‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 18 sur 134 · II · texte numérisé non relu

II

Que vaut la zone de Melilla au point de vue économique? Pour répondre à cette question, voyons comment s’opèrent la mise en valeur du sol et les échanges commerciaux, puis indiquons les moyens de communication et les ressources industrielles. Nous constaterons ainsi que l'Espagne est encore loin derrière nous dans la voie de la colonisation agricole, mais qu’au point de vue commercial, elle a des visées qui doivent être pour nous le meilleur des stimulants.

A l’heure actuelle, le peu d’abondance des pluies et des cours d’eau ne donne pas de richesse au sol de la zone de Melilla, de même que l’élévation des rives des fleuves rend difficile le problème de l’irrigation. Le gouvernement espagnol s’est cependant livré à un essai dans la région de Sélouane où il a divisé un domaine makhzen de 233 hectares en 20 parcelles, 3 seulement d’entre elles se trouvant irriguées. Elles ont été louées par adjudication, et moyennant une faible redevance annuelle, à 13 Espagnols et 7 indigènes, qui les mettraient, dit-on, soigneusement en culture. On a relevé, d’autre part, l’existence d’un ancien canal d’irrigation, aujourd’hui inutilisable, dans la vallée moyenne du Kert, entre Dar-Azougag et le

(1) Afrique française, 1919, p. 298.

(2) Boletin de la camara de comercio, août 1919, p. 4.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

confluent de l’Igan où se trouvent des terres d’une grande fertilité. Si les Espagnols restaurent cette canalisation, toute cette partie de la zone perdra le caractère désertique qu’elle revêt actuellement; à la steppe succédera une plaine riche de moissons et bien peuplée.

L’agriculture se développera encore si l’on irrigue les terres basses de la Moulouya qui s’étendent sur 396 kilomètres carrés chez lesQebdana et les Ouled-Settout. L’insuccès de l’entreprise de Meser el Melha, tentée dans de mauvaises conditions, ne doit pas décourager à cet égard les initiatives nouvelles. En attendant, des colons espagnols se sont établis dans le Bou-Erg, sur lequel des opinions si contradictoires ont été exprimées et que les Espagnols déclarent aujourd'hui très fertile lorsque les pluies ont été abondantes. Mais c’est surtout vers la plaine du Garet que se porte la colonisation européenne. Cette plaine mesure 196 kilomètres carrés environ. Le gouvernement y a creusé des puits qui procurent de grandes quantités d’eau ; mais son exploitation est assurée par l’entremise de la Compagnie espagnole de colonisation, très critiquée d’ailleurs, parce qu’au lieu de s’adonner elle-même à sa mise en valeur, elle a préféré vendre des lots le plus cher possible, non à des Espagnols, mais « à des colons algériens séparés de nous de longue date, qui ont peut-être perdu la nationalité espagnole et qui se disposent maintenant à quitter la région oranaise, dans lacrainte des impôts qui frapperont sans aucun doute la France, sitôt la guerre terminée (1) ». Cette Société qui est en œuvre depuis 1916 aurait obtenu par contrat l’option sur la quasi-totalité de la plaine d’El llaraig. Que valent ces derniers papiers? Ils portent bien sur des terres de parcours fréquentées seulement par les nomades. Cependant la question du statut de ces terres n’a pas encore été réglée. Sont-elles biens makhzen ou constituent-elles des communaux administrés par les Djemaas? Les indigènes qui les ont vendues en sont-ils réellement les propriétaires? Le problème si complexe et si difficile à résoudre de la propriété au Maroc se retrouve ici dans toute son ampleur. Que les nouveaux colons d’Algérie y fassent bien attention! Ils se sentiront, en effet, d’autant plus portés vers ces régions nouvelles que, dans les tribus à population sédentaire, les Européens n’arrivent pour ainsi dire pas à se constituer de propriétés, tellement est fort l’amour de la terre chez l’indigène marocain. D’autre part, disons-le en passant, on ne saurait se prononcer sur le degré de sécurité du Garet, puisque la Compagnie de colonisation a dû armer les colons pour qu’ils puissent se protéger contre les maraudeurs. La mia de Batel est également chargée de veiller sur eux, de concert avec des gardes assermentés indigènes.

Chez lesGuelaya on réussit bien, il y a quelques années, à se procurer des terres, mais les essais de colonisation ne paraissent pas y avoir été tous

(1) Suarez Inclan. — Protectorado de E^pana en Africa, — ■ Zona de Melilla. — Bolletin de la Real Sociedad Geographica, t. LX, 1918, p. 428.

heureux en dehors de ceux teutés dans les vallées bien abritées. C’est ainsi que, par suite de la sécheresse et des venls d’Est qui soufflent avec une très grande violence et dessèchent herbes et plantes dans la région de Melilla, beaucoup de colons espagnols ont perdu leur temps, leurs efforts et leurs capitaux. Seule la vigne paraît devoir y bien réussir en raison de la douceur de la température et de la composition du sol.

