LA ZONE DE MELILLA
D’après les géographes espagnols del Valle et Fernandez Iruegas, la zone de Melilla constitue une région naturelle de 723 kilomètres carrés qui comprendrait uniquement le pays des Guelaïa, la possession espagnole de Melilla et sa zone neutre. Ses limites géographiques seraient : au Nord, la Méditerranée dans laquelle vient se dresser le cap des Trois-Fourches ; à l’Ouest, l’Oued-Kert; à l’Est, la Mar-Chica et le Bio- Selouane; au Sud, la plaine du Garet. Basées sur des accidents topographiques, elles sembleraient montrer qu’on se trouve pour la zone de Melilla en présence d ’un petit pays qui doit ses caractères, non à des faits politiques ou à des raisons ethniques, mais bien à la géographie (1).
Cette division de savants n’a pas encore passé dans les études courantes sur la région de Melilla — qui sont assez rares d’ailleurs — et il semble qu’en Espagne on veuille donner à la zone plus d’extension. C’est ainsi, pour ne citer qu’un au-
(1) En ce sens, Del Valle et Fernandez Iruegas, Revista de rjeografia colonial y mercunlil, 1918, t, XV, p. 202.
teur, parmi les récents, que M. Pio Suarez Inclan, dans une conférence faite à la Société de Géographie de Madrid, a assigné 2.483 kilomètres carrés à la zone de Melilla et lui a donné les limites suivantes : au Nord, la mer Méditerranée; à l’Est, la Moulouya; à l’Ouest, l’oued Ouaringa, qui la sépare de la région de Gomara soumise à une autre commanderie générale; au Sud, une ligne indéterminée (1).
C’est cette dernière délimitation, toute politique et par conséquent bien variable, que nous adopterons pour cette étude dont le but est tout simplement de ramasser, en quelques pages, pour les lecteurs du Bulletin de l'Afrique Française■, une certaine somme de renseignements d’ordre géographique, politique et économique sur la région de Melilla.
Bien que nous ayons les ouvrages de Gentil, le Maroc physique ; de Suess, Ta Face de la terre (2); de ' Coquand, Description géologique de la partie septentrionale de l'Empire du Maroc; de Lucas Fernandez Navarre, Estudios geolôgicos en Rif oriental et quantité d’autres travaux, tous les problèmes concernant la zone de Melilla, au point de vue géographique, sont loin d’ètre résolus. On sait, en particulier, que l’hypothèse du professeur Gentil sur la naissance du Bif dans la presqu’île des Guelaïa n’est pas admise par ses collègues dont quelques-uns rattachent la chaîne rifaine, non pas à la Cordillère bétique par le cap des Trois-Fourches et l'île andésitique d’Alboran, mais au système alpin qui comprenait les Apennins, la Sicile, la lunisie, 1 /Algérie et le Bif. Il est, d’ailleurs, assez difficile de parler avec exactitude de l’orographie du Rif oriental, car, ainsi que le disent MM. del Valle et Fernandez Iruegas, par suite de grandes éruptions et d une érosion extraordinaire, on se trouve là en présence d une topographie très variée et étrange. Les multiples phénomènes de plissement qu’on y rencontre
(1) Roletin de la real Sociedad geûgrafica, t. LX, 1918, p. 95.
(2) Das Antlitz (1er Ertle.
Supplément à V Afrique Française de février 1920.
