L’ENSEIGNEMENT INDIGÈNE
M. Sarraut, ministre des Colonies, a adressé aux gouverneurs généraux et gouverneurs, la circulaire suivante qui est un beau programme de politique indigène :
Paris, le 10 octobre 1920.
Le moment est venu d’un nouvel eflort, à la fois puissant et méthodique, pour le développement de l’enseignement dans n Ire domaine colonial.
En réorganisant naguère le Comité /consultatif de l’Instruetion publique des colonies mon éminent prédécesseur, M. Henry Simon posait eu principe que la base même de la politique indigène est dans l’enseignement, et que la mise en valeur de nos possessions d’outre-mer appelle
d’abord la mise en valeur de l'individu par l’instruction. En réformant, le mois dernier le Conseil supérieur des colonies, j’ai rappelé à mon tour qu’un effort constant d’éducation, dont le libéralisme reste l’honneur de notre politique indigène, doit- préparer l’association étroite de nos sujets et protégés à notre œuvre civilisatrice.
C’est le développement solidement ordonné de cette éducation indigène que je vous demande avec force de promouvoir, comme la tâche que commandent impérieusement au lendemain de la guerre, les sollicitations égales de notre devoir et de notre intérêt.
Il me paraît superflu d’insister devant vous sur la gravité de l’obligation morale que nous créent les responsabilités de la souveraineté vis-à-vis des populations indigènes dont nous avons assumé la tutelle. Leur accroissement en dignité humaine autant que l’augmentation de leur bien-être matériel demeurent la légitimation première de notre autorité sur eux; après la lutte victorieuse à laquelle les tils de nos colonies ont pris, à nos côtés, une part, si vaillante, notre persévérance dans les mêmes desseins devient une des expressions de notre gratitude; enfin, cette obligation morale de hausser la valeur humaine des populations coloniales s’impose à nous avec une force nouvelle dans le moment où. le Traité de Versailles étend sur de nouveaux territoires notre action de civilisation.
Mais le devoir fondamental d’instruire nos sujets et protégés indigènes concorde par surcroît avec nos intérêts économiques, administratifs, militaires et politiques les plus évidents.
L’instruction à d'abord pour effet d’améliorer largement la valeur de la production coloniale, en multipliant dans la foule des travailleurs coloniaux la qualité des intelligences et le nombre des capacités; elle doit, en outre, parmi la masse laborieuse;, dégager et dresser les élites d’auxiliaires qui, comme agents techniques, contremaîtres surveillants, employés ou commis de direction suppléeront à l’insuffisance numérique des Européens et satisferont à la demande croissante des entreprises agricoles, industrielles ou commerciales de colonisation.
L’instruction plus méthodiquement répandue doit également préparer les cadres des fonctionnaires indigènes, moins lourds à nos budgets coloniaux qui ploient sous l’augmentation des soldes européennes.
Elle doit de la même manière former les gradés indigènes indispen>ables à l’encadrement des troupes plus nombreuses levées aux colonies et diffuser parmi les éléments de nos troupes, avec la conscience plus claire des bienfaits de notre civilisation, les raisons profondes de la servir et de la défendre.
Enfin et dans le moment où la généreuse et sage application d’une politique d’association nous fait progressivement ouvrir à des représentants indigènes l'accès d’assemblées consultatives où ils délibèrent sur les intérêts collectifs, l’iùstruction doit développer parmi eux les facultés elles capacités d’une utile collaboration avec nous,
Vous devez donc, pour toutes ces raisons, prendre à tâche d’organiser partout dans le domame placé sous votre autorité, la diffusion de l’euseignement, en adaptant dans chaque colonie, au caractère des besoins locaux comme aux mentalités des races différentes, la variété de programmes et de méthodes pédagogiques dont une application identique et uuiforme en tout lieu est une lourde erreur condamnée par l’expérience. Sur ce point, il ne saurait m’appartenir de vous tracer des directions concrètes et rigides; vous savez mieux que moi, étant sur place, quelles sont les modalités d’enseignement les mieux appropriées au degré d’évolution des populations que vous gouvernez, et comment il faut judicieusement doser les connaissances qu’elles 3ont capables de s’assimiler. Vous devez donc garder avec l’entière appréciation de leur opportunité, toute l’initiative des formes d’organisation de l’enseignement local.
Toutefois, il est un principe valable sous toutes les latitudes, qui doit former la base commune et fondamentale de votre œuvre scolaire : c’est que l’enseignement indigène doit avoir avant tout un caractère pratique et réaliste, uels que puissent en être, par la suite les développements ans le sens de la technique ou de la culture. S’il faut, à coup sûr, ne pas hésitera fournir à une élite, que la preuve de ses capacités aura formellement sélectionnée, toutes les
facultés d’accès aux domaines supérieurs de la science et au plein épanouissement de la personnalité, il importe d’envisager de prime abord l’utilité économique de l’instruction de la masse, et c’est dans ce but essentiel que votre effort doit poursuivre avant tout un ample développement de l euseignement primaire, technique et professionnel.
C’est sur ce point que je vous demande d’agir sans délai, en perfectionnant les moyens et en accélérant les progrès de l’œuvre scolaire accomplie déjà dans votre colonie.
