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CHAPITRE VIII La résistance allemande

Les Allemands avaient au Cameroun deux sortes de troupes indigènes : la troupe coloniale (, Schutztruppe ) et la troupe de police ( Polizei truppe).

D’après le budget de la colonie pour 1914, 209 Européens, officiers et sous-officiers, formaient alors les cadres de la troupe coloniale, qui comptait 1.650 indigènes, répartis en douze compagnies. Deux de ces compagnies possédaient une section montée, forte de 60 hommes. Dès 1912, le vieux fusil modèle 1871 avait été remplacé, dans la moitié des compagnies, par la carabine modèle 1898, à chargeur de cinq cartouches. Le tremplacement était peut-être achevé dans toues les compagnies au moment de la déclaration de guerre. L’effectif de la troupe de police était de 1.450 indigènes, encadrés par 34 Européens seulement. La troupe coloniale et la troupe de police étaient pourvues de mitrailleuses ; la troupe de police en possédait vingt et chaque compagnie de troupe coloniale en avait, au moins, deux ou trois. La mitrailleuse est une arme dont les Allemands s 'étaient beaucoup servis dans leurs expéditions contre les indigènes.

Les effectifs européens furent considérablement renforcés par la mobilisation de fonctionnaires et de commerçants. Les équipages des navires de commerce réfugiés à Douala au début de la guerre comptaient près de 450 hommes, dont beaucoup furent enrôlés.

Pour augmenter leurs troupes indigènes, les Allemands rappelèrent d'anciens tirailleurs retraités et en recrutèrent de nouveaux. Ces nouveaux soldats étaient recrutés de gré ou de force : chaque chef de village avait ordre de fournir un certain nombre de recrues, sous peine d’être

(1) Voir Rens. Col., n«- 1, p. 9; n° 2, p. 41.

(2) ün ne trouvera pas dans ce chapitre un récit détaillé des opérations du corps expéditionnaire franco-anglais. Le Comité de l’Afrique française a publié un document capital : le rapport d'ensemble du général Doueli, ( Renseignements coloniaux , 1916, p 199-204), plusieurs ordres généraux du colonel Mayer (Bulletin du Comité, 1915, p. 311-312), et divers autres renseignements au cours de l'année 1915 (Bulletin , p. 11, 105. 141) et en 1916 ( Bulletin , p. 39). Il faut aussi consulter l’article de M. Henri M aii.ier. Le rôle des colonnes françaises dans la campagne du Cameroun (1914-1916) dans le Bulletin de 1916 (p. 187-225) et aux pages 228-241, du même numéro du Bulletin, sous les initiales LF., les impressions d’un officier de la colonne du Nord, le capitaine Ferrandi, sur la fin de la campagne et sur son voyage de Yaoundé à Douala et retour.

pendu. Il résulte de renseignements fournis par des tirailleurs allemands, déserteurs ou prisonniers, que certaines compagnies étaient fortes de 250 à 300 indigènes, encadrés par 25 ou 30 Européens et qu’elles avaient jusqu’à six mitrailleuses. Le recrutement fut si abondant que les Allemands arrivèrent à avoir plus d’hommes que de fusils, anciens ou récents, de guerre ou de chasse, pour les armer. Au mois de juin 1915, des tirailleurs, blessés et prisonniers, déclaraient que leur compagnie, forte de 25 Européens et de 200 indigènes, était suivie par 100 hommes, vêtus de kaki, non armés, qui avaient ordre de prendre le fusil de tout tirailleur tué ou blessé dans une aciion. Effectivement, il arriva très rarement de trouver sur le terrain des combats des soldats tués ayant encore leurs armes et leurs cartouches.

Avec des troupes ainsi renforcées, assurément bien pourvues de munitions, le gouverneur et le commandant militaire du Cameroun devaient penser, au mois d’août 1914, qu’ils pourraient résister à toutes les attaques jusqu’à la victoire que leur empereur et ses incomparables armées ne pouvaient manquer de remporter rapidement en Europe.

Un fait important à noter, c’est que le Cameroun se trouva sans relations directes avec l’Allemagne dès la fin du mois d’août 1914, après la destruction de la puissante station de télégraphie sans fil de Kamina au Togo qui communiquait avec celle de Naüen. La station de Douala en fut réduite à intercepter les communications échangées entre les stations côtières et les croiseurs anglais ou français. Le 27 septembre, la télégraphie sans fil de Douala était détruite. 11 est possible que les Allemands aient alors installé dans l’intérieur un poste, sinon d’émission, au moins de réception (1).

Quoi qu’il en soit, par on ne sait quelles voies mystérieuses, d’excellentes nouvelles parvenaient aux Allemands. Le 25 septembre, deux jours avant la reddition de la ville, le journal de Douala, le Kamerun-Post, annonçait l’incendie de Versailles et le siège de Paris; il ajoutait, il est vrai, que cette nouvelle était de source privée. Mais, peu après, le 3 octobre, c’est le gouverneur Ebermaier lui-même qui télégraphiait de Yaoundé : « Des nouvelles espagnoles confirment la prise des forts de Paris; des zeppelins ont jeté des bombes sur Paris et causé de grands dégâts; les troupes allemandes ont occupé le Havre; entre la frontière belge et Paris, Français et Anglais sont complètement mis en déroute par nos troupes; toute la Belgique est sous la domination allemande. Les succès de la marine allemande contre la flotte anglaise sont confirmés. » Au mois de novembre, un sous-officier allemand écrit à un camarade ; « Les Turcs sont en France.

(1) Au budget supplémentaire de 19)3, on avait prévu une somme de 150.000 mark pour installer trois stations mobiles de T. S. F. destinées à mettre en relation Doumé avec Nola (Feuille officielle du Cameroun, 1913, p. 201). Il est très possible que ces stations, rapprochées de la côte, aient servi pendant la guerre à communiquer avec l’extérieur.

