‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 3)Chapitre 96 sur 134 · francs. Taux de l’impôt de capitation : 5 francs · texte numérisé non relu

francs. Taux de l’impôt de capitation : 5 francs

Productions en 1019. — Amandes de palme 220 tonnes.

Moyens de transport et de communication. — Pistes de Kakamoéka à Loudima par Ntima, de Ntima à Léboulou et Mallembe et de Léboulou à Mossendjo.

En résumé. — Circonscription peu peuplée appartenant en toute propriété à deux Sociétés,

Kouilou.

Superficie. — 10.000 kilomètres carrés (plus d’un département français moyen). Côte plate et sablonneuse. Savanes, chaîne du Mayombe, grande forêt.

Principales localités. — Loango , centre urbain, rade foraine. Kakamoéka sur le Kouilou, factoreries.

Population . —30 Européens. 10.000 indigènes un par kilomètre carré), Bavili (Loango).

Commerçants. — Le territoire est partagé entre deux Sociétés propriétaires la C. P. K N. et Sargos frères. Le propriétaire de la Société de

l'Ongomo réside à Loango. Plusieurs factoreries de commerçants libres français et étrangers.

Administration. — Chef-lieu de circonscription : Loango. En administrateur, un commis des services civils, un commis des postes, un médecin major de l'assistance indigène. Chef-lieu de subdivision : Madingo. Un adjoint des services civils. Subdivision de Tchimpèze vacante; Pointe- Noire, trois agents des services radiotélégraphiques et du câble.

Budget. — Prévisions de recettes 1920 :

200.000 francs. Taux de l’impôt de capitation : 1 francs, 5 francs, 7 fr. 50 et 10 francs, selon les régions.

Productions. — Amandes et huile de palme. Plantations de cacao et de café, cultures vivrières. Bois.

Moyens de transport et de communication. — Le port de Loango, précédemment bien desservi, est actuellement délaissé. A la suite de nombreuses réclamations, un service côtier est effectué par le vapeur Gabon. La Compagnie Fabre a effectué un voyage d’essai. Le port d’aboutissement du chemin de fer de Brazzaville à la côte fait l’objet d'études encore en cours. Un câble relie Loango-Pointe-Noire à Port-Gentil, Libreville et Dakar.

Poste de T. S. F. à Pointe-Noire. Lignes télégraphiques de Loango à Brazzaville et le long de la côte. Route des caravanes de Loango à Brazzaville. Fleuve Kouilou navigable jusqu'à Kakamoéka.

En résumé. — Circonscription autrefois très llorissante, qui a périclité depuis l’abandon du

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portage; les marchandises passant maintenant par le chemin de fer belge, mais qui est appelée a reprendre dès que le chemin de fer de Brazzaville à la côte sera en voie d'exécution.

Récapitulation.

Superficie du Moyen - Congo. — Environ 3S0.000 kilomètres carrés, soit les 3/4 de la superficie de la France, dont environ 150.000 kilomètres carrés repris sur l’Allemagne (Nouveau- Cameroun).

Forêts, marécages, plateaux, savanes, dans le Sud-Ouest; le long de la côte, chaîne du Mayombe.

Principales localités. — Brazzaville, chef-lieu de la colonie sur le Stanley-Pool; Loango, rade foraine sur l’Océan Atlantique; Ouesso, au conlluent delaN’Goko et la Sangha; Mindouli, centre de la région minière; Makoua, sur la Licouala- Mossaka; Mossaka, lmpfondo, Nola et Carnot dans la Sangha.

Population. — Environ 400 Européens, dont près de 300 Français. De 500.000 à 600.000 indigènes, soit moins de deux habitants par kilomètre carré, en moyenne ; la densité variant selon les circonscriptions de 1 à 8 habitants par kilomètre carré. Nombreuses races distinctes , dont les principales sont les Bavili, les Bacongo, les Batéké, les Ivouyou, les Bondjo, les Bakota, les Bacouli, les Baya.

Commerçants. — Au nord de la Léfini, huit Sociétés concessionnaires. Entre la Léfini et la circonscription de la Bouenza, région non concédée. Au Sud-Ouest, près de la côte, trois grandes Sociétés propriétaires. Dans toute la colonie, plusieurs commerçants libres français ou étrangers. Deux Sociétés minières Compagnie des Messageries fluviales. Banque française de l’Afrique équatoriale.

