‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 28 sur 134 · ET L AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ET L AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE

M. Bonamy, administrateur des Colonies , dont l’Afrique française a déjà raconté la mission de 191 7 à travers le Sahara (1), a été chargé en 1919, par le ministère des Colonies, d’étudier la possibilité de nouer des relations commerciales entre la Tunisie et l’Afrique Occidentale Française.

Nouspublions ci-après le texte de l’intéressant rapport qu'il a dressé sur cette nouvelle mission.

a Si le goudron guérit de la gale, le Soudan guérit de la pauvreté » : tel est le proverbe arabe répandu chez les populations du Sahara tunisien Il suffit à donner une idée de l’importance que nos sujets de l’Afrique du Nord attachent aux relations commerciales avec les pays du sud qu’ils désignent sous un nom unique : le Sou dan.

Nous ne voulons pas refaire ici l’historique des relations commerciales entre le Centre africain, le Niger et le golfe de la petite Syrie. Nous nous

(1) Afrique française. 1 91 S , p. 211.

contenterons de dire qu'elles remontent aux temps les plus reculés : Carthage tirait du Soudan les captifs noirs qu’elle revendait sur tous les marchés de la Méditerranée; Rome puisait dans la vallée du Niger la main-d'œuvre qui lui a permis d’édifier les monuments et les travaux d’art dont les vestiges nombreux en Tunisie donnent encore aujourd’hui une si haute idée de la colonisation romaine; plus récemment les traitants de Tripoli s’approvisionnaient auprès des sultans de Zinder, du Ouadai et du Darfour, en esclaves et en eunuques destinés à l’Egypte, à l’Asie Mineure et même au Turkestan.

L’occupation des oasis sahariennes, de la vallée du Niger et du Tchad par la France, du Dar- Four et du Soudan égyptien par l’Angleterre, et enfin de la Libye par l’Dalie a porté un coup fatal à ce commerce florissant. On ne fait plus le commerce des esclaves et, d’autre part, les denrées d’origine européenne, en pénétrant en Afrique par le Sénégal et le golfe de Guinée, ont envahi le marché soudanais et ruiné le commerce caravanier du Nord.

Un événement, la guerre, vient cependant d’attirer à nouveau l’attention sur l'intérêt que peut présenter à l’heure actuelle une reprise des relations caravanières intersahariennes délaissées depuis trente ou quarante ans.

La guerre sous-marine en détruisant les navires de commerce a raréfié les importations des denrées européennes sur la cote d'Afrique et, d'autre part, a considérablement diminué l’exportation de nos matières premières.

Cette situation va s'améliorer très rapidement sans doute, les navires marchands vont se faire plus nombreux dans nos ports africains, mais quels seront ces navires? 11 est malheureusement à peu près certain qu ils ne seront pas Français, mais Américains et Anglais.

Ce n’est, en effet, un secret pour personne que la flotte marchande française est tombée au septième rang parmi les flottes commerciales du monde. La France fera certainement une tentative pour donner à son pavillon la place qui lui revient dans le trafic maritime mondial ; de nouvelles compagnies d’armement seront créées, des

Supplément à V Afrique Française de mars 1920.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

navires seront achetés à l’étranger, l’Etat par tous les moyens donnera son appui aux armateurs, mais sera-t-il possible, dans l’état actuel des choses, distancés comme nous le sommes, de concurrencer le fret américain et anglais? Le gros effort de notre marine marchande ne sera-t-il pas d’ailleurs, et avec raison, porté vers les relations entre la métropole, l’Afrique du Nord et les ports méditerranéens ?

Que se passera-t-il alors? Ceci est facile à prévoir : les navires étrangers peu à peu s’empareront du monopole du fret de la Côte Occidentale d’Afrique, inonderont le marché de leurs produits et feront la râfle des matières premières des colonies françaises pour les transporter, non pas en France, mais en Amérique et en Angleterre où elles seront travaillées pour nous être revendues sous forme d’objets manufacturés. L’industrie française risque ainsi de se voir concurrencée à l’importation et frustrée des matières premières d’origine coloniale française.

