AU MAROC
Voler, razzier un troupeau, une caravane, piller un convoi, anéantir un petit détachement de soldats pour lui enlever ses armes et ses munitions, constitue ce que l’on appelle le « djich » en pays arabe.
Si cette opération exécutée à main armée est le plus souvent le fait de bandits, elle est aussi pour certaines tribus un de ses moyens de vivre. C’est ainsi que jadis les Doui-Menia et les Ouled- Djerir de la région de Colomb-Béchar incursionnaient aux abords des mines de sel de Taoudeni (Sahara) et poussaient même jusqu’à Tombouctou pour piller les caravanes. C’était de ces opérations que ces tribus tiraient leur principal moyen de subsister.
L’effectif des « djicheurs » varie suivant la distance, l’importance de l’action entreprise, le pays traversé. Dans certaines contrées, quand le djich est important on l’appelle « rezzou ».
De la façon dont les « djiouch » opèrent, nous déduirons les procédés à employer pour les empêcher d'exécuter leurs coups et même pour nous en emparer ou les anéantir.
Quand un djich sort de son ksar ou de ses campements, ses préparatifs ont été le plus souvent ignorés de ceux qui n’y prennent pas part. Tout s’est tramé dans le silence.
Les coups à faire sont ou prévus de longue date, ou fortuits.
Prévus, s’il s’agit d’attaquer une caravane périodique, un de nos convois réguliers, un de nos petits détachements de sécurité qui sort à dates fixes.
Fortuits, s’il s’agit de tomber sur une caravane dont la nouvelle du départ parvient brusquement sur le marché ou est apportée en toute hâte par nos émissaires.
Dans ce dernier cas, le djich a des chances d’être moins productif parce que moins bien préparé ; il court même le risque de rentrer bredouille. Car il faut que nous soyons bien persuadés que généralement les djicheurs préparent leurs coups dans les moindres détails.
En effet, voici comment ils procèdent. Ils se postent sur la voie suivie par la caravane ou la troupe qu’ils veulent attaquer. Ils recherchent d’abord le lieu où il est le plus difficile pour notre service de sécurité de fonctionner utilement. Tapis dans les rochers, dans les broussailles, ils étudient notre façon de procéder une fois, deux fois, aussi souvent qu’il est nécessaire ; ils notent les fautes que nous commettons (il y en a toujours), et si le coup en vaut la peine et peut se faire sans risques, ils dressent leur plan d’attaque et se distribuent à chacun leur rôle.
Si le coup ne leur parait pas possible, ou s’il présente des difficultés, ils cherchent un autre endroit plus favorable , et même s’ils se rendent compte qu’ils auraient affaire à trop forte partie ou à des gens manœuvriers, ils prennent la décision de ne pas l’exécuter et vont étudier ailleurs sur un autre adversaire un coup plus facile.
Que de fois n’avons-nous pas rencontré sur notre chemin de ces petits groupes de djicheurs semblant se rendre bien pacifiquement au marché voisin ou garder un troupeau, qui. à notre approche, avaient embusqué leurs fusils et leurs cartouches dans un buisson, pour nous dire, en levant bien haut la main droite, un « b’jôr » re-
Supplément à l 'Afrique Française de juillet-août 1920.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
tentissant, quittes à reprendre fusils et cartouches un instant après !
Presque toujours, sur les tlancs de nos petites colonnes, invisibles le plus souvent, nous avons de ces guetteurs postés pour étudier ou même exécuter le coup à faire si nous commettons les fautes qu’ils attendent.
Après avoir étudié sur place, arrêté l’affaire dans ses moindres détails, convenu du rôle à jouer par chacun, les djicheurs, après s’être donné rendez-vous dans un endroit sûr, retournent chez eux, le plus souvent dans des ksour ou campements différents, et chacun d’eux garde le secret jusqu’au dernier moment.
Au jour fixé, ils se rendent au point convenu, choisi presque toujours dans une direction différente de celle du coup à faire.
Légèrement vêtus de djellabas de couleur semblable à celle du sol, chaussés de bons « nails » ou pieds nus , nantis d’un bon fusil et d’une ample provision de cartouches (1), ils emportent une poignée de farine ou de dattes, le moins possible pour être plus agiles, en tout cas juste de quoi ne pas souffrir de la faim pendant le nombre de jours qu’ils estiment être dehors.
Alors, voyageant même de nuit, si la région à traverser n’est pas sûre, ils s’acheminent vers le point d’attaque pour y arriver, en tout cas, un peu avant le lever du jour, se portent à leurs emplacements de combat prévus, et attendent collés au sol sans faire l’ombre d’un mouvement. Au signal donné par le chef qui a assumé la responsabilité, l’affaire se déclenche.
Très maîtres d’eux-mêmes, ils ne passent pas à l'attaque, même étudiée de longue date et très concertée, si, le jour où ils l’ont décidée, leur coup présente quelques chances de non-réussite ou le plus léger risque à courir.
Les djicheurs s’inspirent des mêmes procédés quand ils se décident à tenter un coup de main qui se présente fortuitement; mais dans ce cas, il faut vraiment que tous les atouts soient dans leur jeu.
Somme toute, de leur propre aveu, ils n'attaquent qu’à coup sûr et quand ils sont certains que leur ligne de retraite est assurée. Ce dernier point est une de leurs grosses préoccupations.
Quand le coup est tait, il est généralement trop tard pour opérer contre le djich, car lorsque la nouvelle en parvient dans les postes, les djicheurs ont pris une telle avance qu’il est, dans la majorité des cas, impossible d’entamer une poursuite utile.
Une troupe lancée aux trousses d’un djich n’a, on peut presque dire, jamais réussi à l’agripper. Les poursuivants les plus heureux n’ont pu que reprendre, quelquefois, les prises les plus encombrantes que des djicheurs, serrés de trop près, avaient été obligés d’abandonner pour fuir plus vite.
(1) Ne sont admis à grossir les rangs des Aït-Hammou f petite fraction Ait-Saïd des Aït-Seghrouchen), tous djicheurs, que les individus alertes, très bons tireurs, et apportant avec eux un fusil ou une carabine de petit calibre avec 180 à 200 cartouches.
Comment échapper à des guets-apens si bien préparés?
1° Par une organisation que j’appellerai « territoriale ».
2° Par un système préventif (organes avertisseurs)
3° En appliquant strictement nos méthodes de sûreté en marche et en station et en ne lançant pas sur les pistes des effectifs trop faibles.
4° Par le contre-djich.