Administration. — 59 fonctionnaires du corps des administrateurs, dont 28 présents sur lesquels 10 rapatriables, et 36 des services civils dont

20 présents sur lesquels 1 rapatriable, 10 manquent par rapport aux prévisions budgétaires, les autres en congé en France, faute de places sur les bateaux. Cinq médecins du Moyen Congo, et trois du secteur de prophylaxie contre la maladie du sommeil. Un bataillon de tirailleurs indigènes à 4 compagnies; garde régionale indigène.

Budget de 1920. — 3.930.000 dont 900.000 fr. de subvention de la métropole. Budget municipal : 298.000 francs dont 150.000 de subvention du gouvernement général pour l’assainissement de Brazzaville. Le taux de capitation varie de 2 à 10 francs selon les régions.

Productions. — 1er trimestre 1920 : ivoire 19 tonnes, amandes de palme 1100 tonnes, autres graines oléagineuses 19 tonnes, huile de palme

21 tonnes, caoutchouc 130 tonnes.

Moyens de transport et de communication. — Chemin de fer belge de Kinshasa à Matadi. Congo et ses aflluents navigables aux vapeurs et aux pirogues. Routes de Brazzaville à Loango et

de Brazzaville à Ouesso. Pistes. Câble de Loango à Port Gentil : télégraphe de Brazzaville à Loango et à Pangala, et de Liranga à Bangui.

En résumé. — La colonie du Moyen-Congo presque grande comme la France, mais très peu peuplée, vient de récupérer les antennes reprises à l’Allemagne, projette la construction d’un chemin de fer de Brazzaville à la côte, attend ce débouché indispensable à sa production, et espère sortir grâce à la subvention temporaire de la métropole, de la situation où l'avaient plongée trois années d’amputation et quatre années de guerre.

IL Pobégl'in.

P. S. — Les cartes accompagnant cet article ont été dessinées par H. Cruveiller.

(A suivre .)

BIBLIOGRAPHIE

Inscriptions arabes de Fez (extrait du Journalasiatique 19171919), par Alfred Bel. Paris, Imprimerie Nationale, 1919, in-8°, 420 p., 95 fig. phot. ou dessins.

M. A. Bel a réuni dans ce volume les inscriptions arabes recueillies par lui pendant le séjour de trente mois qu’il a fait à Fez en 1914-1916, à l’occasion d’uae mission qui lui avait été confiée par la Résidence générale de France au Maroc.

Parmi les documents épigraphiques examinés par M. Bel, les uns se rapportent à l’épigraphie monumentale, les autres sont des inscriptions sculptées sur le marbre de dalles, de stèles ou de pierres funéraires (table de habous et de fondations d'édifices, coudées royales épitaphes).

La plus grande partie du travail de M. A. Bel est consacrée aux belles médersas mérinides de Fez. En Algérie, il n’existe plus aujourd'hui qu’une seule médersa ancienne, celle de Sidi-bou- Medine, à Tlemcen, qui date du xiv" siècle Au Maroc, il on existe à Meknès, à Rabat-Salé, à Marrakech ; cependant elles n'ont, semble-t-il, ni la valeur, ni l’importance de celles de Fez, et la plupart ont subi des restaurations telles que l’étude de l’ancienne décoration est à peu près impossible.

Les six médersas mérinides de Fez qui existent encore sont : la Médersa-es-Saffarine, la Médersa de Fez-ej-Jedid, la Médersael-Attario, la Médersa-Sahridj, laMédersa-Mesbahiyaet la Médersa Bou-Ananiya. La plus ancienne, fondée par le premier sultan mérinide, était construite en 1285, et la plus récente fut terminée en 1355. C’est donc dans une période de moins d’un siècle, de la fin du xme au milieu du xive siècle, qu’elles ont été édifiées.

