X. — Mia des Beni-Saïd. Centre principal à Djarf-el- Baach
Les Espagnols essaient également de tirer du Corps de santé militaire, créé en 1909, tout le parti qu’on peut en attendre au point de vue de l effet moral que produit la civilisation européenne sur les indigènes. Pour obtenir une meilleure action ils ont placé les centres de consultations sous l’autorité des mias et du Bureau central des affaires indigènes. Aujourd’hui on compte neuf centres de consultations indigènes : Souk-el-Had des Beni-Sicar, Souk-el-Arba d’Akermann, Nador- Sammar, Ivadour, Zaïo, Hasi-Berkane, Mont- Arrouit et Djarf-el-Baacli. Nombreux sont les indigènes qui accourent à la visite du toubib, et l’influence de celui-ci est incontestable; auxiliaire indispensable de toute colonisation, il a provoqué plus d’une soumission importante au Maroc. En zone espagnole on cite souvent le cas du caïd des Beni-Sicar, Abd-el-Kader Hadj-Tief, ce mordant ennemi de 1999 qui, radicalement guéri d une maladie opiniâtre, est devenu l ami sincère de
(1) Non compris la place et le camp extérieur de Melilla.
l’Espagne. Il ne semble pas malheureusement que les formations sanitaires de nos voisins soient parfaitement organisées sous tous les rapports. Alors que dans la zone française le service mobile se déplace, aussi loin et aussi rapidement qu’il le faut, grâce aux automobiles affectées aux formations, on se plaint, de l’autre côté de la frontière, que l’assistance médicale à domicile dans le bled ait à souffrir de la parcimonie du Bureau central des affaires indigènes qui refuse les chevaux nécessaires aux médecins. On s’est montré, par contre, beaucoup plus large lorsqu’il s’est agi de construire l’hôpital indigène de Melilla, créé en 1906 sur l’initiative du marquis d’Alhucemas, alors ministre des affaires étrangères. Terminé depuis 1909, c'est un édifice de style marocain qui réunit toutes les conditions d’hygiène désirables. Il n’a cependant pas été prévu assez grand, de sorte qu’on est obligé de n’y hospitaliser que les militaires indigènes; les autres doivent se faire soigner à l’hôpital central de Melilla.
Dans le même ordre d’action politique, il faut signaler ce que l’Espagne a fait pour développer l’instruction chez les indigènes. A la base de l’enseignement se trouve organisé l’enseignement primaire qui s’adresse aussi bien aux autochtones qu’aux Espagnols. Il comprend trois groupes. L’Ecole hispano-marocaine de Nador créée en 1912 appartient au premier; elle est subventionnée par le ministère des Affaires étrangères qui paie 3.000 pesetas un maître espagnol et, 2.000 pesetas chacune, une maîtresse espagnole et un auxiliaire indigène. Tous le3 élèves jusqu’ici sont Européens, bien que l’école puisse recevoir des Marocains. Melilla (1907) et Souk-el-Had de Beni-Sicar ont chacun une école de ce genre. Les écoles du second groupe, situées à Selouane et Cap-de-l’Eau, sont soutenues par les juntas de Arbitrios de ces deux villes. Chacune d’elles est dirigée par un professeur métropolitain payé de 1 .200 à 1.800 pesetas par an. Le troisième groupe comprend deux séries d’écoles préparatoires à l’enseignement indigène; dans les unes on apprend l’espagnol et le Coran; dans les autres on se borne simplement à l’enseignement de ce dernier.
Les écoles de Souk-el-Arba d’Akerman, Nador, Sélouane, Cap-de-l’Eau, Segangan et Mont- Arrouitsont très suivies. Pour y attirer les élèves, on leur sert, à la fin des classes, de légères collations de fruits, de galettes et de thé, ou bien on leur distribue, en guise de prix, du sucre en pain, des étoffes, etc. A côté de ces écoles, les fquihs indigènes enseignent les versets du Coran aux jeunes enfants de moins de sept ans. On compte une école de ce genre par djemaa. Toutes ces écoles ressortissaient autrefois au Bureau central des affaires indigènes et fonctionnaient sous le contrôle des capitaines des mias. Aujourd’hui elles sont dirigées par un inspecteur général qui réside à Tanger, mais qui, manquant de moyens d’effectuer son service, se borne à de trop courtes visites. Ce n’est certes pas le meilleur moyen de développer l’instruction dans la zone. Ce simple
fait prouve que la question n’est pas encore au point chez nos voisins.