Au point de vue de la mise en valeur, on estime que pour une zone occupée de 2.483 kilomètres carrés, il faut compter environ 138.000 habitants dont 96.130 marocains. Les tribus les plus peuplées, comme les Beni-Sidel et les Beni- Sicar, ont une densité approximative de 90 habitants au kilomètre carré; chez les nomades Benibou-Yahi, celle-ci tombe à 10. D’après le bureau central des Affaires indigènes, il y aurait eu, au cours de 1917, 29.393 hectares ensemeucés en orge pour un rendement de 139.660 quintaux; la plus grande partie de ces ensemencements s'applique à la tribu des Qebdana, chez qui se trouve la plaine fertile de Bou-Erg. Le blé, cultivé principalement chez les Ouled-Settout, a occupé 6.164 hectares avec une production de 27.496 quintaux; le maïs a donné 328 quintaux sur 88 hectares, les fèves 88 quintaux sur 3 hectares. Chez les Beni-Sicar et les Beni-Sidel, les légumes n’ont pas fourni grand’chose : les haricots 97, les pois chiches 92, les lentilles 62; 1865 quintaux de patates, 1914 de fèves et 801 de petits pois dans la tribu des Mazouza où des cultivateurs européens et les propriétaires des terrains irrigués des environs de Nador et de Selouane avaient ensemencé 465 hectares.

Les arbres sont rares dans la région, du fait du déboisement opéré soit en vue de la fabrication du charbon, soit pour obtenir du tizra des matières colorantes. Les règlements du haut commissariat demeurent inopérants tant qu’un service forestier n’est pas constitué. Quant aux espèces à fruit, elles sont relativement rares dans le pays, faute d’eau et par suite de la violence des vents. On compte 92.110 pieds de vignes, 23.340 figuiers, 20.225 grenadiers, 6.068 caroubiers, 4.265 oliviers, 2.000 arganiers, 1.524 orangers, 1.000 pêchers, 517 palmiers, 434 poiriers, 230 amandiers, 32 citronniers, 27 mûriers et 1 .349 arbres divers. On fait actuellement des tentatives de plantation d’oliviers dans la plaine ouverte du Garet. Est-ce bien l’endroit?

En somme, on se trouve là en présence d’une agriculture peu développée et d’un déboisement auquel il sera facile de remédier, si l’on tient compte de l’évolution qui s’est déjà produite chez l’indigène depuis l’occupation espagnole. Aux anciennes demeures à l'aspect fortifié succèdent maintenant des maisons qui perdent de plus en plus leur traditionnelle apparence de fortin; dans certaines tribus, l’Européen peut circuler librement, tandis que les Marocains s’adonnent en toute sécurité aux travaux de la terre et que les femmes ne se préoccupent plus de se voiler le visage. Ces manifestations de progrès ne peuvent

donner que bon espoir pour l’avenir : bien dirigés, ces Marocains pourront développer la culture des piaules et des arbres. À cette intention, on a institué une ferme modèle, aux environs de Me-

I i lia, dans le quartier El Ileal où les indigènes prennent connaissance des procédés agricoles modernes. Le service des Affaires indigènes a également institué des Positos , magasins de blé, très utiles aux indigènes à l’époque des semences et dont le développement concourra à l’essor de l’agriculture dans le pays.

Au mois d’août 1919 s’est créé le premier syndicat agricole du Caret; il porte le titre de •< Cercle des laboureurs » et s’est établi dans la maison de la Compania Colonizadora. Cette compagnie a promis aux indigènes pauvres de leur fournir des semences et aux colons de leur donner des facilités qui leur permettront d’intensifier leurs travaux l’année prochaine. On signale, dans le même ordre d’encouragements à l'agriculture, que les ingénieurs agronomes feront bientôt des conférences techniques sur les systèmes culturaux, les sélections de semences, les rendements, les assolements, les irrigations etc., et que des feuilles de vulgarisation seront distribuées aux agriculteurs. Ces conférences, ordonnées depuis le 10 août 1919, se feront avec le concours de la Direction générale de l’Agriculture de Mclilla et de la Chambre officielle agricole de celte même ville.