Les médersas de Fez n’avaient été jusqu’ici l’objet que de deux notices assez superficielles : celle de M. Delpliin (Fez et ses universités) et celle de M. Pérétié (Archives marocaines, t. XVIII, 1912, p. 257). Très modestement, trop modestement même à notre avis, M. A. Bel se défend d’avoir voulu écrire un mémoire sur ces médersas; en réalité, son travail contient tous les matériaux d'une étude d’ensemble; pour éclairer et préciser ses observations sur l’épigraphie, il a été amené à parler de l’architecture et de la décoration des édifices dont ces inscriptions faisaient partie.

La création des médersas officielles en Berbérie, comme en Orient, eut, dans la pensée des souverains qui les ont fondées, un caractère nettement politique; ils se proposaient le double but de s’attacher les professeurs qu’ils y nommaient et de former des fonctionnaires préparés dans un esprit déterminé. La médersa se répand partout, de Samarcande au Soudan, en même temps que triomphe la réaction sounnite; elle répand les doctrines approuvées par l’Eglise et par l’Etat; elle prépare à toutes les fonctions publiques, religieuses et judiciaires et ouvre l’accès aux hautes carrières politiques. Les professeurs sont payés sur les revenus des habous affectés spécialement à l établissemént ; les élèves sont logés dans l'école, qui comporte des chambres destinées à cet usage, et jouissent de traitements mensuels. Par la fondation des médersas, les sultans berbères, en même temps qu’ils se donnaient une

réputation de b m < musulmans, formaient, dans ces écoles d'Etat, un corps de fonctionnaires pour la justice et l'administration. Les professeurs, chez les Berbères ignorants, ont d’ailleurs toujours eu un prestige et une influence politiques considérable s.

Les médersas mérinides de Fez sont, par l’architecture, l’art et l’épigraphie, d'un très grand intérêt, parce qu’elles sont exactement da'ées et que chacune d’elles est un monument d’un seul jet, appartenant à un moment déterminé et qui donne un ensemble de documents précieux et abondants. Quoiqu’elles aient passablement souffert du temps, que bien des panneaux de faïence ou de plâtre aient disparu sous l’action des pluies, que bien des boiseries aient perdu leur décor sculpté en relief, il y a encore dans ces maisons de l’Islam sounnite d’importants et beaux restes de la primitive décoration.

Les médersas ont été classées comme monuments historiques et rattachées au Service des Beaux-Arts. 11 faut souhaiter que ce Service, selon le vœu de M. A. Bel, se borne à conserver ce qui reste de ces monuments, à garantir ce qui existe ercore de ce beau décor du xtv* siècle, et qu’il n’essaie pas de restaurer , de refaire à grands frais des pastiches souvent malheureux de l’ancienne décoration : les artisans actuels ont gardé la technique de l’art ancien, mais n’ont plus le talent de la composition décorative du xtve siècle; ils ont oublié les formules, l'harmonie des lignes, des proportions et des couleurs, et associeraient un décor marocain du xx* siècle à ceux du xiv°; on détruirait complèlement l'harmonie de ces délicates constructions et on en ferait évaporer tout le charme comme à Tlemcen, à Séville et en tant d’autres lieux. Le général Lyautey a trop de goût pour le permettre et pour ne pas préserver le Maroc des restaurations qui ont si cruellement sévi en Algérie.

Les matériaux d'art et d’épigraphie publiés par M. A. Bel ne proviennent que de Fez et se rapportent à la seule période mérinide (xiu* et xiv* siècles). 11 faudra pour Fez comme pour le Maroc, poursuivre un travail méthodique de documentation parla photographie, le dessin, le levé de plans et de calques, portant sur les monuments de tout genre existant encore et dont beaucoup sont assez bien conservés.

Ce n’est que lorsque sera achevé ce travail d’inventaire, mené par des hommes compétents et consciencieux, qu’il sera possible de comparer les produits de l’art et de l’architecture au Maroc, qui, de toute la Berbérie musulmane, est de beaucoup la partie la p'us riche en vestiges du passé, à ceux de l’Espagne musulmane, de l’Algérie-Tunisie et de l’Orient. Alors seulement il sera possible de retracer avec quelque sûreté l’histoire de l’art musulman d'Occident et de combler, sur ce point, la lacune qui existe fatalement dans les ouvrages d'ensemble.

Le général Gouraud, (De Fez à Strasbourg), par Marcel Jay; 1 vol. in-16 de 214 pages, avec un frontispice; 6 fr.

