‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 59 sur 134 · SUR LE LIBÉRIA · texte numérisé non relu

SUR LE LIBÉRIA

La bibliographie du Libéria s’enrichit de plus en plus. Bien pauvre encore il y a vingt ans, lorsque j’en donnai la courte liste à la lin d'une notice publiée en 1900 par les soins du Comité de l’Afrique française (2), elle s’est augmentée en 1900 du grand ouvrage de Sir Ilarry Johnston (3) et en 1912 d’une excellente monographie due à M. Jore, l’un de nos plus distingués administrateurs des colonies (4). Voici qu’elle vient d'être complétée par un livre dû à la plume alerte de M. Maugham, consul général de Sa Majesté Britannique à Monrovia, qui a exercé pendant la guerre, avec une autorité et un tact fort appréciés, les fonctions de consul général à Dakar et qui, auparavant, avait rempli des emplois consulaires et administratifs dans l’Afrique sudorientale.

Le premier chapitre contient une description piltoresque et imagée du pays qui doit certainement donner, à ceux qui n’ont pas eu l’occasion de le visiter, une idée très exacte du territoire libérien et de ses principales caractéristiques.

Nous arrivons ensuite à la partie historique. C’est un récit sobre, vivant, coloré, étayé par des détails puisés aux bonnes sources. Le côté héroïque de la fondation du Libéria, qui remonte en fait au début de 1822, et des luttes qu’eurent à soutenir ses organisateurs contre la nature et contre les hommes se dégage nettement de ces pages, dans lesquelles l’auteur manifeste pour ces premiers pionniers, devenus aujourd'hui presque légendaires, une sympathie qu’il arrive facilement à faire partager par ses lecteurs.

Après avoir raconté les furieuses attaques dont furent l’objet, de la part des indigènes, ceux qui cherchaient à se bâtir une patrie sur le cap Montserrado et la victoire chèrement acquise par l’américain Ashmun et ses trente-cinq colons noirs sur plus d’un millier d’autochtones, M. Maugham s’écrie : « Tel est le récit de la bravoure et du dévouement d’une petite troupe d’hommes résolus, nullement entraînés au combat et sans direction militaire qualifiée, mais déterminés-à tout hasard à maintenir et conserver leur situation de pionniers d’une entreprise qui seule semblait leur promettre l’indépendance et la liberté. L’auteur de ce livre s’est arrêté plus

(1) The Republic of Liberia , being a general description of the Negro Republic, with its hiatory, commerce, agriculture, flora, fauna and présent methods of administration, by II. C. F. Maugham, H. B. M. consul general at Monrovia, with map and 37 illustrations. — London, George Allen and Unwin, 300 pages in-8u, 1920, 18 shillings.

(2) Un Etat nègre. La République de Libéria Notice géographique, historique, économique et ethnographique, par Mauhice L)e[.afos»e.

(3) Sir II. Johnston. Liberia. — London, 2 vol. in-8°, 1906 (Une analyse critique de cet ouvrage a été donnée par M Delafosse dans les Renseignements Coloniaux en novembre et dé cembre 1907).

(4) L. Joue. La République de Libéria. — Paris, in-8u, 1912.

| d’une fois sur le théâtre de cés rencontres et a tenté de peupler en imagination la solitude vide | d’à présent avec les ombres de ceux qui firent cette vaillante défense, de contempler, avec les yeux anxieux de cet Ashmun mort depuis si longtemps, la mer montante des féroces et implacables visages dont chacun escomptait avec certitude le massacre sans merci qui devait suivre le furieux assaut. Tous ces braves ne sont main tenant que cendre et poussière; et cependant, en esprit, nous nous découvrons devant eux en témoignage de notre admiration pour le courage et la résolution superbes dont, en dépit de la faim, de la fièvre et de l’épuisement nerveux, ils firent preuve néanmoins sans un moment de recul. Honneur à eux ! que la terre qui les recouvre aujourd’hui leur soit légère ! »

D’autre part, l’impartialité de M. Maugham, — qui n’est pas l’un des traits les moins saillants de sa personnalité bien accusée, — le conduit à montrer comment, très peu de temps après ces combats des 10 novembre et 2 décembre 1822, l’esprit d indiscipline, d'imprévoyance et de paresse commença à se manifester parmi les colons Ceux-ci, découragés de voir qu’il leur fallait travailler plus durement qu’en Amérique pour obtenir moins de bien-être, refusaient de cultiver la terre et prétendaient tirer leur subsistance uniquement des provisions de réserve expédiées par la Société américaine de colonisation. Ces provisions furent vite épuisées, la famine survint. Ashmun fut menacé et ne put apaiser ses administrés, chez lesquels soufllait un vent de révolte, qu’en leur promettant de solliciter des envois de vivres plus abondants. Cela n’empêcha pas d’ailleurs certains des plus exaltés d’adresser aux Etats-Unis des rapports calomnieux contre Ashmun. Il fallut la mission d’enquête de Gurley, en 1824, pour rétablir l’ordre.

