ET LE «SOUVENIR COLONIAL FRANÇAIS
Nos lecteurs commissent de longue date le Souvenir colonial français et lui ont envoyé dès l’origine leur adhésion morale et leur souscription. Ce petit groupe d’esprits indépendants et généreux, étrangers à toute coterie et à tout parti, ardemment attachés à la cause coloniale et préoccupés uniquement de la servir, s’était constitué peu de temps avant la guerre. Il se recrutait surtout parmi les hommes, virils dans l’action, sobres en parole, qui ont collaboré depuis un demi-siècle à la fondation de notre empire et qui, sachant que les longs souvenirs font les grands peuples, ambitionnaient de recueillir et de faire fructifier tout ce que notre jeunesse conquérante et généreuse ne cesse de répandre à travers le monde d’activité féconde et de trésors de bonté. Laissant à d’autres le soin des intérêts matériels, des préoccupations de commerce, des réalisations immédiates, ces psychologues prenaient le grand détour, la voie longue mais créatrice des fibres secrètes et impondérables, des liens sentimentaux qui. souvent à notre insu, serrent leurs nœuds autour des collaborateurs d’une même œuvre et qui, d’éléments ethniques différents, forment un seul peuple. Ecrivains, conférenciers, professeurs, ils demandaient à la puissance incoercible du souvenir l’étincelle qui ranime le passé, et qui détermine l’avenir. Serait-ce en vain que tant de nos pionniers, de nos hommes d’avant garde, explorateurs, soldats, apôtres, colons auraient sillonné de leurs itinéraires des régions inconnues et fermées, des contrées inhospitalières aux Blancs, où un si grand nombre, malgré des prodiges de sagacité et d’endurance, ont trouvé la mort? De tous ces ossements inanimés, ils savaient refaire des êtres vivants, et la vision
du prophète se réalisait une fois encore : à leur voix, des chairs et du sang recouvraient ces os secs.
A la parole qui vole ils joignaient l’inscription qui dure. Des plaques de bronze, disséminées dans nos colonies, commémorent des noms et des événements qui, pour n’avoir pas eu un retentissement universel et la gloire de la renommée, méritent pourtant de recevoir un hommage attendri et de demeurer fixés dans la mémoire des hommes. En tel lieu, tel fait s’est passé. L’épigraphie est une prise de possession définitive, durable au moins. Comme les navigateurs portugais du grand siècle marquaient de piliers commémoratifs ( padrâos ) les rivages par eux découverts, ainsi nous scellons sur un rocher une inscription de bronze pour l’édification des temps à venir, solides titres de noblesse légués à nos descendants. N’est-il pas réalisé, et au delà, le vœu de Montesquieu que les noms de ceux qui meurent pour la patrie soient écrits et conservés dans les temples : le « registre », source de la gloire et de la noblesse, est devenu la pafoi rocheuse toujours accessible au passant, où nos compatriotes et nos indigènes retrouvent avec émotion des faits, des noms conservés par le « Souvenir ».
Que dit-il, ce registre ? Il n’encombre pas la voie publique de monuments fastueux, de groupes de marbre où la curiosité ne retient guère l’indifférence; il a cette vertu éducatrice, en précisant sur place un fait historique, un geste glorieux, une tragédie douloureuse, d'édifier le monument vivant qui s’érige dans les cœurs. Il parle de nos enfants au lieu même où ils sont tombés. 11 en parle toute l’année et tous les jours, évocation perpétuelle d’un dévouement, permanent exemple de sacrifice et d’honneur.
Faisons l’appel : voici Dutreuil de Rhins, voyageur en Haute Asie, tué sur le Yang-tse-kiang ; le lieutenant Grillières, voyageur au Yun-nan, mort à Szeu-mao; le lieutenant de vaisseau Mage et le Dr Quintin, au Soudan occidental, effectuant la jonction du Sénégal au Niger; le lieutenant de vaisseau Boiteux, commandant la flottille du Niger après Caron qui fut ici le précurseur, et le colonel Bonnier, tué à Tacoubao, nos devanciers à Tombouctou; le capitaine Grosdemange, tué à Achorat dans un combat trop inégal ; le capitaine Cazemajou, assassiné à Zinder; Ferdinand de Béhagle pendu à Dikoa par 1 esclavagiste Rabah. Voici le commandant Lamy, l'un des chefs de la mission Saharienne, et le capitaine de Cointet, de la mission du Chari, tués au combat de kousseri où fut brisé l’empire de Rabah. conquérant du Tchad. Voici le colonel Largeau, qui pacifia le Ouadaï, le Borkou, l’Ennedi, continuant au Tchad l’œuvre du colonel Moll, organisateur du Territoire, tué dans le Massalit comme le lieutenant Brulé après avoir heureusement réalisé la pénétration au Salamat. Voici, sur le rocher de Togbao, les noms de Bretonnet, administrateur, capitaine Braun, lieutenant Durand-Artier, Martin, Pouret, Cliabka. Hassen, avec mention des miliciens sénégalais, Fang et Bacongos. qui périrent glorieusement en luttant contre les forces de Rabah. Car nos Fidèles auxiliaires indigènes ne sont pas oubliés dans cet hommage aux morts pour la France ; le registre de bronze conserve le souvenir du mulâtre Paul Holle qui défendit héroïquement Médine investie par El Hadj Omar, comme les noms du sergent Semba Taraoré et du caporal Kouby keïta qui vengèrent Cazemajou, et du sergent Malamine, le compagnon de Brazza, qui, dans des circonstances mémorables, garda le drapeau de la France sur les bords du Congo, et sut le faire respecter. Commémoration et honneur bien dus à tous ces valeureux artisans de l’œuvre coloniale française merveilleusement symbolisée par un nom, par une fondation que le « Souvenir Colonial » n’a eu garde d’oublier : le dernier feuillet du registre en résume toute l’âme : « Fondation de Libreville, peuplée d’esclaves affranchis ». Ne retentit-il pas dans nos cœurs comme un cri de liberté ?