Payot, 106, boulevard Saint-Germain.

Secrétaire particulier -du général Gouraud pendant la guerre, M. Marcel Jay, dont l 'Afrique française a publié de délicats sonnets sur le Maroc, raconte ici d'une plume très alerte la carrière de guerre du chef aimé dont la gloire a commencé en Afrique par la prise de Samory et qui, après le Tchad, Zinder, la Mauritanie et le Maroc, a conduit la quatrième armée à la victoire et aujourd’hui instaure le mandat français en Syrie. C’est dans l’intimité du général que M. Marcel Jay conduit le lecteur qui, grâce à lui connaîtra mieux encore le rayonnement moral et les causes du prestige et de la popularité du chef.

• Ce qui nous émeut le plus dans ces pages, nous, les Africains, c’est de retrouver toujours dans le général Gouraud le colonial, l'élève de Lyautey, le chef qui vibre toujours au contact de ses camarades de la brousse et du bled et au récit des épisodes soudanais ou marocains. M. Jay a bien su mettre en lumière ce trait de son caractère, ainsi que l’influence morale qu’il exerce autour de lui et que celte petite anecdote dépeint savoureusement :

Le CAFARD DU COI-ONEL.

Avant.

« Un colonel kaki, svelte, à la line moustache, blanche, au teint brûlé par le soleil colonial, est là, adossé à la cheminée du bureau. Dans son langage, militaire dans la forme et mélancolique dans le fond, il pleure sur son sort, en attendant d’être reçu par le général.

« Vraiment, il m’arrive une sale histoire! je suis à plat, com-

plètement à plat! On me donne un régiment, je m’y consacre tout

entier, je le prends en main et au moment ou tout va bien, alors que les hommes sont contents, quand je commence à être satisfait, v’ian, on m’en retire! On m’affecte à une unité qui n’existe pas. à une unité en formation où tout esta faire, et que je ne conduirai pas au combat avant je ne sais combien de temps!... Non, on me joue un sale tour... Depuis qu'on m’a appris ça, j’ai un cafard îormidable. Mais ça ne va pas se passer comme ça; je proteste, à la fin du compte. Je viens exprès ici pour demander au général de me tirer de là. Ce n'est vraiment pas rigolo; je suis dégoûté, j’en ai assez à la fin; oui, vous voyez un homme effondré, et j’ai un cafard, un cafard...

» Un coup de sonnette.

« — Mon colonel, le général vous attend.

Après.

« — Ça va, ça va... Tout va bien. Ma mutation n’est pas annulée, non. Je rejoins mon nouveau poste... Ah! ce Gouraud, il m’a convaincu, il m’a remonté le moral. Je savais bien qu’il me fallait venir le voir. En cinq minutes, j’ai tout à fait changé d’avis et je suis très content. Au revoir !

» Et le colonel kaki, impétueux, volubile, allégé de son cafard, s’en alla en sifflotant. »

Nous ne pouvons ici suivre M. Jay dans son récit que chacun voudra lire. Du moins en donnerons-nous l’impression par ce chapitre qui retrace la visite du général Gouraud à Kasba Tadla pendant son intérim de 1917 au Maroc ;

« Il existe, au Maroc, une méthode pour prévoir le temps. Elle est simple comme le climat. Pour peu que les éléments y mettent du leur, elle réussit souvent, pour la plus grande gloire des météorologues de la marine. Cette infaillibilité fréquente la distingue.

« Sous le ciel incertain de Casablanca, devant la mer encore sereine au delà de la barre du port, le généra! Gouraud et sa suite interrogeaient les augures avant de partir pour Kasbah-Tadla. Il fallait être sur d'un temps sec pour plusieurs jours, afin que le Résident ne restât pas bloqué dans le bled, accident fâcheux en soi, et qui. en outre, dans ce pays où les mauvaises langues tirent parti de tout, aurait probablement porté l’ombre d une tache légère sur le brillant prestige de la France. On accède au Tadla par des pistes qui deviennent impraticables aux automobiles dès qu'il pleut. Et il n'y a pas de commodes moyens de communication en dehors des automobiles

« Or, le vent tournait dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et une obscure bande nuageuse se levait au Sud. C’était les signes habituels de la pluie prochaine. Différerait-on le voyage organisé? Au milieu de son entourage hésitant, le général ne crut pas, ou feignit de ne pas croire aux présages. Au reste, il comptait sur sa baraka.

