II. — PRISONNIER A KOUFRA
Emmené prisonnier de Midi à Ouaou el-Kebir (1 ), le marcchat des logis Lapierre allait conn<iîtie une autre merveilleuse aventure : il fut conduit à Koufra où aucun Européen n avait pénétré , sauf l' Allemand Rohlfs.
Le groupe d'oasis de Koufra. vaguement connu de l'explo valeur Uarnemann, fut signalé pour la première fois par notre consul à Djeddah Fresnel. Rohlfs avait essayé vainement d'y accéder en 1868 . Il reprit sa tentative en 1879 et. parti de Tripoli, il réussit à pénétrer jusqu’à Koufm-Kebabo en août 1879. Mais il fut attaqué et malmené, le 13 septembre 1879, par les Zaonïas et dut revenir à Benghasi. Il a laissé une description détaillée (2) de l archipel d'oasis i/ui constitue Koufra.
Ouargla, le 21 juin 1919.
Le 1er mai 1916, avant mon arrivée à Ouaou-el- Kebir, j’eus l’occasion de traverser quelques villages du Chiatti et du Fczzan. Les indigènes de ces pays, dont la population peut s’élever à 25.000 âmes, commençaient à être las des tromperies des khouans senoussistes. Aussi la plupart n’hésitaient pas à me le manifester ouvertement.
Ce fut ainsi qu’à Sehha plusieurs notables s’adressant à moi me demandèrent : « Penses-tu que les Italiens vont revenir? » Je répondis : « Oui, je crois qu’ils ne tarderont pas davantage. » Us me demandèrent alors : « Mais pourquoi vous autres les Français vous ne venez pas habiter le pays? » Comme je m’abstenais de répondre, ils
(1) L’itinéraire suivi par le maréchal des logis Lapierre est porté sur la carte ci-jointe. Il va de Djanet par Esseyen à Rhâi, Tilia, qui n’est pas un puits, mais un tilmas dans l’oued Tilia. De là par une piste plus au Sud que celle qui est portée sur les cartes sans passer par conséquent par le roi d’Arlad, l'itinéraire franchit la falaise Massakmellet, passe à Hassi-Hiaouin, oblique vers le Nord-Est à travers la hammada de Mourzouk sur Djerma en évitant Mourzouk, passe à la palmeraie de Tikertiba, à \ghar, village à 40 kilom-tres ouest de Mourzouk dans l’oued du même nom, traverse directement l’erg au Nord de la hammada jusqu’à l’oued Ech-Chiatti, touche Bir-Ghen à l’Est de Ouenzerig, Guirda, retraverse l’erg en direction du Sud-Est et passe à Sehha, Zouila et enfin Ouaon-el-Kebir et Ouaou-en-Namous. — N. D. L. R.
(2) Kufra, Reise von Tripolis nach der Oase Kufra-, Leipzig,
! Brockhaus, 1881.
reprirent : « La plupart de nous, nous avons travaillé avec les Français en Tunisie, nous y avons des nôtres, ils sont tous contents, nous connaissons les Français, nous serions heureux qu’ils viennent parmi nous. » Ce fut à peu près les mêmes conversations que j’entendis dans tous les villages par où nous avons passé. Je ne peux me rappeler le nom d'un petit hameau à côté de Birgheu, au Sud de Brak où la diffa nous fut servie parce que nous étions deux pauvres Français prisonniers, où il fut refusé de la servir en hommage à Si Labed et à la Senoussia.
Au Ouaou, les gens sentaient le besoin de causer, ils ne nous étaient pas hostiles au vrai sens du mot, mais la cravache de fer du senoussi
Mohamed Ali Lacheb, oncle de Si Labed, tenait les bouches closes.
Au Ouaou, nous étions sept Européens, nous étions logés et vivions ensemble dans une même maison, libres de sortir pour aller promener, nous étions nourris comme les askris, notre ration était supérieure à celle des Arabes, nous avions en plus un peu de thé tous les jours. Matériellement, nous avons souffert du peu de vivres et du manque de commodités. Le lieutenant italien et moi avions chacun un lit de camp, mais les camarades couchaient sur des nattes en jonc. Seuls quelques lambeaux de couvertures nous servaient à nous parer tant bien que mal du froid.