Comme partout ailleurs au Maroc, le commerce se traite principalement sur les souks ; mais il est exclusivement entre les mains des juifs. Cette particularité explique qu’on ne trouve pas en tribu de marché du samedi, souk es Seùt, sauf chez les Beni-Oulichek. Les plus importants marchés connus acluellemcnt des Espagnols sont ceux du cap de l’Eau, de Nador qui est le marché de Melilla, puis les Souks el llad de Ferrahia, el Arbaa d’Akerman, el llad des Beni-Sicar. On perçoit une taxe sur chaque marché; mais l’institution en est trop récente pour qu’on ait pu songer à en faire profiter le budget général de la zone : son produit suffit à peine encore aux besoins des marchés qu’il faut aménager. Le recouvrement du ter t i b s’opère également sans difficultés dans la zone soumise. Mais ce commerce que l’on ne peut guère évaluer en l’absence de statistiques, est-il en voie de développement?

II devrait suivre les commodités qui sont accordées aux tribus, aux fractions, aux villages pour communiquer entre eux, par la pose du rail, la création des routes et l’amélioration des pistes. D’après EL Telegramma del Rif il n’en serait peut-être pas ainsi.

Certes, les statistiques commerciales par le port franc de Melilla marquent une courbe ascendante, puisque de 1907 à 1918, c’est-à-dire en onze ans, le trafic total est passé de 16.947 à 384.153 tonnes, et que dans la même période les importations se sont élevées de 15.800 à 65.644 tonnes, et les exportations de 1.147 à 282.509 tonnes. Mais il s’agit de déterminer la signification réelle de ces chiffres. A cet effet, il

est nécessaire de publier intégralement les statistiques et de les comparer aux statistiques de la population; la relation qu’il est possible d’établir entre ces deux tableaux est tout à fait significative :

Commerce.

Années

Importations

Exportations

Totaux

Tonnes

Mouvement de la

population

Population

civile

Garnison

Total

Pour bien interpréter ces statistiques il faut faire observer :

l°Que la progression des impoi tâtions est corollaire non pas d’un plus fort trafic avec les tribus, mais tout simplement de l’augmentation des troupes; c’est ce qu’indiquent les bonds des années 190!), 1911, 1913 et 1915. Les forces militaires sont-elles diminuées? Malgré l’essor croissant de la population civile, les importations tombent considérablement : voir les années 1917 et 1918. Il est exact d’ajouter que les restrictions imposées au commerce par la guerre et le non approvisionnement des tribus Branès, Senadja, chez qui Abd-el -Malek opérait, ont également contribué à se résultat.

2° Que l’essor des exportations ne résulte pas davantage d’un développement de commerce avec les tribus. Celui-ci provient seulement de l’exploitation des mines. En 1914, il est sorti 6.100 tonnes de fer el de plomb : en 1915, 88.000 tonnes, en 1916. 204.000 tonnes; en 1917, 200.000 tonnes et en 1918, 272.000 tonnes. Ces exportations de minerais montrent combien sont peu importantes les sorties des autres produits de la zone. Autant dire que le commerce avec l’indigène y est nul. Ces chiffres nous permettent de rester sceptiques lorsqu’on vient nous parler du développement commercial de la zone de Melilla.

Il est vrai qu’ils ne nous disent pas le commerce qui se fait avec l’intérieur du pays. Mais les renseignements à ce sujet peuvent être puisés dans les statistiques des douanes de Djazanen et de Nador. Or, les marchandises passées par ces bureaux, atteindraient, de 1914 à 1918, les valeurs suivantes :

(1) El Telegramma del Rif, 31 août 1919.

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1914. 7.800.000 pesetas

Que peut-on en déduire? C'est que le mouvement des affaires avec les tribus n’a pas progressé depuis 1914, si l’on admet que de 1914 à 1918 le coût de la vie a renchéri de 100 0/0 et si l’on relient que dans ces marchandises un dixième environ représente l’approvisionnement des troupes. Mais il y a plus. On estime que le commerce avec les indigènes a régressé de 2 millions de pesetas environ et que les augmentations de valeur précitées sont dues au développement des centres européens, des travaux publics et des exploitations minières. Il n’est pas douteux, d’autre part, que l’occupation française du Maroc Oriental et que le chemin de fer Oudjda-Taza enlèvent du trafic au port espagnol. C’est à nous il continuer de travailler pour notre pavillon. Et cela d’autant plus que les Espagnols sont fort préoccupés de créer des relations entre Oudjda et Melilla ainsi que le montrent leurs routes et chemins de fer (1).

