SCENE II
(Même décor. Lundi suivant après-midi. Entre Monsieur, venant de son bureau.)
Monsieur [gaiement). — Eh bien, petite femme, quoi de nouveau ?
Madame. — Je commence à être un peu inquiète au sujet de notre soirée, mon chéri. Avez-vous entendu dire à quelle heure la viande et le reste seront débarqués du paquebot?
Monsieur. — Non. Il n’est pas arrivé encore et personne 11e paraît savoir quand il arrivera.
Madame. — Oh ! Charles, que ferons-nous s’il 11’arrive pas à temps?
(Entre le cuisinier.)
Monsieur. — Que je sois pendu si...
(1) On peut demander la médaille à M. Legastelois, 11, rue Guénégaud, Paris (6e). Prix : en bronze 20 francs; en argent 150 francs environ (suivant le cours du métal), plus la taxe de luxe.
(2) Supplément à l'Afrique française de juin 1020 : Un nouveau livre sur le Libéria , par Maurice Delà eus se [Tue lie pub lie 0/ Liberia, by R. C. P. Maugham. London, 1920).
Le Cuisinier. — Madame, qu’est-ce qui y a la viande ? la viande y a pas venu tout suite, y a pas dîner.
(Madame pâlit quelque peu. La sonnerie du téléphone se fait entendre avec violence.)
Voix de Mme Simpson. — Bonjour. Nous sommes dans de beaux draps ! M. Gardeu et M. Wiuter, deux de nos amis, viennent juste de nous arriver de Bassa Vous nous permettrez bien de les amener avec nous ce soir? Nous 11'avons littéralement rien à manger à la maison.
Madame (après avoir répète le fcroce message et en jetant à son mari un regard désespéré). — Qu’allons-nous'bien pouvoir faire?
Monsieur [pétrifié). — Juste ciel !
Madame [au cuisinier, pendant que la sonnerie du téléphone retentit sans interruption). — Avez-vous du poisson?
Le Cuisinier. — Y a pas poisson au marché. Moi y a gagné un poulet petit petit, y a payé...
Monsieur i avec impatience ). — Inutile de nous dire combien vous l’avez payé !
Madame . — Il n’y a qu’une chose à faire, il nous faut les remettre tous. ( Elle prend te récepteur.) Vous êtes là? Je suis atrocement désolée, Madame Simpson, mais quelque chose est arrivé au bateau et nos provisions ne nous sont pas parvenues. Sans elles, nous sommes complètement à la côte. Cela ne vous ferait rien de remettre à demain soir?
Voix de Mme Simpson. — Mais c’est terrible! nous comptions tellement venir chez vous que nous n’avons rien gardé pour ce soir! Si seulement vous aviez pu nous faire savoir plus tôt...
Madame. — C’est que. voyez -vous, nous venons seulement d’apprendre la chose et .. Vous êtes là? ( Pas de réponse.) Elle a raccroché! Zut!
(Le téléphone sonne de nouveau.)
Voix de l’agent de la Cie de navigation. — Vous êtes là ? Désolé, mais nous venons de recevoir un câble disant que notre bateau a du retard et n’arrivera pas avant demain soir.
Monsieur. — Nom de...!
Madame ( luttant contre un sanglot mal répiimé.) — Oh! Charles !
(Les personnages ' principaux montrent une attitude .abatlue, tandis que le cuisinier, à l'arrière-plan, rassemble une tablette de bouillon Lazenby, une boite de harengs marinés et UDe boîte de conserve de bœuf Libbey, pendant que le rideau tombe.)
Parmi les Récils marocains de la plaine et des monts de M. Maurice Le Glay, dont l'Afrique française a déjà parlé, il en est deux qu’il faut souligner d’un trait spécial.
Les Youyous, c’est l’histoire d’une « femme qui a peur », d une juive marocaine qui était à Fez en 1912 servante d’un des officiers victimes des émeutes d’avril, et qui a vécu l’horrible drame et vu massacrer sous ses yeux l’officier qu elle essayait d’aider à fuir par les terrasses. Elle a gardé dans l’oreille les youyous des femmes déchaînées contre les Rournis, et chaque fois qu’elle en entend de nouveaux, elle revit la scène tragique, et, dans sa folie, elle mime cette scène jusqu’au moment où elle s’évanouit après avoir crié aux assassins, comme elle l’avait fait vraiment en 1912, de ne pas couper la tète du Roumi et de ne pas jeter son corps dans la rue... Et elle a peur encore parce que les assassins de son ancien maître ont pu être retrouvés grâce à elle et châtiés, sauf un, dont la menace l’inquiète. Maurice Le Giay évoque puissamment cette tragique histoire qui doit être vraie, et dont un André de Lorde tirerait un acle émouvant.
