I.E MARÉCHAL DES LOC1S L. LA PIERRE
Photographie du capitaine 11. S. Doman, de la Croix-Rouge américaine.
il, lui aurait dit : « Ne crains rien, ne dis rien, même si on te met en prison, car lu seras délivrée dans deux ou trois jours au plus tard »).
Le 5 mars, dans la matinée, est présenté au bureau par le caïd d'El-Mihan, Mokhtar ag Didi, un targui à demi nu : c’est un Imr’ad que je connais; il vient du Tassili, il est de Djanet, il est retourné à Djanet pour reprendre un àne qu’il a vendu sans condition et qui ne fait pas 1 affaire de l’acquéreur. De Rluit il dit n’avoir entendu que ceci : « Cheikh Abdesselem Chardag Tarhouni est le grand commandant, l’aménokal Ahmoud n’est rien ». (I) J’interroge succinctement
(1) Nous rappelons que Cheikh Abdesselem était un tripolitain, originaire de Mizda, qui s’était acquis une réputation militaire en guerroyant contre les Italiens. Il reçut des Senoussistes le commandement de la mehalla formée à Rhât au début de 1916.
Après la reprise de Djanet, il fut remplacé par le nommé Boubekeur ben Naïmi. On retrouve son nom dans la lutte engagée en 1917-1918 autour de Mourzouk entre les Turcs et les Senoussistes. Gn ignore ce qu’il est devenu.
Quant à Sultan Ahmoud il est depu:s vingt ans un de nos adversaires irréductibles. Il était le suzerain de toutes les tribus da Djanet avant l'occupation française en 1911. Il fut en 1915-1916 le véritable instigateur de la rébellion en région ajjer. Les senous-
le caïd sur cet individu. Mokhtar ag Didi me répond : « Tu peux avoir confiance, c’est un Imr’ad que je connais, qui fréquente peu Rhât, il ne doit pas savoir autre chose ».
Le 5 mars, vers les 22 heures, le 2e classe Mohamed ben Ali Ivoma, factionnaire chef de poste de garde, me prévient qu’il manque un homme de garde ainsi que quelques goumiers. Je donne l’ordre au brigadier R... de faire contreappel à l’extérieur.
Le contre-appel fait, il manquait quatre goumiers qui ne tardèrent pas à se présenter et se faire porter rentrants. A 22 heures et demie, le poste se trouvait au complet, à l’exception de deux militaires, 400 Allan ben Salem, permissionnaire de par ses fonctions, et Ahmed ben Brahim Zaïd, permissionnaire régulier. Des ordres sont à nouveau donnés au factionnaire chef de poste, nous laissons s’écouler la nuit.
Le 6 mars, vers les une heure, un coup de feu venant d'AzelIouaz se fait entendre. Nous sommes sur le qui-vive. A 3 heures le factionnaire chef de poste Mohamed ben Ali Ivoma nous prévient, moi et le brigadier, nous disant : « L’ennemi est là ». Ben Nadji lui a dit « Il y a, à El Mihan, sept à huit brigands qui se promènent ».
A 3 h. 10, Mohamed ben Nadji nous prévient à nouveau, nous disant : « Les Fellagas (2) sont ici avec Cheikh Abdesselem et Sultan Ahmoud; ils m’ont fait prévenir par un parent de ma femme, de passer de leur côté, qu’il ne me serait fait aucun mal. » Nous donnons alors le signal de l’alerte par trois coups de canon tirés à blanc. Les hommes sont envoyés à l’eau avec toutes les guerbas disponibles, le plein i’eau se fait, le courrier se prépare à partir. Deux fractions de cinq hommes reçoivent chacune l’ordre de se porter sur l’un des sommets respectifs des garas Nord-Est et Sud-Est de Fort-Charlet. Ces deux patrouilles n’ont pas fait 100 mètres dans leur direction respective, qu’elles essuient une fusillade des plus vives et sont obligées de se replier sur le hordj. Chacune de ces crêtes paraissent être occupées par une trentaine de fusils à répétition. Il est impossible au courrier de partir, il est jour, Aflan ben Salem et Ahmed ben Brahim Zaïd manquent. Nous sommes encerclés.
De 6 à 15 heures, c’est le calme. J’en profite pour inviter ma petite troupe à conserverie plus grand calme, les hommes ont confiance, tous répondent : « Nous ferons notre devoir jusqu’au bout ». A 8 heures, un vieux nègre, tenant au
sistes avaient trouve en lui un chef politique, comme ils avaient trouvé un soldat en Cheikh Ahdesselem. Sullan Ahmoud, que 1 amenokal Moussa ag Amastane a souvent cherché à ramener à nous, s’est toujours dérobé. Il vit actuellement à Rhât et plus souvent encore dans la région montagneuse entre Rhât et Mourzouk. 11 passe pour n’avoir plus autour de lui que de rares fidèles. — N. D. L. R.
(2) Le terme fellagha, qui vient du mot arabe fellag, fendre, séparer, est à la fois synonyme de dissident et de pillard. Il est employé par les sahariens de l’Est, en parlant de "leurs adversaires. Il ne peut pas l’être logiquement par les Senoussistes pour désigner leurs propres troupes. Il ne s’applique pas, dans la bruche des indigènes soumis, aux seuls senoussistes, mais, en 1916, tous les dissidents se joignaient aux senoussistes, et tous étaient couramment dénommés fellaghas. — N. D. L. R.
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BDLLET1N DD COMITE DE L’AFRIQOE FRANÇAISE
bout (l'un bâton un papier, s’approche, il vient d’Azellouaz, monte la gara et se présente au bordj. 11 porte deux lettres de Cheikh Abdesselem Chardag Tarhouni ; une dans laquelle ce dernier, qui l’a fait écrire par un intermédiaire, nous invite à quitter la position, répondant qu’il ne nous serait fait aucun mal, mais que, si nous voulons persister, nous mourrons tous. La deuxième lettre est écrite par un autre individu qui ne signe pas; mes doutes se portent sur un Djaneti, car il me semble que ce deuxième larron paraît avoir quelques accointances avec les militaires. Cette dernière lettre disait aux militaires qu’il était mieux pour eux, qui étaient des musulmans, d’abandonner les kaffeurs (infidèles), que s’ils ne le faisaient pas, ils mourraient tous comme des chiens, que quatre canons étaient placés, un sur chaque face du bordj.
