IV. LA VIE DES EUROPEENS
La population européenne ou assimilée de Kankan s’est élevée jusqu’à 90 imités dans les premiers mois de 1914, avec 72 Français, dont 48 hommes (25 dans F administration, 23 dans le commerce), 12 femmes el 12 enfants. A la suite du ralentissement des affaires et de la mobilisation, ces chiffres s’étaient abaissés, au cours des premiers trimestres de 191.7, à 33 Français, dont 19 hommes (14 dans l’administration, 5 dans le commerce), i l femmes et 3 enfants. En revanche, pour 18 étrangers en 1913 (1 Anglais,
2 Grecs, 1 Suisse, 13 Syriens, dont 3 femmes el 5 enfants), il y avait, ‘ en 1917, 28 étrangers (2 Suisses, 1 Hollandais, 5 Grecs, 20 Syriens, dont 5 femmes et 3 enfants). En 1918, la population administrative a diminué de 5 membres; mais la population syrienne s’est accrue de 5 unités.
Les Européens trouvent sur place, en temps normal, l’essentiel d’une bonne alimentation. Les articles importés, vin, farine, pétrole, conserves, savon, huile, etc..., sont à des prix élevés, en raison des frais de transport. Le pain ne s’est jamais payé moins df un franc le kilogramme, el il a augmenté depuis la guerre, et le vin, qui a été, dans les meilleurs moments, à 1 fr. 50 la bouteille, a subi une hausse proportionnelle à celle qui s’est faijfsentir en France. On pouvait autrefois se procurer à des prix raisonnables de la viande de boucherie, du porc, des petits poulets, des œufs, du lait, du poisson. Les jardins donnent des légumes d’Europe pendant sept on huit mois de l’année. A défaut de potagers particuliers, ou peut assez souvent trouver auprès des maraîchers indigènes, des haricots, des choux, des salades, des carottes, des navets, des tomates, des pommes de terre. Comme fruits, l’on a très couramment, suivant la saison, des bananes, des oranges, des mangues, des petits ananas du pays, — plus rarement des goyaves, des corossols, des pommes-cannelles, des pommes-eajoux.
L’eau potable est fournie par le^fleuve, toute l’année, et en hivernage, par des puits, qui tarissent, dans la ville haute et dans le poste pendant la saison sèche extrême. Il est prudent, même indispensable, surtout au moment des crues et des décrues, de la filtrer ou de la faire bouillii .
A condition d’éviter tous excès, les Européens peuvent généralement, avec une bonne hygiene et une alimentation raisonnée, résister à l’action anémiante du climat. Il y a quelques moustiques, et l’on doit se prémunir, par l’usage de la moustiquaire et de la quinine, contre le paludisme Les affections tropicales, sans être excessivement fréquentes, viennent cependant parfois a bout
(1) En 1918, la pénurie de personnel est devenue telle comme dans toute l’Afrique occidentale, qu il avait Plus, à Kankan, nue trois fonctionnaires poui^ l^surer le service de l’administration urbaine et territoriale.
d'organismes niêiiie robustes. Les i'eiiunes et les | enfants y sont plus sensibles et 11e peuvent impunément prolonger leurs séjours.
Comme partout, le moral fait beaucoup pour la conservation de la santé. Les distractions sont celles de tous les postes coloniaux un peu importants : tennis, promenades, chasse, pêche. A peu de distance autour de la ville ou sur les rives du Milo, les chasseurs rencontrent facilement perdrix, pintades, léporides, des bécassines et des cailles. En s’éloignant un peu plus, ils peuvent débusquer des antilopes de différentes espèces : son, tankon, konkoron, antilope harnachée, des grandes outardes, des canepetières ou des canards sauvages. Enfin, pour les amateurs de grandes chasses, il y a, dans le cercle, des hippopotames, des hyènes, des panthères, jusqu’à des lions, des buffles et des éléphants.
Les routes qui partent de Kankan sont carrossables, ou tout au moins cyclables sur quelques kilomètres au delà du périmètre urbain, et permettent de varier les buts de déplacement. Le fleuve lui-même se prête à des excursions en pirogue ou en chaland, et à des pique-niques sur les bancs de sable, dans le courant d’air frais du lit des eaux. Point de transit comme Mamou, Kankan voit fréquemment des passages, et l’on y vient volontiers, en changement d’air, d’autres points de la colonie.
Une de ses particularités, c’est que plusieurs des Européens qui y habitent ont des installations stables et s’y retrouvent depuis maintes années. Quelques-uns d’entre eux ont entrepris des plantations dans des concessions agricoles situées aux enviions.
L’existence de ce noyau a permis lu constitution, en 1911, du Cercle de l’Union, groupement qui a réuni, à certains moments, une trentaine de membres, mais qui, lui aussi, se ressent des conséquences de la guerre.
Dans les locaux du Cercle, une salle de réunion, des jeux, une petite bibliothèque, un tennis, un jeu de boules, offrent des passe-temps pour les heures de repos. Avant 1911, il s’y donnait, de temps à autre, de petites soirées, où la cordialité tenait place de luxe. C’était à l’époque où les deux fêtes civiles de l’année, premier de l’an et fête nationale, « primil zanfié » et « la latorzulé », comme disent les natifs, étaient de grandes kermesses attirant des assemblées pittoresques de spectateurs-acteurs, de deux cents kilomètres à la ronde. Des courses avaient un succès considérable, et il fut même question de fonder une société d’encouragement, à l’inslar de Bamako.