Les Allemands sont partout victorieux en Europe. Dans la mer du Nord, un torpilleur allemand a attaqué quatre navires de guerre anglais et un français et il les a coulés. »

Des mois se passent; la victoire attendue n’est pas arrivée, et cependant le moral de l’ennemi reste intact. Au mois de mai 1915, la colonne française en marche sur Eseka trouva, à la gare de Bidjoka, un morceau de papier avec ces mots écrits au crayon : « Pourquoi vous faites dans ce pays celte spectaicle inutile? Ne savez-vous pas que vous devez payer bientôt tous à Guillaume 11? 1066-1915. William the Conqueror. » Ce petit document, rédigé ainsi en mauvais français et en anglais, est très significatif. Celui qui l'a écrit était persuadé que l’année 1915 marquerait une seconde conquête de l’Angleterre et que le Kaiser allait gagner le même surnom que son homonyme, le duc de Normandie du xie siècle. En ce mois de mai 1915, le bruit d’un débarquement en Angleterre courait parmi les Allemands du Cameroun. Un officier de réserve note dans son carnet à la date du 20 mai : « Fritsch apporte de Yaoundé des nouvelles merveilleuses : 130.000 Allemands ont débarqué en Angleterre. » Mais, six jours plus tard, il écrit : « Le major Haldiché va conférer avec le colonel. A son retour, nous avons appris que la bonne nouvelle était fausse. »

Assurés de pouvoir recruter dans les populations du Cameroun tous les soldats qui leur seraient nécessaires, persuadés que la victoire en Europe leur rendrait promptement les portions de la colonie qu’ils auraient abandonnées aux alliés, les Allemands n’opposèrent d’abord qu’une résistance médiocre à notre avance. Il est certain qu’ils auraient pu arrêter la colonne française pendant plus de quatre jours sur la route de Déhane à Edéa, lôngue de 40 kilomètres, où tant d’obstacles avaient été préparés. Ils ne résistèrent que le temps nécessaire à l’évacuation d’Edéa. On dit que le dernier train avait quitté la station peu avant l’arrivée des éclaireurs de la colonne.

De Douala, où il était venu à la déclaration de guerre, le Gouverneur Ebermaier s’était retiré, à la fin de septembre, à Yaoundé. Ce point était heureusement choisi pour y fixer le siège du gouvernement. A 700 mètres environ d’altitude, dans la région de transition entre la grande forêt et la savane, la température y est plus douce que près de la côte et plus supportable pour les Européens. La station de Yaoundé, fondée en 1889, était le centre d’un district, dont la population était nombreuse et riche : en 1912, l’impôt indigène, alors perçu au taux de 6 marks par homme adulte et capable de gagner sa vie, avait produit dans ce district la somme de 428.412 marks, soit presque la cinquième partie de l’impôt recueilli dans la colonie tout entière, 2.274.000 marks. C'est dans le district de Yaoundé que se recrutaient les meilleurs tirailleurs. Le lieutenant-co-

lonel Zimmermann, commandant supérieur des troupes, s’installa d’abord à Eseka, point terminus du chemin de fer du Centre.

A Yaoundé, le gouvernement allemand s’organisa pour durer, pensait-il, jusqu’à la fin de la guerre. Il fallait pour cela être assuré de ne manquer ni de vivres, ni de munitions; il était utile aussi de garder des relations avec le reste du monde. Ces relations furent établies par l’intermédiaire de la Guinée espagnole. Une route d’étapes fut créée entre Yaoundé et Bata ; vers ce port furent dirigés, durant toute l’année 1915, des convois de femmes et de non-combattants. Par cette voie ou par des points non surveillés de la côte du Cameroun, passèrent, très certainement, des lettres, des munitions et des vivres.

Au mois de novejnbre 1915, les troupes françaises recueillirent sur des terrains où l’on avait combattu des cartouches pour fusil Mauser portant le millésime du deuxième trimestre 1915. Mais la contrebande des munitioiïs étant une opération dangereuse, il est vraisemblable que les Allemands ne reçurent de l’extérieur que peu de cartouches. Ils se préoccupèrent de restreindre la consommation des munitions. Les tirailleurs, au lieu de 150 cartouches, n’en reçurent plus que 50 et furent obligés de rendre lés douilles de celles qu’ils avaient brûlées. Des ateliers furent installés, à Yaoundé et à Ebolowa, où l’on fabriqua de la poudre, des balles, notamment avec les coussinets des wagons bloqués à Eséka, et où l’on réamorça les étuis vides. On obtenait ainsi des cartouches suffisantes pour le combat aux courtes distances, tel qu’il se livre en forêt. On enlreprit même de fabriquer des douilles de cartouches. Malgré tout, les Allemands ne parvinrent pas à résoudre le problème des munitions. On verra à la fin de ce chapitre que le gouverneur Ebermaier, rendant compte au ministre des Colonies de l’abandon du Cameroun, lui dit qu’il avait dû passer en pays neutre faute de munitions.

Certains vivres européens durent également manquer assez vite. Les Allemands n’avaient pas eu le temps de vider complètement les magasins de Douala et d’Edéa, d’en enlever toutes les bouteilles de bière et toutes les boites de conserves. Mais Yaoundé n’était pas loin de la savane où existent des troupeaux de bœufs. Dans les environs de Yaoundé et d’Ebolowa, on enlreprit de grandes cultures de pommes de terre. Avant que la côte du Cameroun n’ait été déclarée en état de blocus, le 23 avril 1915, des vivres durent venir de l’extérieur. Vers le mois d’août, on trouva à bord d’un vapeur espagnol une grosse quantité de farine, d’ailleurs médiocre, du vin, des chaussures; on présuma que tout cela était destiné aux Allemands du Cameroun plutôt qu’aux rares Espagnols de Bata, et on le confisqua au profit du corps expéditionnaire franco-anglais En somme, si les Allemands furent privés de certaines denrées auxquelles est habitué un Européen, il ne semble pas qu’ils aient réellement souffert d’un manque de nourriture.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Au 1er janvier 1915, le corps expéditionnaire franco-anglais occupait Douala, Edéa, Yabassi, Victoria, Bouéa, Baré, Kribi.

Une colonne, exclusivement anglaise, avait progressé, en novembre et en décembre, le long du chemin de fer du Nord et avait pris la station terminus, Ngonksamba, à 160 kilomètres de Douala et à 880 mètres d’altitude. Elle avait un poste avancé à Baré.