L’auteur nous donne des détails intéressants et peu connus sur la traite des esclaves que continuaient alors à pratiquer sur la Côte des Graines de nombreux négriers européens et sur les efforts déployés par Ashmun, soit seul, soit avec l'aide de navires de guerre américains et français, pour y mettre un terme.

Vers la lin de 1825, c’est-à-dire trois ans seulement après que la future République de Libéria avait failli être tuée dans l’œuf, les colons libériens avaient passé du chiffre de 35 à celui de 1.200; ils possédaient des terrains le long du Saint-Paul, les cultivaient avec le concours d’une main-d’œuvre indigène, habitaient dans des maisons convenables, faisaient un commerce florissant et n’avaient pas de dette publique, condition fortunée dont ne jouit pas le Libéria actuel. Tout cela était l’œuvre d’Ashmun et de quelques colons qui furent pour lui de précieux auxiliaires, tels que Lot Cary et Elijah Johnson. Ashmun paya d’ailleurs de sa santé et de sa vie son dévouement inlassable : forcé parla maladie de retourner en Amérique au début de 1828, il y mourut le 25 août de la même année, à l’âge de trente cinq ans.

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L’appréciation de M. Maugham sur ce véritable fondateur du Libéria est à retenir : « La vie d’Ashmun, écrit-il, fut une des plus austèrement religieuses qu’il soit possible d’imaginer. Ses sombres protestations d’indignité personnelle transpiraient à chacune des lettres qu’il écrivait, comme à travers chacun des actes de sa vie journalière. Je ne crois pas qu’il ait jamais été réellement heureux ; accablé sous le pesant fardeau d’imaginaires péchés, d’autant plus lourds à supporter qu’ils étaient imaginaires, il passait la plus grande partie de scs moments de loisir en prières ferventes et en amers examens de conscience, convaincu que ses pseudo-défaillances étaient des crimes abominables, capables de battre sérieusement en brèche ses espoirs de salut. 11 doit, à ce point de vue, avoir été presque un fou; mais, comme représentant de la Société de Colonisation, comme administrateur et comme conducteur d’hommes, il a acquis un nom qui ne sera jamais oublié chaque fois que sera contée l’histoire du Libéria. »

Quelques pages sont consacrées au gouvernement de l’américain Buchanan, qui eut à lutter, non seulement contre l’hostilité de plusieurs tribus indigènes, celle des Gola en particulier, mais aussi contre les tendances séparatistes des missionnaires méthodistes, qui voulaient s’affranchir de la règle commune et constituer comme un Etat dans la colonie.

Puis, arrivant au gouvernement du mulâtre virginien Roberts, l’auteur parle des difficultés nées delà rivalité entre la colonie du Libéria, qui avait son chef-lieu à Monrovia, et celle du Maryland, installée à Cape-Palmas; fondées par deux sociétés américaines différentes, elles avaient chacune un gouverneur distinct et se jalousaient l’une l’autre. Cette situation fut le premier motif qui poussa le Libéria à se constituer en Etat indépendant, dans l’espoir d'englober plus facilement alorsdans son sein le Maryland, dont la prospérité était notoire. Le besoin de se procurer des ressources, qui conduisit le gouverneur Roberts à instituer des droits de douane sur les articles d’importation, précipita le mouvement. Les puissances européennes en effet déniaient au Libéria, qui n’était alors qu’un établissement privé, le droit de lever des taxes douanières. Les Etats- Unis — et ceci est à retenir — refusèrent de reconnaître la colonie comme une dépendance américaine et force lui fut alors de proclamer son autonomie absolue.