Moralement, si çàn’avaitété le manque de nouvelles de la Patrie et des nôtres, nous n’aurions pas trop souffert, car enfin à sept nous trouvions toujours le moyen de nous aider les uns et les
autres. De plus, Si Labed qui fit retour au Ouaou, en septembre 1916, n’avait que de bonnes paroles pour nous et à notre égard. Il nous donnait confiance (confiance que nous avions déjà) pour notre pays et nous promettait que dès que la guerre (ici il voulait parler de la guerre européenne) serait finie, il nous renverrait dans nos pays, que nous verrions les nôtres, etc., etc...
En août 1917, l'oncle de Si Labed, qui avait formé une mehalla et marchait contre les Turcs qui occupaient le Fezzan, engageait un combat à behba-el- Abiod où il éprouva un rude échec et fut lui-même capturé et pendu quelques jours après.
Dette même année, des bruits ayant couru que
Si Labed devait se retirer, nous lui fîmes coin prendre que s’il allait à Koufra, nous préférions qu’il nous laisse au Ouaou. Si Labed partit le 28 septembre pour Koufra, nous laissant au Ouaou aux mains d’un mokaddem de zaouïa, Mokbammed ag lî'Li (ifoghassi dont la famille réside à Admer).
En décembre, un rekkas faisait retour de Koufra avec un nommé Abdallah ben .Mohamed ben Salem de Gelfa (Messak) (gnumier ou sokhrar qui avait été envoyé en mission pour nous rechercher). Ce dernier était parti de Fort-FIatters d’après les ordres de M. le général, Ce courrier avait avec lui quelques chameaux qui devaient nous emporter à Koufra où Si Labed désirait nous voir avant de nous renvoyer.
Si Boubekeur ben Sfoulli, khouan, Zoulia et Mokhamed a g B’Li s'opposèrent à notre départ,
Tripoli
Parcours effectué Mizrata parle M3.1 des Lo$is L.Lapierre deDjanet à Benuhazi parKoufra
Itinéraire L . L api erre . rg rô- 7g .
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3oo Kil
Afrique Française.
Reproduction interdits.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
les chameaux qui nous avaient élé envoyés lurent dirigés sur le Fezzan pour prendre quelques vivres, il en revint trois, les autres avaient été enlevés par les partisans des Turcs. Un rezzi fut formé au Ouaou, il partait au Fezzan, enlevait aux Turcs une cinquantaine de chameaux.
(Tétaient, je crois, nos sauveurs, mais la guigne nous poursuivait : ce rezzi s’étant enfermé à Gatroun, il fut rejoint par le parti turc et taillé en pièces.
C’est à Galroun que fut tué Boubekeur Targui, chef d’état- major de Si Labed. Je crois pouvoir assurer que c’est ce dernier dont doit vouloir parler M. le commandant D...., et non de Boubekeur ag Allegoui qui a toujours été contre les senoussis et même d’un parti opposé à Sultan Ahmoud.
En fin janvier 1918, les vivres étant épuisés, nous eûmes à traverser une première période de 1 rente-cinq jours, ne touchant d’autres vivres
SI LABED
que sucre, thé et café. Commencement mars, un petit convoi arriva, nous pûmes, durant les quelques jours que nous touchâmes des vivres, nous remettre un peu de ce premier choc. J’écrivis moi-même une lettre à Si Labed, espérant qu’il nous enverrait quelque chose ou nous appellerait à lui, je ne saurais dire s’il reçut la lettre, toujours est-il qu’il n’en fît rien. La disette sévissait à Koufra, décimant la population. Hélas! ce n’était pas fini; à compter de fin mars jusqu’aux premières dattes, ce fut une tragédie effroyable, plus de vivres, impossible de se ravitailler ailleurs, nous fûmes contraints au régime sucre, thé, calé et lakmi. Les askris, les Arabes nomades qui s’étaient [réfugiés au Ouaou tombaient comme des mouches, nous avons enregistré de S à 10 décès par jour, c’était terrible. Mes pauvres camarades (quoique nous touchions une ration de beaucoup supérieure aux Arabes) succombaient eux aussi, mais des derniers, d’épuisement physique (J... B... B..., 40e de ligne, E..., B..., compagnie du Tidikelt, P..., B..., compagnie de Touggourt).
Le Ouaou s’est purgé à un tel point qu’il n'est resté que le mokaddem de la zaouïa senoussiste,
2 mokaddem de zaouïa Hassen et Mohamed Tissaoui (qui était mokaddem de la zaouïa senoussia deDjanetcn 1911), un jardinier dit Mohamed Djaniti et une famille fezzanaise.