Sur la côte, un corps français, renforcé par un détachement anglais, occupait Kribi, le centre administratif et commercial le plus important du Cameroun du Sud. La mission catholique y possédait un établissement. Toutes les grandes maisons de commerce avaient à Kribi, et dans les places voisines de plantation et de Longji, des succursales, dont les représentants avaient fondé en 1907, la Chambre de commerce du Cameroun du Sud. Kribi s’étend largement au bord de la mer sur les deux rives du fleuve du même nom, et ne possède qu’une rade foraine. Ce fut pourtant jusqu’en 1912 le principal port d’exportation de la colonie. En cette année 1912, la valeur des exportations par Kribi atteignait, en chitfres ronds, 10.190.000 marks tandis que celle des exportations par Douala était seulement de 7 millions 662.000 marks. Par Kribi, on exportait surtout des marchandises riches : l’ivoire et le caoutchouc; en 1912, 17.230 kilogrammes d’ivoire valant 264.000 marks et 2.450 tonnes de caoutchouc valant 9.852.000 marks.

Kribi est relié à Yaoundé par une bonne route, longue de 285 kilomètres et praticable aux automobiles. On aurait pu y élablir une base secondaire, d’où une colonne serait partie pour marcher sur Yaoundé. Mais les effectifs du corps expéditionnaire étaient insuffisants. Les troupes françaises qui occupèrent Kribi du 1er décembre 1914 au 28 janvier 1915 se bornèrent à mettre ce point en état de défense et à faire de courtes expéditions aux alentours. Les Anglais l'évacuèrent quelques mois après les Français et Kribi fut seulement surveillé de la mer, par des vapeurs armés.

Au début de l’année 1915, les Allemands tentèrent de reprendre Edéa aux Français. Toutes les forces disponibles dans la région, 800 hommes au moins, furent employées à cette attaque. Trois colonnes devaient attaquer simultanément la localité à l’Ouest, au Sud et à l’Est (1); en même temps, une autre troupe attaquait la gare de lvopongo pour couper la retraite aux Français.

Le 5 janvier, au petit jour, les Allemands, favorisés par le brouillard, se présentèrent brusquement devant la mission catholique. Elle était gardée par une section d’infanterie coloniale et par un détachement de tirailleurs. La consigne n’était pas de tenir à tout prix sur cette position

(1) Le plan de l’aitaque contre Edéa a été trouvé sur le corps d’un officier allemand tué. Il est reproduit dans La Science et la Vie, n° 20, mai 1915, avec les souvenirs de campagne au Cameroun d’un soldat d’infanterie coloniale : Comment fut conquis le Cameroun Carnet île route d'un petit soldai, pages 849-85S .

avancée et difficile à défendre. Européens et tirailleurs évacuèrent la mission après avoir fait feu sur l’assaillant, disparurent dans l’épais brouillard qui remplissait le vallon et se replièrent sur la position principale. Une vive fusillade s’engagea entre les Allemands, maîtres de la mission, et les Français qui, sitôt l’alarme donnée, avaient pris place dans leurs tranchées. Deux pièces de 80 de montagne vinrent appuyer le feu de nos fusils : tirant à obus explosifs, à la distance de 700 mètres, elles eurent vite fait de démolir des bâtiments en tôle ondulée et en bois et de rendre la position intenable. Dans le même temps, les colonnes qui attaquaient à l’Est et au Sud se heurtaient à des lignes d’abatis et tombaient sous le feu dirigé, à courte distance, de nos tranchées. Quoique vigoureusement enlevés par leurs chefs blancs, les tirailleurs ennemis eurent leur élan brisé par notre fusillade et durent battre en retraite.

Les pertes ennemies furent de 23 Européens tués, dont au moins 5 officiers, et d’environ 200 soldats indigènes tués ou blessés; les nôtres de 4 tués, dont un sergent européen, et de 11 blessés dont 10 légèrement. Les Allemands abandonnèrent sur le lieu de l’action une mitrailleuse, des fusils, des cartouches, des équipements et un grand drapeau, noir, blanc et rouge, à l’aigle impériale, qui devait remplacer au mât de pavillon les couleurs françaises et anglaises.

L’attaque dirigée le même jour à la même heure sur la gare de Kopongo fut également repoussée avec de fortes pertes pour l’ennemi.

Les Allemands ne recommencèrent plus une action offensive de cette ampleur.

Pendant les trois mois qui suivirent ce succès, la garnison d'Edéa, renforcée des troupes ramenées de Kribi, entreprit un certain nombre de reconnaissances vers les points où des rassemblements ennemis étaient signalés par les indigènes.

C’est au mois de mars, après une conférence entre M. Fourneau, lieutenant-gouverneur du Moyen-Congo, et le général Dobell, qu’un plan de campagne nouveau fut adopté : le corps expéditionnaire franco-anglais devait marcher sur Yaoundé; on espérait que les colonnes parties de l’Afrique équatoriale y arriveraient au mois de juin, qu’on pourrait entourer la place et obliger le gouverneur Ebermaier à capituler.

D’Edéa à Yaoundé, l’avance des forces alliées devait se faire en trois phases. Dans la première, du 10 au 14 avril, une colonne anglaise, commandée par le lieutenant-colonel Hayvvood, progressa, le long de la route, jusqu’à la rivière Ngoué, tandis qu’une colonne française, sous les ordres du commandant Mathieu, s’avançait, en suivant la voie ferrée, jusqu’à la Kélé. Le passage des deux rivières fut forcé après de vifs combats. Du poste établi à la Ngoué, les Anglais envoyèrent un détachement à Sakbajémé, sur la Sanaga, sta-

tion de la mission protestante de Baie, qui servait de point de passage et de lieu de ravitaillement aux troupes allemandes. Plusieurs missionnaires, hommes et femmes, y furent faits prisonniers.

Pendant la deuxième phase de l’opération, durant les premiers jours de mai, la colonne anglaise, toujours avec le même chef, et la colonne française passée sous les ordres du commandant Méchet, avancèrent, la première jusqu’à Woum- Biagas, à 80 kilomètres à l’Est d’Edéa, la deuxième jusqu’à Eséka, au kilomètre 173 de la voie ferrée. Une torte résistance fut opposée aux Anglais, au passage de la rivière Mbila, aux Français à Sendé-Bidjoka, puis à Eséka; ce point fut occupé le 11 mai. De là, les Français rejoignirent les Anglais à Woum-Biagas.