« Notre propre gouvernement, écrit M. Maugham, quoique continuant àconsidérer l’administration libérienne avec la plus grande bienveillance, ne pouvait naturellement pas encourager l’établissement de taxes de cette nature en l’absence de toute mesure investissant les autorités des pouvoirs qui auraient été nécessaires pour leur conférer la capacité de faire acte de souveraineté. Le gouvernement des Etats-Unis, lorsqu’il fut requis de déclarer quelle attitude il entendait adopter, eut sans doute de bonnes raisons pour indiquer clairement que rien n’était

plus loin de son intention que d’assumer les responsabilités d’un protectorat sur la colonie. »

En même temps que le gouvernement américain refusait ainsi un concours officiel qu’il semble aujourd’hui si empressé d'offrir, la Société Américaine de Colonisation décidait d’abandonner à eux-mêmes ses établissements africains. Les Libériens ne perdirent pas de temps et, le 26 juillet 1847, ils se constituaient en Etat indépendant sous le nom de République de Libéria. Le même jour étaient votées une Constitution exactement copiée sur celle des Etats-Unis et une déclaration d’indépendance remarquable, dit M. Maugham, « par sa dignité, sa chaleur et l’admirable clarté de son style ». Ces deux documents sont reproduits in extenso dans l’ouvrage de l’auteur anglais. Une excellente traduction française de chacun d’eux a été donné en 1912 par M. Jore, dans son livre sur le Libéria. 11 est à remarquer que la déclaration d’indépendance, qui témoigne d'une sincère reconnaissance envers la Société Américaine de Colonisation, renferme un sévère plaidoyer contre les procédés du gouvernement et du peuple des Etats-Unis à l’égard de la race noire en général et des fondateurs du Libéria en particulier.

Le Maryland s’était également constitué en Etat indépendant. Mais en 1867, il fut obligé de recourir aux bons offices de Roberts, alors président du Libéria, pour triompher de l’hostilité déclarée de la puissante tribu indigènedes Grébo, et il décida d’entrer dans le sein de la jeune République dont il forma le quatrième comté et qui se trouva ainsi définitivement constituée.

On lira avec intérêt le récit des difficultés qui divisèrent, de 1860 à 1882, le Libéria et la colonie anglaise de Sierra-Leone, difficultés provoquées par les agissements du traitant Harris et qui se terminèrent par l’annexion, à la possession britannique, du territoire de Gallinhas, acheté en 1848 par le président Roberts avec de l’argent qui lui avait été donné à Londres dans ce but. Le rôle joué par les autorités de Sierra-Leone en ces circonstances ne paraît pas toujours avoir été ce qu’il aurait dû être et il convient de louer l’impartialité avec laquelle l’auteur le laisse entrevoir.

Des lignes justement élogieuses sont consacrées à l’administration clairvoyante du président Barclay qui, de 1904 à 1912, travailla à mettre de l’ordre dans les finances, à ouvrir l’intérieur du pays au commerce et à jeter les bases d’une saine politique indigène, qui fut continuée d’ailleurs par son successeur, M. Howard, lequel vient d’être remplacé, le 1er janvier dernier, par M. G. I). B. King.

Tout le chapitre traitant des méthodes actuelles d’administration et de la situation présente de l’Etat libérien est intéressant et instructif au plus haut point. J’y ai trouvé une apologie de l’éloquence libérienne qui ne m’a aucunement surpris, car, sur ce point comme sur beaucoup

d’autres, je partage entièrement l’opinion de M. Maugham. A propos du message annuel du président aux Chambres, il observe que le Libéria est peut-être le seul pays du monde où les documents de ce genre ne sont pas ennuyeux. Je crois devoir citer, en le traduisant de mon mieux, ce qu'il dit des discours prononcés à l’issue de la réception qui suit cette cérémonie : « Quelques-uns de ces discours sont des modèles absolument étonnants de composition, de style et d’argumentation. Si parfois ils s’égarenten quelque manière sur le terrain de la prolixité, la péroraison, en règle générale, vaut la peine qu’on a prise à l'attendre. Je dois confesser que, eu égard sans doute à quelque défectuosité ou quelque imperfection mentale, je n’ai jamais apprécié énormément ce qu’on appelle l’art oratoire ; mais je me souviens fort bien que, dans l’une des occasions que je viens de rappeler, je fus littéralement emporté par la fougue d'un certain personnage dont la harangue détermina dans mon esprit, pour l’éloquence libérienne, une vénération que le temps, j’en suis sûr, sera totalement impuissant à etl’acer. »

