‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 38 sur 134 · ENTRÉE DU COE D’ASSAKAOU · texte numérisé non relu

ENTRÉE DU COE D’ASSAKAOU

Ph. Généra! Laperrine.

Vérascope Richard.

tous les pas, nous sommes suivis, le brigadier B... et moi, par des targui, baïonnette au canon.

Le 1 1 avril, j’essaye de ramener Ahmed ben Abdelkader à de meilleures idées, lui ayant rappelé qu’étant soldat français il avait toujours bien fait son devoir, qu’il ne devait pas oublier qu’il était tout de même protégé français et que sa façon d’agir était très mal. Boukhis, avec un sourire narquois et dédaigneux, me répond : « Quand j’étais avec les Français, j’ai fait mon devoir ; maintenant que je suis avec la Senoussia, je suis pour elle et pour les Senoussistes, je travaillerai avec eux, je ferai tout pour eux ». Le goumier d’In-Salah Bouamama dit « Taleb », qui a coupé quelques mots de notre conversation avec Boukhis, ajoute : « Moi, je te jure que je suis avec les Senoussistes, que toutes mes balles serviront contre les Français, contre qui j’ai une dette à faire payer. » Je les ai compris tous deux.

Le 12 et le 13 avril, j’ai meilleure chance, je ne tombe qu’avec des hommes qui ont de bien meilleures idées, tels les goumiers Bouamama ben Abdelkader des cheurfa de Laghouat, Abdelkader ben el Hadj Ali. Eddin ben Mohamed, ben Mouissa, ainsi que le militaire Baafou ben Sliman qui est l’oncle de Mohamed ben Daho et qui me dit : « C’est ignoble, le crime dont s’est rendu coupable Ben Daho, il ne mérite pas même de pitié, j’en rendrai compte dès que je le pourrai. »

Le 14 avril, nous atteignons El-Barkat dans la matinée. En cours de route le fiqui, fils de El Faki, marabout de Rhât, me dit : « Ce sont les gens d’El-Barkat qui ont pris et tué les porteurs du

courrier, ils ont aussi capturé le convoi venant de ïaratoù ils ont tué 5 soldats. »

A El-Barkat la diffa est servie ou offerte par Senoussi,je ne le reconnais pas dans l'assistance. Le caïd d’El-Barkat, d’après ses conversations, me fait l’effet d’un scnoussiste invétéré. Après le repas on nous conduit à la zaouïa senoussiste qui est assez cachée dans une ruelle; nous y allons tête basse, c’est un nouvel affront qu’il nous faut supporter. Après le retour, je peux enfin me soulager un peu, un individu d'El-Barkat vient à moi , je le reconnais, c’est un ancien agent de renseignements qui nous a rendu des services, il s’ouvre à moi et nous plaint sur notre sort, je lui réponds : « Ne crains rien pour nous, nous souffrons pour notre pays, nous subirons ce qu’il nous faudra subir, c’est pour notre pays, notre pays nous vengera. Pour nous la Senoussia n’est qu’une bande de brigands dont les chefs sont les mauvais esprits. »

Nous quittons El-Barkat vers les 13 heures et arrivons à Bhàt à 15 heures. A Rhât, nous sommes reçus par les autorités mercanties. Le cheikh me parait être un nommé El Hajd Ahmed et habite Tounin. Nous sommes logés en ville dans la salle de réception où sont alignés symétriquement de nombreux fauteuils. A moi et au brigadier B... ils nous ont assigné deux fauteuils d’honneur, les hommes de troupe et le Touareg sont sur les tapis. Le groupe des mercantis s’installe sur les fauteuils. Un homme frisant la soixantaine, gras, au teint brun, le visage légèrement variolé, prend place à côté de nous, c’est un tadjer, il prend la parole : « Les Allemands par ici, les Allemands par là, les Allemands sont les maîtres des mers, ils occupent tout le Soudan, etc., etc. Maintenant nous avons la route du Soudan, nous ferons ci, nous ferons çà, etc... »

Le véritable secrétaire de Cheikh Abdesselem Chardag Tarhouni me paraît être un marabout senoussi avec lequel il a de nombreux entretiens et qui lui fait sa correspondance durant les trois journées que nous passons à Bhàt. Pendant ces trois journées nous sommes un peu plus tenus à l’écart. Le cheikh a moins d’égards pour nous; tant mieux, nous avons la paix, Dieu merci!

Le 17 avril, nous quittons Rhât pour être conduits au sultan : « Oü, mais quel sultan? — Au Fezzan, au sultan Mohamed. » Notre cœur se serre, nous sentons les nôtres tout près, on nous éloigne Nous campons à proximité de Bhàt entre la gara El Djenoun et ce dernier pays, dans l’oued Ouest de l’Akakous.