Dans cette entreprise, nous avons chacun notre tâche et notre rôle . Vous avez l’initiative de l’organisation et de l’exécution, en accord avec les suggestions ou les vœux des assemblées locales dont le conseil autorisé vous assiste. Ma volonté de décentralisation vous confère à cet égard, toutes facultés d’agir. Mais il me revient aussi, en la matière, une part d’action directrice que l'importance d’une œuvre d’où dépend l’avenir même de nos colonies m’impose d’exercer avec une attentive vigilance.
C’est d’abord une action de contrôle permanent sur les réalisations de votre programme de développement scolaire^, pour en observer les étapes, en noter les résultats, en encourager les progrès ou en sigualer les négligences et les erreurs.
C’est ensuite une action de conseil pour les projets d’organisation locale ou générale que vous me soumettrez, chaque fois que la nécessité se fera sentir d’un recours aux apports de la science et de la pédagogie modernes dont la Métropole est naturellement le point de concentration.
C’est enfin et surtout une action d’aide et de concours effectif pour satisfaire à tous les besoins en personnel et en matériel que l'exécution du plan scolaire établi par vous pourra créer ou révéler dans votre colonie.
Telle est la tâche en vue de laquelle a été instituée, le mois dernier, la mission de l’Inspecteur conseil de l’Instruction publique au Ministère des Colonies.
L’Inspection conseil sera spécialement l’orgaDe de liaison entre le Ministère des Colonies et les autres Departements ministériels de la Métropole pour vous assurer toutes les formes de concours que ces divers ministères (Instruction publique, Sous-Secrétariat de l’Enseignement technique, Agriculture, Commerce) peuvent fournir à vos efforts dans le domaine de l’éducation indigène.
Dès aujourd’hui, pour l’œuvre d’organisation générale Je l’enseignement à laquelle elle travaillera avec vous, FInspection-conseil met au premier plan de ses préoccupations la formation et l’appel immédiats du personnel enseignant qui vous est nécessaire. Le choix des roaîties coloniaux ne peut pas rester livré au hasard de l’occasion ou des circonstances. Il faut que par un recrutement soigneusement organisé, par les vocations suscitées, par le choix d’une élite pédagogique, par la qualité d’une préparation judicieusement spécialisée, par une sauvegarde des intérêts professionnels d’autant plus attentive que le fonctionnaire est plus lointain, comme aussi et surtout par les difficultés, la noblesse et le rendement de la tâche à remplir, bref, par tous ses avantages ou privilèges matériels et moraux, la carrière de l’enseignement aux colonies n’apparaisse pas comme une carrière diminuée, mais au contraire, et de toutes façons, comme une carrière majorée.
En application des principes que je rappelais tout à l'heure, vous aurez à m’adresser prochainement, en même temps qu’un exposé de la situation actuelle de renseignement dans votre colonie, votre programme d’action prochaine, avec ses échelonnements et l’indication de moyens budgétaires de réalisation, que vous devrez prévoir avec cette profonde conviction que les dépenses de cette nature constituent le plus productif des placements.
Les programmes devront me parvenir dans le moindre délai, et, en ce qui concerne les colonies les plus éloignées, au plus tard, dans le courant du premier trimestre de l’année prochaine.
A l’élaboration de ce programme, sans doute estimerezvous comme moi qu’il serait utile d’associer le personnel enseignant. On ne saurait concevoir, en effet, pas plus aux colonies qu'en France, une orientation donnée à l’enseigne-
BULLETIN DD COMITÉ DE L’AFRKJUE FRANÇAISE
meut sans la collaboration de l’expcrience des maîtres.
Cette collaboration est plus désirable encore aux colonies, parce' <pie renseignement doit y être plus étroitement adapté au milieu indigène, dont le personnel enseignant a la connaissance directe et intime.
C’est pourquoi je souhaiterais qu’avant de définir votre programme, vous procédiez auprès des maîtres, par les moyens qui vous paraîtront les plus pratiques et les plus rapides à une enquête répondant aux question suivantes:
Dans la formation de l’indigèiie comme homme et comme producteur :
1* Quels résultats obtenez-vous ?
2° Si ces résultats vous paraissent insuffisants, pourquoi le sont-ils ?
3- Quels résultats . autres ou meilleurs, vous paraissent possibles?
4° Par quels moyens p auriez-vous les obtenir'!
Vous m’adresseriez, d’une part, un résumé de cette enquête, auquel les réponses elles mêmes seraient jointes, pour constituer au Ministère comme les Cahiers pédagogiques du personnel enseignant colonial, et d’autre part, votre programme propre dressé sur ic même plan, accompagné de votre avis sur les résultats de l’euquête.
Tous ces documents, après avoir été des préfaces à l’action, resteront ensuite comme des guides pour la satisfaction des besoins de l’enseignement colonial et pour l’orientation des réorganisations nécessaires.
Mais encore une fois, il importe que tout ce travail préparatoire, si essentiel qu’il soit, prenne le moins de temps possible. Il y a urgence à développer, sans plus tarder, toutes les institutions d’éducation qui doivent rendre nos sujets et nos protégés indigènes, hier nos compagnons de sacrifice et de victoire, plus capables de prendre leur part de la civilisation française et du travail humain.
J’ai promis au Parlement une action énergique eu ce sens. Partout il a été fait beaucoup, mais nulle part il n’a été fait assez. La France, comme scs colonies, comptent sur votre volonté créatrice et organisatrice.
La présente circulaire devra être par vos soins insérée au Journal Officiel de la colonie.
Albert Sarraet.
BIBLIOGRAPHIE
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