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dans les parties connues — car toutes ne sont pas encore explorées (1) — produisent une confusion d’autant plus grande qu’on ne trouve pas de chaîne montagneuse proprement dite, mais « une réunion de noyaux montagneux, isolés les uns des autres, suivant des lignes arbitraires à première vue et non sujets à une direction fixe prédominante » (2). Plus précises sont les indications fournies par la constitution géologique du pays qui peut être ainsi esquissée. Dans le Nord, se dresse à une hauteur moyenne de 3l)0 mètres, le massif éruptif des Trois-Fourches, aux nombreux pics pelés et sauvages; pays de pauvreté et d’aridité parce que la vie végétale y est impossible, et que les vallons deviennent des torrents en saison de pluies. A ses pieds s’étend, vers le Midi, le plateau sédimentaire des Beni-Sicar qui comprend deux zones très différentes au point de vue géologique : celle du Nord-Est, sans eau ni terres de cultures, qui est peu habitée; la seconde, inclinée légèrement vers le Sud-Est, mais limitée par des falaises qui tombent à pic sur la mer, notamment aux environs de Melilla. Ce plateau a une hauteur moyenne de 300 à 400 mètres. Le massif éruptif du Gourougou a la forme d'une haute montagne couronnée par quatre pics principaux. Les matières éruptives qu’il contient lui donnent un aspect des plus sombres, mais, riche en eaux pures et en sources, il est très peuplé. Vient, enfin, le massif des Beni-Bou-Ifrour, dont le culminant ne dépasse pas G!)6 mètres (Ouichane) et qui s’abaisse par des monts de 300 et 230 mètres jusqu’à disparaître dans la plaine du Garet.
Les dépressions qui séparent ces montagnes sont occupées par des lleuves, secs ou torrentiels suivant la saison. La vallée du Üro forme une prairie de quelques 300 mètres de large où l’on cultive de nombreux jardins; celle du Ouichane, ancien affluent du Kert, est riche en fer; celle du Khemis, très fertile, se prête au peuplement et à des échanges très actifs, etc. Mais la colonisation n’a pas retenu ces endroits comme les plus intéressants; nous aurons occasion de voir que les Espagnols ont apporté toute leur attention à la mise en valeur de cette plaine qui est bornée par le versant méridional du Gourougou et que l’on appelle du nom de Garet , bien qu elle porte dans chacune de ses parties des dénominations différentes : EL-Tir près de Taouima, Bou-Erg après le Selouane, Chemorra vers le mont Arrouit, Garet dans le Sud et aussi Seheb-el-Mohra. L’irrigation jouera un grand rôle dans l’exploitation de ces terres, car, par lui-même, le réseau hydrographique du pays est peu important. Il ne saurait d’ailleurs en être autrement là où les montagnes ont de fortes pentes et sont proches de la mer. Peu nombreux sont, en conséquence, les cours d’eau qui peuvent s’appeler oueds. Citons cependant, parmi ces privilégiés, Y oued Kert qui me-
(1) Sur 2.400 kilomètres carrés pacifiés dans la zone de Melilla, la mission géologique A. Marin y a étudié 800 kilomètres carrés en 1915-1916.
-{2) Dei. Vai.pe et Ibuegas. op. cil. p. 220.
sure 70 kilomètres, le Rio Selouane qui, né au mont Arrouit, se termine après un cours de 14 kilomètres, se perd dans les sables aux environs de Mar-Chica, et le Rio de Oro qui a 21 kilomètres de long et passe à proximité de Melilla.
Si les autres cours d’eau se caractérisent par leur état de sécheresse, il faut mentionner, par contre, de nombreuses sources, soit dans les terrains siluriens du Ouichane ou duSouq-el-Khemis, soit dans les terrains éruptifs du Gourougou (Traras, Scgangan, A hier, Lobo, etc.), où elles sont les plus pures du territoire. C’est là une question très intéressante pour l’alimentation des Européens, car jusqu’ici l’eau de Melilla a été réputée imbuvable.
La côte se caractérise, comme l’intérieur de la zone, par ses escarpements et ses ravins. Elle n’a point de ports, car on ne peut donner ce nom à de simples abris propices tout au plus à la contrebande. Les seuls endroits où l'on puisse se réfugier lors des tempêtes et des forts vents d’Est ou d'Ouest sont : Melilla construite elle-même sous la protection du cap des Trois-Fourches, les Zaffarines qui montent tristement la garde à l’entrée de la Moulouya, Sidi-Hassein, petit refuge fréquenté par les Beni-Saïd et plus loin Alhucemas, Y Hadjerat-en-Nekour des Rifains, bâtie sur une île calcinée par le soleil et qui reflète sa féodale mélancolie dans les eaux d’une baie sans commerce. Sur ses rivages, signalons encore la lagune appelée par les géographes Puerto Nuevo et par les indigènes Sebkha-bou-Erg ou El-Dzira qui, longue de 22 kilomètres et large de 7 kilomètres, n’a pas de profondeurs supérieures à 8 mètres et a des eaux très chargées de sel (1).
