LE RAPPORT DE M. RAIBERTS
Le rapport de M. Baiberti, député, sur le budget du ministère des Atfaires étrangères (n“ .5.339) contient des appréciations intéressantes sur les grandes questions internationales posées par la guerrç. Mais nous ne pouvons en détacher ici que les parties relatives aux questions africaines.
A propos des atfaires marocaines, M. Baiberti s’exprime ainsi : I
Si le régime d’intcrüationalisation au Maroc, que l’Aile- ' magne nous avait obligés de subir, disparaît, il n’j' a plus | de raison pour (pie ce régime soit rétabli à Tanger, qu’il soustrairait à l'autorité du sultan et dont il rendrait 1 administration impossible, en subordonnant la moindre déci- 1 sion administrative à l’accord des représentants de toutes les puissances; il faut que Tanger, qui est la première ville du Maroc, reste sous l’autorité du sultan et, par conséquent, sous le protectorat de la France.
l’ar l article 14 de la Convention franco-espagnole du 27 novembre 1912, la France s’était engagée, vis-à-vis de l'Espagne, à donner un régime spécial à 'Tanger. Elle tiendra sa promesse.
A jiartir de ce moment, nous aurons les mains libres au Maroc et le plus bel avenir s’ouvrira devant la collaboration de la France avec les autorités et les populations marocaines.
A propos du personnel de l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères, M. Baiberti demande pour la sous-direction d’Afrique, les modifications suivantes ;
La sous direction d’Afriipie a, dans ses attributions, les directions générales de la politique extérieure et indigène du Maroc, les rapports de la Résidence générale avec les administrations françaises, les rapports de la zone française avec la zone espagnole et les paj’s étrangers, enfin les affaires de Tanger, qui est administré par les représensentants du Makhzen sous le contrcMe du ministère des Affaires étrangères. En outre de toutes les affaires du Protectorat tunisien qui aboutissent aux Affaires étrangères, la sous-direction d’Afrique a, dans son ressort, l’examen des questions ipii se rattachent aux intérêts français en Egypte, en Abyssinie, l'étude des modifications (|u’il est nécessaire d’apporter au régime du bassin conventionnel du Congo, tel ([ue l’ont défini les actes de Herlin et de Bruxelles, le développement de nos rapports amicaux avec l’Etat de Libéria.
Pour ces travaux, la sous-direction d’Afrique doit réglementairement disposer d un sous-directeur, (le 2 sous-chefs et de 3 rédacteurs, 1 attache-classeur.
En fait, elle a disposé, pendant la guerre, d’un sous-di-
recteur, de âTédactèurs, 1 vice cofisul chargé du classement.
La sous-direction d’Afrique devrait comprendre 2 sections ou bureaux :
1“ Un bureau du Maroc et de Tunisie,, avec 1 chef et 2 rédacteurs ;
2c Un bureau pour l’Egypte, l’Abyssinie, le Libéria, le Congo et les colonies européennes, avec 1 chef et 2 rédac tçurs.
Dans le projet de réorganisation des consulats, nous relevons le passage suivant .:
Afrique. — 11 semble y avoir intérêt à créer deux consulats, l’un à Léopoldville, 1 autre à Monrovia.
Nous sommes extrêmement mal renseignés sur ce (jui se passe au Congo belge, dans un pays immense qui, au point de vue économique, est un réservoir de richesses inépuisables. Il y a bien eu autrefois un poste à Matadi, mais outre ([ue cette ville est l’endroit peut-être le plus insalubre au monde, elle est mal placée au point de vue dé l’observation. Il semble préférable de choisir Léopoldville, où résident les hautes autorités de la colonie belge. Mais il sera nécessaire de donnçr an consul, non seulement un traitement sortab e, mais aussi une installation confortable. Sous un climat aussi dur, c'est la meilleure garantie pour le bon fonctionnement du poste.
Le Libéria prend en Afrique une importance politique : ses relations avec notre domaine colonial d Afrique occidentale deviennent de plus en plus nombreuses; il devient donc utile (ju'un agent officiel les contrôle et les facilite.
Le chapitre 2G relatif aux relations entre la C(jte des Soinalis et 1 Ethiopie est maintenu à 00.000 francs. Le rapport de M. Baiberti nous donne ainsi le détail :
Le crédit prévu à cette ligne de budget est destiné à assurer les dépenses concernant les OEiivres françaises en Ethiopie.il s’élève, pour 1919, à la somme de 60. UOO francs, égale à celle ((ui a été accordée en 1918 et actuellement
réjiartie comme suit :
Traitement et indemnité du médecin militaire
directeur de l’hôpital français de Harrar 14.400
Indemnité du sergent infirmier 4.000
Subvention pour l'entretien et le fonctionnement des services hospitaliers 16.000
Travaux de restauration des bâtiments de l’hôpital du Harrar .■ 20.000
Frais divers (déplacements, etc.) 5.600
Total 60.000
S’il n’est pas possible à l’administration d’indiquer avec précision les dépenses qui devront être effectuées au cours de l’année 1919, on peut néanmoins signaler que Tbopital nécessitera encore des travaux importants pour sa remise en parfait état et peut-être l’envoi de missions médicales ou vétérinaires, dont les services ont été supprimés depuis les liostilités.