Comme interprète de ces deux lettres je me servis du brigadier Messaoud et du goumier Mohamed Ben Bouamama dit « Talebd In-Salah », lesquels furent invités au plus grand secret. Je fis répondre à Cheikh Abdesselem : « Je reste 5 mon poste, c’est à toi de te retirer, j’en rends compte à mon Gouvernement. »
Dans l’après-midi le canon ennemi se met à tonner et une pluie de balles s’abat sur les murs du bordj ; où est le canon ennemi ? 11 tire, il tire. Ce n’est qu’au six ou septième coup et après avoir constaté la direction de laquelle venait l’obus que nous Unissons par l’apercevoir au jet de la llamme produite au départ du projectile ; il est bien masqué.
Les dégâts se sont déjà fait sentir, la façade ouest du bordj a été percée.
Le combat d’artillerie s’engage, nous échangeons de 7 à 8 obus et la partie s’arrête pour reprendre plus fort le lendemain.
J’ai pu, par la suite, d’après des données
LE rOSTE DE DJANET
Ph. Cap. Levasseur.
sérieuses et constatation oculaire, connaître que de cette heure-là, la partie s’était engagée avec un ennemi fort de 400 hommes venus de Rhât. plus 150 fusils qui devaient servir et serviront â armer les Djanetis. Toutes ces armes étaient des armes modernes.
Etaient présents au bordj 1 iadhanaren Belag ag Younès que j’envoie en courrier à Fort-Polignac à la tombée de la nuit, 1 iadhanaren Chebeki, qui, après le signal d’alerte, rejoignait le bordj, avait fait demi-tour, car il fut accosté au pied de la gara par un Kel Djanet, que j’ai cru reconnaître en la personne du marabout d’Adjahil, père de Mia, femme qui a été inculpée de complicité avec l’ennemi.
Ce 7 mars, vif combat d'artillerie et de mousqueterie toute la journée. Les dégâts se font sérieux, une partie du bastion est démolie, la brèche faite au bordj est agrandie, le minaret, le bureau, les magasins, les cuisines ont été atteintes par les obus. Mort du kaouadji En Naceur, atteint d’un éclat d’obus qui lui traverse la poitrine de gauche à droite. Blessés : le militaire Baafou 'ben Sliman au bras droit, et le goumier Cheikh bon Amadi, d In-Salah, à la gorge.
Le 8 mars, dans la matinée, nous échangeons une quinzaine de coups de canon, la fusillade reprend ensuite pour durer jusqu’à la nuit. Le goumier Ahmed ben Bcnkhaled d’Ouargla, à 8 heures, est blessé d’une balle qui lui traverse le bassin à hauteur de la cuisse. J oute la façade Ouest du bastion est partie en éclats, mais la soirée nous revivifie, l’ennemi semble fléchir, le canon ne tonne plus, le moral des militaires se rehausse, tous ont bon espoir. La nuit du 7 au 8 est employée à restaurer les dégâts occasionnés par les feux de l’ennemi.
Le 9 mars, journée très calme. A 3 heures du matin, mort du goumier Ahmed ben Benkhaled; que son âme repose en paix, c’était un brave qui ne craignait pas de se dépenser de tous les côtés. Seul, l’ennemi tire une dizaine de coups de fusil auxquels nous ne daignons pas même répondre. A 18 heures, à la tombée de la nuit, départ de 2 militaires porteurs d'un courrier rapide, Yahia ben Ahmed et Lahbib ben Bouhafra; ils doivent arriver à Tarat coiîle que coûte et le plus tôt possible.
Ils se font forts d’y arriver dans la nuit du 1 1 au 12 courant.
Le 10 mars, dans la matinée, l’ennemi semble s’être retiré, quelques va-et-vient plutôt individuels semblent avoir lieu au Nord d’Azellouaz. Un imr’ad vient de Tarat, il n’est dérangé par personne, traverse les palmiers du Nord et vient camper avec ses bourriquots au Sud-Ouest d’Azellouaz. Vers les 10 heures, le courrier est aperçu dans l’oued, je mets en batterie et lire un obus à ses devants. C’est alors que sort des palmiers une foule de gens qui s’élancent au-devant des deux rekkas, je continue à tirer. Des ballessont échangées dans ce groupe. Que se passe-t-il? L’ennemi s’est emparé des chameaux que nous voyons emmener dans les palmiers. Un paquet semble resté sur le terrain.
Dans l’après-midi, le canon ennemi nous repère à nouveau, il a changé de place et s’est porté à Azellouaz où nous finissons par le découvrir à l’Est de la grande gara rocheuse Est de ce même village. Son feu ne nous effraie guère, car
la moyenne de ses coups sont courts ou outrepassent son objectif, néanmoins nous répondons coup pour coup. Le feu du canon ennemi se ralentit vers les 16 heures, nous entendons une voix qui crie à El Mi ban : « iha Üulad nar Likoum el Youm » et une fusillade des plus nourries nous arrose de balles jusqu’à la nuit. L’ennemi nous serre de près, nous ne le voyons pas.
Dans cette journée nous avons reconnu la voix de Brahim ag Aneslem (ldjeradjriouen) ; de Moussa ag Ouankara (Aït-Lohen assimilé aux Kel-Har'ir). Brahim a g Aneslem nous annonçait qu’un parti serait tombé sur le capitaine B... à lssendjelen, que le capitaine et 10 de ses hommes d’escorte auraient été tués, que le convoi, le courrier avaient été pris, que 3 militaires auraient été tués, qu’un ou 2 avaient réussi à s’enfuir. Brahim ag Aneslem appelle Yahia ben Ahmed, de ma voix je domine celle de Brahim et donne l’ordre à Vania de se taire et de ne pas répondre.
Je sais que Yahia ben Ahmed et Lahbib ben Bouhafra sont partis en courrier sur Tarat-Poli gnac. Je suis persuadé qu’ils ont réussi à passer, n’ayant pas entendu un seul coup de feu durant le laps de temps de une heure et demie après leur départ. J’en suis sûr maintenant, car Brahim persiste à appeler l’un d'eux.
