‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 68 sur 134 · ET LA POSITION DE L’ITALIE EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

ET LA POSITION DE L’ITALIE EN AFRIQUE

Après l’accord intervenu le 12 septembre 1919 entre là France et l’Italie, relativement à la délimitation des frontières occidentales de la Libye et à la solution de certaines questions tunisiennes (1), la presse italienne nous renseigne sur l’accord qui vient d'être conclu entre la Grande Bretagne et l’Italie au sujet de la rectification de la frontière orientale de la Libye et de la frontière entre la Somalie italienne et l’Afrique orientale anglaise, accord basé comme le précédent sur l’article 13 du traité de Londres.

On se rappelle que dans l’important discours qu’il a prononcé à la Chambre italienne le 27 septembre 1919 (2), M. Tittoni a rappelé qu’au cours des réunions tenues à Paris dans les premiers jours de juin 1919 sous la présidence de lord Milner, il avait été offert à 1 Italie une zone à l’est de la Libye comprenant l’oasis de Djarboub et un territoire de 81.000 kilomètres sur la rive droite du fleuve Juba avec le port de Kismayou; il ajoutait que, par lettres échangées entre lord Miln er et lui dans le courant de septembre 1919, les offres anglaises avaient été acceptées, et que restait seule ouverte la négociation relative à une cession territoriale plus étendue demandée par l’Italie dans le Jubaland, et à une clause concernant les chemins de fer coloniaux construits et à construire. Le Tunes , au cours d’une série d’articles publiés en janvier 1920 sur les négociations avec l’Italie en Afrique, faisait remarquer en particulier, que l’Afrique orientale britannique conservait, à proximité de Kismayou, le débouché maritime de Port-Durnford et émettait un doute relativement à des négociations au sujet du raccordement des chemins de fer coloniaux.

Les négociations de M. Tittoni, qui n’avait pas abouti à un résultat définitif, furent reprises par son successeur au ministère des Affaires étrangères, M. Scialoja; si elles ont apporté à l'Italie une amélioration notable des premières offres anglaises, elles ont fait naître, quant aux conditions auxquelles elles auraient élé obtenues, des suppositions qui ne paraissent pas entièrement dénuées de fondement.

Le 13 mai 1920, c’est-à-dire quelques jours avant la chute du cabinet Nitti, deux députés, MM. Federzoni et Lanza di Trabia, adressaient au ministre des Affaires étrangères une interrogation, « pour savoir ce qu’il y avait de vrai dans les informations suivantes d’après lesquelles:

« 1° La cession par la Grande-Bretagne du ter

(1) Afrique française , mars 1920.

(2) Lire dans V Afrique française de septembre-octobre 1919 la partie de ce discours relative aux questions coloniales.

ritoire situé au sud du Juba aurait été obtenue par lTtalie non pas comme une juste compensation à elle due en vertu des conventions fondamentales de l'alliance, la majeure partie des anciennes colonies allemandes étant passées sous la domination britannique, mais comme prix de la renonciation italienne à la baie de Solloum, qui au point de vue géographique, économique et stratégique, fait partie intégrante de la Cyrénaïque;

« 2° Même en dehors de tout lien avec l’acquisition, devenue si onéreuse, du territoire du Juba, on préparerait et négocierait une formule de reconnaissance du protectorat anglais sur l’Egypte, laquelle, même implicite et indirecte, ne pourrait que porter le plus grave préjudice à cette politique de sympathie pleine et active à l’égard des populations de l’Afrique septentrionale et de l’Orient qui constitue maintenant une des bases essentielles de l’action internationale de lTtalie. »

Disons immédiatement, à propos de cette dernière question, qu’une certaine émotion avait été provoquée dans les milieux coloniaux italiens par une correspondance de Borne au Morning Post exprimant l’espoir que, en échange des concessions territoriales qui lui étaient accordées, le gouvernement italien se déciderait à reconnaître le protectorat britannique sur l’Egypte. La Tribuna Coloniale du 10 avril 1920 faisait observer à ce propos qu’il s’agissait de compensations et non pas de concessions en faveur de lTtalie, et elle signalait que le projet de réforme de l’administration judiciaire élaboré par la mission Milner tendait à exclure la langue italienne des langues admises devant les nouveaux tribunaux, ce qui avait donné lieu à une vive protestation de la section du Caire de la « Dante Aligliieri » (1). Ajoutons qu’indépendamment de ces raisons l’ouverture des négociations entre lord Milner et Zaghloul pacha, dont le résultat peut entraîner une modification profonde des relations entre la Grande-Bretagne et l’Egypte, justifie amplement l’attilude expectative de l’Italie.