Il en est de même pour l’administration de la justice ; du moins est-ce l’impression que donnent les documents publiés sur ce sujet. Melilla connaît une organisation semblable à celle de la Péninsule, puisqu’elle constitue un territoire de souveraineté. Les appels de ses tribunaux sont même portés à Malaga, ce qui est fort gênant pour les plaideurs, dans les circonstances actuelles où les relations maritimes avec l’Espagne sont très irrégulières. Peut-être obviera-t-on à cet inconvénient en déléguant à Melilla une section de la Cour de Malaga, ainsi qu’un ordre royal du 28 avril 1919 l’a autorisé pour Ceuta.
Cette réforme accomplie, il restera à s'occuper de la zone d'influence qui a un régime judiciaire différent. Il existe à Nador un juge qui est compétent pour les Européens, dans des conditions analogues à celles posées par l’organisation judiciaire du Protectorat français. Toutefois en ce qui concerne les indigènes, il semble qu’il y ait une certaine confusion de pouvoirs. Les officiers de la police indigène paraissent bénéficier d’attributions considérables qui empiètent sur celles des cadis. Sous prétexte qu’ils doivent connaître mieux que personne la situation des tribus, les rivalités des partis, les querelles des individus, et que, d’autre part, les cadis ne présentent pas toutes les garanties nécessaires, on les a faits juges au civil et au criminel : dette de sang, capture des délinquants, questions de propriété, etc , tandis que les cadis , à. raison de un par tribu, sauf chez les Beni-bou- Yahi qui en possèdent deux, sont compétents en matière civile et en matière criminelle aussi là où il n’y a pas de caïds. Inutile d’ajouter que cadis et adouls, dont le savoir et l’honnêteté ne sont pas toujours portés au maximum, font l’objet d’une surveillance constante de la part des capitaines de mia. Aussi ces officiers de renseiguements remplissent-ils bien les journées qu’ils consacrent à entendre les chikaya , tellement sont nombreux les clients qui préfèrent leur justice et leur arbitrage à ceux des cadis. Une des questions que les capitaines de mia ont le plus souvent à résoudre se rapporte au divorce et à la nouvelle situation sociale de la femme répudiée. Jusqu’ici celles qui ont recouvré leur liberté sont tombées d’ordinaire dans une condition misérable qui les a menées à la prostitution, lorsque les capitaines de mia n’ont pas réussi à les placer chez de notables musulmans. Ceux qui ont assisté à cette remise en liberté dont certaines font un si déplorable usage sont unanimes à souhaiter que des mesures soient prises par des particuliers ou des associations charitables afin de mettre un métier ou un emploi dans les mains des malheureuses abandonnées. On pense également que la condition de la femme marocaine s’améliorerait si les officiers de la police indigène pouvaient vivre avec leurs familles dans les postes. Mais la chose restera impossible tant qu’on n’aura pas construit d’habitations convenables pour celles-ci. Ajoutons que la haute direction de toutes ces
questions, tant politiques qu’administratives ou judiciaires, appartient à la direction des Affaires indigènes qui est chargée du contrôle de la zone d’influence, à l’exclusion de la ville de Melilla.
Cette ville possède, comme on le sait, une municipalité qui a été instituée par un décret royal du 13 décembre 1918. Toutefois, cette municipalité n’est pas autonome : elle dépend de Malaga, qui en est séparée par douze heures de mer. Les incommodités qui en résultent ont amené la Chambre de Commerce de Melilla à demander une autonomie administrative complète Dans sa lettre du 14 juin 1919 elle argue, comme raisons, de la difficulté des communications, de l’exiguïté du périmètre judiciaire de la ville de Melilla, de sa qualité de port franc depuis 1863 et de port principal du Rif oriental : adhuc sub judice lis est. Rappelons également que la Ligue africaniste a demandé l’extension de la zone de souveraineté de Melilla (1), parce que cette augmentation de périmètre permettrait à la ville de se développer. Il lui manque, en effet, de l’espace pour faire des parcs, des camps d’instruction, des cimetières, créer des pépinières, établir des chemins de fer de pénétration. Comme le dit la Chambre de Commerce de Melilla, « il lui faut une nouvelle zone qui permettra à l’Espagne, agissant en territoire de souveraineté, de convertir l’immense Sebkha-bou- Erg en un port qui sera le plus grand de toute l’Afrique méditerranéenne (2) ». Evidemment, la délimitation du 24 août 1839 ne répond pas à pareilles intentions. Mais le sultan consentira-t-il cette cession? Il est permis d’en douter.