Le 20 mai, le colonel Mayer quitta Edéa pour aller prendre le commandement de ce corps franco-anglais et tenter de parcourir à sa tète les 100 kilomètres qui séparent Woum-Biagas de Yaoundé : des ordres du général Dobell prescrivaient de marcher le plus Vite possible ; c’était la troisième phase de l’opération.

La colonne quitta Woum-Biagas le 25 mai. La résistance ennemie se manifesta aussitôt, Irôs vigoureuse, favorisée par une région boisée, accidentée, coupée de ruisseaux marécageux. Des mouvements tournants, très longs et très pénibles à cause de la forêt et de la brousse, étaient nécessaires pour faire tomber chaque position ennemie. L’avance fut très lente. Les pluies étaient très abondantes, le ravitaillement difficile, l’état sanitaire mauvais. La sécurité élait mal assurée sur les derrières de la colonne : à la fin de mai, un officier supérieur anglais, le major Griffith, commandant la ligne de communication, fut tué par surprise entre Woum-Biagas et la Ngoué. Le 12 juin, un convoi de 500 porteurs, parti de Woum-Biagas à destination de la colonne avec une escorte trop faible, fut attaqué, dispersé et pillé. A cette date, la colonne n'avait pu progresser que de 25 kilomètres. Le général Dobell envoya l’ordre de se replier jusqu’à la Ngoué. Les Allemands gardèrent le contact avec nos troupes en retraite : de vifs combats d'arrièregarde furent livrés les 16 et 1 7 juin. Le 15, notre poste de So-Dibanga, sur la Kélé, avait repoussé une violente attaque. Depuis le 1er mai, la colonne française avait subi des pertes sérieuses : Européens, tués, 6; morts de maladies ou d’accident, 3, blessés, 2 ; indigènes, tués, 42, blessés, 129.

Les Allemands avaient gagné la partie, mais non sans peine. Ils avaient, eux aussi, subi des pertes sérieuses : un officier de réserve note dans son journal les noms de plusieurs camarades blessés, grièvement ou non. 11 sigaale plusieurs renforts arrivés de Yaoundé. A la date du 29 mai, il écrit : « Les derniers jours ont été très durs », et deux jours plus tard : « Nos troupes et spécialement les Européens ne peuvent plus continuer beaucoup plus longtemps. » La retraite des troupes franco-anglaises dut certainement rehausser le moral de nos ennemis.

Le 20 juin, la plus grande partie des troupes françaises était de retour à Edéa et des tirailleurs anglais étaient dirigés par voie ferrée sur Douala. Imposée par la saison des pluies, une période de recueillement et de préparation commença: elle dura jusqu’à la fin de septembre.

Les effectifs, tirailleurs et porteurs, furent renforcés. Les Anglais amenèrent à Edéa des automobiles pour assurer leurs transports pendant leur future marche sur Yaoundé et une automobile blindée. Us tentèrent d’installer un poste de télégraphie sans fil, mais les essais ne furent pas satisfaisants.

Cependant on apprenait à Douala et à Edéa les succès remportés au Nord et à l’Est par les colonnes anglaises et françaises : prise de Garoua le H juin et de Ngaoundérô le 29 juin (1); prise de Lomié le 25 juin par la colonne Hutin ; prise de Bertoua, le 22 juillet, de Doumé le 25, d’Abong- Mbang le 29, par la colonne Morisson.

Un plan d’opérations fut arrêté dans une entrevue que M. Martial Merlin, gouverneur général de l’Atrique Equatoriale Française, et le général Aymerich, commandant supérieur des troupes de ce groupe de colonies, eurent à Douala, au mois d'aoùt, avec le général Dobell et le colonel Mayer.

Le 6 octobre, deux colonnes, l’une anglaise, l’autre française, partirent en même temps du poste de la Ngoué et de So-Dibanga. Le lieutenant-colonel Haywood atleignit Woum-Biagas le 9 oclobre; le commandant Méchet, arrêté dès le premier jour, progressa le long de la voie ferrée beaucoup plus difficilement qu’au mois de mai et ne parvint à Eséka que le 30 octobre. De nouvelles bases furent aussitôt constituées à Woum- Biagas et à Eséka.

Le 25 novembre, la marche en avant fut reprise : la colonne anglaise, sous le commandement du colonel Gorges, avait pour objectifs Dschang-Mangas et Yaoundé ; la colonne française, sous les ordres du iieutenant-colonel Faucon, devait suivre le tracé de la voie ferrée jusqu'à la rencontre de la route de Kribi à Yaoundé. La résistance opposée par l’ennemi à l’avance de ces deux colonnes fut d’abord très énergique; elle était favorisée par la configuration du pays, accidenté et couvert de forêts. Heureusement, la saison des pluies avait pris fin ; deux mois de sécheresse presque complète devaient faciliter la marche des colonnes alliées. La colonne anglaise atteignit Dschang-Mangas le 17 décembre; ne trouvant plus devant elle qu’une faible résistance, elle avança rapidement et arriva à Yaoundé le 1er janvier 1916. La ville, évacuée par l’ennemi, était intacte, mais déserte; les Allemands avaient forcé les indigènes à les suivre dans leur retraite ;

(1) Voir Bulletin du Comité de l'Afrique française, 1915, p. 231-232 et p. 219-289.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

on trouva seulement à l’hôpital deux missionnaires et quelques indigènes.

Pendant ce temps, la colonne française, après une série de durs combats dans une région boisée et coupée de ravins, à travers laquelle la voie légère et le tracé de la voie normale décrivaient maintes sinuosités, avait atteint Manguelès le 21 décembre. Elle avait vingt-cinq jours pour parcourir une quarantaine de kilomètres.