L’ Automobile, c’est l’histoire d'abord amusante, puis tragique, d'un officier d’état-major de France qui vient
BULLETIN DO COMITE DE L'AFIUQÜE FRANÇAISE
pour la première fois au Maroc et dont les préjugés d’officier venu de « ces milieux très bourgeois de l’armée métropolitaine qui avaient pour l’armée d’Afrique le fraternel mépris réservé au cadet qui a mal tourné », s’évanouissent au cours de la première tournée automobile faite dans le bled de 1913, commencée par une inspection instructive et des révélations rapides sur les qualités inattendues des bledards et terminée par la traditionnelle attaque du convoi, toujours meurtrière.
Et voici tout d’abcwd le début du nouveau venu :
« Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à Meknès après un voyage fatigant. 11 débarquait en Afrique pour la première fois et y venait sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et esprit cultivé, il eut soin, avant de quitter la France, de se documenter sur le pays où il allait vivre. Il acquit ainsi, en une dizaine de jours d’un travail assidu, des idées qu'il jugea satisfaisantes sur le régime dit de Protectorat, sur la religion mahométane dite Islam, sur la géographie, l’ethnographie de l'Afrique du Nord.
« 11 apprit qu’au Maroc la population se divise ea quatre classes : les Maures et les Juifs qui habitent les villes, les Arabes qui remplissent le pays, les Berbères qui sont confinés quelque part dans la montagne. Il lut une description intéressante du cortège qui accompagne le sultan à la prière du vendredi et admira la vitalité du gouvernement Makhzen qui, cramponné pendant des siècles aux destinées de quelques tribus mograbines, a résisté aux folies d’Abd-el-Aziz, à l’acte d’Algésiras et aux massacres de Fez. Puis il versa une cotisation de quinze francs au Comité de l’Afrique française (1) et acheta une grammaire arabe, se promettant de consacrer aux premiers éléments de cette langue’les longues heures du voyage.
« Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laisssa point le loisir. Après quatre jours de traversée agitée et deux jours de « bouchonnage » devant la barre de Casablanca, après la surprise du panier de débarquement e.t l’épreuve décisive de la barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui affirma « Touring-Club ». Il y passa deux jours au lit. Et de cette couche étrangère qui longtemps remua elle aussi, il entendit, perpétuant son cauchemar, le grondement continu et tout proche de la mer furieuse se jetant affamée sur les blocs de Schneider et Cie. »
Les premières impressions de la vie militaire de Casablanca sur le nouveau débarqué seraient franchement mauvaises, si l’un de ses camarades, qui s’en doute, ne lui disait : « Moi, depuis des années, je roule de Tunis au Sahara, des Touareg aux Beni-Snassen, à Bou- Denib, à Fez et au Tadla. Je viens de faire deux ans de colonne sans débrider, sans boire un bock frais, sans voir un chapeau de femme. Je n’avais plus de chaussettes et j’ai demandé quinze jours de répit pour venir ici me faire couper les cheveux et me requinquer un peu... Les autres, c’est la même chose. »
Ët voici l’automobile emmenant à grande allure loin de Meknès le capitaine Duparc, avec deux officiers de troupe dont le capitaine Martin, vieux soldat du bled :
« La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des
(1) Excellente tradition, mais hélas! aujourd’hui elle coûte déjà à notre grand regret, un peu plus cher! — N. D. L. H.
voitures automobiles, mais c’est au Maroc oriental d’abord, puis à l’occidental, que l’emploi dans tous les terrains en fut généralisé pour la première fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps avant la route, elle passa à peu près partout et précipita de la plus heureuse façon la conquête et la pacification.
« A l’époque où se place ce récit, il n’existait encore que des pistes indigènes parfois améliorées et constamment ravagées par les pluies, défoncées par les charrois. Un voyage en automobile dans les sables de la Mamora, dans les tirs, dans les glaises du Sebou et de l’Innaouen était la chose la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le Maroc fut le tombeau des pneumatiques; mais on marchait et le progrès aussi. Les machines soumises à des cahots continuels duraient peu. Les maisons françaises fabriquèrent des cadres et des roues robustes pour le service du Maroc. Les Américains suivirent mais avec des modèles légers, solution différente et d’ailleurs bonne du problème à résoudre: le passage dans tous les terrains.
« Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de cette sorte. Aussi, quand après avoir traversé la ville, l’auto sortant par la porte du mellah s’engagea sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé entre ses deux voisins, gêné par les paquets, il vit la voiture ballottée, cahotée, sauter des mottes de terre, pencher au delà de tout équilibre raisonnable dans des ornières de terre molle, en sortir pour y retomber, progresser de côté comme un crabe en glissant des quatre roues, aborder des talus obliquement pour échapper par moment à la piste trop mauvaise, quand il entendit les halètements, les emballements fous du moteur et vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuse du chauffeur, il éprouva la sensation d’être embarqué dans une mauvaise farce. Martin parlait, s’efforçant d’intéresser son compagnon à tout ce que l’on voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué comme il ne l’avait jamais été, pensait à son cheval qui aurait si allègrement marché d’un pas souple sur cette piste infernale. »
L’auto va sa route, passant des oueds, échouant dans des pistes défoncées d’où les indigènes des champs voisins viennent la tirer, franchissant des ponts dont le tablier manque parfois de madriers. Duparc revient sur ses fâcheuses impressions et juge mieux les hommes et les choses, tout à fait édifié par cette conversation pittoresque, mais irrespectueuse, sur le sens du mot « roumi » dans le langage courant de l’armée du Maroc :
« Le mot roumi, déclare Martin, est un adjectif emprunté à la langue arabe, dans laquelle il signifie chrétien, par le vocabulaire administratif militaire et civil en usage au Sud du 35" parallèle et à l’Ouest du 4’ méridien. 11 sert à désigner les agents de tout ordre et de tout grade que la métropole a embarqués, souvent malgré eux, et à qui le « puissant protecteur» a dit, avec un petit tapement de main sur l’épaule : « Allez là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à faire, vous me comprenez, n’est-ce pas... ? et surtout écrivez-moi souvent...» Le mot roumi s’applique donc à un grand nombre d’individus qui, ayant subi l’épreuve de la barcasse, franchissent la barre de Casablanca et découvrent le Maroc.
« Le roumi se distingue à des aptitudes et vertus nombreuses. Il a, entre autres, la faculté d’appliquer un jugement purement européen à des gens et des faits qui
relèvent, ou résultent, d’un système philosophique et d’un climat tout différents de ceux d’Europe. Il a aussi la vol&nté singulière de faire régner partout où il passe l’ordre et les méthodes en usage dans son patelin d’origine. Cet état d’âme est plus ou moins tenace suivant les individus. Cerrains évoluent très vite, d’autres point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement; il en est, par contre, qui pourraient rester vingt ans en contact avec les gens et les choses de ce pays sans s’y intéresser le moins du monde. Ceux-là appartiennent au genre cuirassé.
« Mais il y a d’autres espèces : nous connaissons, par exemple, le roumi néfaste, le roumi inopérant, le pratique, le...
« — Quel est le roumi néfaste ? demanda Duparc.
« — Cette espèce comprend plusieurs variétés, reprit Martin, je ne saurais ici les décrire toutes; mais, me tenant sur le seul terrain militaire, je vous en montrerai une par un exemple. Imaginez le chef d’un escadron à qui l’on aurait confié des chasseurs d’Afrique, qui en colonne s’écarterait à plus de 200 mètres de l’infanterie et, sans y être forcé par l’absence de troupes spéciales, ferait faire à ces enfants de France un métier de spahis ou les enverrait battre à l’estrade comme des partisans. Il est sûr de se faire râfler ses canards.
« — Mais il ne pécherait que par ignorance, objecta Duparc.
« — La première fois, répondit Martin ; la seconde, ce sera par roumite chronique. Maintenant cela vous intéresse-t-il de savoir ce qu’est le roumi pratique, le roumi poire, le roumi conscient, l’inconscient, le journaliste et toutes les variétés du roumi civil ?
« — Ils sont trop, gémit Duparc, je me contenterai du roumi pratique, quel est-il ?
« — C’est un modèle fréquent, en particulier chez les militaires; sa doctrine se résume en une formule de quatre mots : dix-huit mois, une colonne, une proposition au choix, le bateau. Laissez-moi, pour finir, ajouta Martin, vous signaler une sorte dernière. On n’en parle jamais, et c’est une ingratitude qu’il me plait aujourd’hui de réparer. Il s’agit du roumi nécessaire.
« — Quel est donc celui-ci ? dit Duparc.
« — C’est le roumi de France, celui qui paie, conclut Martin. »
Restons sur ce mot irrévérencieux. La journée finit par un combat de convoi à propos duquel le capitaine Duparc constate l’intelligence des officiers de renseignements et leur habileté à utiliser les moindres indices et aussi leur courage et leur abnégation devant la mort.
« Et Duparc, reposant le soir sous la tente d'un camarade, se prit largement à réfléchir à tout ce qu’il avait vu et fait depuis le matin. Et très loyalement il convint que, s’il y avait, comme il le disait en arrivant à Casablanca, « quelque chose à faire », c’était évidemment de se mettre à l’unisson de tous ces braves gens. »
Oui, et c’est Maurice Le Glay qui termine ce récit empreint tour à tour d’ironie, d’émotion, de « blague » et d’enthousiasme, par cette simple phrase si éloquente et si vraie :
« Duparc l’a fait d’ailleurs, et jusqu’au bout, et nous, le pleurons, lui et Martin et tant d’autres, tant d’autres des belles divisions africaines ! »
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