Dans la nuit, après une salve de coups de fusils à bout portant contre la façade sud du bord), Ahmed ben Abdelkader Boukhis, de retour de R’adamès, appelle le brigadier Mohamed bel Brahim, Attalah ben Cheikh, Cheikh ben El Had Ali, etc..'., leur envoie des salutations et ajoute : « Les Arabes de R'adamès font la guerre aux Français, etc... ». Attalah ben Cheikh lui dit alors : « Toi que j'ai connu comme un homme, dis-nous combien y a-t-il de fils de prostituées, de gens sans foi, sans loi et sans Dieu qui sont en face de nous; si tu ne peux le dire, mais qu’ils se fassent voir ces voleurs, ces brigands, ces fils de chiens! » Ahmed ben Abdelkader répond : « Beaucoup. » Attalah ben Cheikh coupe court, il lui rappelle qu’il est sujet Français, .que son devoir est de nous rejoindre, à lui de prendre l’un ou l’autre chemin. Ahmed ben Abdelkader ne semble plus pour nous. Attalah ben Cheikh continue : « Va, lui dit-il, tu as vendu ton cœur à une prostituée, tu es un chien comme les autres, seuls le canon et nos fusils te répondront. » La nuit se passe sans autre incident. Le moral est bon.
Le 11 mars, combat d'artillerie et de mousqueterie. Bien à signaler en dehors de quelques cris de bêtes fauves qui viennent de l’extérieur et les nombreux blasphèmes lancés à l’égard desroumis et des infidèles dans lesquels commence à rentrer toute ma troupe.
Le 12 mars, pas de combat d’artillerie, fusillade de part et d’autre. Nous faisons eau dans la matinée, car la ration d’eau commence à être limitée, huit hommes se dévouent et se portent aux puits Ouest du bastion, ils y sont accueillis par une fusillade de feux croisés. J’ouvre un feu d’artillerie fusant sur les palmiers Ouest etNord-
RENSE1UNEMENTS COLONIAUX. — N° 4.
Ouest, d’où viennent les balles de l'adversaire l’ennemi est dispersé et les hommes qui avaient dû un moment hésiter arrivent au puits, qu'ils trouvent comblé de palmes (djerids) ; ils se frayent un passage au milieu des corbes et puisent l’eau tant bien que mal, remplissent les guerbas (ou-
DJANET
La . garnison à l’exercice en 1912.
Phot. Cl Ardaillon.
très et font retour ayant chacun sa guerba d'eau avec un flegme admirable dans lequel, à part les balles qui s’abattaient à leurs pieds, rien n’aurait pu faire soupçonner qu’ils se trouvaient en face de l'ennemi. Le moral est bon.
Le 13 mars, combat d’artillerie et feu de mousqueterie. L’artillerie ennemie s'est reportée sur la gara Ouest, mais plus au Nord : journée assez calme, moral bon.
Le 14 mars, même journée que la précédente. A nouveau Yahia ben Ahmed est appelé, seules les armes répondent. Tous les coups de canon de l’ennemi font mouche. Nous faisons eau la nuit. Moral bon.
Le 15 mars, même journée que la précédente. Moral bon.
Le 16 mars, l’ennemi a changé à nouveau son canon de position et s’est placé à environ 400 mètres plus au Nord. Combat d’artillerie et feux de mousqueterie de part et d’autre. Nous faisons eau à la nuit tombante. Le moral se maintient.
Le 17 mars, vif combat d’artillerie jusqu’à
15 heures. A 15 heures l'ennemi tire un coup de canon à blanc, c’est le signal de l'attaque, l’ennemi nous serre de près, nous ne voyons personne, seules les balles des adversaires sont meurtrières. La fusillade dure de part et d'aulre jusqu’à
16 h. 30, de notre côté elle est soutenue par quelques coups de canon tirés à mitraille à des distances courtes. A 16 h. 30 l’ennemi semble céder pied et fait succéder de nombreux blasphèmes à ses balles. Mort de Attalah ben Cheikh : je perds en lui le meilleur de mes soldats, doué d’une volonté de fer, prêt à tout, il faisait partie de toutes les corvées d’eau, dont il assurait le service de
BULLETIN DtJ COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
patrouille, imposait sa volonté en peu de paroles, en un mot il était l’âme de toutes les corvées, je pouvais compter sur lui, c’était un brave, il a bien mérité de la patrie. Que Dieu donne le repos à son âme !
Blessés, le brigadier Mohamed ben Brahim, qui est atteint d’une balle au ilanc droit, Mohamed ben Mahmoud ben lljedid atteint à l’épaule droite; Abderrahman ben el Hadj Ahmed, Cheikh ben el Hadj Ali (deuxième fois), Mohamed ben Dalio. Les trois derniers n ont que des blessures légères, ils pourront continuer leur service. Le moral des hommes tombe.
Le 18 mars, combat d'artillerie et feux de mousqueterie. Journée plus cilme que la précédente. Le moral des hommes semble se refaire un peu. J’ai quelques bons soldats et quelques bons goumiers, je compte sur eux pour remettre les idées des autres, l’exemple que donne à tous le brigadier B..., qui est atteint depuis une dizaine de jours d’une conjonctivite purulente, est admirable ; jour et nuit il fait des rondes auprès des hommes de faction, égaye et contente les uns, soigne les autres, enfin c’est Lame de tous qui espère et donne espoir aux autres. Moral assez bon.
Le 19 mars, combat d’artillerie, fusillade de part et d'autre. Le combat d'artillerie augmente d’intensité, le bastion d’artillerie et la rampe y donnant accès sont à nouveau sérieusement endommagés, l’ennemi semble s'acharner après. Le moral se fait bon.
Le 20 mars dans la matinée, combat d’artillerie du côté ennemi. Nous n’y répondons pas, il s’acharne, nos hommes semblent un moment} se laisser aller. Dans l’après-midi, pour remettre ma
DJANET
Le jardin et le puits de la garnison.
Phot. Cl Ardaillon.
troupe sur pied, je suis obligé de reprendre les feux d’artillerie, qui à 16 heures réduisent le canon ennemi au silence. L'ennemi a été joué, il n’en revient pas; en sont témoins les nombreux blasphèmes qu’il jette contre nous tous, dans les heures où il s’est vu obligé de céder à notre feu.