La résistance de l’ennemi pendant les vingt premiers jours de décembre n’avait pour but que de permettre l’évacuation de Yaoundé et la concentration des Allemands à Ebolowa en vue de leur passage en Guinée espagnole. Cette manœuvre avait été prévue et, à la conférence du mois d’août, on avait décidé de constituer à Campo une colonne secondaire qui aurait pour mission de s’avancer le long de la frontière de la colonie espagnole pour couper la retraite aux Allemands. Mais ceux-ci se gardaient dans cette direction dangereuse. Un détachement anglais au mois d’août, et plus tard deux compagnies de tirailleurs français qui le remplacèrent ne purent s’avancer à plus d’une trentaine de kilomètres de Campo. Au mois de janvier 1916, l’elfectif de cette colonne secondaire fut porté à un bataillon de tirailleurs, avec une section d’artillerie. Elle progressa avec beaucoup de peine, à travers une région couverte de forêts et coupée de marécages, ayant de grandes difficultés pour se ravitailler. Elle ne réussit pas à couper la route aux Allemands qui en janvier battaient en retraite devant les colonnes françaises et anglaises. Les forces de l’Afrique équatoriale, sous le commandement du général Aymerich, arrivèrent à Yaoundé peu de jours après les Anglais. La colonne du lieutenantcolonel Faucon se porta rapidement de Manguelès jusqu’à Ebolowa, où elle entra le 19 janvier. De là des détachements poussèrent jusqu’à la frontière de la Guinée espagnole. En la franchissant, les Allemands prirent soin de fixer aux bornes frontières des pancartes, écrites au crayon bleu, annonçant qu'ils cessaient les hostilités et passaient en territoire neutre.

A la date du 6 février, on transmettait de Madrid aux agences d’information de Londres et de Paris que 900 Allemands et 14.000 indigènes venant du Cameroun avaient franchi la frontière de la Guinée espagnole, avaient été désarmés et internés. Des vapeurs armés, anglais et français, le liinaldo, le Vauban, Y Amérique, surveillèrent l’arrivée des Allemands à Bata et leur transfert à Fernando -Po. Le gouverneur Ebermaier parvint à la côte le 14 février et s’embarqua le 17. Ce même jour, il pria le général Dobell de faire parvenir au ministre des Colonies Soif, à Berlin, ce télégramme :

« Faute de munitions m’oblige à quitter le Protectorat et passer au territoire espagnol avec troupe entière et administration. Tous invalides et blessés en sûreté. Troupe commença passer frontière le 4 au soir. Les premiers détachements arrivent à la côte. Gouvernement espagnol veut transporter à Fernando-Po tous les ressortissants

du Protectorat. Négociations sur détails de l’internement pas encore finies. Rapport écrit en chemin. »

La conquête du Cameroun était achevée.

(A suivre.) Cl. Faure.

BIBLIOGRAPHIE

Dans le Grand Atlas marocain; Extrait du carnet de route d’un médecin d’assistance médicale indigène, 1912-1916, par le Dr Paul Chatinières, du groupe sanitaire mobile de Marrakech ; introduction du général Lyautey ; carte et photographies ; 1 vol. in-16 de 296 pages, 6 francs. — Plon, 8, rue Garancière.

Le médecin agent de pénétration pacifique, ce sous-titre donné par l’auteur au chapitre de ses impressions et souvenirs pouvait être celui du livre tout entier. Le Dr Chatinières a été l’un des apôtres de la pénétration médicale au Maroc, l’un de ces « toubibs » des formation® mobiles qui ont suivi et souvent précédé les colonnes mditaires. Il raconte ici ses randonnées dans l’Atlas et fait vivre les populations de ces régions, les grands caïds et leurs sujets et les Chleuhs encore si peu connus de nous et si intéressants.

Mais, ce que nous cherchons surtout et que nous trouvons dans son livre, c’est l’évocation du rôle du médecin. L’assistance médicale indigène mobile est l'une des plus nobles créations du général Lyautey. Grâce à elle la science médicale n’attend pas seulement le malade à l’hôpital de région ou au dispensaire du poste, elle va le chercher dans le bled et parfois dans des tribus où l’action de l’officier de renseignement ne fait que commencer. « Le médecin, écrit le Dr Chatinières, fut dans la région de Marrakech non seulement le pacificateur du pays conquis, mais encore, précédant les colonnes d'occupation, il favorisa la pénétration de l’influence française et prépara le pays à accepter le Protectorat. » Il fallait faire œuvre de dévouement, d’abnégation, de diplomatie et de patience. Voici, par exemple, la prise de contact avec un petit village des Aït-Ymour, près de l’oued Nefis : « Les chefs avaient annoncé mon passage. Des groupes d’indigènes, attirés par la curiosité enfantine de voir un médecin européen, entouraient gravement la tente conique qui me servait de salle de consultation et, assis sur leurs talons, ils attendaient souriants que le plus malin d’entre eux se décidât à parler. Le malaise accusé était souvent imaginaire. Il me fallut bien cependant leur donner un remède. Le coup de sonde élait jeté ; tous les spectateurs s’approchèrent pour demander le « doua », c’est-à-dire le médicament. Le nombre des consultants gross’ssait sans cesse : ce furent d’abord les hommes méfiants et rusés, venus seuls en éclaireurs. Puis, au moment de mon départ, les femmes apparurent, accompagnées de leurs enfants. Renseignées par leurs maris, elles voulaient aussi leur part de remèdes. Il me fallut les examiner, écouter leurs récits, les interroger, faire déballer a nouveau la cantine de médicaments. Mon départ était retardé. Je constatai, une fois de plus, que la vie de médecin dans le bled est une bonne école de patience. »

Autre anecdote prise à Tamesloht : « Le 10 février était jour de marché à Tamesloht. De retour dans la ville sainte, j’installai mes caisses de médicaments dans un local rustique de la place du marché que le chénf avait mis à ma disposition. Je tenais boutique à côté des marchands mes voisins. Suivant la coutume, un crieur public se promenait dans la foule, annonçant : « Un toubib européen nous est arrivé. Il soigne toutes les maladies, le froid, la fièvre, les vents, les esprits, les rhumatismes, la frigidité, la stérilité par des procédés inédits, infaillibles, gratis et pour Dieu. » Des clients accoururent, réclamant les remèdes annoncés. Un guérisseur indigène, en face de mon officine improvisée, soignait parle fer rouge. J’allumai aussitôt mon thermocautère, et je lui fis une rude concurrence, lui enlevant, par la prodigalité des remèdes, la plus grande partie de sa clientèle. Un peu plus loin, un barbier scarifiait la nuque d’un Chelleuh, puis il appliquait des ventouses de fer-blanc, guérissant ainsi des maux de tête par la saignée locale. Accroupi derrière le patient, les lèvres sur le petit tube de fer-blanc disposé sur le côté de la ventou-e, il aspirait

avec bruit de l’air et du sang qu’il rejetait ensuite de sa bouche en crachotant à distance et, tout en opérant, il conservait une gravité de pontife. »