Le 18 avril, toute la matinée, nous marchons dans ce même oued. Dans l’après midi nous suivons un lit d’oued (presque à hauteur de la gara Ed-Djenoun), rentrant dans l’Akakous, direction Est -Nord. Après deux heures environ de marche nous atteignons le sommet de l’Akakous que nous coupons. En cet endroit, l’Akakous ne forme pas plateau, le lit d’un oued coulant de l’Ouest à l'Est est à nos pieds, nous descendons et campons après deux heures environ de marche, dans les

RENSEIGNEMENTS C0L0N1AÜX

gours qui forment l’Akakous, dans sa partie Est.

Le 1U nous faisons eau au pied du djebel, deux heures environ au Sud de l’endroit où nous avons campé, dans un tilmas qui, paraît-il, serait permanent, et nousvenons camper dans le grand lit de l’oued qui se trouve entre l’erg et l’Est de l’Akakous.

Le 20 avril, nous levons le camp et nous nous portons au puits qui est au pied de quelques grands tamarins. Nous y passons la journée. Là, c’est la grande plaine qui s’étend à perte de vue; au Sud et à l’Est elle est sillonnée de nombreux oueds, fertiles en végétation. Au Nord, elle paraît aride, à l'Est elle est coupée par un erg.

Le 21 avril, nous marchons direction Est, coupons l’erg en une journée et campons dans une plaine presque sans végétation. Nous sommes à proximité de l’erg.

Le 22 avril, nous marchons Nord-Est, coupons un oued où il y a quelques tablas, nous campons J aux approches de Messak.

Le 23 avril, nous rentrons dans le Messak, campons après trois heures et demie de marche dans un grand oued qui semble venir du Sud- Est. Nous faisons eau dans un aguelman extérieur de l’oued au Sud.

Le 24 avril, nous montons sur le Messak, c’est une grande plaine de reg pierreux et sans fin, sillonnée de nombreux oueds fertiles où domine le drinn. Beaucoup de ces petits oueds ou chaabs qui sont à peu près sur le même point que le Messak sont fournis de puits touareg. Nous campons à proximité d une tente des gens de Bouhekeur ag Allegoui où il nous est simplement et catégoriquement refusé la diiïa.

Le 23 avril, nous rencontrons Boubekeur ag Allegoui et deux de ses gardes de corps. Les salutations s’échangent simplement, Boubekeur et ses hommes restent à chameau, nous continuons. Je suis épaté, la garde qui nous escorte devait, si elle rencontrait Boubekeur ag Allegoui, le fusiller, le lapider, enlin je ne sais quoi, l’avaler, et tous ces gardes baissent maintenant la tête, on dirait qu’ils ont pour, ils ont trop parlé. Ce jour-là nous campons dans un oued encaissé, nous sommes au Sud de Oubari.

Le 2f> avril, nous atteignons Tikerkiba. Avant d’arriver au hameau, nous coupons quelques campements touareg, les gens nous crient: « Va kaffeurs, ada baraka sidi ldebs, kaffeurs, etc... » Nous séjournons dans ce premier hameau (de cette grande atia) le 27 et 28; les gens semblent plutôt nous prendre en pitié.

Le 29 avril, toujours dans cette même atia, nous campons dans un hameau, trois heures en viron plus au Nord où nous passons encore la journée du 30 pour nous mettre en route sur Birghen le 1er mai. Le 29, j’ai pu couper quelques mots d’une conversation. Un petit détachement français aurait poussé une pointe à Oubari, à la nuit il aurait interrogé quelques gens trouvés par ci par là errants. J’en préviens le brigadier et l’invite à ouvrir l’œil. Durant ces deux journées nous sommes tenus autant que possible à l’inté-

rieur d’unÆ habitation particulière, qui est occupée. Il y a donc certainement quelque chose qui se passe, nous en sommes persuadés, nous sommes heureux, car sans aucun doute à celte heure-ci. nous sommes vengés. Ici seulement j’ai su qui et quel était ce sultan.

col d’assakaou près de djanet

Ph. Général Laperrine. Vérascope Richard

Le 1er mai, nous quittons Tikerkiba pour rejoindre Birghen où nous arrivons le 4 mai. Nous marchons durant trois jours dans l’erg direction Nord. Nous coupons trois atia où nous faisons eau. La plus importante est celle du Nord de l’erg en limite de ce dernier et dont les palmiers se perdent à l’Est et à l’Ouest à l’inlini. Enfin nous arrivons à Birghen, nous avons coupé l’erg et traversé l’oued Oubari, autrement dit« l’Ouadi ».

Birghen est une petite ville composée de deux hameaux, plus le tronçon d’un troisième, dont la population au maximum peut être de trois cents âmes, elle compte par contre de nombreux palmiers.

Le camp de Sidi Mohamed Labed ben Mohamed Cherif ben Mohamed ben Ali es Senoussi el Khateb el Hassan el Idris est placé un peu extérieurement du village, en dehors des palmiers. Les forces de ce camp évaluées largement n’arrivent pas à 230 hommes, 4 canons, 4 mitrailleuses modèle italien et une dizaine de chevaux. Notre terne est montée au milieu de cette méhalla, il y a à côté de nous un Français et un Italien. Nous lions vite connaissance; Jean-Baptiste B..., soldat au 48e de ligne, a été fait prisonnier à Oura- Souigh; J... B..., caporal au 6e d’infanterie italienne, a été fait prisonnier lors de l’évacuation de Nalout.