La principale route est, en effet, celle qui, partant de Melilla, passe par Nador, Selouane, Mouley-Rechid et doit s'arrêter à Tourmiat ou Zaïo, en attendant que la piste de Berkane soit aménagée, ce qui établirait des relations faciles entre Melilla et l’important marché d’Oudjda. Les voitures qui font le service quotidien de Berkane passent la Moulouya à Mcchra-Saf-Saf quand la chose est possi hle, c’est à-d i re aux basses eaux . Le gouvei nement espagnol et la Chambre de commerce de Melilla seraient fort désireux qu’un pout international fût jeté sur le lleuve pour obvier aux inconvénients qui résultent toujours de ces passages à gué et qui nuisent incontestablement au trafic. Mais, comme il s’agit là de fortes dépenses, il faut espérer, quelle que soit la légitimité de ce désir, que le gouvernement français commencera par doter le Maroc français des ponts qui lui font tant défaut avant de servir d’autres intérêts. Une seconde roule, très importante aussi, se branche sur la précédente à Sélouane et permet d’atteindre Arrouit et Batel dans le Garet. Elle est parallèle au chemin de fer de Batel. De Sélouane part encore une troisième route en voie de construction et qui passant par Sidi-Sadik, aboutit aujourd’hui à Reyen; mais il est question de la prolonger jusqu’à Mechra-Klila, où elle rejoindrait la route française de Taourirt. Dans le Nord de la zone, la route de Nador à Calcoul passe par Segangan et Kaddour ; un beau pont a été jeté sur l’oued Kert, dans un but surtout militaire, bien que les indigènes commencent à utiliser cette route pour se rendre à Tafersit ainsi que dans l’intérieur du pays. De Melilla deux routes sillonnent la péninsule des Trois Fourches : l’une se dirige vers

(I) Voir Des voies commerciales d'Oudjda, rapport de M. de L\s Caoigas, vice-consul d’Espagne à Oran, Afrique française , liens. Col., 191S, p. 10.

l’Ouest sur Djazanen et Sammar, l’antre, vers le Nord, aboutit au phare et a des ramifications sur la baie de Churanes et sur Cala- Tramonlana, qui toutes deux offrent un abri sûr contre les tempêtes d’Est aux navires auxquels l’état de la mer ne permet pas de doubler le cap.

Les chemins de fer ont pour objectif de desservir les exploitations minières des Béni boull’rour et d’amener les minerais à Melilla, qui en est éloignée de près de 25 kilomètres. L itinéraire de cette voie, qui appartient à la Compagnie espagnole des Mines du Kif, comprend les stations de llipodromo, Empalme, Nador, Segangan et San- Juan de las Minas. « Les rails de chemins de fer qui courent sur les quais du port de Melilla ont trois largeurs différentes. La voie d’un mètre est celle de la « Compania espanola de Minas del Bif, de Melilla a San-Juan de las Minas. Un rail intermédiaire forme avec un rail de celte voie une voie de 75 centimètres de largeur, qui relie sur une dizaine de kilomètres le port de Melilla à la carrière de pierres. Enfin, la voie de G0 centimètres de la « Compania Noite Africana » dessert les mines de Nador sur un tracé parallèle jusqu’à Nador, à la première ligne, et le « Socoel-Khemis (1) ». C’est de Nador que se détache le chemin de fer d’Etat, à voie d’un mètre, qui passe par Sélouane et le mont Arrouit, traverse le Garet, atteint Batel à 54 kilomètres de Melilla, puis doit franchir les vallées de l’Igan et du Kert pour se développer dans la direction de Tafersit et ultérieurement de Taza. On prévoit également qu’une autre ligne venant s’embrancher à Sélouane pourra être construite sur Mechra-Klila, à 30 kilomètres seulement de Taourirt. Ces deux projets indiquent très nettement la politique que l’Espagne poursuit dans cette région, toute au profit de Melilla, comme le montrent les chiffres suivants ; de Taza à Oran, la distance par chemin de fer est en effet de 475 kilomètres, et de Taza à Kenitra elle est de 310 kilomètres, tandis que de Taza à Melilla elle n’est que de 245 kilomètres. La marchandise suivant le chemin le plus court parce que le moins onéreux, on voit le tort que cette voie ferrée causerait à nos ports français. Le danger n’était heureusement pas imminent pendant la guerre ; mais chez nos voisins les meilleurs esprits ont toujours pensé que ce problème constituait une question de vie ou de mort pour Melilla el que sa solution s’imposait à bref délai. L’Espagne, disent-ils, ne doit pas se confiner dans ses chemins de fer Sélouane-Tiztutin, Sélouane- Sidi-Sadik et Ceuta-Tétouan ; il lui faut créer la ligne Alhucemas-Fez, qui sera la ligne directe de la Méditerranée, et surtout les lignes qui doivent partir de Melilla et que justifient la pacification d’un territoire étendu, la naissance d’industries minières, le développement de plaines agricoles, l’augmentation du commerce, etc. La situation de Melilla, entre les vallées de la Moulouya et du Kert, détermine parfaitement l’exten-

(1) M. de Mazières. La zine méditerranéenne espagnole du

(Maroc, dans le Bulletin de la Société’ de Géographie du Maroc, déc. 1918, p. 25.

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