« On monta donc en voiture, le lendemain matin, avant le lever du jour, dans le brouillard. La journée s’annonçait belle; mais à mesure qu’on s’éloignait du littoral, le vent mordait davantage. Au premier arrêt, on se chauffa auprès d’une cuisinière, où, dans des casseroles fumait du café noir et se plissait la blanche surface du lait. La chaleur des deux liquides, convenablement mêlés dans un bol, passa dans nos pauvres membres frigorifiés. Et je songeais qu’en notre douce France, on nous apprend que le nom de ce continent vient du grec, a, privatif, et frukê, froid... O désillusions de l'etymologie !

« Mais le soleil se montra et rendit, heureusement, son sens au mot qu’ou n’avait pas décomposé sans amertume. A midi, il tombait d’aplomb sur le sol aride de Dar-Ould-Zidouh. Au loin, on voyait un mirage.

« Sur le soir, on atteignit Kasbah-Tadla. Le ciel resta pur après le couchant. La musique à fifres de la Légion fit une retraite aux flambeaux. Puis l’on dormit au bruit de quelques coups de feu nocturnes.

« L’intention du général était de passer par là quelques jours pour inspecter les environs.

« La deuxième nuit, après un concert auquel prirent part d’honorables Sénégalais et Sénégalaises chantant et dansant au fracas rythmé de leurs ferrailles, il plut, il plut comme il ne peut jamais sous notre « ciel indulgent », il plut comme il peut pleuvoir aux approches du tropique pendant la saison des pluies. Et quand il pleut ici, c’est toujours pour longtemps.

« Le général décida de partir, dès le matin, pour Casablanca.

« Ce retour!... Ce fut bien moins de l’automobilisme que de la navigation. Quand les pistes ne disparaissaient pas entièrement sous les eaux, mais en étaient seulement imprégnées comme une

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éponge, les voitures y patinaient, y dérapaient, en faisant, de temps à autre un tour sur elles-mêmes, restaient en panne dans les côtes, s’enlisaient... Toute la lyre ! Monter un faible raidillon était une entreprise téméraire. A chaque instant, il fallait sauter à terre, bêcher, pousser vers l’avant ou vers l’arrière quand le pilote jugeait qu’un élan était nécessaire à sa voilure pour franchir un passage difficile. Et il pleuvait, il pleuvait toujours, comme Hugo dit qu’il neigeait quand :

Pour la première fois l’aigle baissait la tête.

« Les accalmies étaient rares.

« Souvent, sur une longue distance, la piste était submergée. Alors, on passait à toute vitesse, dans un soulèvement de liquide boueux dont on était éclaboussé des pieds à la tête, et surtout à la tète. Littéralement, on buvait l’obstacle. En somme, ces passages dans l’eau étaient les plus faciles de la route. Qu’on juge ce que furent les autres.

« Une auto réussissait à passer où la précédente s’était enlisée, s’arrêtait, remorquait celle-ci. Plus loin, celle-ci remorquait l’autre. Une grosse limousine dont je ne révèle point la m arque pour ne pas faire une réclame considérable à son cons'ructeur, partie en queue du cortège, arriva, après maintes vicissitudes, la première à Kasbah-El-Boroudj, à 3 heures de l’après-midi. Car, on avait l’ait fi de l’ordre protocolaire. Adieu la caïda! A la guerre comme à la guerre ! Les dernières voitures arrivèrent à El-Boroudj à h heures. Depuis le matin, on avait couvert moins de 100 kilomètres.

« A El-Boroudj, on fit un déjeuner-diner, seul repas de la journée. On se coucha de bonne heure, pour se reposer et se préparer aune deuxième étape de cette traversée, avec le très vague espoir d’atteindre Casablanca le lendemain soir, en quittant El-Boroudj très tôt le matin.