La météorologie de la zone est assez singulière. La température, telle qu elle a été observée à Melilla de 1904 à 1916, y est élevéeet se rapproche de celle des climats tropicaux : la moyenne maximum de ces douze années s’élève à 37 degrés et la moyenne minimum est de 3°1. On se trouve donc en présence d’un climat à variations excessives et ce phénomène se reproduit, que l’on soit ou non éloigné de la mer. C’est la seule ressemblance que Melilla présente avec les régions tropicales. Son régime (les pluies est totalement différent : celles-ci ne tombent qn’en hiver et au printemps, d’octobre à mai. Les précipitations abondantes à Melilla (418 mm.) s’atténuent au fur et à mesure qu’on se dirige, vers l’Est ou dans l’intérieur du continent (2). Par suite, en effet, de la présence de hautes montagnes qui arrêtent l’humidité de la mer, il existe dans la zone deux régimes différents qui la divisent également en deux régions distinctes : l’une côtière, caractérisée par les observations météorologiques de Melilla qui s’appliquent aussi aux Guelaia, et l’autre intérieure, commençant à moins de 60 kilomètres de Melilla et beaucoup plus sèche, où le pluviomètre
(1) Le poisson en meurt Ces conditions ont été modifiées par l’o îverture d’une nouvelle communication avec la mer.
(2) Les chutes d’eau sont abondantes à Melilla En 1904, il est tombé 190 mm. de pluies en 34 jours, et en 1910, 627 mm. en 37 jours; on cite des jours où il tombe 40 mm. en une heure.
ne marque pas, en certaines années du moins, 200 mm. d’eau.
Tel est le cas pour la plaine du Zébra, près de la Moulouya. Aussi, ces deux régions se distinguent-elies clairement. Non seulement la seconde est aride et stérile, mais les conditions de la vie y sont toutes différentes : c’est le pays des nomades.
Ce n'est pas à dire que la zone côtière soit riche, comme le sont dans le Maroc occidental, nos Chaouïa ou nos Doukkala-Abda. La pluie n’y est pas le seul élément de prospérité ; il faut compter aussi avec la terre, et il se produit, dans la zone de Melilla, ceci de particulier que, là où il pleut beaucoup, certaines mesetas, comme celles des
Dou-Erg , le Zébra, le Zaio qui ne sont pas désertiques comme les plaines de la basse Moulouya ( Guerrouao ), vraies steppes balayées par les vents et calcinées par le soleil, les montagnes se prêtent déjà à d'intéressantes exploitations. Non pas à leur surface, car, entre le Kert et la Moulouya, leurs pentes sauvages et arides ne sont recouvertes que de boqueteaux de petits chênes, de lentisques, de thuyas et de genêts. 11 ne s’agit que de leurs richesses minières, bien que celles-ci aient donné lieu à des versions contradictoires. Pour certains, le Rif n’offrait aucun intérêt à ce point de vue, pour d’autres, au contraire, il était susceptible de rivaliser avec Bilbao. Aucune des deux théories n’a jusqu’ici été reconnue exacte
Trois-Fourches, sont arides et dénuées de végétation, et qu’ailleurs, au contraire, où les terres sont formées par des roches éruptives qui contiennent du phosphore et de tapotasse, on a des éléments de richesse. Il en serait ainsi dans les régions de Frajana, de Nador et dans la vallée du Khemis où les épis de blé comportent des grains en nombre exceptionnel. Le Garet commencerait également à donner de bons résultats; ses anciennes terres d’élevage se métamorphosent, grâce à l’élément colonisateur européen, en magnifiques champs de blc. Bref, d’un sommaire examen des terres on peut retenir que leur fertilité varie d’un point à un autre, suivant que le sol est à même ou non de profiter des pluies bienfaisantes de l’hiver.
En attendant que l’œuvre de la colonisation ait tiré un parti utile des plaines telles que le Garet,
dans les zones pacifiées. Chez les Beni-Bou- Ifrour par exemple, il existe bien des gisements île fer, de plomb et de zinc très intéressants; mais on ne saurait en comparer la richesse avec ceux du Nord-Ouest de l’Espagne. Les filons d’Afra sont irréguliers en teneur, en direction, en inclinaison. On en a trouvé qui contenaient 84,81 0/0 de silice et8,19 de fer; d’autres avaient 30 à 48 0/0 de zinc, 73 à 82 0/0 de plomb, etc. ; car les minerais recelés dans cette région sont très divers: plomb, zinc, fer, silicate de chaux et de magnésie, malachite, pyromorphite. Dans la zone on rencontre encore d’autres minéraux dont l’origine est due à des éruptions volcaniques. C’est ainsi que les vapeurs sulfureuses de ces roches ont produit de l’aluminitc, mais on ne possède pas encore de données suffisantes pour juger de son exploitabilité : à Melilla, le kaolin se trouve
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en abondance, il semble toutefois qu’en peu d’endroits il réunisse les conditions nécessaires pour être exploité. C’est également l’action des vapeurs des roches éruptives qui forme l’opale et ses dérivés, abondants dans le Rio de Oro; à tel point qu’on étudie actuellement avec soin cette formation sur les feldspaths pour voir s’il n’y aurait pas là matière à exploitation. On sait que les feldspaths se kaolinisent par l’action des eaux chargées d’acide carbonique; la soude, la potasse, les oxydes de fer forment les carbonates, et l’acide silicique qui reste donne lieu non seulement à des concrétions d’opale et de calcédoine, mais aussi à la formation de jaspe. Les pierres de construction les plus importantes de la zone sont les basaltes et les andésites : ce sont ces dernières que l’on emploie dans les travaux du port de Melilla.
Comme les ressources du sous-sol hors de la région pacifiée, on parle du fer d’Alhucemas connu de toute antiquité, et on pense qu’entre Alhucemas et Melilla, le pays est riche en minerais. C’est l’opinion de personnes qui ont réalisé de petites expéditions sur le massif du Kerker; c’est également celle des indigènes qui vivent sur la tradition. On peut l’admettre en se basant sur les données scientifiques. Car il a été constaté que le minerai était abondant à la rencontre ou au croisement de plis tertiaires avec des plis anciens; or ce phénomène naturel se reproduit assez souvent dans le Rif oriental ; il pourrait justifier les hypothèses émises jusqu’ici.
Telle est, au point de vue géographique, la physionomie générale de la zone de Melilla, physionomie assez mal connue en France et dont au reste, nous n’avons pas peint les traits complets. Mais si imparfait que soit le tableau, nous aimons à croire que nous n’en avons pas altéré le caractère et que ces lignes représentent le vrai cadre du pays dans lequel l’Espagne a commencé de travailler et où il lui reste encore beaucoup à faire pour arriver à des résultats comparables à ceux qui couronnent l’œuvre du général Lyautey dans la zone du Protectorat français.
La région de Melilla fut, dans les temps passés, considérée comme la limite du monde, et les Carthaginois y construisirent le port de Rusadir, antique prédécesseur de l’actuelle Melilla. Aujourd’hui la région ne termine plus un monde; le contraire est seul vrai : Melilla et Tanger sont les têtes du Nord-Ouest africain et cette qualité leur donne une importance qu’il n’est pas nécessaire de préciser ici. Les Espagnols semblent avoir mis longtemps à s'en apercevoir et Melilla, sur laquelle ils (‘tendent leur pleine souveraineté, est restée de longues années un presidio sans développement ni grande vie. Un jour l’action de la France au Maroc est venue les stimuler : l’orgueil castillan a frémi au chant du coq gaulois et s’est essayé à remplir la mission civilisatrice que, dans des traités célèbres, les Puissances d’Europe lui avaient confiée. Quels en sont les résul-
tats aujourd'hui? Il semble qu'il n’est pas inutile de projeter quelque clarté sur cette question que le silence des Espagnols sur les travaux de leur zone d’influence ou la surabondance des débats aux Cortès ne réussissent l’un et l’autre qu’à obscurcir. Voyons à qui ils ont à faire et comment ils s’y prennent.
La zone de Melilla se compose de plusieurs provinces indigènes, à savoir :
1° Les Guelaya.qui comprennent cinq tribus : lesMazouza, les Beni-Sicar, les Béni bou-Gafar, les Beni-bou-lfrour et les Beni-Sidel ;
2° Les Qebdana, qui se divisent en dix fractions (t) : les Oulad-el-Hadj, les Beni-Guiaten, les Berkana, les Lahdara, les Cheranet, les Lehedara, etBou-Alatin, les Ouled-Daoud, les Zejanin et les Ahl-Demen ;
3° Les Oulad-Settout , composés également de dix fractions (1). à savoir : les Ouled al-Lal, les Ou!ed-e!-Bachir, les Ouled-bou Yabi, les Ouled-Chiekh, les Ouled-Chaïb, les Ouled-Bezaer, les Ouled-Daoudi, les Dressa, les Messousat et les El Moueddin ;
4° Les Beni-Said, qui sont divisés en sept fractions : les Abdouna, les Tchouket, les Ahlzegzaoua, les Ouardana, les Beni-Temaet, les Ahl-Tazagin, les Ahl-Maurro ;
5° Les Métal:’, qui comptent parmi leurs principales fractions les Kal-Loucha, les Oulad-Jchou, les Ababda, les Oulad Merim, les Oulad Ahmed, les Oulad-Taleb, les Zrarkna et les Fetatcha;
6° Les Beni-Oukil comprennent quatre fractions : les El- Hassara, les Oulad-Raho, les Tarichat, les Oulad-Embarek;
7° Les Beni-bou-Yahi, qui forment quatre groupes bien définis (Garet, Guiliz, Areg, Mezgout) divisés en neuf fractions : O. Fethoma, Abdein, Mousa ou Mohand, Allal-ben- Hasso, Atman, Salem, Zemmour, Hannaoui, Ali;
8° Les Ksennaia , qui comprennent les Rbaba, Beni-Hassorn, Aberkan, Yeberna, O. Hammou-ben-Amar, 0. Addou, Oudriss, Hadria , Tarilest, Aïn-el-Amra, El-Bourd, El-Mahlal;
9° Les Beni-Touzin, qui se composent de Beni-Taban, Beni-Lahri, Beni-bel-Aïz et d’autres fractions moins importantes qui vivent dans l’Ouest
10° Les Al-Tafersit, qui ne comprennent que les 0. Braham ou Alla et les Beni-bou-Lleri ;
il0 Les Beni Oullichek, qui sont divisés en deux fractions : les 0. Yaber et les Al-Ammaous;
12° Les Temsavnan, qui sont plus éloignés.
La domination espagnole ne s’étend pas sur toutes ces tribus, dont les unessontarabes, comme les Üuled-Setlout et les Beni-Oukil, et les autres berbères; cependant parmi ces dernières, certaines comme celles des Beni-bou-Yahi et des Metalza du Sud parlent l’arabe. De ces tribus les unes sont nomades, tels les Beni-bou-Yahi, Ouled-Settout et Metalza; les autres sont sédentaires et ont parfois des populations denses et riches, mais, en général, difficiles à dominer. L’occupation espagnole les transforme petit à petit. Mais c’est une œuvre lente et ardue.