Le moral des hommes se fait bon, mais ils commencent à se forger toutes sortes d’idées, ils attendent du secours et ne le voient pas venir; ils ont quoique çà bon espoir.
Le 21 mars, vif combat d’artillerie et fusillade intense de part et d’autre. Le moral faiblit. Seuls quelques militaires aidés de quelques bons goumiers ne se laissent pas aller et se font l’âme du combat, ils se dépensent de toutes les manières et revivifient leurs compagnons par leur entrain, leur exemple et leur bonhomie. Les seules paroles que je puis percevoir sont, entre autres, dites par Mohamed ben Ali Koma : « Soyez persuadés que le gouvernement français ne laissera pas agir ainsi les Fellagas. N’ayez pas peur; il est là, il vient, il nous vengera. Tenez bon. »
Le 22 mars, même journée que la précédente. Nous ne pouvons plus faire eau de jour, c’est inutile d’y compter, tous les soirs l’ennemi, à la tombée de la nuit, allume les clôtures des jardins environnant le bordj, d’où des fusillades intermittentes nous sont adressées. Ces feux éclairent jusqu’au lever de la lune. Les hommes se refroidissent, le moral faiblit. Les hommes parlent d’évacuer la position, nous avons encore un peu d’eau, les vivres sont à bout, il reste encore une centaine d’obus. Nous ne pouvons partir, laissant ces munitions. .Un jour de plus, cela sera autant de gagné.
Le 21 mars, vif combat d’artillerie et de mousqueterie. La partie devient de plus en plus rude, c’est une pluie de balles et d’obus durant toute la journée. Il ne reste plus que 7 caisses réglementaires d’obus. Faire eau, c’est inutile d’y compter, les hommes ne pourront pas. Dans la soirée, après avoir essayé de faire sauter la pièce de 80 millimètres à l’aide de pétards, projet que je fus contraint à abandonner, les pétards n’ayant pas voulu éclater, j'ordonne aux hommes de taire leurs préparatifs de départ. Nous brûlons toutes les armes qui se trouvent en magasin, plus le mousqueton de Mahmoud ben Abd el Ivader, qui est blessé à l’épaule droite et ne pourra s'en servir. A 20 heures nous tentons une sortie. Un premier groupe passe hors du réseau de fils de fer encerclant le bordj. Pendant que le deuxième échelon franchit à son tour les fils de fer, nous essuyons une fusillade à bout portant de l’ennemi, venant du parapet (perron). Les hommes deviennent hésitants, n'osent plus faire un pas. Nous ne pouvons continuer, nous rebroussons chemin, la fusillade devient intense, tout se passe dans le silence le plus complet, l’ennemi ne s’est certainement pas aperçu de notre manœuvre. Chacun à son poste, nous remontons la pièce de 80 millimètres dont nous emportons la culasse, et j’ouvre un feu d’artillerie à déblayer sur toute la face Nord et Nord Est du bordj, je tire quinze à vingt obus et tout rentre dans le calme de la nuit.
Le 24 mars à 1 heure du matin, lorsque tout était calme, nous tentons une deuxième sortie, après avoir enlevé à nouveau la culasse du canon et les porte-lames du débouchoir que nous emportons avec nous. Je suis obligé de prendre les de-
vants, les hommes n’osent plus marcher en avant. Le brigadier B... a le commandement de la seconde fraction qui se compose elle aussi de deux échelons; les femmes, les gosses des militaires suivent entre les fractions. Cette sortie nous réussit pleinement, nous quittons notre poste avec tristesse et nous éloignons direction Est- Sud-Est-Nord, pour rejoindre le premier point d’eau dans la journée. La marche est pénible, les hommes sont fatigués. Le brigadier Mohamed ben Brahim, duquel je n'ai eu qu’à me louer, (cet homme, blessé grièvement depuis le 17 mars, a continué son service jusqu’au bout) souffre beaucoup. Après une assez longue marche, arrivés à 2 heures environ au nord du bassin de Djanet, nous atteignons un oued que nous longeons, les femmes ne peuvent plus suivre, elles sont maintenant en sûreté, connaissent mieux les routes 1 que nous, nous les quittons, leur enjoignant ! l'ordre de se rendre à Fort-de-Polignac. Nous continuons notre roule toujours dans ce même oued que nous quittons ensuite pour prendre le djebel. Au petil jour nous atteignons le sommet du djebel. Après une petite pause, car l’eau nous fera défaut, nous continuons la marche, nous soupons.
Sur le sentier Assakao-Djanet, nous ne relevons aucune trace et vers les 10 heures nous arrivons au bord de l’Oued qui descend de Iherher. La chaleur commence à se faire sentir, nous sommes sans eau. Il faut avancer coûte que coûte, nous faisons péniblement 3 à 4 heures de marche, les hommes n’en peuvent plus, la soif les étreint. Après une pause à l’ombre des roches nous faisons un nouvel effort et arrivons à un oued où nous comptions trouver un « redir » qui sans doute nous aidera à atteindre l’aguelman de Tabarakat. Nos efforts sont vains, nous ne pouvons atteindre les soi-disant redirs (qui sont à sec). Je détache 6 hommes qui se font fort d’aller faire eau à Tabarakat qui se trouve à environ une bonne heure et demie au Nord. Nous faisons la pause à l’ombre des roches et attendons la fraîcheur pour continuer la marche jusqu’au point d’eau. Vers les 4 h. 30 à 5 heures, alors que nous nous approchions de l’aguelman, les hommes partis à l’eau nous rejoignent; ils me rendent compte qu’un détachement allant sur Djanet est passé par là, qu’une vingtaine d’hommes à pied marchent au-devant. Quel est ce détachement? Les traces ne sont pas reconnues, seule une enveloppe d’un paquet de cigarettes relevée sur les lieux des traces fait supposer que c’est un détachement des nôtres, je reste malgré cela indécis.