Bien entendu, en dehors des remcJes pour toutes les maladies humaines et particuliérement les ophtalmies et les maladies cutanées si répandues au Maroc, il y a une forte demande pour tout ce qui pourrait rendre un peu de jeunesse à des vieillards ou même à des hommes simplement murs qui n’ont d’ailleurs pas usé leur santé dans les travaux intellectuels chers au l'.r Faust. « Je ne suis pas malade, dit le brave et regretté pacha Ilaida ou Moïus, à qui on présente le toubib, mais je voudrais retrouver dans mon gynécée la même vaillance que vous venez de me reconnaître dans les combats. » Et le caïd Mtougui que quelques bouteilles d'eau de Vittel ont soulagé de coliques néphrétiques, s'écrie : « Que Dieu te bénisse pour cette eau précieuse qui me permettra de manger maintenant à ma faim et qui, par sa vertu naturelle, transformera en lait dans mes veines les viandes dégustées. Mon estomac est, grâce à Dieu, robuste et ne demande qu’à bien digérer, mais mon ancienne vigueur est bien souvent défaillante : ton remède me rendra ma vaillance d’autrefois. »

Voici encore une curieuse séance à Telouet, en plein Atlas : « A la kasbah, une foule bariolée attendait mon retour. Des gens du caïd et des indigènes d'alentour venaient me consulter et me demander des médicaments. Naïfs et curieux, il se bousculaient pour passer les premiers. Ma cour cimentée fut bientôt transformée en infirmerie. Des montagnards exhibaient leurs genoux ej leurs chevilles douloureuses. Les infirmiers les massaient et ba digeonnaient à la teinture d iode leur peau écailleuse. D’autres> écartant leur ample vêtement, mettaient à nu un coin de leur dos pour recevoir aussi la teinture d’iode. Des esclaves se faisaient arracher des dents. L’un d’eux, tout jeune, affligé d’une tumeur au cou, acceptant le chloroforme, s’allongea sur le sol pour subir l’ablation. Un montagnard, âgé et calme, subit patiemment l’opération de la cataracte, s’abandonnant avec une tranquille confiance. Des femmes geignaient pour mieux me faire comprendre leur mal. Des vieilles guidaient ma main à travers leurs vêtements et me faisaient toucher du doigt la région dont elles souffraient. De jeunes femmes accusaient des maux d’estomac. Toujours pareilles désirant avoir des enfants, elles attendaient la fécondité de la vertu de mes médicaments. « J’ai le froid », disaient les unes; « j’ai le vent et les esprits », disaient les autres. A tout ce petit monde, je dus prodiguer avec patience des remèdes et des conseils. Tout en m’efforçant de découvrir la cause de leurs maux, je devais éviter, pour garder leur confiance, d’aller à l'encontre de leurs croyances, de les soigner par exemple pour un « froid » quand elles se croyaient torturées par les « esprits ». Des juifs et des juives vinrent à leur tour par groupes, pleurnichants et obséquieux. On m’amenait aussi par centaines pour la vaccination antivariolique des négrillons, des bambins chelleuhs joufflus, des jeunes gens et même quelques adultes. Ces séances durèrent plusieurs jours. Beaucoup de ces clients venaient de fort loin. Des malades graves et des infirmes avaient été hissés sur de petits ânes, pour pouvoir arriver jusqu’à moi. Mon logement s’était transformé en une véritable cour des miracles. Les indigènes médicamentés repartaient plus alertes, convaincus de leur guérison prochaine. Selon leur expres-ion, je les soignais, mais Allah seul les guérissait. En cas d'échec, je n'avais pàs à craindre de perdre leur confiance. »

Cette confiance était d'ailleurs entière, générale et mérite. Elle se traduisait par des diffas et des compliments tels que celui qui fut fait au village de Moulay Brahim où le docteur s’enquerail des malades soignés par lui un an plus tôt : «Tu les as tous guéris lui fut-il répondu, et il n'y en a pas eu de nouveaux depuis! » Et le toubib écrit justement : « On n’est pas plus aimable ou plus finement moqueur ».

Le Dr Chatinières résume ainsi le rôle des groupes sanitaires du Maroc :

« Le médecin, le toubib, a joué, de tout temps et bien avant la venue des Européens, un rôle important dans la sociélé indigène.

« Les Marocains, imbus des préiugès populaires et fervents de sorcellerie, recouraient volontiers à leurs guérisseurs indigènes, des empiriques parfois fort habiles, parfois vulgaires charla'.ans, ou encore des personnages religieux e»ploitant cyniquement la crédulité de leurs naïfs clients. Quand ils connurent les médecins des premiers dispensaires, créés avant l’occupation française, ils furent vite éclairés sur la supériorité incontestable des nouveaux toubibs due à leurs connaissances scientifiques et à leur esprit de méthode; ils apprécièrent leur désintéressement, leur patience, leur foi dans l’art de guérir et leur générosité qui se dépensait auprès des pauvres aussi bien qu’auprès des riches. Les médecins

européens acquirent aussitôt un prestige qui grandit peu à peu à côté de la popularité des guérisseurs indigènes. La curiosité et de la sympathie pour les nouveaux médecins vile appréciés triomphèrent bientôt de la méfiance atavique que les populations indigènes gardeut à l’égard de l’étranger. Aussi trouvèrent-ils accueil empressé et confiance toute spontanée. Le médecin devint ainsi une sorte d’apôtre dont l’influence bienfaisante se développa par la médecine a côté de celle du missionnaire.

« Déjà, en Europe, le médecin est le confident de tous ceux qui souffrent : mieux que le confesseur, il peut voir à nu l’âme humaine avec ses défauts cachés, ses misères inavouées. Son oeil exercé, qui scrute et qui pèse, perce vite l’orgueil et la méfiance qu’on lui oppose : car l’homme qui a dépouillé sa chemise hésite moins à mettre à nu son âme, et la constatation de lésions et de symptômes qui ne peuvent être niés force la sincérité du client.