Mais s il n’y avait rien de fondé dans le bruit relatif à la reconnaissance italienne du protectorat britannique sur l’Egypte, par contre les informations ultérieures confirment l’abandon par l’Italie de la baie de Solloum. Aux termes d’un récent accord de principe, la frontière entre la Cyrénaïque et l’Egypte part de Ras-el-Milh, sur la Méditerranée, et suit le 2;? méridien; elle laisse à l'Egypte un petit triangle de la Cyrénaïque, dont un côté est constitué par la côte occidentale de la baie de Solloum (laquelle appartient ainsi en totalité à l’Egypte) et l’oasis de Siouah, et elle comprend en territoire libyen l’oasis de Djarboub avec ses dépendances jusqu'à l’oasis de Melfa, et tout le système des Oasis de Kouf’ra. Dans la correspondance de Londres à Y Idea Nazionale (16 mai 1920) dont nous extrayons ces renseignements, nous lisons que la nouvelle

(1) Les réclamations italiennes ont obtenu satisfaction sur ce point ( Afrique française, juin 1920, p. 125),

frontière suit le 25e méridien jusqu’à la limite du Soudan anglo-égyptien : or, étant donné qu'aux termes de la convention franco-anglaise du 21 mars T 899, la limite entre la zone française et le Soudan anglo-égyptien suit le 24" degré, il subsiste encore une certaine incertitude en ce qui concerne la délimitation de ces régions, d’ailleurs purement désertiques. L’importance pour l’Italie de la nouvelle frontière est essentiellement d’or-

Afl'ique française

dre politique, en ce qu’elle lui attribue les deux centres du Senoussisme, résultat auquel elle attachait une certaine valeur comme étant de nature à faciliter l’extension et la consolidation de son iniluence en Cyrénaïque. Quant à l’Anleterre qui, du même coup, acquiert l’importante aie de Solloum et se débarrrasse des soucis que lui causait la présence du Senoussisme à la frontière occidentale de l’Egypte, elle fait, somme toute, une opération avantageuse.

Plus importante, au point de vue économique, est pour l’ilalie l’acquisition du Jubaland. Par l'accord Tittoni-Milner de septembre 1919, l' Italie avait obtenu de l’Angleterre un triangle ayant son sommet au port de Kismavou et sa base sur la limite occidentale du Jubaland. En févriermars 1920, au cours de conférences tenues à

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Londres en présence de sir Edward Nortbey, gouverneur de l’Afrique orientale britannique, le délégué colonial italien, M. Baccari, directeur des affaires politiques du ministère des Colonies, ancien commissaire de la région du Juba en Somalie italienne, fit valoir les raisons qui militaient en faveur de la cession à l'Italie du reste de la province du Jubaland, la ligne Tittoni-Milner coupant artificiellement le territoire d’une même tribu. Ces pourparlers aboutirent à un accord

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constaté par un échange de lettres entre M. Scialoja et lord Milner, comportant l’attribution à l’Italie d’un nouveau territoire de 18.000 kilomètres carrés, ce qui met en la possession de cette puissance presque tout le Jubaland, soit une superficie totale d’environ 100.000 kilomètres carrés.

D'après le correspondant à Londres de Video Nazionale (16 mai 1920), la nouvelle frontière établie par le traité (dont le texle n’a pas encore été publié) part de Dolo, où convergent les frontières de l’Abyssinie, de la Somalie italienne et de l’Afrique orientale britannique, se dirige vers

le Sud-Ouest jusqu’à la région d’El-Wak, puis s’écarte du 41“ méridien en prenant une direction légèrement inclinée vers le Sud-Ouest, jusqu’à sa rencontre avec la limite administrative entre le Jubaland et le Tanaland qu’elle suit en direction sud-est pour aboutir sur l’océan Indien au point appelé Ras-Kiamboni ou Dick’s Head, près de la localité de Sbakani, entre le 1er et le 2e parallèle sud.