« Nos compatriotes, à la Ivasbah, nous affirmaient que la partie de la route qui nous restait à couvrir était absolument impraticable et que nous ne pourrions, au prix d’aucun effort, regagner Casablanca avant le retour du beau temps. Us acceptaient cela ave<- beaucoup de philosophie, eux, ces sédentaires! Casablanca, distant de moins de 200 kilomètres nous semblait, à nous.au bout du monde. Casablanca, c’était la Terre promise : mais non, puisqu'on ne nous la promettait même pas!

« Enfin, on quitta El-Boroudj .

« Des ordres avaient été donnés pour que des indigènes, avec chevaux, mulets et cordes, fussent postés aux endroits les plus mauvais de la piste.

« Il faut dire que les voyageurs n 'étaient pas d’une humeur partieuhèrem- nt excellente. D’aucuns se renfrognaient, d’autres pestaient ouvertement à la fois contre le temps et contre la décision du général de quitter Casablanca pour le Tadla, malgré le conseil contraire des compétences. Quelques-uns, peu nombreux, s’essayaient à sourire, sans commentaires. Seul, épanoui, le général Gouraud était aux anges. Plus il semblait s'amuser et moins les autres goûtaient la plaisanterie. Plus les figures s’allongeaient, plus les mines étaient grises, et plus le général paraissait heureux.

« Nos Arabes de corvée, les pieds nus dans la boue se prodiguèrent. Parfois, la traction animale ne réussissait pas, faute (Ten-emble, à ébranler ces voitures dites automobiles — les mots n’ont décidément plus de sens, ici! — les hommes se portaient de chaque côté- de la corde et tiraient eux-mêmes en rythmant leurs efforts par de lents: Allah, Allah, sur l’air de: oh his !... Le caïd, à cheval, présidait.

« Et, Allah aidant, tous les infranchissables obstacles furent franchis, et (qui l’eut cru?) nous arrivâmes vers midi à Casablanca. Le général invita tout le monde à déjeuner à l’Alhambra, où un orchestre à cordes jouait languissamment : Voulez-vous bien ne plus dormir , ou Cœur de Tzigane.

« A la fin du repas, un enfant marocain qui vendait des fleurs offrit un bouquet au général, et refusa d’en recevoir le prix. Le général servit alors à Tentant une tasse de café, qu’il lui présenta après y avoir mis du sucre. L’enfant but et s’en alla, tandis que les clients et les musiciens souriaient doucement.

« Souvent on parla de cette inénarrable expédition .Et longtemps on regretta de s’être mis en route malgré les menaces de la pluie. Les lamentations pleuvaient à leur tour. Mais le général Gouraud voulut bien, un jour, expliquer pourquoi il n’avait pas trouvé si désagréable ce retour du Tadla.

« — Eli bien, voilà,.. Après ces splendides fêtes officielles, ces réceptions, je me suis retrouvé en plein bled... J’ai bouffé de la boue; j’ai été, comme tout le monde, mouillé jusqu'au nez... Mon conducteur avait une boîte de sardines que nous avons mangée à quatre... Enfin, enfin, c’était le bled... Comprenez-vous mon sentiment?... »

Et voici encore un joli récit bien conté :

« Du temps que le lieutenant-colonel Gouraud commandait le territoire du Tchad, son quart er général était établi sur la rive droite du Cliari, à Port Lamy. Sur la rive opposée, Kusseri était occupé par les noirs, sous les ordres d'un lieutenant allemand. Dans le port de Kusseri s’ébattait souvent un hippopotame apprivoisé qu’on disait appartenir à l’officier allemand, mais qu’on aurait du, à plus juste titre, considérer comme sujet du Kaiser, comme un membre du Deutsch Reich, on verra pourquoi.

« Le cheval du fleuve, divisant en deux parts son temps, dont il voulait passer Tune et l’autre à ne rien faite, évoluait tantôt dans les eaux tranquilles, tantôt à l'ombre des sévères baraquements germaniques. L’animal divertissait tous les parages. Il s'appelait d’un nom, qui, employé plus tard par les poilus pour désigner proprement le Boche, passera à la postérité : Fritz.

« Or, l’officier allemand tomba malade. Comme il n’avait pas de médecin, le lieutenant-colonel Gouraud lui envoya son major. C’était en 1905, aux approches de décembre.

