‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 29 sur 134 · SAHARA CENTRAL · texte numérisé non relu

SAHARA CENTRAL

Nouvelle frontière franco - Italienne de la Lybie

Reprod0" interdite.

Sur le territoire algérien, c’est un peu plus compliqué. L’espace à franchir est plus considérable, les points d’eau y sont plus rares et il est nécessaire de traverser le territoire des Touareg Azdjer, depuis 1916 jusqu’à ces derniers mois en rébellion ouverte contre la France. Ces nomades viennent heureusement de faire leur soumission et il est probable qu’une politique de réapprivoisement pourra nous rendre ces auxiliaires indispensables du commerce saharien. Un peu plus à l’ouest, les Touareg-IIoggar entretiennent les meilleures relations avec les autorités françaises. Ajoutons que l’Algérie possède également une police méhariste qui a fait ses preuves et qui, la

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guerre terminée, va pouvoir reconstituer scs cadres en officiers et donner son plein effort.

Reste le trajet en Afrique Occidentale Française pour atteindre Agadès, qui peut être considéré comme le terme du voyage. La sécurité de cette partie de la route peut être assurée d’accord entre la police méhariste d’Algérie et celle de l’Afrique Occidentale Française. Quant à Agadès, c’est à l’heure actuelle un poste à l’abri de toute surprise. Il faut espérer que le bien-être et la tranquillité ne tarderont pas à renaître des ruines accumulées dans le Tassili des Azdjer et en Air par l'insurrection des Touareg, les hordes de lvhaocen et les colonnes de répression qui ont suivi. Les populations, actuellement dans un état de dénuement complet, il faut le reconnaître, mais avides de jouir de la paix et de se procurer les objets manufacturés qui leur font complètement défaut depuis quatre ans, seront les premières à seconder le mouvement des échanges avec le Nord. Il y aura évidemment un courant à créer, une lutte économique à engager avec Kano, la métropole anglaise de Nigeria, reliée au golfe de Guinée par un chemin de fer. Devonsnous nous déclarer vaincus d’avance alors que tous les indigènes sahariens manifestent le plus grand enthousiasme pour la reprise de ce mouvement commercial?

Les possibilités commerciales existent-elles? Un mouvement d’échanges entre le Sahara et la côte de la Méditerranée est-il possible? Pour créer un tel mouvement il faut pouvoir trouver sur place, à Gabès par exemple, les denrées d’importation destinées au Sahara et au Soudan et, d’autre part, rencontrer dans ces deux pays les produits d’exportation qui pourront être transportés avec profit de l’intérieur vers la côte méditerranéenne, Ces deux facteurs sont indispensables : une caravane qui se contenterait de porter des marchandises au Sahara et reviendrait à vide, n’aurait aucune chance de réaliser des bénéfices.

Or, à l’heure actuelle, quels sont les denrées ou objets demandés par le centre de l’Afrique? Ce sont, par ordre d’importance, des cotonnades, du sucre, du thé, de la bougie, de l’huile, du , café, du savon, de la parfumerie, des vêtements confectionnés et des objets divers.

Nous estimons que tous ces objets, sauf le thé et le sucre, peuvent être immédiatement trouvés sur les marchés du Sud tunisien et en particulier sur celui de Gabès qui possède un certain nombre de grosses maisons avec entrepôts.

En août 1919, ce marché était suffisamment approvisionné en cotonnades. Le tissu de coton blanchi d’origine anglaise et teint en bleu à T unis, ainsi que la cotonnade blanche importée de France et d'Angleterre étaient abondants. Leur prix de vente de Gabès, à cette époque, était de 20 francs la pièce de 15 mètres pour la première catégorie, et de 54 francs la pièce de 34 mètres pour la deuxième. A noter que les tissus de coton |

d’origine française sont exempts de droits de douane à leur entrée dans la Régence, tandis que ceux d’origine anglaise sont frappés d’un droit de 5 0/0, ad valorem.