Le commerce d’importation et d’exportation ne semble pas, à première vue, touché par ce nouvel état de choses : s’il ne trouve pas de navires français, il utilisera le fret étranger, d’ailleurs souvent moins cher. Mais cette combinaison a un grave défaut, il ne faut pas l’oublier, elle fera sortir de France tous les ans plusieurs milliards pour payer ce fret étranger, ce qui n’est pas fait pour améliorer notre change dans l’avenir.

Pour pallier cette difficulté, un remède pourrait être trouvé dans un régime douanier protecteur, une sorte de nouveau pacte colonial; mais outre qu’un tel régime, du reste en complète défaveur de nos jours, équivaudrait à la ruine du développement économique de nos colonies, nos Alliés anglais et américains y feraient une violente opposition.

C’est pour ces différentes raisons que certains ont été amenés à jeter les yeux sur la carte, ce qui leur a permis de se rendre compte que les centres de production soudanais n'élaient pas tellement plus éloignés des ports méditerranéens que des ports de l’Atlantique et du golfe de Guinée. C’est également ce qui donne en ce moment un regain de faveur aux différents projets de chemins de fer transsahariens, malgré l’opposition des coloniaux routiniers et les rivalités des divers groupes de colonies.

Si, dans ce préambule, nous nous sommes un peu écarté du sujet immédiat qui nous occupe, c’est-à-dire de la liaison commerciale par caravanes entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Noire, c’est que nous avons voulu essayer de démontrer que, dans ce projet de jonction transsaharienne, il faut voir autre chose que le simple désir, la simple ambition de vaincre une difficulté; la question est beaucoup plus haute, elle embrassera peut-être un jour l’avenir colonial de la France dans la péninsule africaine.

Le but très modeste de notre mission consistait à rechercher s’il était possible, et en raison

des modifications qui ont été apportées par l’état de guerre, de nouer des relations commerciales par caravanes entre le sud tunisien et notre groupe de colonies de l’Afrique Occidentale Française. Il s’agissait de rechercher si nous étions en mesure de profiter des circonstances favorables que nous offre la victoire pour jeter 1 amorce d’un trafic terrestre d’importation vers le centre africain.

Nos voisins italiens de Tripolitaine n’ont pas abandonné l’idée de reprendre avec l’Afrique centrale le commerce qui fit autrefois la richesse de Tripoli. Récemment, ils viennent de demander l’autorisation d’installer un de leurs consuls à Zinder et ils ne cessent de réclamer, pour leurs protégés, les Senoussis, l’ouverture de nos marchés de l’Afrique centrale. L’Italie, par un accord de septembre dernier, a obtenu de la France la cession des routes caravanières de Ghadamès à Ghat et de Ghat à Turamo. Ceci prouve surabondamment qu’elle ne considère pas comme négligeable le trafic qui peut être fait avec les régions de Zinder et du Tchad.

La France jouit en ce moment d’une situation unique dont elle doit profiter. Contrairement à ce qui se passe dans l’arrière-pays libyen, le Sahara français, de Gabès à Agadès, est pacifié, les routes doivent être libres v.rs le Sud. Nous laisserons-nous distancer dans la course aux échanges? Nous estimons que toutes les places sont bonnes à prendre ; notre industrie et notre commerce ne doivent négliger aucun débouché, aussi petit soit il.

La question des relations commerciales de la Tunisie avec le Sahara et le Soudan n’est pas nouvelle. Elle a été étudiée avec soin à plusieurs reprises; malheureusement, les résultats pratiques ont toujours été médiocres. Les expériences tentées n’ont jamais été poussées à fond et l’appui gouvernemental indispensable, sans faire complètement défaut, a toujours été un peu marchandé à ces entreprises. Trois gouvernements, ceux de la Tunisie, de l’Algérie et de l’Afrique Occidentale Française, ont, en effet, chacun leur mot à dire dans tout ce qui touche les affaires sahariennes ; la difficulté est d’arriver à une entente complète entre eux, afin d’adopter une ligne de conduite commune. Colonies ou Protectorats ont des idées arrêtées sur la question et il n’existe aucune autorité supérieure pour les départager en cas de conflit. Le décret interministériel de janvier 1!)17, qui avait placé tout le Sahara sous un commandement unique, avait réalisé un grand progrès ; pour la première fois un commencement de collaboration entre les diverses colonies ou protectorats avait pu être réalisé. Un décret d’août 1919 vient de supprimer ce commandement. La Tunisie, l’Algérie et le Maroc reprennent leur liberté de manœuvre, l’Afrique Occidentale Française la sienne. Nous avons quelque appréhension de voir consacrer un retour à l’état de choses ancien dont tout le monde avait reconnu les inconvénients. On peut, en effet, affirmer sans