Cette nouvelle acquisition territoriale de l’Ita 1 i c est la partie la moins peuplée de la grande colonie britannique dont elle est détachée. Tandis que le rapport colonial pour 1909-1910 attribuait au Jubaland 88.000 habitants, le recensement effectué le 31 décembre 1917 ne lui reconnaît plus que 11.053 habitants, dont 9.648 indigènes, 1 .014 Arabes, 343 Indiens, 25 Européens. Le rapport pour 1914-1915 faisait, il est vrai, observer que la population Somali de l’intérieur, qui est en voie d’accroissement, ne peut être évaluée avec exactitude. Ces Somalis se livrent surtout à l’élevage, tandis que les Cocha, habitant la région côtière, sont d’habiles cultivateurs.

Malgré cette très faible densité de population, l’annexion du Jubaland à la Somalie italienne présente pour l’Italie une réelle valeur économique à un double point de vue. D’une part elle ajoute à l’ancienne colonie une région côtière d’une longueur de 125 kilomètres, la seule partie du domaine colonial italien qui soit située au sud de l’équateur, c’est-à-dire dans la zone tropicale. Elle obtient le port de Kismavou — réclamé depuis longtemps par les milieux coloniaux italiens comme étant le débouché maritime de la partie méridionale du Benadir, accessible à toute époque de l’année, alors même que la mousson rend inabordables toutes les autres escales — et Port- Durnford, à l’entrée de l’estuaire où débouchent deux petits fleuves, le Kimori et le Birikau, ce dernier navigable sur 25 milles pour les petits vapeurs. Cet estuaire et celui de l’Arnole, autre cours d’eau côtier, sont bordés de terrains fertiles et sont riches en palétuviers, végétation dont on extrait des matières tannantes.

D’autre part, la possession des deux rives du Juba accroît sensiblement la valeur de la Somalie. Ce fleuve est navigable sur environ 400 kilomètres pour les vapeurs d’un faible tirant d’eau; mais le chemin de fer de pénétration en construction de Mogadchou à Lugh par Afgoi, Uanlc-Uen, Buracaba et Baidoa, en diminuant l’importance du Juba en tant que voie de communication, permettra de le rendre à son véritable rôle, qui est d’irriguer les terres fertiles qu’il traverse. Une note, publiée par les journaux italiens à propos des accords dont nous nous occupons, fait observer que les fleuves de la Somalie, Juba et Ouebi-Chebeli, descendent des mêmes montagnes éthiopiennes que le Nil Bleu, ont le même régime hydrographique, inondent régulièrement à la même date les plaines environnantes et les fécondent de leur limon. Le Juba en particulier traverse la fertile plaine de Gocha, où l’on récolte le maïs, le coton, le millet, le tabac, les bananes, etc.; mais les débordements du fleuve n’étant pas régularisés ont, jusqu’à présent, plutôt endommagé les récoltes. Possesseurs des deux rives du Juba, les Italiens pourront maintenant construire les barrages et les canaux nécessaires pour l’irrigation, ce qui leur permettra notamment de cultiver le coton sur une surface évaluée entre 2.000 et 5.000 kilomètres carrés.

La conclusion des accords franco-italien et anglo-italien permet de jeter un regard d’ensemble sur la situation de l’Italie en Afrique. Il est indéniable que les compensations accordées à cette puissance, pour l’incorporation des colonies allemandes d’Afrique aux domaines coloniaux de la Grande-Bretagne et de la Erance , ont produit dans l’opinion italienne une déception, que l’on peut attribuer pour beaucoup aux trop vastes espérances qu’une partie de la presse avait entretenues dans le public. D’autre part, dans leurs commentaires sur les deux accords, franco-italien et anglo-italien , les journaux de la Péninsule

font invariablement une comparaison qui n’est pas à l’avantage du premier.

