle, avec toute la Haute-Guinée, peuvent apporter une sérieuse contribution aux fournitures en matières premières demandées par la France. Le Malinké n’est pas foncièrement paresseux; il aime l'argent et l’estime à plus juste valeur depuis qu’il est moins facile à gagner; il ne ménage pas sa peine quand elle est rémunérée raisonnablement. Il est docile aux conseils des Français, car il a pleine conscience de leur devoir les bienfaits de la paix et d’avoir été délivré pai eux de l’esclavage, du pillage, du massacre. Ce sont là des circonstances cpii autorisent les meilleurs esooirs.

Mais il est indispensable que la nation protectrice réalise des efforts sérieux pour procurer aux producteurs locaux l’outillage oui leur manque, l’instruction technique nécessaire; et l’on peut regretter que l’on n’ait pas, dans la mesure du possible, profité de la présence en France d’un nombre appréciable d’entre eux pour leur enseigner des méthodes d’agriculture plus perfectionnées et l’emploi d’instruments, voire de machines pouvant suppléer à l’insuffisance numérique de la population.

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