Quant au sucre, au sucre cristallisé en pain, le seul utilisé dans le commerce saharien, il faisait complètement défaut sur le marché. On trouvait assez facilement du sucre en poudre ou granulé, mais cette variété ne jouit d’aucune faveur chez les nomades, d’abord parce qu’il entraîne une perte dans la manipulation et dans l’emballage, et ensuite parce que le sucre en pain — en général en pain de 2 kilogrammes — a la valeur d’une monnaie d’échange au Sahara. D’autre part, l’Etat tunisien a monopolisé la vente du sucre et interdit formellement toute l’exportation de cette denrée, même vers le Sahara.

Il y a là une situation tout à fait fâcheuse, car le sucre est indispensable à toute caravane se dirigeant vers le Sahara. Le nomade viendra de très loin pour acheter 2 kilogrammes de sucre et par la même occasion fera d’autres achats ; tandis qu’une caravane sans sucre, sans thé n’intéressera personne au désert. Si la Régence de Tunis désire encourager le commerce saharien, il est de toute nécessité qu’elle autorise l’exportation du sucre en pain vers le sud. II n’est pas naturellement question d’une exportation de quantités considérables; chaque caravane de 40 à 50 chameaux quittant Gabès devrait, par exemple, être autorisée à exporter une tonne ou une tonne et demie de sucre. Quelle répercussion cette mesure aurait-elle sur l’ensemble de la consommation tunisienne ? Evidemment aucune.

La question du thé, la troisième denrée indispensable au Sahara, est plus complexe. La seule variété de thé consommé dans tout le Sahara, de la Méditerranée à Tombouctou, est un thé vert spécial, à feuilles roulées de provenance anglaise. Ce thé, très grossier, valait avant la guerre 2 fr. 50 à 3 francs le kilogramme; c’est le seul qui soit en faveur chez les Arabes et les Berbères.

En 1919, ce thé manquait sur le marché tunisien, et, pour nous en procurer des échantillons, nous avons dû nous adresser à une maison de Marseille qui avait l’habilude, avant 1911, d’expédier cette variété de thé à Gabès. Il serait intéressant d’étudier dès maintenant la possibilité de faire diriger sur Gabès des thés verts qui trouveraient immédiatement preneur. Ce commerce considérable, ainsi que nous le disions plus haut, était entièrement entre les mains des Anglais. Ne pourrait on pas essayer de profiter de l’occasion qui nous est offerte pour concurrencer les thés verts d’origine anglaise par nos thés indochinois qui cherchent actuellement des débouchés ?

Les autres objets d’importation au Sahara se rencontrent facilement sur le marché tunisien. Ce sont : la bougie, les allumettes et le savon qui, avant la guerre, étaient de provenance étrangère, l’huile, le café, les épices et certains vêtements confectionnés d’origine française et tunisienne, et

enfin des parfums à bon marché venant tous d'Allemagne et d’Autriche.

La vente des parfums dits parfums d'exportation est susceptible d’un grand développement dans l’Afrique centrale elle devrait tenter des maisons françaises.

(Juels sont maintenant les produits africains qui peuvent alimenter un fret de retour de Tinrieur vers la Méditerranée? Ceci est plus difficile à trouver. En effet, plus d’esclaves nègres, plus d’eunuques, à peine des plumes d’autruches et de l’ivoire, un peu de poudre d'or en quantité insignifiante. Il ne reste plus à l’heure actuelle qu’un seul produit dont l’exportation vers le Nord soit possible et vraiment intéressante : c’est le cuir, la peau de toute espèce et en particulier la fameuse peau de filali soudanaise, teinte en vert, en jaune et en rouge, extrêmement recherchée et très estimée dans toute l’Afrique du Nord. En 1919, la filali soudanaise était presque introuvable sur le marché tunisien; son prix était de 40 francs le kilogramme. Les selliers, bourre-

VUE DE MÉDENINE

CHEF-LIEU DU TERRITOIRE DU SUD-TUNISIEN Phot. Bonamy.

liers, cordonniers," savetiers, fabricants de sacoches, de porte-monnaie et de multiples objets en cuir — et ils sont nombreux dans l’Afrique du Nord — étaient contraints de faire venir les cuirs d’Europe, de sorte que la paire de babouches qui, avant la guerre, valait de 1 fr. 50 à 2 francs, se vendait 10 à 12 francs.

La denrée d’exportation saharienne par excellence est donc actuellement le cuir, et nous sommes persuadés que son exportation pourrait donner licu à un trafic important par caravane.

Nous ne saurions guère encourager les opérations sur les plumes d’autruches et l’ivoire : ce commerce nécessite des courtiers, des spécialistes, des connaisseurs capables d’apprécier — à l’arrivée des caravanes — ces denrées à leur juste valeur. Ces spécialistes et connaisseurs n’existent pas à Gabès; on ne les trouve qu’à Tripoli.

Ceci veut-il dire que le caravanier qui part vers Ghadamès, Ghat, Djanet, l’Air et même Zinder, bornera ses échanges à ces quelques denrées? Non, le commercesaharien est des plus complexes. Tel caravanier arrivé dans une oasis échangera avec les sédentaires son huile, son thé, son sucre, sa cotonnade, contre du blé, de l’orge, des len-

tilles qu*il troquera à nouveau contre des moutons avec des nomades. Il revendra ensuite ces moutons à des détachements de troupes qu’il rencontrera, ou les échangera contre du sel qu’il dirigera vers Zinder et Ivano. Sur le chemin du retour, au moyen des bénéfices réalisés et en plus des peaux de filali qu'il ramènera à la côte, il achètera des chameaux et différents objets du Soudan : vêtements de coton, lithames (voiles des Touareg) teints à l’indigo au pays haoussa, etc., qu’il revendra en cours de route aux nomades.

Il sera donc très difficile à une maison de commerce européenne de contrôler d’une façon complète les opérations effectuées en cours de route par le caravanier qu’elle aura commandité. Ces opérations seront multiples, les unes seront bonnes, les autres seront mauvaises; le commanditaire ne devra considérer que le résultat final de l’entreprise et faire confiance au commerçant indigène qui généralement est honnête.

Le moyen de transport est d’une importance capitale en matière de commerce saharien. Jusqu’ici, il n’y en a qu’un : le chameau. Or, les chameaux n’appariiennent généralement pas au commerçant lui-même, parce que cet animal, en dehors des périodes de travail, doit se reposer ou plus exactement se refaire de longs mois dans des régions à pâturages souvent très éloignées des centres. Le propriétaire du chameau est presque toujours le nomade qui seul pratique l'élevage de cet animal. C’est donc lui qui sera le transporteur; c’est avec lui que le commerçant réglera le prix de transport d’une charge de tel point à tel autre point. Ce transporteur sera responsable des charges qui lui seront confiées; il guidera les caravanes, car lui seul connaît les pistes et les points d’eau du désert. C’est l’associé indispensable du commerçant. Pour entreprendre le commerce saharien, l’entente avec les nomades est donc indispensable. Souvent cette entente ne se fera pas toute seule; l’autorité devra intervenir d’une façon bienveillante pour amener les indigènes à consentir à la location de leurs animaux aux commerçants, ou pour obtenir des commerçants un tarif de transport plus élevé. Ce sont là de ces multiples questions dans lesquelles le chef de poste doit jouer le rôle d’arbitre et de conciliateur.

Les opérations militaires pendant ces cinq années de guerre ont ruiné le cheptel camelin aussi bien dans l’Afrique du Nord que dans l’Afrique Occidentale Française. A l’heure actuelle on se heurtera à quelques difficultés pour le recrutement des animaux de transports, mais cela ne durera pas; dans deux ou trois ans le troupeau camelin sera reconstitué et l’intervention de l’autorité ne sera peut-être même plus nécessaire. Le troupeau de la Tunisie a été beaucoup moins entamé que celui de l’Algérie et de l’Afrique Occidentale Française. Malheureusement, les nomades tunisiens, les Touazines, et les Merazigues ne sont pas, comme lesChaamba et les Touareg,

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des nomades à grand parcours, il leur’répugne, dans leurs déplacements, de dépasser le parallèle de Ghadamès. Les Merazigues, cependant, dont le cheptel atteint, dit-on, 10.000 têtes, sont à même d’effectuer le transport des charges jusqu’à Djanet en deux étapes et avec une double équipe d’animaux : la première équipe transporterait les charges jusqu’à un point donné où elle trouverait la deuxième équipe qui prendrait les charges pour les conduire au point terminus.

La charge commerciale du chameau de bât est de 150 à 175 kilogrammes selon que la marchandise est plus ou moins encombrante. Avant 1914, le prix du transport d’une charge, de Gabès à Djanet, était de 200 lrancs. Il est probable qu’à l’heure actuelle, il atteindrait de 300 à 350 francs, car le prix des animaux a considérablement augmenté. Le chameau de transport qui valait, avant la guerre, de 150 à 200 francs se vend couramment 600 ou 700 francs.

De Gabès à Djanet, les transporteurs pourraient être des Merazigues ou des Chaamba; au delà, il serait nécessaire d’utiliser des Touareg; les chameaux du Nord s’accommodent mal des climats et du sol rocheux des régions situées au-dessous du 25e parallèle.

Gabès, en l’état actuel des choses, ne paraît pas parfaitement outillé pour le commerce saharien. On trouve dans cette escale de grosses maisons de commerce, mais ce qui lui manque, et cela a déjà été signalé à diverses reprises en Tunisie par tous ceux qui s’intéressent à cette question, c'est une maison ou un groupe de maisons possédant un comptoir spécial destiné à approvisionner les caravanes à leur départ pour le Sud et capable de se porter acquéreur des denrées soudanaises dès leur arrivée. Il faut éviter ce qui s’est déjà produit à Gabès, lorsque des caravanes arrivées de Ghadamès ou du Soudan ne pouvaient trouver à écouler sur place leurs marchandises et se trouvaient dans l’obligation d’aller à Tunis ou même de prendre le chemin de Tripoli. .En effet, il n’existait pas à Gabès de commerçants assez au courant de la valeur et de la qualité des marchandises soudanaises, ou ces derniers ne disposaient pas des capitaux suffisants pour se porter immédiatement acquéreurs. Le caravanier, qui avait perdu ainsi son temps et son argent, ne manquait pas de faire, dans la suite, une fâcheuse réputation à Gabès, et les caravanes, au lieu de venir en Tunisie, se rendaient à Tripoli où des comptoirs sahariens étaient en mesure d’acheter, le jour même de l’arrivée, le chargement de toute une caravane.

Ce comptoir ou cette maison de commerce spécialisée rechercherait les denrées susceptibles d’exportation au Sahara ainsi que les types demandés, car on sait que certaines marques seules sont d’une vente courante dans le Sud, tandis que d’autres, même de meilleure qualité, trouvent difficilement preneur. Un des premiers soins du Comptoir serait donc de se procurer les

échantillons de toutes les denrées qui font l’objet du commerce saharien. Peu à peu, certaines marques françaises pourraient être substituées à des marques étrangères. Cette substitution s’opérerait évidemment avec beaucoup de prudence. Au Sahara, le commerce se fait uniquement au moyen de troc : une pièce de cotonnade de telle marque, un pain de sucre de tel poids, une barre de sel de Taodeni sont considérés comme une monnaie d’échange et cette monnaie doit être de la même marque, de la même qualité et de la même forme. C’est une des caractéristiques de ce genre de commerce.

L’établissement d’un comptoir saharien à Gabès ne nécessiterait pas de grands frais généraux. Les opérations sahariennes n’absorberaient pas continuellement celui qui en serait chargé ; des loisirs lui permettraient d’avoir d’autres occupations. Notre consul à Tripoli n’a-t-il pas signalé que les maisons de Tripoli les plus prospères étaient celles qui, à côté d’un trafic saharien, s’occupaient d’autres affaires?

Gabès offre, du reste, d’importantes ressources

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