Nous rappellerons, à ce propos, que la participation directe de l'Italie à la répartition du domaine colonial allemand était rendue difficile par le fait que l’article 22 du pacte de la Société des Nations attachait une importance particulière à la « position géographique» de l’Etat mandataire, ce qui a entraîné la décision en faveur des puissances qui se trouvaient être, par leurs colonies, limitrophes ou voisines des anciennes possessions allemandes. Cette manière de voir était, évidemment, défavorable à l’Italie; mais, dès le début des discussions coloniales, à la Conférence de la Paix, les délégués italiens avaient manifesté l’intention de se placer sur le terrain des compensations, prévues par l’article 13 du traité de Londres, comportant l’amélioration des frontières des colonies italiennes. Or, la seule région limitrophe de possessions de l’Italie et de la France, où une extension des frontières italiennes était possible et désirable, se trouvait être celle des confins de la Libye et du Sahara français, région où, selon l’expression chère à nos confrères transalpins, on rencontrerait « beaucoup de sable et peu de palmiers ». Mais, il est juste d’ajouter que l’intérêt de la compensation réside, non pas dans la faible valeur économique des territoires cédés, mais dans la possibilité pour l’Italie d’être maîtresse de ses communications à l’intérieur de son territoire libyen, résultat longtemps et ardemment désiré par la presse italienne; c’est dans cet esprit que, suivant les termes mômes de l'exposé des motifs du projet de loi français, approuvant l’accord du 12 septembre 1 91 V>, une Commission mixte sera chargée « de déterminer sur les lieux, entre la Tripolitaine et nos possessions, une frontière répondant aux vues du gouvernement italien ». Il convient d’ajouter, que les nouvelles routes de caravanes acquises par l’Italie auront une réelle importance lorsque le rétablissement de conditions normales en Libye lui permettra de songer à la reprise des relations commerciales entre Tripoli et le Centre Africain. A ce moment, la disposition de l’accord d’après laquelle « la France et l’Italie se reconnaissent réciproquement la faculté de raccorder leurs chemins de fer coloniaux, construits ou à construire » , avec égalité absolue de traitement pour les ressortissants et les marchandises des deux puissances, prendra toute sa valeur. Il ne faut pas oublier, en outre, que l’accord du 12 septembre 1919 ne porte pas seulement sur les compensations aux termes de l’article 13 du traité de Londres, et accorde à l’Italie, en Tunisie, des satisfactions d’ordre économique et moral qui atténuent singulièrement l’impression d’insuffisance que pourrait produire, à première vue, la partie territoriale de l’accord.

En ce qui concerne la Grande-Bretagne, si, sur les contins de la Cyrénaïque et de l’Egypte, le remaniement de la frontière est presque aussi avantageux pour elle que pour l’Italie, la cession du Jubaland a pour cette dernière puissance une

réelle valeur économique, sans affecter sensiblement les intérêts britanniques dans cette partie du continent noir, puisqu’il s’agit d’une province très excentrique de l’Afrique Orientale Anglaise, où tout l’effort de colonisation et de mise en valeur se porte sur la région traversée par le chemin de fer de l’Ouganda. Nous souhaitons vivement que l’Italie, où l’on peut constater en ce moment un effort colonial des plus sérieux, puisse trouver dans son domaine africain, et notamment dans sa Somalie agrandie, par l’utilisation des systèmes hydrographiques du Juba et de l’Ouebi- Chebeli (qu’étudie actuellement une importante expédition technique et commerciale, dirigée par le duc des Abruzzes), le moyen de satisfaire une partie de ses importants besoins en matières premières, notamment en coton, en sucre, en café, en céréales, etc.

Mais la lecture atlentive de la presse italienne nous montre aussi que nos amis comptent beaucoup, pour parfaire l’insuffisance de leurs ressources coloniales, surcellesdesempires coloniaux britannique et français. Le 20 décembre 1919, à la Chambre italienne, M. Scialoja, ministre des Affaires étrangères, déclarait à propos des négociations coloniales : « Notre action ne se limite pas à la politique coloniale territoriale; nous nous préoccupons aussi de développer davantage l’économie et le commerce coloniaux. » Dans les lettres en date du 12 septembre 1919, constatant l’accord franco-italien, il est question « d’autres points réservés pour un prochain examen ». Et, dans la correspondance de Londres, à Vldea Nazionale (16 mai 1920), signalée ci-dessus, il est fait allusion à des « négociations en cours », dont le sens est ainsi défini : « Notre politique coloniale paraît tendre, non pas tant à occuper des territoires, qu’à obtenir des concessions dans des zones qui sont sous la domination d’autres pays d’Europe, concessions qui ne limitent en rien la souveraineté de ces pays, et qui peuvent nous apporter une aide précieuse au point de vue économique. » L’information relative à des négociations en ce sens n’a pas été jusqu’à présent confirmée, mais nous constatons que nos distingués confrères, Aldo Blessich, Alberto Allegrini et d’autres se plaignent amèrement des tendances protectionnistes de la politique économique britannique et française, et insistent vivement pour la suppression des prohibitions de sortie de certains de nos produits coloniaux.

Camille Fidel.

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