« Au sein des populations indigènes, plus proches de la nature, son influence devient plus grande encore. »

Et le général Lyautey, dans son introduction, dit à son tour : « Mon cher Chatinières,

« Vous me demandez d’écrire une introduction aux récits de vos randonnées à travers le Maroc. De grand cœur. Us offrent par eux-mêmes le plus grand intérêt, mais je désire par-dessus tout que ceux qui vous liront se rendent comp e que ces récits ne constituent pas seulement la distraction littéraire d'un voyageur qui aime à fixer ses souvenirs, mais qu'ils illustrent une tâche que vous avez accomplie avec une ardeur, une conviction, une foi qui l’ont rendue féconde.

« Ces régions du Maroc que vous avez parcourues et dont certaines étaient encore très peu connues, vous ne les avez pas seulement vues en médecin, mais en croyant. Je m’explique... Vous apportiez avec vous, en même temps que le désir de faire du bien aux populations que vous visitiez, une simplicité, une compréhension de ces âmes si différentes des nôtres, une volonté de sympathie telles qu’il eût été bien extraordinaire que vous ne pénétriez pas dans leur cœur et dans leur esprit

« Je savais, avant de lire ces récits, la manière dont vous compreniez votre rôle, la façon dont vous voyagiez, vous laissant guider par les circonstances et aussi par voire instii et, allant là où vous pensiez pouvoir être utile et où l’on vous deman lait, vivant pendant des mois de la vie des populations que vous parcouriez, mangeant leur nourriture et vous abritant sous leur toit. Vous avez ainsi appris à les connaître et à les apprécier, mais il y a eu réciprocité et vous vous êtes fait, là où vous êtes passé, de véritables amis qui sont restés fidèles à votre souvenir.

« Vous connaissez mes idées sur l'importauce du rôle du médecin aux colonies et sur l’aide que celui-ci peut apporter à la pacification d’un pays. Beaucoup de malentendus cessent dès que l’on se connaît. Or, qu’est-cc, le plus souvent, que la pacification, sinon la fin d’un malentendu? Seulement, c’est la première explication qui est difficile, il faut quelqu’un qui inspire une confiance préalable. Or, nul ne remplit mieux celle condition rue le « toubib ». Du jour où un notable, un cai J, un pauvre diable quelconque, qui souffre, se décide à voir le médecin français et sort de chez lui soulage, la glace est rompue, le premier pas est fait et les relations se nouent.

« Mais pour cela il faut au médecin, comme à l’officier de renseignements, en dehors de sa valeur technique, des qualités spéciales de tact, de compréhension, il faut aussi être convaincu. Toutes ce» qualités, mon cher Chatinières, vous les avez; ceux qui liront votre livre s’en rendront vite compte. Ils y trouveront aussi le pittoresque, l’observation juste, l’émotion, sous ui.e forme charmante qui en doublera l'attrait et vous assure un succès très mérité, dont je suis heureux de me porter garant. »

Lyautey.

Les toubibs français ont une large part du succès de la pénétration! française au Maroc. On le savait. Le livre du Dr Chatinières le confirme dans un récit vivant et plein d'observations sur les populations du Sud Marocain.

L’Afrique à travers les Ages, par Alfred Moulin;

1 vol. in-8° de 350 pages; prix, 10 francs. — Ollendoriï,

50, Chaussée-d Autiu.

L’auteur présente lui-même son livre comme un « travail de compilation et de coordination. » Il a voulu faire une histoire générale de l’Afrique en plaçant l’histoire de chaque peuple ou région en lace de celle des autres peuples et des autres régions. Au surplus, dit-il, « chaque peuple africain possède ui.e histoire propre, de l’étude de laquelle on peut tirer des conclusions et des

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

comparaisons suggestive»». Et de l’étude documentée qu’il a faite il conclut que l’Afrique a le plus grand avenir. « Tous ces centres de peuplement feront rayonner autour d’eux leur activité bienfaisante et transi ormeront du tout au tout le sol; l'aspect, les mœurs, les races du continent africain. Il n’y a rien d’exagéré à espérer que d’ici un siècle la population purement blanche de l’Afrique aura décuplé, comme elle a décuplé depuis cent ans. »

A ce propos M, Alfred Moulin soutient énergiquement le droit d’intervention de l’Européen dans la transformation de l’Afrique ; « Une fausse sentimentalité, écrit-il, fait croire qu’en allant- explorer le Congo par exemple, nous allons « chez les Congolais » et que ceux-ci, s’ils ne désirent point entrer dans la vie de civilisation, sont dans leur rôle en massacrant les voyageurs ou en interrompant leur marche. C’est une grande erreur. L’Afrique est une terre vierge. Elle n’appartient aucunement aux nègres. Nous n’allons pas chez eux en nous y rendant, nous allons dans une forêt de la surface terrestre où ils peuvent entrer au même titre que nous. Ils n’ont point cultivé ce territoire que nous traversons. Ils sont même incapables d’en tirer le parti que nous en saurions tirer promptement. Allez-vous arguer du droit de premier occupant après avoir parcouru ce volume, où vous avez vu que les peuples africains, du Nord au Sud, sont des peuples conquérants venus d’une contrée lointaine et implantés par la force brutale dans le territoire qu’ils occupent. en ce moment et où ils dominent les races qui y étaient venues antérieurement ! En principe, lorsque nous allons peupler un point de l’Afrique, nous sommes dans notre droit strict. Lorsque nous protégeons nos colons par des armées d’occupation, nous n’avons rien à nous reprocher »

M. Alfred Moulin termine son travail par un exposé complet de la guerre mondiale en Afrique. Ainsi l’empire colonial allemand tombe, à l’exemple des grands empires égyptiens, arabes ou noirs dont la constitution et la décadence forment l’histoire de l’Afrique à travers les âges.

Les Oasis dans la montagne, par Odette Keln;

1 vol. in-16 de 330 pages. Prix : 4 fr. 90. — Calmann Lévy, 3, rue Auber.