Parlant, à propos de la politique suivie vis-àvis des autochtones, du chiffre probable de la population indigène, M. Maugham cherche à démontrer que le total de 2 millions, proposé par Sir Harry Johnston, doit être au-dessus de la réalité; il en donne comme preuve que, la superlicie du territoire étant d’environ 43.000 milles carrés, une population de 2 millions d’àmes donnerait une densité moyenne de 46 habitants par mille carré, ce qu’il estime invraisemblable. A vrai dire, une moyenne de 46 habitants au mille carré, soit de 17 à 18 au kilomètre carré, n’est pas chose inconnue en Afrique occidentale, puisqu'on la rencontre au Soudan français dans les cercles de San et de Ouagadougou, mais elle est assurément exceptionnelle et je ne crois pas qu’elle s’étende nulle part à l’ensemble d’une région aussi vaste que le Libéria, ni surtout à une région où la forêt dense est aussi prépondérante. Je pense donc, comme l’auteur, que ce chiffre de 2 millions que j’avais suggéré moi-même avant Sir llarry Johnston, ne peut être maintenu, et je suis tout disposé à me ranger avec M. Maugham à l’avis de M. Jure qui, en 1912, a indiqué comme probable le chiffre de 600.000 à 700.000 indigènes.

La situation financière du Libéria, réellement peu brillante, estexposée avec clarté et précision. A noter l’histoire du fâcheux emprunt de 1871, des agissements du président Roye, de sa tentative avortée de coup d’Etat, de sa fuite et de sa mort (il se noya en essayant de se réfugier à bord d’un vapeur, déguisé, dit-on, en Krouman) Dans une note, l’auteur rapporte la nouvelle selon laquelle, postérieurement à la rédaction de l’ouvrage, le gouvernement des Etats-Unis aurait consenti au Libéria un prêt de millions de dollars et aurait ainsi fait de 1 Amérique le seul créancier Je la République ouest-africaine ; il a été question en effet, de cet emprunt, mais la dernière session

législative de Monrovia s’est close sans que la chose ait été réglée et la situation est toujours ce qu’elle était l'an dernier : le Libéria se trouve être le débiteur d’un certain nombre de banques en Angleterre, en Hollande, aux Etats-Unis, en France — et en Allemagne — et la direction de ses finances est entre les mains d’un receveur général des douanes américain, désigné par le gouvernement de Washington, devant lequel se sont effacés les receveurs français et anglais, le receveur allemand ayant naturellement disparu ; le receveur général remplit officiellement les jonctions de conseiller financier du gouvernement libérien et, si ce qu’on dit à Monrovia est exact, il exercerait en lait une sorte de dictature sur la République noire. Ce haut personnage, qui s'appelle IL F. Worley, a été surnommé tke uncrowned Lin g of Liberia (le roi sans couronne du Libéria). La question est de savoir si le président King, dont la personnalité s’est plus d’une fois aflirmée et qui paraît avoir de sérieuses qualités d’initiative et d’énergie, voudra se contenter du rôle de roi fainéant aux mains d'un maire du palais de race étrangère.

A propos de la frontière franco libérienne, je crois utile de préciser ici quelques points sur lesquels M. Maugham semble avoir été mal ou incomplètement renseigné. Parlant des prétentions émises par la France sur Garraway et certains autres points de la Côte des Graines, prétentions abandonnées par elle en \ 892 au prolit du Libéria, sous réserve du maintien de l'indépendance de cet Etat, l’auteur se demande si les droits que nous avons fait valoir — et que nous pourrions faire valoir encore au cas où le Libéria aliénerait tout ou partie de son indépendance — pouvaient être basés sur des faits aussi lointains et aussi peu établis que l'installation des fameux comptoirs dieppois du xivu siècle. Ce n’est pas, en effet, sur ces souvenirs dont la portée est purement morale, que s’appuyaient nos prétentions, mais bien sur des traités en bonne et due forme passés au nom du gouvernement français avec des chefs indigènes, par le commandant Bouet- Willaumez, en 1842, c’est-à dire à une époque où la République de Libéria n’existait pas encore et où la Côte des Graines était, du point de vue international, res nullius. Nos droits étaient incontestables, autant pour le moins que ceux acquis plus tard par l’Etat éphémère de Maryland ou la République de Libéria sur quelques points situés entre l'embouchure du Gavally et celle du San-Pedro; en en faisant abandon au Libéria, en 1892, nous avons très largement payé l’abandon réciproque consenti par cet Etat de ses prétentions à l’Est de Cavally; de plus, l’abandon de nos droits a été accompagné d’un don en argent, en sorte que l’on peut dire tout au moins de la France ce que dit M. Maugham de la Grande- Bretagne, à savoir qu’elle n’a pas manqué de donner au Libéria un quid pro quo , « soit sous la forme d’un échange territorial, soit sous celle d’une compensation pécuniaire ou sous les deux formes à la fois ». Quant aux propositions qui

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furent faites par le gouvernement français en vue de rectifier le tracé de la frontière septentrionale et qui furent acceptées en 1907 par le gouvernement libérien, elles n’auraient certainement jamais été formulées si le Libéria, en négligeant de s’intéresser à l’administration de régions qu’il prétendait siennes ou en ne s’en occupant que pour y envoyer des agents qui y faisaient naitre des troubles, n’avait créé une situation qui était pour nos territoires de Guinée une source perpétuelle de très graves difficultés.