En août 1916 arrivait un caravanier de Koufra (Safi) ayant des ordres d’amener à Koufra tous les Français, j’étais seul, dans un état lamentable, je fus soigné un peu mieux, un sokhrar fut mis à ma disposition, on me fit faire quelques bouillons de farine, on me donna des dattes à volonté et, le 14 août, je quittais Ouaou-el-Kebir pour me rendre à Koufra où j’arrivais le 11 novembre 1918.
Le Fezzan, le Chiatti, le Djebel Tripolitain, en un mot toute la Tripolitaine a été complètement purgée des senoussistes, où la main et la poigne de fer des Turcs les a fauchés comme la mitraille peut faucher une troupe d'infanterie marchant en groupe sur un terrain plat et uni, à portée des feux de l’ennemi.
Le Ouaou-el-Kebir est une grande alia (1) dans une dépression de sol, enlorme de cuvette, d’une forme triangulaire dont le sommet serait au Nord d’une superficie d’environ 6 kilomètres, elle compte 5 à 600 palmiers, peu de pâturages pour chameaux, quelques puits pour l’entretien de 3 ou 4 jardins. A l’Est, il y a une source d’eau, légèrement salée. Il y a une zaouïa dans l’ancien village Tibbous qui est inhabité, qui porte le nom de zaouïa de Sidi-Abdallah et un hoch, logement de feu Si Ali Lacheb et ex-habitation de Si Labed dit « mcdmouna » (l’inviolable) qui est bâti au Nord de cette cuvette sur un mamelon du même niveau du plateau qui domine le Ouaou.
La population qui est de 20 à 23 âmes en temps ordinaire y vit misérablement du produit des dattiers et de quelques lopins de terre cultivés.
Le 15 août, après une marche de trois jours dans un srir sillonné d’oueds et de chaabs sans la moindre végétation, nous campions aux approches d’un srir noir et fin; chemin faisant, nous avons rencontré de nombreux glissements de mika.
Le quatrième jour, au matin, nous reprenons la marche sur un srir noir et fin, vers midi nous arrivons au bord d’une grande cuvette, c’est un spectacle inoubliable, dans le désert à 280 mètres de profondeur on remarque trois grands lacs, on dirait du lait en train de se coaguler; au Sud, on aperçoit un amas de palmiers, une Centaine environ. Ces lacs embrassent une montagne que surmontent deux mamelons qui dominent toute la région à deux jours de distance. C'est Ouaou- Namous.
Ces eaux ont une couleur laiteuse par suite de leur saturation de chlorure de soude (sel de cuisine), carbonate de soude (trouna) et carbonate de magnésie.
La quantité de moustiques est en relation des mares d’eau salée. Un phénomène qui émerveille beaucoup, c’est qu’à 70 centimètres autour de ces lacs, on trouve tantôt de l’eau salée, tantôt de
(1) Atia, affaiblissement du sol, dit d'oued, où il y a, ou bien il y a eu de la verdure ; toutes les palmeraies habitées ou non sont aussi par extension appelées atia.
l’eau douce, très douce, très bonne et très fraîche pendant que l’eau salée, provenance des recherches faites à côté, est chaude.
Dans cette atia il y a beaucoup de souris (mulots), beaucoup de bécassines, de canards sauvages, des échassiers, des tourterelles, des rapaces et un grand nombre de petits oiseaux de toutes sortes.
Quant à la llore, il y a une grande quantité de guezba (sorte de petit roseau), quelques ethels et tamaris.
Le 3 octobre, nous quittons Ouaou-Namous et, après deux jours de marche, direction soleil levant, dans un srir sans fin, nous atteignons Bir Marouf ou atia Marouf. Au Nord de Bir, il y a de nombreux monticules d’ethels sèches, pas ou presque pas de pâturages à chameaux.
Eau en très petite quantité, mauvaise, d’un goût amer et gluant.
Le 6 octobre, nous reprenons la marche, direction Est, tant soit peu Nord, et après quatre jours de marche forcée, dans un srir légèrement empierré entrecoupé de vallonnement, nous atteignons les grandes étendues de sable qui de l’Ouest à l’Est, en passant par le Sud , encerclent l’archipel de Koufra. Nous marchons durant trois jours dans ces sables, qui sont une suite de grands fedj, d’une direction Sud-Est. De temps en temps, nous coupons quelques chaînes de dunes, pas très hautes, la marche n’est pas trop pénible. Le huitième jour, au pied d’une dune où l’on rencontre des touffes de hartatres vertes, nous faisons des fouilles et trouvons de l’eau à environ 70 centimètres. C’est ici que l’on commence à trouver un peu de pâturages pour les chameaux.