Les hommes se sont un peu désaltérés et nous pouvons ainsi reprendre la marche pour atteindre le point d’eau à la tombée de la nuit. A Tabarakat, deux goumiers qui nous avaient devancés pour aller faire eau y sont restés. Ils y surveillent une vieille négresse qu’ils ont trouvée en ce point, ils me remettent une lettre qu’ils ont trouvée en rejoignant le camp, elle est écrite en arabe, émane du caporal lvada, où il est question que ce dernier est témoin d’un mariage. La
question se pose : lui a-t-elle été prise, l’a-t-il jetée, pourquoi l’a-t-il jetée? Est-ce la crainte de — , ou lui a-t-elle été ravie? Nous avons de forts doutes que c’est les nôtres, mais nous n’avons pu reconnaître aucune trace. La négresse est questionnée; elle se contente de nous répondre : « Un
LE 14 JUILLET 1914 A DJANET (La population visite le poste )
Ph. Cap. Levasseur.
détachement est passé par ici avant la pluie de la veille, j’ai su que c’était la méhalla commandée par Aganay (ex-fonctionnaire caïd d’A/.ellouaz.
— Est-ce qu’il y a des gens dans les environs?
— « Oui, à une journée d’ici (au Nord) », en nous montrant du doigt l’endroit. C’est toutes les réponses que nous avons pu en tirer. La soupe est faite, nous faisons un petit repas et passons la nuit sur un petit monticule qui domine assez bien la région.
Le 23 mars à Tabarakat, à la première heure j’envoie trois hommes dans diverses directions en reconnaissance de la région. A 12 heures il sont de retour; un n’a rien signalé, deux ont reconnu le camp où le détachement (1) a campé, ils ont relevé les empreintes du chameau du capitainecommandant le secteur des Ajjer ainsi que celles de deux chameaux des militaires qu’ils connais^ sent très bien. Ils ajoutent : « Nous ne pouvons assurer qu’ils aient un canon, mais certainement ils ont du matériel ». La disposition du camp ne peut faire douter que ce ne soient des nôtres. Mes doutes n’ont plus lieu d’être. C’est les nôtres. Je décide alors de me reporter sur Djanet, allant à l’aide ou au secours de ce dit détachement.
(1) Il s’agit ici d'un détachement d'une centaine d'hommes, composé do tous les éléments dispersés dans la région, qui se porta sur Djanet, dès la nouvelle du siège, avec [ intention ue recueillir la garnison.
Ce détachement se heurta le 26 mars au petit jour contre la méhalla senoussiste, forte de “00 à 800 guerriers et armée de deux canons, alors qu’il n’avait que ses carabines. Il fut rapidement débordé, tandis que les obus, tombant sur le camp des méhara, y jetaient le désordre. Il eut du mal àse dégager en se rejetant dans la montagne; mais il avait pu se rendre compte que Fort Charlet était déjà tombé.
Des coincidences fâcheuses avaient empêché ce détachement et” la garni-on, déjà sortie de Djanet, de se rencontrer. Us avaient l’un et l’autre suivi des gorges parallèles dans le tassili très tourmenté qui sépare Djanet de Fort-Polignac.
La véritable colonne, formée à Ouargla, ne put reparaître de-
BULLE™ DD COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
V ers les 13 heures j'ordonne aux hommes de se tenir prêts et de faire la soupe. A 15 h. 30, 16 heures, lorsque la chaleur est tombée, je donne les ordres au brigadier B., auquel je laissai les hommes qui ne pouvaient me suivre, plus Mohamed ben Naaji. Les ordres que je laissai au brigadier B... étaient : attendre durant trois jours, après lesquels il devait se retirer sur Polignac, dans les environs de l’Aguelman deTabarakat. Faire ses feux de cuisine de jour, se déplacer tous les soirs, après avoir mangé pour camper.N’accepter comme envoyé par moi ou le capitaine que tout militaire ou goumier,qui, déployant une ceinture rouge en guise de drapeau, aurait tiré 6 coups de feu consécutifs. Je quittais le brigadier B..., après un adieu qui nous faisait mal au cœur, mais confiant : c’était le devoir, ayant avec moi une trentaine d’hommes.
Nous suivons les traces du détachement, relevons les empreintes de deux méhara montés, elles paraissent de la veille et se dirigent Vers îssedilen-Dider. Une bonne heure après, nous coupons à nouveau les traces de deux piétons qui ont la même direction. Qu'est-ce que ces gens là? Nous continuons notre route, car, coûte que coûte, il faut que nous atteignions notre but qui est de rejoindre le détachement du capitainecommandant.
Le 26 nous étions à proximité du camp qu’avait occupé le dit détachement. Après une pause d’environ deux heures que nous sommes obligés de faire en attendant le lever de la lune, car il nous est impossible d'avancer, nous ne pouvons plus suivre les traces. Vers les 7 heures, nous reconnaissons le camp qu’avait occupé le capitainecommandant et son détachement, où nous relevons des fusées d’artifice qui ont été brûlées, des paquets ayant contenu des cartouches, des traces de tranchées, etc.
Le dit détachement que nous recherchons s’est porté en avant, nous nous portons en avant avec précaution, car nous n’entendons plus un coup de feu. Arrivés à hauteur de la grande gara Nord-Est d’A/.ellouaz, je m’aperçois qu’il me manque Mohamed ben Bouazza, il est soi-disant parti devant. Je détache deux hommes qui, en se masquant du mieux qu'ils le peuvent, doivent continuer la reconnaissance des traces des nôtres. Une heure après environ 3 détonations se font entendre. Qui est-ce? Je prends position sur une gara dominante. L’est Mohamed ben Bouazza qui revient, amène un chameau. Il me rend compte que quelques caravaniers sont campés au bas des sables à proximité du sentier Admer-Djanet, que
vant Djanet que le 11 mai. Bien qu’elle disposât ds quatre canons et de deux mitrailleuses, avec un effectif sensiblement égal à celui de la méhalla ennemie, elle livra le 12 mai, contre des positions dominantes et fortifiées, un combat très dur. En particulier, ses canons qui étaient tombés aux mains de l’ennemi ne purent être repris que par une contre-attaque à la baïonnette, menée par le colonel commandant la colonne.