Comme tous ceux qui s’intéressent à l’avenir du Libéria, M. Maugham critique les stipulations constitutionnelles qui interdisent en fait aux Européens le droit d’acquérir et de posséder une parcelle quelconque du sol. Ces stipulations ont eu pour principal résultat de nuire considérablement au développement économique du pays, à sa prospérité linancièreet à sa stabilisation politique.

« Personnellement, écrit l'auteur, je n’ai jamais été capable de découvrir aucune raison intelligible d’interdire aux étrangers l’accès à la propriété foncière. Si nous avions agi ainsi dans nos propres colonies africaines, que serait aujourd’hui l’état de celles-ci?... Pourquoi fermer le pays? Une contrée n'est pas dénationalisée du fait que des étrangers apportent leurs vies et leur argent pour accroître sa valeur productive, donnant les unes et dépensant l’autre pour des résultats qui sont loin d’être tous au seul bénéfice du nouvel arrivant. La conséquence immédiate de l’acquisition et de l’occupation des terres est une augmentation dans les recettes. La présence d'Européens signifie une immédiate circulation d’argent, dont une grande partie va à l’Etat sous forme d’impôts payés par les travailleurs employés aux plantations. Les besoins de l’étranger donnent naissance à l’établissement d’une quantité de licences diverses, dont chacune est payée en bonne et solide monnaie et constitue une source de revenus pour les caisses gouvernementales... »

Continuant son argumentation, M. Maugham explique qu’il n'a qu’une médiocre confiance dans l’avenir des grandes exploitations territoriales en Afrique et qu’il préfère voir dans une colonie donnée, au lieu de 2 ou 3 compagnies de trop vaste envergure, 200 ou 300 petites entreprises occupant réellement le sol dont elles poursuivent la mise en valeur dans des buts bien définis.

Ceci nous amène à la partie économique proprement dite de l’ouvrage, dans laquelle le Libéria nous est présenté d'abord en tant que producteur (chapitre V) et ensuite en tant que consommateur (chapitre VI).

Après avoir passé en revue les diverses natures de sol que l’on rencoutre soit près de la mer, soit à l’intérieur, l’auteur examine et étudie les principaux produits du pays : le café, dont la valeur intrinsèque est bien des fois supérieure à celle qu’il atteint péniblement sur les lieux de production et dont le taux infime est du à une mauvaise préparation qu’il serait facile d’améliorer ; l’huile

et les amandes de palme, dont les prix, quoique moins élevés que dans les colonies européennes voisines, où les produits sont mieux présentés, sont cependant très rémunératrices; le piassava (libres du raphia), dont l'exploitation donne également un revenu satisfaisant ; la noix de coco, qui demeure au Libéria, où elle abonde, l’objet d'une négligence inexplicable; le caoutchouc de cueillette (arbre et liane) et le caoutchouc de plantation (hevea); le coton, qui n’a été jusqu’à présent cultivé que par quelques tribus indigènes pour leurs usages locaux et qui ne fait l'objet d’aucun commerce, mais dont la production pourra être aisément intensifiée du jour où un chemin de fer reliera Monrovia aux régions du Nord-Est; le riz, qui est supérieur à celui des Iodes et qui est appelé, non seulement à satisfaire les besoins locaux, mais encore à fournir un très intéressant appoint à l’exportation; le maïs, auquel on n’a prêté jusqu’à maintenant que peu d’attention et qui cependant mérite mieux; le cacao, déjà cultivé sur une échelle appréciable près de Monrovia et à Cape-Palmas; la canne à sucre, autrefois assez répandue, mais à peu près abandonnée aujourd’hui. L’auteur passe ensuite en revue d’aulres plantes dont la culture n’est pas pratiquée au Libéria mais pourrait y être introduite avec chances de succès : la vanille, le tabac, le thé. Le bois, bien peu exploité encore en raison de l’absence de moyens de transport, abonde dans tout le pays.

Parmi les minéraux utilisables signalés au Libéria, M. Maugham cite le fer, le mica, le corindon, le zinc, le cuivre, le diamant, l’or, tout en faisant observer que l’exploration géologique du pays est encore à faire et que, tant qu’elle n’aura pas été faite, il serait téméraire de fonder de trop grands espoirs sur des possibilités dont nous ignorons l’étendue et les conditions réelles.