Le 15 octobre, nous arrivons à Zoui, petit hameau au Sud-Ouest de Taizerbo.
Le 18, après une petite journée de marche, nous atteignons Taizerbo, dans sa partie Ouest, nous campons au point dit « campement des Touati ».
Çà et là, dans cette grande atia, sont dissémi nés de petits hameaux, très peu peuplés, la marche se poursuit dans cette atia sur 70 kilomètres environ, c’est une série de petites palme raies, disséminées çà et là, que nous traversons; elles sont distantes entre elles d’une dizaine de kilomètres, la plus petite ne compte pas moins de 20.000 palmiers.
Pâturages à chameaux, joncs en grande quantité, diss et tamarin. Au Sud-Ouest de la palmeraie le pâturage est beaucoup meilleur.
Le 28 octobre, nous atteignons l’Est de lagrande atia de Taizerbo.
Le 29, nous quittons Taizerbo, direction Sud- Est. La première journée nous marchons dans un srir très lin, le deuxième jour nous sommes dans les sables, de temps à autre nous coupons quelques petites dunes : le troisième jour, au matin, nous apercevons lesgoursde Bouzeima, la marche se poursuit dans les sables, c’est une série de vallonnements à pente douce. Le quatrième jour dans l’après-midi, c’est une série de hautes dunes que nous coupons, c’est un peu pénible, mais le
convoi passe assez aisément. Enfin à la tombée de la nuit, nous arrivons à Bouzeima, le 1er novembre.
Bouzeima est une grande atia, au milieu des sables, en forme d’entonnoir; dans sa partie la plus basse surgit au Nord-Est de la palmeraie une grande montagne de direction Sud-Ouest-Nord- Est, qui peut avoir 7 à 8 kilomètres de long sur 2 ou 3 de largeur. Elle se termine en sa partie Nord-Est dans les sables par une série de gours.
Le village situé au Sud-Ouest du djebel Bouzeima comprend 7 à 8 maisons et peut compter de 40 à 51) âmes.
A proximité et au Sud-Ouest se trouve la palmeraie, en forme de croissant, dont les pointes sont dirigées Nord-Ouest, Sud-Est dans sa partie
KHAOSSEN
rentrante au nord d’un grand lac d’eau salée ; plus au nord, c’est la sebkha desséchée.
Celte atia peut compter de deux à trois cent mille palmiers. — Pâturages à chameaux, jonc et guezba.
La population cultive quelques lopins de terrain où ils font poussar des courges et oignons en quantité effroyable. Les gens se nourrissent de quelque peu de farine, de beaucoup de dattes qu’ils mangent avec des oignons.
Le 8 novembre, nous quittons Bouzeima pour nous rendre à Koufra où nous arrivons le II novembre 1918.
En quittant Bouzeima, l'on marche deux journées et demie dans les sables, la marche est beaucoup plus fatiguante pour les chameaux, le troisième jour au soir on atteint un srir caillouteux. Nous tenons toujours direction Est tant soit peu Sud. Nous longeons dans sa partie Nord et à ses approches une chaîne de montagnes qui se joindrait, paraît-il, au Tibesti. Le quatrième jour, dans la matinée, nous arrivons à Aoufri.
A Aoufri est une grande palmeraie, dans un lit d’oued qui se déverserait dans la palmeraie d’El Giof (Koufra proprement dit) ; elle a environ
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20 kilomètres de long sur deux de large dans sa partie la plus faible.
A Aoufri, il n y a pas de village, çà et là on rencontre quelques habitations.
Les gens font les mêmes cultures qu’à Bouzeima.
Pas de pâturages à chameaux.
Nous quittons Aoufri dans l’après-midi et arrivons à Koutra ( I aja) dans la nuit. En quittant Aoufri, Ion marche durant une heure dans un srir fin, après quoi l’on atteint un plateau caillouteux, très peu accidenté dans sa partie supérieure. Çà et là, sont parsemés de nombreux mamelons appelés gours. Après quatre heures de
KEBABO
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