Le 15 mai, une progression méthodique amena les troupes au contact des lignes ennemies et le 16, la mehalla, dont les munitions étaient à peu près épuisées, se décida à la retraite. De notre côté, l’epuisement était tel qu’une poursuite immédiate fut impossible. Les chameaux, par manque de nourriture, et les hommes par manque d’eau, étaient à bout. — N. D. L. II.
tout paraît calme ; il a pris un chameau sellé, que deux des soi-disant caravaniers l’ayantaperçu se sont mis à sa poursuite et ont jeté leurs armes, qu’un se serait fait connaître comme étant le fils de Khaoudi (amr’rar des Kel-Harir). Le chameau est reconnu comme étant aux Kel-Harir. Nous restons sur le qui-vive et attendons la rentrée des deux hommes que j’ai moi -même envoyés en mission. Une heure s’est écoulée depuis leur départ. Enfin ils arrivent, ils n’ont vu personne et ont coupé les traces d’une quinzaine de fuyards poursuivis par un gros peloton de méharistes. Il faut voir coûte que coûte ce qui se passe, où sont les nôtres. Je prends les dispositions suivantes : scinder mon détachement en trois fractions, trois hommes marchent en avant du drapeau déployé (fanion du groupe Ajjer), les fractions espacées entre elles d’une cinquantaine de mètres, j’opère une marche en tiroir jusqu'au bas des sables.
DJANET
Vue du bordj sur la vallée.
Phot. Cl Ardaillon.
Aucun mouvement n'a lieu dans l’oued, c’est le calme. A peine débouchons-nous des gros blocs en bordure des sables, que l’ennemi est aperçu débouchant lui-même du même côté que nous, mais plus au sud. J’ordonne à mes hommes de se coucher; une vive fusillade, s’échange, seuls Mohamed ben Bouazza, Mohamed ben Mouissa, Bou Amamaben Abdelkader font avec moi le service d’arrière-garde et nous nous retirons sur le point d’eau d’Imernaz. Il est 17 heures environ, nous sommes sans eau, mais la nuit nous aidera, nous l’attendons. En cours de route la nuit nous surprend, il nous manque Ahmed ben Amran. C’est un traître qui nous a lâchés; déjà j'avais eu l’attention attirée sur lui par quelques uns de mes vaillants soldats qui avaient reçu de moi l’ordre de le fusiller au premier faux pas. Mohamed ben Mansour est assoiffé, il ne peut plus avancer, il tombe chemin faisant, c’est à mon arrivée à Imernaz qu’il m’est rendu compte que ce dernier est tombé en cours de route pris de soif. A Imernaz nous faisons une pause de deux heures environ, pendant que cinq hommes vont à l’eau; un
seul, Baafou ben Sliman, connaît le point d’eau pour y avoir passé une fois, aussi les recherches se font un peu longues; le plein d'eau est fait, nous continuons notre route sur Assassou.
Le 27 mars nous arrivons au Tilmas d’Assassou vers les 5 heures, nous faisons eau pour nous retirer sur Issendilen, voulant ainsi donner le temps au brigadier B ..de s’éloigner si possible. Nous •continuons notre route jusqu'au soir où, vers les 16 heures, alors que nous faisions une petite pause, un goumier entend les cris d’un chameau. Nous prenons position sur une pente du djebel, les Fellagas sont aperçus, ils paraissent être uiïe cinquantaine et font à nouveau une manœuvre d’encerclement. Mes hommes se retirent pour prendre position ailleurs, je ne suis plus maître d’eux, seuls Boukhchba et unZoui,tous deux goumiers, peuvent se porter en avant, ils se chargent de se rendre à Polignac, je les laisse
LES ZÉRAÏBS d’ADJAHIL
Phot. Ardaillon.
sur la position et je rallie le gros du détachement qui fuit, l’ennemi est à nos trousses. Aidé par quelques braves, je finis par reprendre le dessus et nous prenons position sur unekoudia assez isolée des au 1res.
Pendant que nous prenons position, l’ennemi a réussi à atteindre la gara qui est à notre Sud, d’où parviennent à mes hommes des invitations de désobéissance. C’est Ahmed ben Brahim Zaïl qui fait à mes hommes ces propositions-là. L’aile droite est placée, je vais pour prendre position avec le reste sur le sommet qui est à une dizaine de mètres; j’entends alors une voix qui vient des fellagas et crie : « Tue/.-les tous comme des chiens, ces kaffeurs. » C’est Allan ben Salem qui a parlé. Je me retourne, jetant un coup d’œil sur l’aile droite, c’est un défilé d’hommes qui se rendent, les autres parlent de se rendre; seuls quelques-uns sont avec moi et ne veulent pas me quitter. Quand tout a fui, que nous sommes seuls, les deux Bouazza, les goumiers Bouamama ben Abdelkader, Eddin ben Mohamed, le chef goumier Mohamed ben Mouissa d’Ouargla et le militaire Baafou ben Sliman, je leur donnai alors
l’ordre de me fusiller. Je ne saurai dire si j'en aurais eu ou si je n’en aurais pas eu le courage de le faire moi-même. Je confiais mon âme à la Providence. L'ennemi me cueille sur le terrain : j’entends des voix qui crient : « N'aie pas peur! » Peur, je n’ai pas, j’ai fait mon devoir, je mourrai, ce sera ma consolation. Je suis amené avec les autres, on me donne un peu d’eau et nous nous acheminons sur Djanet. Nous passons toute la nuit en marche.