Il appelle l’attention sur les difficultés que présente le problème de la main-d’œuvre. La population indigène est peu nombreuse et clairsemée, généralement peu disposée à quitter ses villages; les salaires en usage sont élevés relativement au travail fourni (1 shilling par jour pour les hommes employés aux plantations, plus 3 pence pour la nourriture).

Les marchandises importées au Libéria venaient en majeure partie d’Allemagne avant la guerre; la Grande-Bretagne a assurément bénéficié de la disparition totale du commerce allemand ; cependant, en 1919, la part des importations anglaises n’était encore que de 31 0/0 par rapport à l'ensemble des importations.

Celles-ci consistent surtout en riz (1.000 tonnes par an) — ce qui est tout à fait anormal, puisque le Libéria, loin d’importer du riz de l’étranger, devrait y exporter le sien — ; en sel (2.000 tonnes par an) — encore un produit que l’on pourrait se procurer sur place — ; en poisson de Norvège — troisième article que l’on peut s’étonner de voir les habitants d’une côte poissonneuse faire venir de si loin — ; en tabac, quincaillerie, poudre et fusils, genièvre et alcools de traite, pétrole, etc.

On lira avec plaisir les pages extrêmement pittoresques que l’auteur consacre à la rue commerçante de Monrovia (le water-side), à la foule colorée qui y grouille, aux boutiques qui la garnissent et dans lesquelles s’entassent, en un extraordinaire fouillis, les choses les plus hétéroclites.

Passant du plaisant au sévère, l'auteur termine ce chapitre d économie générale et domestique en nous donnant le tableau des droits de douane.

Les trois chapitres suivants sont consacrés à la flore et à la faune. Ils sont fort intéressants, et par le sujet lui-même et par la façon dont M. Maugham l a traité, sans parler des figures et dessins dus au crayon habile de M,ue Maugham, qui auraient rendu le texte vivant, s’il ne l'était déjà.

Tout en se défendant d’employer, dans la mesure du possible, les termes barbares dont les savants ou soi-disant tels ont encombré la botanique et la zoologie, M. Maugham se révèle à nous comme quelqu’un connaissant admirablement 1 histoire naturelle et doué d'un égal talent pour décrire les espèces et pour brosser les tableaux d’ensemble. Sa peinture de la forêt libérienne serait à citer en entier. Il n oublie pas cependant, là comme ailleurs, de mêler l’utile à l’agréable et il nous donne des détails circonstanciés sur la valeur commerciale et industrielle des végétaux et de leurs produits, ainsi que sur les services rendus ou les dommages causés par les animaux, si bien que les nombreuses pages de son livre relatives à la flore et à la faune du Libéria forment un complément précieux à la partie proprement économique qui les précède.

Il rectifie çà et là quelques erreurs qui avaient échappé à Sir Harry Johnston et le fait d’une manière spirituelle et quelque peu malicieuse. Ainsi que je l'avais observé moi-même en analysant l’ouvrage de son devancier, il note que l’hippopotame commun existe au Libéria aussi bien que la petite espèce dite Hippopotamus Liberiensis, laquelle d’ailleurs n'est pas spéciale au Libéria et se rencontre également à la Côte d’ivoire, conjointement avec la grosse espèce.

Le chapitre X, intitulé The Natives (les Indigènes), est un des plus originaux du volume. L’auteur y fait figurer quantité de renseignements nouveaux sur les habitudes et les civilisations de plusieurs tribus autochtones, les uns dus à ses observations directes, les autres recueillis par lui auprès de personnes dignes de foi et bien informées, telles que M. Chetwynd Uigott. On lira avec fruit ses indications concernant les mœurs des Krou et des Bassa, celles des Mandingues et des Vaï, celles des Mpessé(ou Guerzé) et celles des groupements peu connus, cannibales pour la plupart, des Gbalin (lesquels doivent appartenir soit à une fraction des Dan ou Mêbé, autrefois appelés « Dioula anthropophages », soit à 1 un des groupes septentrionaux de la famille ■Krou que leurs voisins appellent Guéré ouNguéré,

des Man, des Gio (qui sont sans doute ceux que nous appelons Manon), des Gbi, etc.