Nous sommes présentés dans l’après-midi à Sidi Mohamed el Labed, qui loge dans une grande zaouïa. On nous fait appeler. Des sentinelles, il y en a partout; nous sommes introduits dans une vaste cour où reposent contre une façade intérieure Sidi Mohamed Labed et Khaoussen installés sur un grand tapis. On nous conduit auprès de ces

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

deux derniers personnages. Sidi Labed nous invite à nous asseoir. C’est un homme d’une quarantaine d’années, gras à pleine peau, il est au lard, aux yeux chamarrés d'antimoine; il cligne d’un œil et possède un sourire angélique ou pervers. U se contente de nous jeter des taiebs, des iak taieb, des iakoum taibin plein la figure. Cet échange de salutations dure près d’un quart d’heure. Après, voyant que cela n’en finissait plus, nous essayons de placer quelques mots, il nous coupe par des taieb en veux tu en voilà et lève les mains en nous invitant à en faire autant, dit la fatiha, ce qui veut nous dire de nous retirer.

Nous faisons retour à notre tente. Boubekeur ben Naimi et quelques cbaamba viennent nous voir dans la soirée. Boubekeur ben Naimi parle peu, essaye de nous faire entendre qu’il faut nous résigner au sort qui nous est tombé dessus, prendre notre temps en patience et que nous n’avons rien à craindre de personne. Les Chaamba Mohamed ben Kaddour Moulay (ex-brigadier aux sahariens), Moulay Cherif, Mansour ben?... et un vieux frisant les 55 ans (qui, paraît-il, aurait sept frères aux compagnies sahariennes) semblent plus envieux de nouvelles. A toutes leurs questions, je mécontenté de leur répondre : « Je ne sais où ils sont, peut-être sont-ils en France ou au Soudan, car une note est passée à la compagnie demandant des volontaires pour ces deux endroits? Je sais que beaucoup ont demandé à partir, maintenant je ne sais rien, car il y a trois mois, quand on m’a pris, que je n'avais pas eu de nouvelles à ce sujet. »

Le 5 mai 1916, dans la matinée, Boubekeur ben Naimi revient nous voir, il est seul. Dans l’entretien que nous avons ensemble, il me fait sentir qu’il voudrait retourner du côté français, mais il craint le châtiment. Je crois pouvoir m’en servir. Aussi je réponds à son discours : « Une puissance est comme Dieu, Dieu est grand, il a en lui le grand pardon. La b’ rance est grande, elle a aussi le grand pardon et te pardonnera ». Il a compris, je crois, c’est à lui de s’ouvrir maintenant. Les chaamba reviennent à la charge, ils sont une quarantaine, c’est toujours les mêmes réponses que je leur fais, ils se désespèrent et nous quittent.

Dans la soirée, Boubekeur ben Naimi revient à nous et nous raconte qu’il a vu Si Labed qui lui a parlé et lui aurait dit : « Ceci et ceci, — en lui montrant deux paquets enveloppés dans un djerdj (sorte de haï 10 — est pour eux, c’est leurs trousseaux, tu leur diras que je les salue beaucoup, que j’ai préparé du linge pour qu’ils s’habillent, qu’ils n’ont rien à craindre ici, qu’ils n’auront que la paix et le bien. D’ailleurs tu leur diras aussi, qu’ils resteront ici auprès de moi. »

Le 6 mai, au matin, alors que nous nous y attendons le moins, quatre hommes viennent, tombent notre tente, il faut partir, c’est l’ordre. Que s’est-il passé? Certains disent que c’est sur les conseils de l’ex-brigadier saharien Moulay Kaddour que Si Labed nous fait éloigner.

En achevant mon rapport je sens le devoir d’attirer très modestement l’attention de mes supérieurs sur la bonne conduite qu’a tenue tout le détachement. Détachement qui au premier jour du mois de mars n’avait pu être aligné en vivres que jusqu’au 7 mars, tous les vivres en magasin étant épuisés, Ces hommes au pouls ferme n’ont pas failli à leur devoir. Seule la malchance et l’imprévoyable les ont vaincus, vaincus en héros, après avoir supporté courageusement dans un élan d’union de cœur et de sentiment du devoir, la faim, la soif et les fatigues durant ces vingt et un jours de combat.

Je demande une récompense toute particulière et en relation des actes d’abnégation et de mérite des hommes dont j’ai déjà ci-dessus cité les noms, soldats et goumiers que je me permets de rapptder tout particulièrement à l’attention de mes supérieurs, en même temps que le remboursement par l’Etat de leur matériel perdu pour cas de force majeure.

Page 1