L’Aurès a gardé un charme un peu mystérieux de région encore peu connue. Mlle Odette Keun y guide le lecteur à travers les vallées de l’oued El-Abiol et de l’oued Abdi. Son récit est vibrant des impressions et des émotions qu’elle a ressenties dans cette région « pleine de montagnes rouges ou brunes, de torrents qui sautent dans leurs déchirures, de rivières gris bleu lorsqu’elles vivent, blanches quand elles se sodI desséchées, de forêts vertes de cèdres ou noirâtres de pins qui s'en vont par delà de multiples horizons, de villages élevés sur des rocs comme des bastions aux confins du monde ou couchés dans des vallées comme des joyaux. » Masqueray, Lartigue, d’autres encore nous ont présenté cet îlot qui résista si longtemps à toutes les invasions qui se ruèrent sur cette partie de l’Afrique. M11® Keun l’a vu et parcouru avec ses impressions de femme, et sa personnalité féminine s’exprime et s’accuse dans ses descriptions.

Surtout elle s’est penchée sur le sort de l’indigène et notamment sur la femme et l’enfant. Elle a souffert devant tant de proies encore abandonnées à la maladie et à la mort et elle a ce cri de révolte contre les Allemands, auteurs de la guerre, de ses ruines et de ses dépenses folles : « Ils ont fait pis qu’être sauvages et injustes. Ils ont appauvri l’œuvre de la civilisation. L’or qu’il a fallu, à cause d’eux, mettre dans des boulets de canon et dans des bombes, l’intelligence et l’énergie qu’il a fallu sacrifier sur des champs de bataille, ont été irrévocablement perdus pour toutes ces contrées qui avaient besoin de leur fécondation. Les milliards qu’a coûtés la guerre auraient ouvert ici les voies et édifié des institutions. Les belles ardeurs et la généreuse pensée anéanties en Europe auraient pu éduquer et orienter ces peuples primitifs d’Afrique. » Et sa pensée va jusqu'à ce vœu : « Apiès la guerre, je songe que, sûrement il se trouvera en France des femmes qui voudront venir ici dans les montagnes, sous les tentes, seules avec ce peuple que nous avons l’obligation d’élever, et qu’elles soulageront, puisque aussi bien la guerre nous a donné, à jamais, le sens magnifique, le sens tyrannique de la solidarité sociale, ces pauvres enfants souffrants d'un pays qui, appelé à défendre notre civililisation, n’y a pu participer encore que par la douleur. »

Au voyage dans l'Aurès sont jointes trois études sur Tunis et surtout sur la condition de la femme tunisienne et de la femme musulmane en général. Pour M:1' Keun, le Musulman même souffre de l’infériorité où il tient la femme musulmane, parce que l’enfant est laissé jusqu’à dix ou douze ans sous la garde et l’éducation des femmes. « L’islamisme ne pourra vivre que si la femme évolue. »

Africa Slave or free? par J. -il. Harris. Londres, Student Christian Movement, 1919, in 18, 19-244 pages, 6 shillings, net.

L’ouvrage que la Société de missions Sludenl Christian Movement vient de publier sous la signature de M. J. -H. Harris, qu’il ne faut pas confondre avec le correspondant du Times a Tanger, est un livre de polémique. Il appartient à la catégorie, assez nombreuse en Angleterre, des ouvrages d’humanitarisme africain. Hâtons-nous d ajouter que nous employons ce mot sans la moindre intention de critique, mais dans le Sfeul but de caractéri er brièvement une étude écrite d’ailleurs d’un style agréable, fort bien documentée et bien composée. La plupart des questions de politique indigène qui peuvent se poser en Afrique : régime des terres, alcool, polygamie, éducation, missions, etc., y sont étudiées par un homme qui a évidemment étudié patiemment son sujet et qui sait utiliser des documents authentiques mais qui les utilise toujours dans le même sens. On s’y reportera volontiers sans se laisser rebuter par le ton un peu dogmatique de certains jugements et de certaines conclusions.

Carte du Congo belge, publiée par le ministère des Colonies de Belgique; prix 1 franc.

L’extension territoriale, concédée au Congo belge par l’accord du 30 mai 1919, et le développement prévu des voies de communication constituent l’intérêt tout spécial de cette publication, faite en août de l’année dernière, par la section géographique du War Office et publiée par le gouvernement belge. Celte carte, embrassant les provinces du Rouanda et de TOuroundi, est à l’échelle de 1 . 400.000. Tirée en plusieurs couleurs, el, par suite, parfaitement lisible, elle indique les limites de provinces et de districts, le relief du sol, figuré par des conrbes et des cotes de niveau, les voies navigables, les chemins de fer, exploités et projetés, les routes pour automobiles, et les routes caros-ables, les postes de T. S. F., les lignes télégraphiques et téléphoniques et les établissements commerciaux, bref tous les é’éments de connaissance de cette grande colonie qui entre dans une phase nouvelle de son histoire.

Les Valeurs de l’Afrique du Nord. Un vol. de 840 pages, prix : 20 francs. — Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie, 43, rue Cambon, Paris.

La nouvelle édition de cet Annuaire vient à son heure et rendra les plus grands services, complétée par la Revue des valeurs de l'Afrique du Nord dont le même établissement a repris la publication.

Cheikh Saïd; Fleurs de France et Fleurs d'Islam, par Albert Corbie; un vol. in-16 de 126 pages. — Levé, 17, rue Cassette.

Apôtre infatigable de la question de Cheikh-Saïd, M. Albert Corbie soutient cette fois son exposé dans une série de poèmes bien venus qui nous font entendre

La voix de Cheikh-Saïd grondant sur les sommets :

A la France toujours, mais au sultan jamais !

Annuaire général du Maroc, 1918-1919: prix 10 fr. Société d’édition et de publicité marocaine, rue des Jardins, Casablanca.

Nouvelle édition, revue et augmentée d’un annuaire qui est comme un petit Bottin du Maroc.

Les Traités de commerce conclus par le Maroc avec les puissances étrangères, par E. Rouard de Card, professeur de Droit à l’Université de Toulouse.

1 vol. de 88 pages, 1919 — Pedone, 13, rue Soufflot, Paris.

C’est la deuxième édition, revue et corrigée, de cette étude, qui a déjà rendu de grands services par sa précision et sa documentation. L’auteur a mis au point l’étude d’ensemble qui précède le texte des divers traités.

Le Gérant : J. Legrand.

ET

le COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE et le COMITÉ DU MAROC

SOMMAIRE

DEUX ÉPISODES DE LA GUERRE AU SA- HARA : Les rapports du maréchal des logis Lapierre :

I — Le siège de Djanet 6!*

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