Nous connaissons tous beaucoup d’idéologistes qui ont des plans tout faits de développement de la race noire au moyen de l'enseignement. Je leur conseillerais volontiers de méditer les réflexions de M. Maugham à ce sujet. Après avoir parlé de la difficulté de conduire vers le mieuxêtre cette horde d’éléments si divers qui constitue la population indigène du Libéria en particulier et de l'Afrique noire en général, il ajoute : « Beaucoup a été dit et beaucoup a été écrit sur le rôle civilisateur et élévateur de l’enseignement considéré comme le moyen d'atteindre au résultat voulu; mais à cet égard, s’il m'était permis de faire entendre un mot d’avertissement, j'aurais tendance à recommander qu’on fasse attention à ce que le remède ne soit pas la source d’obstacles plus graves que le mal originel et qu'il ne devienne pas un réel empêchement à la tâche consistant à ouvrir au progrès une partie de l'Afrique dont l’éveil sera fatalement soumis à une marche plus lente et plus ardue que ce n’a été le cas pour d’autres portions de ce grand continent. Je ne cesse de maintenir qu’en principe l’instruction, pour la masse des indigènes africains, devrait être la récompense du travail qu’ils ont à effectuer pour faire progresser le développement, la prospérité et le bon ordre du pays qu'iis habitent. Comme nous l’avons vu, d'importantes fractions de la population du Libéria sont avides d’études intellectuelles et de tous les avantages que celles-ci entraînent habituellement avec elles. Mais le Libéria n’est pas encore prêt pour une telle surabondance de gens supérieurement instruits. Ce dont il a besoin, c’est de travailleurs manuels, de producteurs, d'hommes munis de pioches, de bêches et de haches et sachant s'en servir ; etquoique certains indigènes, sans doute exceptionnellement doués sous le rapport de l’intelligence, aient pu, à la faveur d’occasions qui leur ont été fournies de recevoir une instruction développée, s’élever à de hautes positions sociales, nous ne devrions cependant pas nous laisser aveugler, à mon avis, sur les conséquences lamentables qui ne sauraient manquer de résulter d’une instruction donnée inconsidérément aux travailleurs d’un pays qui a tant à faire pour mettre en ordre son économie domestique. Je ne puis pas concevoir une situation plus malheureuse que celle d'un pays où 1 instruction des masses a été trop poussée et où, en fait de résultat, l’on voit des quantités d'hommes jeunes et entre deux âges vivant misérablement dans toute la détresse d’une élégante pauvreté, devenus inaptes à la besogne de l’ouvrier et seulement pourvus, si l’on peut dire, d’un insuffisant vernis de connaissances générales sans utilité, lesquelles, en face de l’immense compétition du temps présent, constituent l’avantage le moins monnayable du monde. Non, enseignez d’abord la nécessité et la dignité du travail ; enseignez les métiers et, par-dessus tout, inculquez la nécessité d'une politique consistant à bâtir la nation. Ce sont là

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des principes de bien plus grande importance, pour le moment, qu’une simple instruction livresque pour laquelle la mentalité de vos indigènes, dans la plupart des cas, n’est pas et, pour bien des années encore, ne sera pas mûre ni prête. »

Dans le XIe chapitre, après quelques considérations sur l’esclavage tel qu’il était pratiqué autrefois et tel qu’il subsiste encore sous la forme très atténuée d’une sorte de servage domestique, M. Maugham nous entretient des nombreuses missions et sectes chrétiennes qui lleurissent au Libéria, ainsi que des écoles dépendant du gouvernement. A ce propos, il fait observer que, si les indigènes ne possèdent pas d’écoles, dans le sens que nous donnons généralement à ce mot, ils ne manquent cependant pas, au moyen d'institutions encore bien mal connues de nous, de distribuer à leurs enfants des deux sexes une éducation pratique sur les bienfaits de laquelle le regretté Dr Blyden avait naguère attiré l’attention. A cet égard, dit-il, « loin d’avoir rien à apprendre au païen plongé dans les ténèbres, nous aurions, en réalité, beaucoup à apprendre de lui ».

Traitant de l’éventualité, d’ailleurs improbable, de nouvelles immigrations de Noirs américains au Libéria, l’auteur ne s’en montre pas partisan. Les nègres vivant actuellement aux Etats-Unis, en effet, y jouissent d’un sort certainement plus enviable que celui qui les attendrait à la Côte des Graines, où il n’y a du reste pas de place pour eux dans les conditions actuelles et où l’arrivée de nombreux immigrants rendrait la situation générale plus mauvaise encore qu’elle ne l est à présent. « Quand les Libériens, écrit-il, disent qu’ils accueilleraient avec plaisir quelque chose comme une immigration en masse venant d’Amérique, je me demande souvent s'ils comprennent bien ou veulent bien dire ce qu’ils disent ».