« Le 2 de ce mois, pour fêter le centenaire d’Austerlitz, le colonel Gouraud invita ses officiers à dîne;1, au bord du Chari, à la lueur de photophores. Au moment de se me’tre à table, on vit. non sans stupéfaction, une masse grisâtre approcher de la rive, et la gravir péniblement. C’était Fri z — c’est de l’hippopotame qu’il s’agit — qui, attiré par les lumières, s’invitait à dîner.

» Dès lors, Fritz demeura chez les Français. Bien accueilli par les hommes, il parut se féliciter aussi des choses, car, tout en assimilant maintes « délicatesses », il explorait les iardins riants qui entouraient les habitations. Dans son impétuosité, il brisait parfois des clôtures et, avec moins de précautions que les adeptes du spiritisme, taisait valser des tables. Que de tels dommages fussent réparés par son gouvernement, il s’en souciait comme de sa première baignade.

« Quand le malade fut rétabli, il vint en personne remercier le lieutenant-colonel Gouraud qui, incidemment, et sans malice aucune, dit, au visiteur :

" — Nous avons le plaisir de voir chez nous, depuis quelque temps, votre élève Fritz. C est un fort gentil personnage, quoique parfois, et sans le vouloir, un peu rude dans ses manières. Mais, les dégâts qu’il cause sont réparables, et tout le monde l’aime bien ici. »

« L’officier demanda pardon pour la conduite de F-rilz. Le lieutenant-colonel Gouraud protesta qu’il n’y avait vraiment pas de quoi, ajoutant : « Si Fritz nous gênait, nous pourrions facile- « ment nous débarrasser de lui, car il est au fond, docile comme un mouton. Regardez. »

« Et le lieutenant vit, à quelque distance, son hippopotame qui jouait avec des soldats français. Fritz s’amusait comme un fou. Le lieutenant, qui ne s’amusait pas du tout, plissa le front et fut dès lors en proie à la mélancolie. Il voulut emmener Fritz : mais Fritz montrait la plus évidente répugnance à quitter sa patrie d’élection. Le lieutenant, donc, amarra Fritz à son embarcation au moyen de solides fils de fer, et, ainsi, le remorqua de vive force jusqu’à la rive allemande.

« A Kusseri, justice fut faite. Fritz fut conduit devant le peloton d’exécution; au commandement du lieutenant, l’hippopotame francophile expia, sous les balles alleman les, son crime de désertion, et ses yeux, qu’on n’avait pas bandés, ne virent plus le cifel ët la terre.

« Le dimanche suivant, le lieutenant-colonel Gouraud, au cours de la palabre hebdomadaire, ne manqua pas de tirer spirituellement parti de cette affaire que connaissaient tous les indigènes.

« Souvent, pour échapper aux mauvais traitements, des Africains s’enfuyaient de la zone allemande, pour s’installer chez nous. Et le lieutenant-colonel Gouraud déclara :

« — Voyez : la supériorité de l’administration française sur les procédés de commandement des Allemands est telle, que non seulement les populations passent sur notre rive, mais que les hippopotames eux-mêmes désertent Kusseri et viennent à nous!... »

C’est de la même plume que M. Marcel Jay nous présente la vie de la quatrième armée au front, et notamment la glorieuse résistance du 14-15 juillet 1 9 1 S , l’offensive et l’entrée à Strasbourg. I faut lire ce bon petit livre.

Le Gérant : J. Legrand.

PARIS. — SOC. Gu D’IMP. ET D’ÉDIT., 17, RUE CASSETTE.

ET

le COMTÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE et le COMTÉ Dü MAROC

SOMMAIRE

RECONNAISSANCES SCIENTIFIQUES A L OCCASION DE LA COLONNE DU SOUS EN 1917. — Commandant Maurice Bernard et Capitaine Racine 201

UNE MISSION D’ÉTUDES PRATIQUES AU MOYEN-CONGO ( suite el fin). — II. Pobbguin 210

AU CAMEROUN : LE RÉGIME DES SUCCES- SIONS EN PAYS BOULOU — Ch. Mathieu 233

L’Enseignement indigène 231

Table spéciale des Renseignements Coloniaux. 236

Carte

Régions situées au Sud de Tiznit 203

Reconnaissances Scientifiques

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