Le recueillement qui a suivi l’anxiété des jours d’août 1914 n’a plus été interrompu, jusqu’au jour de la victoire, que par les journées de bienfaisance organisées au profit des victimes de la guerre, journées réussies, puisque, en souscriptions diverses recueillies à leur occasion et en autres cou Iribu lions volontaires, Kankan. ville et cercle, ont versé plus de 50.0(10 francs aux dilferentes œuvres. Mais, sauf peut-être pendant ces
époques d animation passagère, le principal souci de tous a été, en dehors du service ou des affaires, l’attente des communiqués journaliers et des nouvelles qu’apportaient, à des intervalles toujours bien longs, les courriers de France.
La nouvelle de l’armistice du 11 novembre 1918, connue le même jour, donna lieu à un véritable délire de joie parmi les gens du pays : hommes,, femmes et enfants se répandirent dans les nies pavoisées; au grand marché, des femmes se roulèrent sur le sol en signe d’allégresse. Le lendemain, des délégations nombreuses d’indigènes vinrent complimenter l’administrateur : chefs, notables, enfants des écoles coraniques, agents de l’administration, anciens militaires, affluèrent à la résidence; les élèves de l’école régionalé, accompagnés de leurs maîtres, se présentèrent, portant des drapeaux et chantant la Marseillaise; les représentants des chefs des cantons envahirent le bureau du commandant du cercle en dansant et en poussant des vociférations d'allégresse; les commerçants malinké, ayant à leur tête leur représentant à la Commission municipale, Talibi-Kaba, exprimèrent leur joie de la victoire en des termes pleins de dignité : « Lorsque la mère est saine, l’enfant qu’elle élève est sain, dit Talibi Kaba; or, nous sommes les enfants de la France, qui nous élève depuis vingt ans dans des principes d’ordre et de justice... » (1).
La Fête de la Victoire, reportée au 24 novembre, dura trois jours. Pendant les deux journées précédentes, ce 11e fut, à la résidence et en ville, qu’un long défilé de chefs, montés sur leurs chevaux et exécutant des fantasias d’honneur, accompagnés de leur suite et de leurs tam-tams. La fête elle-même comporta les réjouissances habituelles : revue des gardes et des anciens tirailleurs, musiques et danses pittoresques, jeux pour tous les âges, parades de griots rie toute origine. Les Européens, eux, se réunirent le soir, en un banquet public, pour célébrer en commun la fin victorieuse de la guerre. Cette joie générale, Kankan l’avait bien gagnée.
La population du cercle a donné à la France, pendant la guerre, des preuves indiscutables d’attachement et de loyalisme.
Environ 8.80Ü indigènes ont été appelés sous les drapeaux pendant la guerre, à titre de réservistes, d’auxiliaires ou de recrues. Ce chiffre correspond à près de 5 pour cent de la population imposable de la circonscription, et il 11e semble pas que cette proportion, considérable pour l’Afrique, ail été dépassée dans d’autres régions de l’A. O. F.
Malgré la réduction de l’effectif des Européens, tout a continué à fonctionner normalement dans la circonscription. L’importance économique de la ville, pourtant inquiétée par une série de traverses baisse du caoutchouc, épizooties, difficultés des réapprovisionnements, mauvaises ré-
(I) Détails dus à. l’obligeance de M. l'Administrateur en chef Lefebvre.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
colles, épidémie de grippe (qui a l'ail mourir 1 Européen et 178 indigènes dans la ville et plus de 2.000 habitants dans la province), départ pour le service militaire des éléments les plus jeunes et les plus actifs, — s’est maintenue sensiblement au niveau où l’avait portée la poussée colonisatrice de 1910.
Daus l’administration, les opérations du recrutement de porteurs pour le Cameroun et de tirailleurs, qui ont été effectuées avec succès et sans aucun incident, le transit, décuplé par la mobilisation, des troupes et du matériel à destination ou en provenance de la région militaire, la tenue de la comptabilité et le paiement des allocations aux familles des militaires indigènes (dont le total s’est élevé à près de 315.000 francs, en 1917), E administration des réformés, l’application des mesures prises en vue de l’intensification de la production agricole, les achats et l’expédition des denrées destinées au ravitaillement métropolitain, se sont ajoutés à la besogne normale, au moment où le personnel subissait des réductions résultant de la pénurie générale d’agents administratifs dans la colonie, pénurie déterminée par la mobilisation, par la rentrée en France de fonctionnaires surmenés, par les décès causés par les maladies...
Telle a été la tâche de la guerre. Mais le temps est venu où tous les coloniaux sont rappelés à la reprise de leur tâche normale : civiliser et produire. Or, celle-ci est lourde encore, car elle se heurte aux difficultés économiques de l’heure.
Au terme de cet aperçu sur les conditions d’existence d’un petit coin de l’empire africain français, il est permis de jeter un regard d’ensemble sur l’œuvre d’hier et sur celle cle demain.
En 1896, la population de la ville de Kankan était évaluée à 2.000 habitants, celle du Bâté à 6.000, celle du cercle à 25.000. Le pays, ravagé par Samory, était encore presque désert, les cultures abandonnées, le bétail disparu. Des anciens villages, il ne restait guère que des ruines.
En 1916, vingt ans après, les recensements accusaient 8.000 habitants au chef-lieu, près de