Bien qu’il y ait plus de trois siècles qu’Estopinan ait pris possession de Melilla et que les campagnes de 1859-1860 et 1893-1894 aient agrandi les limites de la place, on peut dire que la pénétration des troupes espagnoles sur le territoire de Melilla a commencé en réalité à l’automne de 1909; les établissements de la Restinga et du Cap de l’Eau, occupés en 1908 par le général Larrea, se réduisaient en effet à peu de chose. Il fallut leur donner de l’air; aussi, les deux premières opérations visèrent-elles à soumettre, d’une
(1) D’après Delbrel.
part, les peu belliqueux Qebdana, et d'autre part, les farouches Guelaya, qui étaient hostiles à toute intervention étrangère. Mais leur soumission ne put pas être tenue pour certaine avant février 1916, seulement lorsque les troupes eurent réussi à occuper Tisingart dans la tribu des Beni-Saïd. C’est également à la même époque que fut réalisée chez les Ouled-Settout et les Beni-bou-Yahi l’avance suffisante pour commander la plaine de Garet, tandis qu’à l'Ouest l'occupation des postes de Seboudj-Sbaa, Laarâr, Aïn-Mesauda, Bousada, Sidi-Aïssa et Ifran-Boaza, situés sur les rives de l'oued Kert, ouvrait l’accès de Tafersit, dont la prise marquera le terme de l'intervention militaire espagnole dans la région de Melilla.
En attendant, l'Espagne imite la politique des bureaux de renseignements français du Maroc; l’effort militaire marche de pair avec l'action politique qui a pour but d’entretenir des relations de plus en plus fréquentes avec les tribus dissidentes. C’est ainsi qu’elle pense pouvoir, grâce à ses bonnes relations avec des fractions de la tribu des Beni-bou-Yahi, partir de Reyen et du souk de l’Haraig pour gagner, sans grands risques, Aogla d'abord et, s’il n’y a pas d’empêchements diplomatiques ou politiques, le marabout de Sidi- Maarouf, qui se trouve dans le Sud, non loin de la Moyenne-Moulouya. Vers l’Occident, elle pourrait ensuite s’étendre, par le Sélouane, jusqu’à Draa, puis Djevica pour être maîtresse de la vaste plaine de Guerrouao, à la limite de la frontière française. Ceci accompli, elle pourrait occuper le reste de la zone à l’Ouest, d’après le plan qui consisterait à se porter sur Dar-Azougag où se trouve la maison du célèbre Hadj Amar el Kaloudji, en prenant pour base de départ Ifran- Boaza et Bousada. Cette étape de Dar-Azougag serait particulièrement importante, parce que la soumission d’Hadj Amar el Kaloudji et celle de son parent le caïd Bou Bahail, qui entraînerait avec lui la fraction des Kelatcha, simplifieraient singulièrement le problème militaire. La nature du terrain permettrait, en outre, si besoin était, des opérations tactiques faciles pour atteindre Tafersit, en tribu des Beni-Oulidjet. Tafersit n’est pas seulement intéressante par le nombre de ses habitants; elle l’est encore par son caractère de nœud de voies de communication vers Alhucemas, la plage de Si-Driss, les Beni-Saïd, les Beni-Touzin, les Metalza et surtout vers Melilla et Taza. Il est certain que la possession de Tafersit par les Espagnols faciliterait singulièrement leur tâche. Commandant ainsi la plus grande route qui unit Melilla à l’intérieur de l’Empire chérifien, ils seraient en mesure de bloquer les Rifains dissidents dans leurs montagnes, autant par terre que par mer, puis ayant gagné à leur cause, par une politique habile, la forte tribu des Beni-Touzin, ils réussiraient à soumettre, sans grande lutte, le reste de la zqne : Beni-Ourriaguel, Tensaman, Beni-
Saïd, etc. Ainsi pourraient se renouer les relations amicales entre Alhucemas et les gens de la montagne, relations qui ont été interrompues par la campagne de 1909. Mais ce plan est-il réalisable?
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Certains s’appuyantsur les difficultésmilitaires qui se sont succédé de 1909 à 1912, ne le pensent pas. D’autres, comptant que la grande masse de la zone occupée, dont la population indigène dépasse 96.000 habitants, est favorable à une intervention en ce sens, ou faisant fond sur certains facteurs, tels que la mort de grands chefs, ou l'unité de commandement dans l’armée d’Afrique, etc., sont enclins à croire que les Marocains n’olïriront pas une grande résistance aux troupes espagnoles et demandent en conséquence que la pacification de la zone de Melilla soit faite sans retard.