Le 28 mars, nous arrivons à Djanet à la plaine Gueyla, au milieu de l’oued, entre Azellouaz et le bord j ; les chioukh appréhendent que nous ayons sur nous des armes, aussi nous subissons l’affront d’une deuxième revue qui nous est passée en détail sous les « Youlous » des ksouriens d’Azellouaz, après quoi nous sommes acheminés vers le pied de la gara où est le campement de l'ennemi. Là un peu en dehors du camp sont montées deux tentes où deux hommes, baïonnette au canon, montent la garde. Cheikh Abdesselem m’en assigne une, des militaires sont logés dans la seconde qui est placée à une trentaine de mètres de celle qui m’a été fixée. Il y a environ une heure que je suis dans cette maudite tente, un Noir vient et m’apporte, de la part du Cheikh Abdesselem, de l’eau, des dattes et ensuite une tasse de café. Vers les 16 heures. Cheikh Abdesselem Chardag Tarhouni, ce fanatique de la religion, fait expressif par le succès de la rapine, vient me trouver et m’invite à réciter la Chehedda. Je lui fis comprendre que, quelle que soit la Chehedda que je puisse réciter, mon cœur était et serait resté le cœur d'un roumi auquel ni les menaces, ni les châtiments, ni la mort ne pouvaient faire de l’effet plus que celui de vingt et-un jours de combat. J'ajoutais : « Chehedda ou non Chehedda, je te prie de me laisser la paix ; moi je t’assure de rester tranquille tant que tu ne me pousseras pas à porter les armes contre mes frères les roumis. » Cheikh Abdesselem me prend la main, il me répond : « Ne crains rien de tout cela, ici lu es s.mplemenl prisonnier, tu retourneras dans ton pays quand la paix sera faite. « Cheikh Ahmoud (Sultan) se présente peu après ce colloque, il me présente la main, je ressens un froid intérieur et lui tends avec dégoût la mienne parce que j’ai compris que, dans ce moment, un acte de rébellion, d’hostilité ne m’aurait rien valu. Il parle avec Cheikh Abdesselem. Ce dernier se retire, invitant Sultan Ahmoud à en faire autant, sur ces simples et bonnes paroles : « Laissons-lui la paix ».
Dans la soirée, vers les 17 heures, Cheikh Abdesselem revient vers moi et m’invite à sortir, il y a une foule d’hommes en armes, je crois un moment que c’est fini II me dit : « Suis-moi. » Au môme instant une foule d’hommes se rue sur nous les armes en avant, j’entends entre autre prononcer par Moussa Ag Barada ; Touah alia enna n'dha ali/c (maintenant à moi, moi je te tuerai). Je conserve tout mon sang-froid : Cheikh Abdesselem le repousse en administrant quelques bons coups de cravache sur la figure de quelques-
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
uns. Tous se retirent penauds et le silence renaît. Cheikh Abdesselem m’assigne une nouvelle tente qui est aménagée; c’est mon ancienne tente; enfin j’aurai avec moi une vieille compagne! Dans cette soirée Cheikh Abdesselem essaye de me sonder pour savoir où est passé le reste du déta-
il VALLÉE DE DJANET Vue du poste.
Ph. Cap. Levasseur.
chement, je me contente de lui répondre : « Je ne sais pas, je crois qu’il est parti à Tarat. » Il n’est pas satisfait et me laisse. Peu après, de ma tente, je m’aperçois des nombreuses allées et venues de Mohamed ben Daho et j'entends qu'il dit à Cheikh Abdesselem : « N’aie pas de crainte, je veux y aller, je sais où ils sont, je les amènerai s’il plaît à Dieu ! » Mon cœur se serre : pauvre B... ! 11 est perdu !
Le 29 mars, vers les 8 heures, je vois Mob i med ben Daho qui est armé, je m’aperçois d’un départ d’hommes montés, je passe une journée tranquille, on me laisse la paix.
Le 30 mars, dans la matinée, Cheikh Abdesselem m’apporte un accordéon, m’invite à le manœuvrer pour me distraire, il essaye lui-même d’en tirer quelques sons et agite cet instrument d’un côté pendant qu’il tapote sur quelques touches. Ce jour-là il fait porter à manger et m’invite à manger avec lui. Dans le repas de soirée Cheikh Abdesselem Chardag Tarhouni me dit : « Maintenant nous allons partir sur Hezy, pour marcher ensuite sur le Touat. » Je ne réponds pas, gardant mes impressions pour moi-même. J’ai confiance qu’ils rebrousseront plus tôt chemin qu’ils ne pensent. Il ajoute : « Les gens de Djanet doivent beaucoup d’argent à Si Hallan, c’est un des nôtres, il faudra que cet argent rentre et si ce n’est maintenant ce sera à mon retour d’Ilezy (Fort-de-Polignac). Us doivent au tadjerSi Hallan une somme de 9 à 10.000 réals Rhât. » Je me contente de lui répondre : « Je ne sais rien à ce sujet, peut-être bien. » Et la journée se clôt sur ces entrefaites.
Le 31 mars, les fellagas chargent le matériel et vont ensuite prendre possession du bordj. Je suis derrière. Chemin faisant Mohamed ben Bouazza m’approche et me dit : « Ce traître de Mohamed
ben Daho est parti à la recherche du brigadier B et de son détachement. » Cheikh
Abdesselem m’assigne comme logement le bureau. Tout a été bouleversé, les casiers sont vides. Je remets un peu d’ordre, fais quelques recherches et ne trouve que quelques lettres particulières. L’heure du déjeuner arrive. Cheikh Abdesselem fait porter à manger, nous mangeons ensemble. Je m’attends à ce qu’il va me dire; je me suis trompé, la conversation qui s’engage n’a guère de sens. C’est la création de douze branches tribus ou races, j’ose avouer que je n’y ai rien compris. Il me quitte, je crois avoir la paix jusqu’au repas du soir.
Dans l’après-midi, Cheikh Abdesselem me remet le courrier et une lettre, il se contente de me demander si les porteurs du courrier ne portaient pas d’argent. Après avoir fait semblant de jeter un coup d’œil sur le courrier, je lui réponds : « Non, ils ne portaient pas d'argent » Il me quitte pour revenir à l’heure du repas du soir, car je suis tout à mon courrier, il comprend et se retire.
Dans le courrier, j’ai découvert la lettre qu’adressait le capitaine commandant le secteur Ajjer, chef des affaires politiques et militaires en territoire Ajjer, à M. le capitaine commandant les troupes de l’Afrique Occidentale Française à Bilma (Kaouar). Je suis au courant de la situation, je détruis cette lettre.
Le 1<!r avril, je suis tranquille jusqu’à midi où pendant le repas reviennent encore ces questions d'argent; je satisfais à peu près mon adversaire par des réponses évasives. Ce jour-là il m’avait apporté un supplément du courrier, mes journaux et les dépêches officielles. Vers les 15 heures, Cheikh Abdesselem me prévient que le brigadier B.... arrive, nous nous serrons la main, Cheikh Abdesselem serre à son tour la main au brigadier et se contente de dire : « Matkhafeh » et nous rentrons dedans. J’ai pu, durant cette demi-heure, voir défiler les troupes de l’ennemi, parmi lesquelles je remarquais de nombreux Kel- Djanet et quelques ladhanaren défilant, plus tous les autres ladhanaren, Djanetis et Targui se donnant de l’importance en armes. L’ifoghassi Sidi R’Li qui a joué un rôle qui nous a été très difficile à définir paraît être le piédestal de Sultan Ahmoud, il est avec ce dernier qui était lui-même en armes.
Dans le courrier, j'ai éprouvé une belle satisfaction dans la défaite qu’ont éprouvée les fellagas senoussistes du côté de l’Egypte. J’en fais part à quelques-uns, je leur donne bon espoir, leur rappelle leur devoir; je suis heureux, car ils aspirent tous à la délivrance prochaine, la plupart ne fauteront pas.
Je suis de concert avec le brigadier B.... lequel est persuadé et est d’avis que la trahison des Kel- Djanet n’est pas du tout étrangère aux dettes qu’ils ont contractées envers le commerçant Si Hallan et dont ils ont déjà vu s’écouler l’époque de l’échéance et desquelles ils sont persuadés qu’ils en seront délivrés une fois débarrassés des kaffeurs (français)(voirà ce sujet : correspondance
du chef de poste, mois de septembre ou novembre 1915 ; réponse à M. le capitaine commandant le groupe mixte des Ajjer à la suite d’une lettre reçue par lui, émanant de M. le commandant militaire du territoire des oasis au sujet des créances de Sidi Mohamed Hallan).
En décembre 1915, j’en rendais compte verbalement à M. le lieutenant L. lors de son passage, lui disant ainsi : « Si jamais je suis attaqué à Djanet, ce sera uniquement à la suite des dettes qu’ont contractéesles ksouriens envers lecommerçant Si Hallan, dettes desquelles ils comptent être libérés par la Senoussia ». Le lieutenant L..., me donna des instructions, ces instructions furent suivies à la lettre.
11 faut que je donne temps aux divers mouvements, qui doivent s’opérer dans le territoire, d’arriver 5 Fort-de-Polignac (Ilesy). Je crois dès lors bien de parler un peu moins évasivement de cette question d’argent, je parlerai au moment opportun.
Les journées des 2, 3, 4, 5 avril. Cheikh Abdesselem nous fait porter à manger, nous mangeons avec lui. Les conversations varient pendant les repas. Plusieurs ont trait aux offrandes qui lui sont faites par les Imr’ad, parce qu’il est de la Senoussia, l’autre roule sur l'imposition, l’autre roule sur les miracles de la Senoussia, etc., etc. Cheikh Abdesselem fait toutes les journées marcher la cravache, i! fait soi-disant rentrer des sommes ducs aux commerçants de Khàt.
Le 0 avril, dans la soirée nous nous trouvions
dans la cour du bordj, moi et le brigadier B
Cheikh Abdesselem interroge l’ex-fonctionnaire caïd d’Azellouaz parti en dissidence (probablement de connivence avec 400 Allan ben Salem, (voir lettre du 28 février 1916) vers le 27 ou 28 février 1916, sur la somme qu’il doit au commerçant Si Hallan et les sommes qu’il a déjà reçues. Ag Nanay répond ne rien devoir ni lui. ni le caïd Miloud et ajoute : « Je sais simplement que le caïd Miloud s’est rendu responsable envers Si Hallan des dettes qu’ont contractées chez ce dernier les ksouriens d’Azellouaz, mais je n’ai rien perçu, car je n’avais aucun ordre du caïd Miloud à ce sujet. » Ag Nanay me prend à témoin, il tombe mal, car je sais qu’il a pas mal perçu, j’avais eu quelques bruits de plainte au sujet de ces prélèvements ; je me contente de répondre :
« Oui, je sais que tu as touché de 50 à 60 douros de dattes ou divers en remboursement des sommes dues à Si Hallan et pour lesquelles tu as assez fait de quêtes». Il nie. Je maintiensce que j’ai dit et lui pose des points sur les i. En attendant que l’affaire se termine je me retire avec le brigadier dans le bureau.
Le 7 avril dans la matinée, la question revient sur le tapis, je dis alors à Cheikh Abdesselem :
« Oui, je sais que les caïds de Djanet sont responsables envers Si Hallan d’une somme de 3.C00 à 4.000 francs chacun ; te dire exactement le chiffre je ne le sais pas. C’est tout ce que je puis te dire ». Cheikh Abdesselem m’apprend qu’il s’est fait remettre par Khan ag Barada, quatre bœufs que
lui avait séquestrés le Beylik ; tant mieux, le voleur est volé.
Dans la soirée arrive une lettre envoyée par un nommé Aïssa des Injeradjriouen, qui, parait-il, a été anciennement soldat français. Je coupe un passage où il est dit ; « Les kaffeurs (français) sont partis avec le gros, en quel endroit, je ne sais où ils sont passés. Fort-de-Polignac n'est occupé que par quelques hommes seulement. »
Le 8 avril vers 16 heures, arrive un courrier rapide porté par Tora et deux autres targui, que je crois aussi des Kel-Harir, il y a une lettre où il est question que les Français arrivent à Ilesy comme des pluies de sauterelles.
Dans cette même soirée arrivent de Rhât ou de Birghen l’ifoghas Si ould Aouied el Kheir, Moha med ag Salah et deux ou trois autres targui. J’ai de forts doutes que Mohamed ag Salah a été envoyé en mission au Fezzan, il embrasse un petit « keteb » vert que lui a remis Si Mohamed Labed. Pour moi il a trahi.
Le 9 avril dans la journée, je coupe, d une conversation qui a lieu entre Cheikh Abdesselem et des targui, ce passage (C’est Mohamed ag Salah qui parle) : « Je crains pour mes troupeaux qui sont du côté français ». J’entends une réponse qui lui est faite : « N’aie pas peur, tu vas venir avec nous à Rhât, tu es des nôtres. Tu n’auras rien à craindre ». Qui est-ce qui lui a répondu cela, je l’ignore.
Le 10 avril, je vois Barada ag Ranada qui dit à Cheikh Abdesselem avec un air de sainte nitouche :
« Rididi, il en a de l’argent. C’est un kaffeur comme les autres, il fait partie de cette bande-là,