craindre de se tromper, que si les communications ne sont pas plus fréquentes entre le groupe des colonies de l’Afrique du Nord et celui de l’Afrique Occidentale Française, c’est à ces rivalités d’autorité que nous le devons. Or, nous n’hésitons pas à le dire, sans l’appui officiel et simultané des diverses autorités, il est complètement impossible de faire revivre le commerce saharien. Et quand nous disons appui, nous entendons autre chose qu’un acquiescement platonique par lettre officielle transmise de département à département et de colonie à colonie, mais une aide efficace et effective. Il faut des directives nettes et précises des gouvernements et une conviction chez les agents d'exécution. La moindre négligence, l’exécution pure et simple d’un ordre reçu, sans l’adapter au milieu et aux circonstances, sont susceptibles, dans un pays comme le Sahara, de tout faire échouer.

Les règlements administratifs et militaires — qui, d’ailleurs, diffèrent dans chaque colonie — sont, d’autre part, ridiculement trop étroits, les actes d’arbitraire trop fréquents. Tel caravanier passant d’un territoire sur un autre risque parfois de voir réquisitionner ses animaux par l’autorité militaire ; tel autre, qui a besoin d’acheter des chameaux pour compléter ses équipages de retour, se voit interdire l’achat d’animaux destinés à sortir du territoire. Une caravane parvenue après trois ou quatre mois de route au terme de son voyage désire-t-elle faire savoir dans son pays qu’elle est arrivée à bon port? Il y a bien la télégraphie sans fil, mais elle est réservée à l’autorité administrative et militaire. Des commerçants partent avec l’assurance qu’ils n’auront à verser aucun droit de douane à l’entrée dans une possession française : il n’en est rien, on les frappe de droits exorbitants; ils réclament, on finit par leur donner raison et, cinq mois plus tard, on leur rembourse ces droits perçus à tort, après des tractations où trois ministres et autant de gouverneurs généraux ont eu à intervenir.

Les indigènes ne comprennent rien à toutes ces tracasseries et préféreraient l’époque où ils payaient tribut aux touareg pour traverser leur territoire ; l’impôt payé, au moins étaient-ils sûrs d'accomplir tranquillement leur voyage.

Le caravanier qui quitte Gabès pour Tombouctou ou l’Air, ou vice-versa, doit se sentir protégé, soutenu par l’autorité quelle qu’elle soit, et cette autorité devra se convaincre que sa principale — pour ne pas dire sa seule — raison d’être dans un pays comme le Sahara est d’assureç la sécurité des voyageurs. Il y a bien des choses à faire dans cet ordre d’idées. Depuis la tentative d insurrection avortée en 1916 dans le Sud tunisien, la contrée est absolument calme; quelques « djichs » attaquent parfois les voyageurs isolés, mais ceci est inhérent à toutes les zones semi-désertiques. Il appartient aux commandants de territoire de prendre les mesures qui conviennent pour avoir raison de ces coupeurs de routes qui, dans tous les cas, ne peuvent être un obstacle sérieux au passage des caravanes organisées. Il existe, du

reste, dans le Sud tunisien, une formation de police méhariste qui est tout à fait suffisante pour donner aux caravanes circulant dans le territoire de la Régence toute la sécurité désirable. D’autre part, une étroite collaboration des autorités françaises et italiennes surla frontière tuniso-libyenne doit rapidement assainir la région.

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