Combien de ces vaillants, victimes de l’ennemi ou du climat, massacrés dans un guet-apens ou tués par la fièvre, sont restés sans sépulture sur le lieu où ils sont tombés ! Combien de mères françaises qui auraient redemandé aux colonies le corps de leurs enfants, leur gloire et leur orgueil, sont heureuses de l’hommage rendu par la Patrie aux disparus! Cette plaque de bronze, si froide et nue soit-elle, se transfigure à leurs yeux mouillés : celui qu’elles pleurent est du moins sauvé de l’oubli, le « Souvenir »
veille sur leur fils. Entre elles et les colonies un douloureux dialogue se prolonge :
— Lointaine Asie. Afrique immense, rendez-moi les restes de mes fils, de mes lions valeureux et forts.
— France maternelle, mère Patrie, laisse-nous les corps de tes enfants. Ils ensemencent l’avenir pour lequel ils ont vécu. Leur vie a été un exemple, leur tombe est encore une leçon... Toute tombe française aux colonies fait, en France, une famille française coloniale. La prise de possession du sol par nos morts est la consécration suprême de la conquête. Ainsi, France, en restant parmi nous, ils continuent, ils complètent ton œuvre. Les rapatrier serait les tuer une seconde fois. Comment nous reprendraient-ils tout ce qu'ils nous avaient donné? Leur jeunesse, leur vaillance, leur âme est ici. Laisse-les-nous ! Tu ne recevrais que leurs cendres!
Conçu dans cet esprit, le « Souvenir Colonial français » reçut, dès la première heure, en're beaucoup d’autres, l’adhésion immédiate de l’homme qui, sans conteste, était la figure la plus représentative de la carrière coloniale, le général Gallieni. Cette œuvre de patriotique piété ne tendait-elle pas à consolider les travaux de toute sa vie? Parmi tout notre personnel militaire et civil, il était, aux yeux du petit groupe en formation, le nom essentiel, celui qui incarnait le plus complètement, en sa diversité soudanaise, tonkinoise et malgache, comme explorateur, comme soldat, comme administrateur, comme gouverneur-général, pacificateur et organisateur, les plus brillantes heures de notre épopée. Homme d’action et penseur, il avait introduit dans la guerre coloniale une doctrine, une méthode nouvelles, que ses disciples appliquaient avec non moins de succès sur d’autres théâtres. Il n’avait qu’à feuilleter sa vie pour évoquer d’abondants souvenirs de notre histoire. Chaleureusement, il apporta à l’œuvre pieuse le prestige et l’autorité de son nom. Une vice-présidence du Comité lui fut offerte.
Je vous suis très reconnaissant, répondit-il. Je n’ai pas besoin de vous dire que nul plus que moi n’apprécie les services rendus par nos coloniaux et ne juge bonne et utile l’œuvre de votre association. J'accepterais donc, avec le plus grand plaisir, l'honneur que vous voulez bien me faire. Malheureusement, je suis enoore en activité de service et, comme vous le savez, nous ne pouvons entrer que dans les associations autorisées par le ministre de la Guarre. Si cetle autorisation existe, vous pouvez disposer de moi comme vous voudrez.
Je vous envoie ci-inclus ma scuscription.
Veuillez agréer l’assurance de mes sentiments profondément dévoués.
• Gallieni.
Le ministre n’ayant pas accordé cette dérogation au rè glement avant la publication de la circulaire du Comité, le nom du général ne put y figurer; il nous consola de ce contre-temps dans les termes qu’on va lire :
Conseil supérieur de la Guerre.
Le 8 février 1913.
Mon cher Président,
Vous êtes bien aimable de ne m’avoir pas oublié. Comme vous le savez, mes préoccupations, en ce moment, sont d’ordre exclusivement militaiie et, malgré l'intérêt que je continue à porter à nos colonies, c’est surtout vers notre frontière que mes yeux sont dirigés.
J'en ai encore, sauf imprévu, pour dix-huit mois, et je vous prie à ce sujet, de renouveler au Comité l'expression de toute ma reconnaissance.
Sentiments profondément dévoués.
Gallieni
11 est inutile de rappeler à nos lecteurs l’emploi que le général Gallieni a fait de ses derniers mois de service, prolongés, au delà du terme prévu, d’abord au gouvernement militaire de Paris, puis au ministère de la Guerre, par le glorieux vainqueur de la bataille de l'Ourcq.
Paul Pelet.
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BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE