EN ÉTHIOPIE
Les rapports de M. Louis Marin au nom de la Commission du budget sont toujours utilement documentés. Dans son récent rapport (n® 5.7Dt) sur les crédits additionnelsde I91!),il apporte ainsi d’intéressantes données sur la situation présente de nos intérêts en Ethiopie.
C’est à propos d’ùn modeste crédit de 12.000 fr. demandé par le ministre des Affaires étrangères pour l’entretien des immeubles à l’étranger. C’est une curieuse histoire. On ne s’étonnera pas de savoir que des cinq légations accréditées à Addis- Abeba seule la nôtre était mal logée. Et pourtant dès 1007 M. Lagarde avait obtenu de Ménélik le don d’un vaste emplacement pour la Légation. Mais, ni à cette nouvelle, ni aux demandes des ministres qui succédèrent à M. Lagarde, il ne fut donné une suite autre qu’une simple autorisation accordée à M. Brice de construire à ses frais sur le terrain offert par le négus une maison du type indigène pour y installer sa demeure personnelle et provisoirement les divers services du poste!
C’est là que notre représentation est restée depuis lors, « au grand étonnement des autorités du pays », dans la modeste maison construite par M. Brice et que le crédit de 12.000 francs demandé au Parlement permettra d’acquérir de lui, déduction faite, sur ses dépenses de construction, du loyer de son séjour en Ethiopie! On retrouve ici la lamentable histoire du don fait par le gouvernement japonais à la France d’un immeuble destiné à notre ambassade et que la France n’a pas encore réalisé. Un projet est pourtant dressé depuis 1017, mais il n’est pas encore soumis au Parlement, et notre Légation à Addis-Abeba restera longtemps encore dans la maison indigène de M. Brice... « Nous retrouvons là, écrit justement M. Marin, un nouvel exemple de ce manque d’initiative et d’esprit de suite qui paralyse tant de nos entreprises extérieures. »
Et pourtant nos sympathies et nos intérêts en Ethiopie imposent à la France une représentation brillante. M. LouisMarin rappelle ces intérêtsque nos lecteurs connaissent bien, notamment nos intérêts économiques sur lesquels nous avons publié (/fe/z.?. Col. 1018, p. 177) le rapport si précieux de M. Boucoiran, A propos des intérêts politiques, il dit ;
La France, qui n’a jamais eu en Abyssinie d’ambitions territoriales au impérialistes, a véritablement joué dans ce pays un rôle capital; son iniluence intellectuelle et morale lui a attiré, de la part des Abyssins, les sympathies les pins vives; elle doit son influence économûpie aux efforts qu’elle a faits pour te dcveloopeinent du pays et elle se doit de continuer dans cette double tâche : elle a créé des écoles, elle a entrepris et terminé la construction de voies ferrées, envoyé des missions médicale et vétérinaire, etc. ; elle est toute prête à aider le gouvernemenf abyssin de ses conseils pour procéder à des réformes nécessaires qui per-
mettront à ce magnilique pays de défendre son indépendance, son intégrité et d’accélérer son progrès.
La colonie française y est particulièrement intéressante, échelonnée sur le rail (jui réunit Djibouti à Addis-Abeba. Les relations entre les divers groupes sont si étroites qu’on ne peut les comprendre, sans esquisser les ressources du premier groupe.
Cette colonie compte, à Djibouti, plus de 150 Français et comprend ; les services administratifs du Gouvernement français assurés par une trentaine de fonctionnaires français; le service médical avec hôpitau.x, comprenant 5 à 6 docteurs et inlirmiers français; la compagnie du citemin de fer franco-éthiopien, qui occupe à Djibouti environ 20 personnes et une cinquantaine eu Abyssinie; la imngue de rindo-Chiue, dont le personnel français comprend I directeur, 1 sous-directeur-caissier et 3 employés; la Compagnie des Messageries maritimes (|ui a 3 employés français; deux sociétés commerciales françaises employant 10 Français ; une société française exploitant les salines de Djibouti; une dizaine de grandes maisons cotninerciales françaises, occupant une quinzaine de Français Toutes ces maisons de commerce ont des agences à Diré Daoua, à Harrar, au Tcherlcher, à Addis Abeba, etc.
En Ethiopie, nous avons organisé l'administration et le fonctiouneiuent des F. T. T. qui sont restés sous la direction d'agents français. C est. du reste, la France qui, près de Berne, est garante de l’Abyssinie.
A Harrar, le Gouvernement français a un hôpital fondé depuis une quinzaine d’années.
La Compagnie du chemin de fer a des bureaux à Diré- D.ioua et à A(ldis-.\beba ; elle emploie une cin(iuaulaino de Frani'als sur des voies en Abyssinie même.
A Diré Daoua, à Harrar, à Addis-Abeba, une dizaine de grandes maisons françaises ont, entre leurs mains, près des trois clu(|uièmes du commerce général de l’Abyssinie.
Des exploitations ag' icoles importantes eu Abyssinie sont entre des mains françaises, représentant plus de 50.000 hectares, notamment dans le Tchertcher, à üucra- Malka, aux Aroussis.
Depuis de longues années, une mission catholique française est établie en Abyssinie ; elle a créé des écoles où les indigènes apprennent le français. L’Alliance française contribue, d’autre part, au fonctionnement des ecoles à Diré- Daoua et Addis-Abeba, très fréquentées par les indigènes.
Si la surface de TAbyssinie est d'environ 1.300 kilomètres dans un sens, sur 1.800 dans l’autre, l’inlluence française s'exerce de Djibouti à Addis-Abeba, soit sur 785 Ûlomètres; tout ce parcours est suivi par notre chemin de fer et la population indigène (Somalis, Danakils, Gallas, Abyssins) vit en parfait accord avec nos administrations et nos compatriotes.
C'est la France (jui, en Abyssinie, a sans conteste la plus large part d’influence lutellectuelle et économique.
Us sont déterminés par la convention signée à Londres, le 13 décembre 1906, entre la France, l'Angleterre et l’Italie; cette convention comporte le maintien de l’intégrité et de l’indépendance de l’Ethiopie et fixe les zones d’in/luenre réservées aux trois pays contractants, dans l’arrière-pays des colonies qu’ils possèdent en bordure de l’Ethiopie
Un traite d umitié et de commerce a été passé entre le Gouvernement français et l’empereur Ménélick, en date du 10 janvier 1908. Lo traité a dû être renouvelé en 1917. Par ce traité, le nouveau gouvernement éthiopien s’engage à protéger nos nationaux, à assurer la sécurité de leurs biens et de leur commerce, à leur accorder les mêmes avantages qu’aux ressortissants des autres puissances, etc.
Comme nous l’avons dit, la France n’a jamais eu en Abyssiniede visées territoriales impérialistes; elle doitl’inlluence qu elle y exerce à son rayonnement Intellectuel et moral, aux efforts qu elle a faits pour le développement du pays ; les sympathies de tant d’\byssins pendant la guerre, même aux heures les plus cruelles, lui ont été particulièrement chères.
L’artère de tous nos intérêts en Etliiopie, c’est le chemin de fer, parvenu en 1917 à Addis-Abeba, dont les vicissitudes financières sont connues, mais qui a gardé son caractère français à la suite de
la vigoureuse campagne de 1908-1909 à laquelle le Comité de l'Afrique française s’enorgueillit d’avoir pris une part prépondérante:
L’achèvement de cette ligne donne à nos Inférèls, dans toute la région desservie, une importance qui nous oblige à mettre nos œuvres en Ethiopie au niveau des progrès de notre influence économique. Dirré-Daoua et Harrar vont prendre une importance croissante. Quelles c|ue soient les futures voiesferréesd’Abyssinie, celle d Addis Abeba à Djibouti sera toujours la voie la plus courte et la plu< économique pour amener à la mer les produits d’une région très riche et très tendue ; un avenir économirpie prospère s’ouvre à la fois pour notre colonie et notre influence en ce pays. Le moment est venu de faire un effort pour que nos œuvres en Abyssinie ne périclitent pas.
Ces œuvres, en dehors des 1’. T. T. qui ont des bureauit à Addis-Abeba, Harrar, Diré-Daoua, sont les suivantes :
Itelations intellectuelles et morales. — Plus encore que ces relations économiques, celles ci nous ont valu la syiu patine active des Abyssins.
Ecoles. — Voici le tableau des écoles françaises en Ethiopie, avec les allocations qu elles ont reçues en 1917,
du département des Affaires étrangères ;
Addis-Abeba :
Garçons (102 élèves : Alliance française). . . 2.230 francs
Filles (102 élèves; sœurs fran'dscaincs de
Calais) 1 ,000 —
Dirre-Üaoua :
Garçons (42 élèves; Alliance française) liOO francs
Filles (so'urs franciscaines de Calais) 100
Harrar :
Garçons .300 francs
Filles 500 —
Ourso :
Filles (2 religieuses) 250 francs
Missions religieuses. — Il y a deux missions religieuses françaises en Abyssinie .
Celle des capucins, dirigée par .larosseau. vicaire apostoli(iue des Gallas, a son centre à Harrar où elle tient des écoles et une léproserie qui abrite plus de 50 individus, hommes et femmes.
Celle des lazaristes, fondée en 1839 et française depuis 1865. est établie dans le Tigré; dirigée par le Père Gruson, qui porte le titre de vicaire apostolique d’.\byssimic, elle se développe dans la partie nord-ouest de l’Abyssifiie.
Hôpitaut. — Des deux hù[)itaux d Ethiopie, Tun est à Addis Abeba, l’autre à Harrar : seul ce dernier est subventionné par le Gouvernement français.
L'hôpital d' Addis-Abeba, en voie de réorganisation, est situé sur un terrain donné par l’empereur Ménélick : le persounel prévu par le Gouvernement éthiopien est de deux médecins et un inlirmier.
L'hôpital de Harrar, en 1918, avait un crédit de 15.000 franes pour son entretien: de plus, 14.400 francs pour le traitement du médecin directeur et une indemnité de 4.000 francs pour le sergent infirmier. La léproserie de Harrar reçoit une subvention de 1 000 francs. Le prince Talfari, alors gouverneur du Harrar, a donné, eu 1913. à l’hôpital toute une série de terrains sur lesquels se trouvaient d anciennes casernes.
L’hôpital français de Harrar est malheureusement resté assez longtemps sans docteur après la mobilisation. Seul, un infirmier militaire français a été maintenu et a soigné une nuée de malades. Actuellement, deux médecins ont pu y être envoyés; un troisième les suivra bientôt
Il est, d’une part, le seul établissement hospitalier existant entre Djibouti et Addis-Abeba et, d’autre part, la province de Harrar constitue l’arrière-pays de notre colonie de Djibouti. L’hôpital était, avant la guerre, en progrès constant : les consultations suivaient, en effet, une marche ascendante :
BULLETIN DD COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Mission vétérinaire. — Avant la guerre, un institut vétérinaire, à Addis-Abeba, comprenait un vétérinaire-major et un aide-major, français tous deux : il avait pour objet jirincipal de rechercher et de combaUre les maladies qui atteignent le bétail abyssin et d’introduire en Ethiopie les moutons de l’Afrique du Nord.
Entravée par la mobilisation, cette mission vétérinaire devra être reorganisée et mieux dotée ; elle s’était rapidement développée et ses services étaient appréciés par les Abyssins. L’ « Institut Ménélick » couvrait ses frais grâce aux consultations, aux vaccinations contre la variole (20.000 en 1912 1913), à la vente du vaccin. L'Institut avait constitué une bergerie avec des moutons algériens, cherchant à constituer une race à laine dans le pays.
Les vaccinations contre la peste bovine furent interrompues faute de personnel en avril 1913, le vétérinaire adjoint ayant demandé à rentrer en France ; le ministère de la Guerre avait cherché en vain depuis cette époque, jusqu’en 1914, un aide-vétérinaire qui voulût prendre la place vacante. Le traitement offert (5.000 fr.) fut trop faible pour tenter un jeune officier; le seul qui s’était fait inscrire avait retiré sa candidature après informations plus détaillées. A la veille de la guerre, le ministère des Affaires étrangères avait promis au ministère de la Guerre qu’il demanderait des crédits au Parlement pour lui permettre d’augmenter le traitement du vétérinaire en second. La vie à Addis-Abeba (2 500 mètres d’altitude) est des plus sévères ; l lastitut Ménélick est isolé à 6 kilomètres de la ville; toutes les denrées sont à des prix très élevés : de plus, l’aide-vétérinaire doit passer la plus grande partie de l'année, en dehors de la saison des pluies, en tournée dans le pays pour la vaccination contre la peste bovine.
Le travail de la mission augmentant chaque année — ainsi que ses résultats — il sera donc impossible de restreindre le personnel. Le chemin de fer étant arrivé à Addis-Aheba, développer et assainir le bétail, créer une race de moutons à laine, sera préparer un trafic pour le chemin de fer et du fret pour le port de Djibouti.
La missmi agricole. — L’empereur Ménélick avait entretenu le ministre de la République en Ethiopie de projets utiles au développement économique de son empire et pour la réalisation desquels il désirait le concours des fonctionnaires français.
Ayant obtenu la mission vétérinaire précitée pour l’organisation du service sanitaire des animaux, il avait également sollicité le concours d’un ingénieur agronome chargé d’étudier l’hydrographie du pays et d’enseigner aux Abyssins les meilleures méthodes de culture.
Cette mission agricole, qui n’a eu jusqu’ici qu'un représentant resté quelques mois à peine et évacué pour raison de santé, rendrait les plus grands services, notamment pour l’amélioration de la culture du café et le développement de la culture du coton, qui commence à donner des résultats le long de la ligne de chemin de fer et nous pensons qu’il serait intéressant d’en reprendre l’organisation.
M. Louis Marin conclut qu’il est nécessaire qu’à Addis-Abeba, comme dans toutes les capitales de pays indépendants, notre représentation soit assurée d’un immeuble nous appartenant et digne de la France. C’est particulièrement vrai de cette Ethiopie où nous saurons conserver tous nos inlérêts et dont Djibouti doit rester, sur la route de l’Indochine et de Madagascar, le grand port d’accès.
Toute cotisation versée par V entremise d'un libraire ou d'un commissionnaire sera comptée au prix de l'abonnement, soit 24 francs.
Cette décision ne s'applique pas aux souscriptions des Français établis aux colonies qui nous sont versées par des correspondants ou des amis.
Chronique de l'Ariiiée coloniale
Promotions. — Le généra! de brigade Peyrègne, des Iroupes coloniales, est promu au grade de général de division.
boni promus au grade supérieur les lieutenants-colonels Desportes, Pierlot, les chefs de bataillon Moreau, Monlégu, Ozil, de 1 infanterie coloniale ; le lieutenant-colonel de Vignes de Puylaroque, le lieutenant-colonel à titre provisoire Lotte.
RENSEIGNEMENTS DIVERS
Décorations. — Sont promus ou nommés dans la Légion d’honneur :
Officiers: MM. Le Cesne, pré ident de l'Union coloniale française; Vitalien. docteur en médecine, directeur du Foyer colonial; Guédès, administrateur en chef des colonies à Madagascar ; Lévecque, lieutenant-gouverneur du Sénégal; Delafosse, gouverneur des colonies;
Chevaliers ; MM. Dénouai, secrétaire général de l’Union coloniale; les administrateurs en chef Bensch, Maillet; les administrateurs Teysandier, Gerbinis, Brisset ; Chimère, premier adjoint de Saint-Louis ■ Damiens, administrateur des colonies ; Saudemont, colon au Dahomey ; Potin, adjoint au maire de Gorée ; Babonneau, directeur de la compagnie des Messageries fluviales du Congo.
Est nommée au grade de chevalier de la Légion d’honneur , M'”” Nats (Thérèse). « Magnifique conduite au Sénégal où elle est très populaire parmi les Européens et les indigènes qui la vénèrent. D’un dévouement admirable pour toutes les œuvres de charité et de guerre. Quelles que soient les rigueurs des saisons et malgré son âge partait en tournée, pendant les épidémies de grippe et de peste, pour porter des médicaments, des provisions et réconforter toutes les souffrances indistinctement. Dans l’accomplissement de sa belle mission, a contracté la gangrène à une main. Durant la guerre, s’est dépensée sans compter pour les oeuvres de bienfaisance. Depuis trente-six ans au Sénégal. »
BIBLIOGRAPHIE
La France et l’Algérie, par Je.an Mélia, 1 vol. in-l6 de 266 pages. — Librairie Plon, Paris.
A la sortie de la grande guerre qui a affaibli considérablement le vainqueur, se pose le difficile problème du relèvement de la France, tant des ruines matérielles de nos départements envahis et pillés que des ruines morales que l’Allemagne a semées partout. Il est logique que de nombreux auteurs abordent ce sujet d’une brûlante actualité et d’une singulière complexité. 'Près diverses sont, en effet, les opinions que l'on peut émettre, relativement à cette renaissance de notre pays.
Les coloniaux ne manqueront pas de préconiser, et ils auront mille fois raison, l’exploitation des richesses naturelles de la colonie. Ils l’ont même déjà fait et nous avons eu l’occasion ici de signaler, pendant la guerre, des ouvrages qui proclamaient le salut par les colonies. A leur suite nous avons le plaisir de classer aujourd’hui le nouveau livre de M. Jean Mélia, qui est entièrement empreint du patriotique souci de montrer à la E'rance ce qu’elle peut attendre d’un pays, qui n’est pour elle ni une colonie ni un protectorat ; l’Algérie. Elle n’a qu’à y puiser pour trouver tout ce dont elle a besoin. '
Car l’Algérie n’est pas un pays ordinaire. M. Jean Mélia, dans de magnifiques envolées qui sèment l’espoir et qui rappellent les belles pages que l’on a pu lire dans le précédent ouvrage de l'auteur, L’Algérie et La Guerre, nous exprime toute sa foi dans 1 avenir de cette merveilleuse Afrique du Nord que la guerre a rendue partie intégrante de la France et dont la base est cette Algérie qui, vraie source de vie, doit par son prodigieux développement, susciter au plus haut point l’admiration des âmes étonnées. Le mot d’ordre de l’auteur est en conséquence : à l’œuvre, par l'Algérie, pour la France intégrale.
Mais, ce cri de paix qui va si droit au cœur des Africains, quels actes englobe-t-il pratiquement ? Quels devoirs crée-t-il à ceux qui l'acceptent ■’ La réponse est facile. La France compte es.sentiellement.sur les colons qui ont déjà fait de l’Algérie une terre d'abondance et de richesse et qui, par la grande puissance heureuse de la santé, croissent et se multiplient. Les chapitres où M. Jean Mélia traite de la prospérité économique de l’Algérie, de la production agricole de ce pays qui, pendant des siècles, fut le grenier de Rome, de l’Algérie industrielle qui a « d’immenses trésors de pensée et d’esprit, d’art et de science », de l’Algérie touristique où l’on trouve de magnifiques et rapides contrastes, apportent au lecteur tourmenté par les événements actuels le plus bienfaisant des réconforts. Et, après les avoir lus, on se rappelle involontairement cette phrase de Brieux : « J’ai la conviction profonde, j'ai la certitude que l’Algérie jouera un jour, dans l’histoire du monde, un rôle qui n’a pas encore été égalé. C’est ici, je le crois, sur cette terre africaine, fécondée par la pensée du Nord, organisée, civilisée, améliorée par l’élégance latine, que se fera la prochaine floraison de la fleur humaine, de la fleur française, devenue plus vivace, plus exaltée, plus éclatante sous ce ciel plus ardent et plus pur. »
Aucun doute n’est possible, relativement à l'attachement des Français d’Afrique pour la Métropole et l'on peut être certain qu’ils produiront le maximum d'efforts en vue de contribuer au développement de cette grandeur nouvelle de la France. Mais que faut-il penser des indigènes ; la France pour son avenir peut-elle compter sur le dévouement de leurs cœurs? Leurs actes dans ces cinq dernières années répondent de demain et n’en serait-il pas ainsi déjà que notre langue, notre âme et notre génie suffiraient à nous faire aimer d’eux, et, à ce sujet, M. Jean Mélia, en amant sincère de ce beau pays, exprime avec autant d’éloquence que d’idéologie ses propres opinions sur l’union des races qui vivent sur le sol français, la France n’étant plus seulement en Europe mais étant partout aussi en Afrique. La thèse de l’assimilation lui parait, comme à Bugeaud, juste et équitable et il invoque, entre autres, pour l’appuyer, les avis de musulmans français particulièrement éclairés tels que MM. Ahmed Bouderba et Ismaél Ilamet. Il demande donc la francisation progressive des indigènes qui sont dignes d’être Français, surtout ilepuis que la guerre a créé une situation nouvelle et dos arguments nouveaux. Aussi M. Jean Mélia insiste-t-il sur la question indigène dans quelques chapitres qui seront beaucoup plus profondément médités et diversement commentés. Mais tout le monde restera d’accord sur le fond du livre qui porte avec lui de belles espérances, à savoir que « les destins sont pour nous, puisque, sur les deux rives de la Méditerranée, pour la plus grande puissance et la plus complété expansion de la patrie, et, désormais véritablement, pour d’incalculables effets sur la civilisation et le commerce du monde se dressent, mains jointes, mêmes cœurs et visages pareils, la France et l’Algérie ».
Notre Force future, par .Iean Dvhowski. Un vol. in-16 (le 272 pages. Prix : 4 fr. 50. — Payot, 106, boulevard Saint-Germain.
M. Dybowski est un propagandiste convaincu et agissant de l'ulée coloniale et il s’attache à mettre en lumière les services que les colonies vont rendre à la mère patrie dans son u-uvre de relèvement économique. C’est la vérité essentielle c|u’il dégage tout d’abord : l’industrie ne peut prospérer si elle ne déliem les sources dj production des matières premières et quelques-unes dss plus importantes de ces sources sont aux colonies. Voilà l’axiome ([ue nous devons tous répéter.
C’est pour lui — on le |)ense bien — une bonne occasion de vanter l'œuvre coloniale de la Franco. La constitution du domaine colonial n’a ac([uis sa pleine valeur que par la guerre, ou du moins c'est par la guerre que la nation en a pris conscience. Le domaine d’outre-mer s'est formé bien souvent à l’insu de l’opinion, sous l’indifférence du Parlement et quelquefois dans l’ignoiance du gouvernement. M. Dybowski a un bien curieux passage, très exact, sur la part très grande de l’ir.iiiative privée dans l’oxploralion africaine et l’expansion coloniale : la Société de géographie de l’aris et le Comité de l’Afrique française en ont la preuve dans leur histoire...
Ce domaine colonial, il faut maintenant lui donner son plein rendement. Le technicien expérimenté qu’est M. Dybowiki montre alors par des arguments précis la nécessité de la mise en valeur de.s colonies par l’agriculture. « La culture du sol est une nécessité », aux colonies comme en France.
On se doute bien que cette exploitation intensive ne peut aller
sans une bonne administration. C’est par le haut qu’elle doit s’améliorer tout d’abord. Souhaitons qu’en cas de nouvelle crise ministérielle (si jamais il s’en produit encore!) le futur président du Conseil ait le loisir de jeter les yeux sur les trois ou quatre pages où M. Dybowski gémit sur le choix des ministres des colonies opéré trop souvent pour apporter dans une « combinaison » l’élément de dosage correspondant à tel ou tel groupe parlementaire ! On ne verrait plus le fait, cité par l'auteur, d’un ministre des colonies répondant à un de ses directeurs qui voulait lui parler de Saint-Pierre et Miquelon : « Nous avons assez à faire en nous limitant à nos colonies. Revenons-y ! » Il faudrait des ministree connaissant les colonies ou tout au moins les questions coloniales et de plus restant longtemps rue Oudinot.
Puis il faudrait vulgariser les notions coloniales, préparer des colons, outiller les colonies, etc. Bref, savoir tirer parti du domaine colonial. Pour cela, il faut avoir de plus en plus avec nous l’opinion publique et le livre de M. Dybowski conti ibut-ra à nous la rallier.
Le Maroc. — Les ressources de ses régions. — Sa mise en valeur. — Un volume in-8° de 282 pages, avec sept cartes dans le texte, 22 reproductions pliotographic[ucs et une carte en couleurs. — Par J.Goülven, sous-chef de bureau des services civils du Maroc, avec une préface de M. Auguste Terrier, directeur de l’Oflice du Protectorat de la République française au Maroc. Prix ; 15 fr. — Emile Larose, éditeur, 11, rue Victor Cousin, Paris.
Et voici que la guerre finie, l’œuvre de paix va commenceV. La France saignée aux quatre membres a be.soin de tous les concours, de celui de sa capitale, de ses départements, de ses colonies. Celles-ci, comme s’est appliquée à le montrer la littérature coloniale publiée pendant la guerre, disposent de ressources immenses que nous avons assez mal exploitées jus([u’ici, mais qui seront précieuses pour nous, tant au point de vue économique qu’au point de vue financier, si nous savons maintenant ]>rendre nos dispositions pour en tirer tout le parti utile.
Le Maroc, à cet égard, se présente comme un digne enfant de la mère patrie. Il l’a secondée de son mieux pendant qu’elle était en proie à l’invasion des barbares: il veut l’aider dans sa convalescence. Et .sa bonne volonté sera d'autant plus efficace qu’elle s’appuiera sur des possibilités, que dis-je? sur des réalités, sur une production sans cesse llorissante, sur un pays toujours en voie de développement.
A ce sujet, la géographie du Maroc démontre amplement que nous possédons là un pays riche, doté d’un bon climat, habité par des races intelligentes et bien placé à l'entre deux mers de la Méditerranée et de l’Atlantique. Composé d’une série de régions naturelles variées, dont pour la première fois nous avons une analyse détaillée dans un ouvrage d’ensemble comme celui de M. Goulven, le Maroc peut faire un splendide étalage de ressources. On les trouvera énumérées dans l’importante partie (pie l’auteur consacre à ces régions naturelles et à leur valeur économique. Rien ne pouvait être plus heureux que la présentation de ces tableaux régionaux qui permettront à chacun de se fixer, même de sa chambre, sur l’intérêt particulier que présente telle ou telle partie du Maroc. Ces jietites monographies sont extrêmement intéressantes et de leur lecture on ne pourra t|ue tirer profit: c’est la ra'son pour laquelle nous conseillons de les lire.
L’ouvrage cependant eut été incomplet si M. Goulven, qui a séjourné longtemps au Maroc, n'avait pas pris soin de fixer dans la dernière partie de son travail les ressources agricoles, industrielles et commerciales du Maroc II y a, dans cette partie, des chilTres, des observations et des conclusions que tous ceux qui s’intéressent au pays devraient avoir présents à l’esprit. Elles s'inspirent des leçons de l’expérience c[ue M. Goulven, fonctionnaire, économiste et écrivain colonial, s’est attaché à mettre en relief pour le profit de tous. Son livre marquera dans les écrits marocains, comme l'a fait son précédent ouvrage sur la région des Doukkala dont le succès a été si vif.
Mais quels que soient les espoirs inclus dans le Maroc, il faut n’agir qu’avec prudence, rester sur ses gardes. Tout le monde ne peut pas se rendre aux colonies avec un égal bonheur. Il n’y faut aller que si l’on a dans son jeu des chances, ou mettons si l’on veut des éléments de réussite. C’est la morale que donne M. Auguste Terrier, directeur de l'Office de la R. F. au Maroc, dans la préface qu’il a écrite pour cet ouvrage que nous reproduisons in extenso ailleurs, parce qu’il vibre de souvenirs qui n’ont rien perdu de leur actualité en présence de l’immigration intensive que connaît actuellement le Maroc.
Le Poilu tel qu’il se parle, par G. Esnaült, agrégé de grammaire. — Ce livre est un dictionnaire des termes populaires récents et neufs employés aux armées en 1914- 19i8, étudiés dans leur étymologie, leur développement et leur usage : c’est le résultat d une enquête sérieuse autant qu’étendue et instructive.
Déjà adonné à la lexicographie avant la guerre, M. Esnault se trouve plus encore qualifié par un séjour dé trente-huit mois dans les tranchées, suivi d’affectation à l’aéronautique marine jusqu’à la fin de la guerre : c’est ainsi ipêil a vécu tour à tour avec les fantassins, les marins, les aviateurs, les canonniers et les coloniaux. Il a puisé aux sources mêmes, donnant la préférence au renseignement oral, sans d’ailleurs négliger les autres modèles d'information, du front ou de l’arrière. Ces documents, si nombreux et si variés, il les a classés avec méthode, clarté et }irécision, en vue de mettre en évidence, surtout, le mécanisme psychologique de chaque terme. Par une innovation heureuse, toute expression est, en général, nrésentée avec les expressions qui, relevant du même sémantisme, lui forment comme une sorte de famille et elle est, en outre, accompagnée de ses caractéristiques d’origin(! (personnes ou groupe d’où elle émane, lieu, date).
C'est donc un livre de science, qui ne saurait laisser indifférent quiconque s’occupe de l’étude des langues; mais ce n est pas, pour cela, un livre rébarbatif, puisque l'auteur a pris soin de réaliser le rôle, qu’il s’est donné, d’être « le secrétaire du langage d’un vaste bureau d’esprit ». C est comme le « testament de l’esprit du peuple de France, en casque et en brisques », ([ui nous est offert là.
Là probité de cette enquête se voit à ce trait que l’auteur mentionne, sans y rien changer, les violences, les amertumes, les verdeurs des lèvres soldatesques, si bien que cette atmosphère de réalité entraîne le lecteur à s’abandonner, confiant et amusé, à ces jeux d’esprit, si chers aux fils de E’rance au cours de ces immortelles années de la guerre mondiale.
Togoland, par Alhekt F. Calvert, 86 pages, 144 photographies, 2 cartes. — Werner Laurie Limited, Londres.
Il a été assez parlé dans ce Bulletin des méthodes allemandes de colonisation dans l’Ouest africain pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir en analysant l'ouvrage que vient d’écrire M. A. -F. Calvert sur le Togo. Aussi bien le but de l’auteur n'est pas de s’appesantir sur le passé. Nous ferons comme lui et nous nous bornerons à remarquer que les Allemands n’ont jamais su travailler pour un idéal; en colonisant les indigènes du Togo, ils n'ont poursuivi qu’un seul but : les adapter à leur Kultur pour en faire de bons Allemands. Ils se sont aussi bien moqués de» droits de l’indigène en Afrique que des lois internationales qu’ils ont violées en Europe.
Fit maintenant que la punition s’est abattue sur les coupables, il s'agit de prendre leur place et de se mettre au travail. Pour bien travailler il faut connaître le pays et c’est pour cela que M, Calvert entend traiter dans son livre cette question du Togo aussi bien au point de vue de la géographie physique que de la géographie économique avec quelques incursions dans le domaine politico-moral où il nous indique ce qu'il faut éviter de faire si l’on veut que le Togo acquière un jour quelque importance politique. Voici d'ailleurs le litre des chapitres : ils donnent une idée très nette du sujet traité et nous dispenseront de commentaires, toujours arides, lorsqu’il s’agit d’exposer les traits physiques du sol ou les statistiques économiques d’un pays. Ce sont :
Chapitre i. — Acquisition allemande et développement primitif. Ch. II. — Traits physiques.
Ch. III. — Développement commercial général.
Ch. IV. — Une terre de cultures pour indigènes.
Ch. V. — La culture du palmier à huile.
Ch. M. — Autres produits agricoles.
Ch. vu. — La population du Togo.
Ch. VIII. — Les résultats des méthodes allemandes.
Ce livre complète la série des ouvrages que M. Calvert a consacrés au Sud-Ouest africain, à l’Est africain allemand, à l’Empire allemand d’Afrique, tous ouvrages dans lesquels l’auteur a mis son talent d’observateur, d’écrivain et d’économiste. On retrouve les mêmes qualités dans « Togoland » qui nous offre un intéressant aperçu historique du pays, ainsi que des développements précieux sur ses ressources. Cette étude sur un des voisin.» du Dahomey ne pouvait nous laisser indifférents.
Le Revers de 1914 et ses causes, par le lieutenantcolonel DE Tiiomasson. Volume in-12, avec 3 croquis. Prix net ; 4 fr. 50. — Berger-Levrault, éditeurs, 5-7, rue des Beaux-Arts, Paris.
Attaque ou défense de notre haut commandement, c’est dans l'une ou l’autre de ces deux catégories qu’on peut ranger la plupart des ouvrages déjà parus qui ont traité du début de la guerre. Des discussions passionnées se sont engagées entre les détracteurs et les apologistes des hommes qui ont nu la charge redoutable d’élaborer et de mettre à exécution notre plan initial d’opérations.
Le colonel de Thornasson a cherché avant tout à être impartial. Il n’aurait pas cru l’être en s’abstenant d’énumérer les trois ordres — poliliqiie, social et militaire — de causes qui nous ont valu la douloureuse bataille des frontières. Et c’est après avoir montré que notre nigime politique et social est responsable de notre préparation insuffisante à la guerre, qu’il passe à l’étude des fautes militaires. Examinant consciencieusement notre plan initial, il indique. avec preuves à l’appui, combien la situation diplomatique rendait son établissement difficile, et cherche à déterminer, en remontant de la cause seconde à la cause première, quelle a été l’erreur fondamentale de ce plan. Les premières opérations, jusqu’au 22 août 1914, sont décrites dans leirs gr.indes lignes, ainsi qu’il convient à une étude stratégique.
Pour conclure, l’auteur présente quelques aperçus propres à retenir. l'attention de tous ceux qui s’intéressent à notre futur statut militai'o.
Au Front britannique, par .1. Aueneau. Un vol in-l8 de 268 pages. Prix : 3 fr. 50. — Benaissance dn Livre, 78, boulevard Saint-Miclicl, Paris.
Livre vivant et émouvant qui nous fait mieux connaître les soldats coloniaux do la Grande-Bretagne, Australiens et Canrdiens, dans les graiidés luttes qu'ils ont supportées sur le front de Belgique et au pays noir.
Nos intérêts économiques au Maroc, par César Aiscey. Un vol. in-18 de 160 pages. IVix : 4 fr. 50. — La Prime, 1, rue Andrieux, Paris.
Petit volume de vulgarisation économique, bon résumé des questions actuellement posées au Maroc. L’auteur a voulu condenser les notions nécessaires à ceux qui veulent faire des affaires au Maroc et, avec quelques chiffres bien présentés et des faits précis, il met le lecteur au courant des grosses queUions relatives à la n ise en valeur du Maroc. 11 n’a pas oublié la zone de Tanger ni la zone espagnole et il a même indiqué les centres industriels métropolitains fournisseurs du Maroc.
Signalons, à ce propos, que M. César ,\ncey vient de fonder, sous le tilre l.es Inférèls Marocains, une revue bi mensuelle des qiieslions économiques et financières dont les premiers numéros sont pleins de documents et de faits (1, rue Andrieux, 15 francs par an).
La Politique coloniale de l’Italie, par Ernest Lé- MONON. Une brochure in-lfi de 75 pages Prix : 2 fr. 20. — Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, Paris.
Parlant de la politique coloniale de l’Ilalie, M. Lémonon écrit : '< Dans les nouveaux partages qui s’opéreront bientôt, les Italiens veillent leur part, mais ils ne veulent pas — sauf quelques-uns — plus que leur part. Nous sommes donc injustes quand nous adressons des critiques au pays entier, alors qu’elles ne devraient être dirigées que contre une minorité. » On ne peut donc que s’associer aux bonnes intentions de l’auteur même, si l’on ne voit plus dans les discussions d’aujourd’hui le départ qu'il fait à ce sujet entre la nation italienne et les nationalistes italiens.
Et pourtant ce départ existe. Il le montre par l’élude condensée et consciencieuse qu'il fait de l’expansion coloniale italienne et il conclut que le colonial isme italien, après avoir obtenu à la paix des concessions des Alliés et non pas de soi-disant revendications, devra s’attacher surtout à l'amélioration, à une meilleure exploitation des colonies actuelles. Dépouillé de l’impéiialismc qui est une réalité du moment et qui ii'est pas renié par la politique gouvernementale de ritalie, le coloninli.smo italien, s’il entrait dans les voies que M. Lémonon indif|ue. ne se heurterait nulle part à nos intérêts. L’équilibre africain n’est pas menacé par la thèse coloniale française.
Le Gérant : J. Legrand