Le dernier chapitre parle du climat, donne des statistiques de température et de chiite de pluie se rapportant à l’année 1913 et traite des affections morbides spéciales au pays, ainsi que des améliorations à apporter aux conditions sanitaires.

lise termine par un coup d’œil en arrière et un regard vers l’avenir. M. Maugham se montre optimiste. Tout en reconnaissant que le but que s’était proposé autrefois la Société Américaine de Colonisation n’a été qu'imparfaitementatteint, il espère que le Libéria arrivera à sortir des obstacles qui l’ont jusqu’ici à peu près étranglé. 11 fonde surtout son espoir sur la collaboration des indigènes à l’œuvre commune, mais il estime que cette collaboration ne sera féconde que si l’on ne cherche pas à faire évoluer trop rapidement les autochtones. « 11 faut qu’il y ail une classe de travailleurs, dit-il, ou bien le pays ne sera jamais mis en valeur Vous ne pouvez pas faire de chacun ce que les Américains appellent un homme de collège , sous peine de voir la brousse réapparaître et de ne plus avoir de moissons. »

Par contre, l’auleur recommande aux Libériens l’étude des langues indigènes, notamment du mandingue et du vaï, et la diffusion à travers le pays de ces idiomes parlés par les deux tribus les plus avancées en civilisation africaine; il voit là un moyen de hâter la fusion entre eux des divers éléments autochtones et aussi de combler le malencontreux fossé qui, trop souvent, tient éloignés l’un de l’autre le Noir africain et le Noir américain.

il attend également beaucoup du chemin de fer projeté, qu’il croyait définitivement adopté au moment où il terminait son livre. Malheureusement la chose n'est encore qu’à l'état de projet et les Chambres libériennes se sont séparées en février dernier sans avoir voté ni même étudié aucune des concessions demandées à cet effet, .comme sans avoir rien décidé au sujet d’un emprunt ni d’un programme financier.

Je désire vivement que les événements futurs viennent donner raison au bienveillant optimisme de M. Maugham, mais ma confiance, je l’avoue, est moins solide que la sienne. Puisse la politique du président King confondre bientôt mon scepticisme! En ami sincère et tout à fait désintéressé du Libéria, je ne souhaite rien qui soit de nature à me faire autant de plaisir et c’est de tout mon cœur qu'alors j’entonnerai l’hymne national libérien qui termine le volume et dont les accents vibrants et passionnés sont demeurés imprimés en ma mémoire depuis le premier jour où, voilà près d’un quart de siècle, je lésai entendus résonner sous le ciel ardent de Monrovia, aux côtés du père du président King.

Pour l’instant, je me borne à constater que la lecture du beau livre de M. Maugham m'a appris beaucoup de choses, m’a suggéré quantité de réllexions nouvelles et m’a procuré une jouissance intellectuelle fort délicate. 11 en sera ainsi pour tous ceux qui liront cet ouvrage de saine raison, de grand bon sens et de logique aimable. Le moins qu’on en puisse dire est qu'il a été pensé et écrit par un gentleman qui est aussi un savant distingué et un fin philosophe, mais qui sait, chose rare, faire de la science et de la philosophie tout en restant un gentleman.

Maurice Delafosse.

BIBLIOGRAPHIE

Afrique, carte murale; prix 5 francs. Taride, 18, boulevard Saint-Deuis.

C'est la première carte d’ensemble de l’Afrique parce depuis les modifications apportées par le Traité de Paix et l'on y voit avec intérêt les nouvelles frontières du Dahomey et de l’Afrique Equatoriale Française. Plus frappante encore est l’impression produite par le long couloir britannique qui va de la Méditerranée orientale au Cap sans interruption et avec à peine un étranglement au débouché de l’Afrique orientale dans l’Afrique du Sud, une sorte d’isthme entre la pointe Sud-Est du Congo belge et le Haut- Zambèze portugais de Zoumbo : l’Afrique anglaise est continue du Cap au Caire.

La carte Tar.de devra déjà subir quelques retouches du fait des récents arrangements entre la France, l’Angleterre et l’Italie. Mais nous l'enregistrons volontiers comme une bonne carte murale, la première d’après-guerre.

Le Gérant J. Legrand.

PARIS. - tWPRIMERIE LEVÉ, RUE CASSETTE, 17.

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ET

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le COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE et le COMITE DU MAROC

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LA POLICE DU BLED AU MAROC. — Commandant VlCARD 125

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