Quelle que soit l’issue d’une opération armée — et elle ne devrait pas être douteuse quand il s’agit d’attaquants qui peuvent avoir à leur disposition tout le matériel de guerre moderne — il ne faut pas oublier que la grande question au Maroc est moins de battre les Marocains sur le champ de bataille que de les amener à supporter le vainqueur. Il faut dans l’administration des territoires apporter beaucoup de doigté, respecter les traditions et les mœurs, et même aimer les sujets dont on veut se faire obéir. Ce résultat final, on ne l’obtiendra que si l’Etat civilisateur emploie des fonctionnaires civils et militaires honnêtes et studieux, conscients de la valeur de leur rôle et connaissant le pays. Or, peut-on trouver de tels fonctionnaires dans la Péninsule? Un journal de Melilla permet d’en douter. Les Espagnols se plaignent en effet de l’instabilité de leurs fonctionnaires qui considèrent leur service au Maroc, non comme une œuvre nationale, ainsi que le com prennent les fonctionnaires français, mais comme une chose étrangère quelconque, sans rapports avec les sacrifices de la nation. D’après El Telegramma del Ri /, le haut commandement ne trouverait pas d’auxiliaires efficaces parmi les militaires qui peuvent être d’excellents officiers, mais qui n’ont aucune préparation aux fonctions politico-administratives dont on les charge. Un stage au bureau des Affaires indigènes leur serait donc nécessaire pour se mettre au courant des mœurs du pays. C’est le même reproche qu’on peut adresser aux fonctionnaires civils. « Un des inconvénients, et non le moindre, que présente l’administration de notre protectorat est le manque de préparation du personnel envoyé au Maroc : connaissance du pays, des us et coutumes, caractère, mentalité des indigènes, organisation du makhzen, législation établie dans la zone française, etc., etc. Le manque de préparation du fonctionnaire le conduit à de lamentables erreurs et à ne pas concevoir sa mission en différenciant le Protectorat de droit — simple fiction diplomatique — du Protectorat de fait (1). »
En attendant que l’Espagne ait à sa disposition un personnel spécialisé et préparé, elle se sert d’excellents agents de pénétration qui forment la Police indigène instituée par le général Larrea. Son objet principal est de servir de trait d’union entre les autorités péninsulaires et la population
(I) El Telegramma del Rif du 6 juin 1919.
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à qui elle inspire confiance et qui, de ce fait, est plus facilement assimilable. Recrutés parmi les familles notables du pays et placés dans les tribus auxquelles ils appartiennent, les membres de la police indigène sont de braves soldats. Les luttes qu’ils ont eu à soutenir contre les Rifains, depuis leur création, en font un corps admirable de vaillance. Le fait ne saurait nous surprendre puisque la grande guerre a mis en pleine valeur les lortes qualités militaires des Marocains de notre zone de Protectorat.
Cette police indigène comprend des gens à pied et des cavaliers qui se présentent avec leur monture et leur équipement. L’Etat, n’ayant à leur allouer qu’une indemnité quotidienne de 0 p 50, se constitue ainsi une cavalerie à peu de frais. Le personnel est exclusivement recruté parmi les autochtones et seuls sont Européens les chefs et ofliciers qui le gouvernent et le dirigent. La police indigène forme dix mias, à la tète desquelles se trouve un capitaine qui, en outre du commandement des troupes, connaît de toutes questions politiques et administratives. La répartition de ces mias est la suivante :
I. — Mia dcsQebdana et Ouled-Settout. Centre priacipal : Souk-el-Arba d’Akermann; bureaux détachés à Cap-de- 1 Eau, Mouley Rechid et Zaio.
II. — Mia de Mazouza (1). centre principal à Nador; bureau détaché à Sélouane.
III. — Mia des Beni-Sicar et des Beni-bou-Gafar. Centre principal à Souk-e!-Had; bureau détaché à Sannnar.
IV. — Mia des Beni-bou-Ifrour. Centre principal à Soukel -Khemis.
V. — Mia des Beni-Sidel. Centre principal à Taouriat- Houmed.