Le chapitre 24, (Æuvres françaises au Maroc, qui, en 1918, était de 905.860 francs, est réduit, pour 1918, à 4 IC. 000 francs parce qu’un projet spécial sera présenté pour la construction à Tanger de deux écoles primaires et d’une école secondaire de jeunes filles.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
BIBLIOGRAPHIE
Un programme de politique coloniale. Les questions indigènes, par L. Vignon, professeur à l’Ecole coloniale. Un vol. in-8°, prix 15 francs. Librairie Plon-Nourrit et C'“, 8, rue Garancicre, Paris.
On a répété bien souvent que, possesseurs d’un immense empire colonial, nous savions très mal le mettre en valeur au point de vue économique et encore moins bien l’administrer, faute d’un programme de politique coloniale. La guerre, il fautle reconnaître, n'a pas donné complètement tort à ces critiques et les analyses de livres parus, pendant les hostilités, sur l'exploitation des matières premières des colonies, ont surabondamment démontré la vigueur de l’efifort qui nous reste à faire pour tirer parti des richesses que nous possédons sous les Tropiques. Mais, si les auteurs qui ont prêché une meilleure mise en valeur de nos possessions d'outremer sont assez nombreux, il en va autrement quand il s’agit de déterminer autre chose que la politique économique à y suivre. On laisse volontiers de côté « les questions indigènes » auxquelles peu de gens portent un réel intérêt, tellement on a pris l’habitude de considérer les colonies comme des cliamps neufs, moralement vides d’habitants et uniquement réservés aux besoins de l'immigration européenne.
Or l’erreur qui consiste à traiter les autochtones par prétérition, n’est pas seulement commune et grossière, elle constitue une faute politique d’une gravité particulière, car elle fait que certains dirigeants se tracent une ligne de conduite faussée, dès son origine, dont les résultats peuvent être redoutables Elle néglige totalement nos administrés à qui personne ne se soucie de demander avis au sujet de la manière la plus propre à les conduire; elle perd de vue qu'on ne peut aider des Européens qii'autant qu’on respecte, au préalable, les droits des indigènes.
Cette singulière conception des gens, avec qui on ne compte pas s’ils n’ont pas la peau blanche, a vivement choqué M 'Vignon qui estime qu’à l’heure actuelle, chacun de nous doit étudier sainement les problèmes extérieurs et reviser, si besoin en est, fi-s opinions relativement à la politique que la France doit réaliser dans ses colonies. Deux systèmes s’ofl'rent à elle ; l’assimilation et le Protectorat. Lequel des deux faudra-t-il suivre demain? Pour juger et par conséquent se prononcer, il faut écouter non pas la voix de théoriciens qui n’entendent souvent rien dans les questions coloniales, mais celle de l’expérience.
Et que dit l’expérience? Quels résultats consigne-t-elle en faveur de l’assimilation ou du Protectorat? Là est tout l’objet du livre si clairement exposé rt si abondamment documenté de M. Vignon qui conclut, disons-le de suite, que le Protectorat en Tunisie et au Maroc a donné de bons résultats, tandis que l’assimilation, qui a mécontenté les populations aussi bien en Algérie qu’en Indochine, constitue une expérience suffisamment longue et probante.
D’après ce que nous venons do dire, le lecteur ne s’étonnera pas de trouver des « faits » dans l’ouvrage de M. V^ignon. Ce n’est pas du haut de sa chaire de l’Ecole coloniale qu’il voit les problèmes coloniaux. Une longue expérience de ces questions, des voyages, des conversations l’ont amené à ne pas mépri-er le « fait », que l’on ne devrait jamais perdre de vue dans une matière aussi étendue et aussi complexe qne l’est une étude de politique coloniale. Sa méthode est rigoureusement scientifique et il professe que seul le déterminisme permet de fonder une doctrine logique et cohérente. « C’est en naturaliste, écrit-il, qu’il convient de considérer les différentes races rencontrées dans le monde; elles sont fonction de leurs milieux, de leur passé, et les Européens ne peuvent espérer les mettre sur les voies de l’évolution qu’en tenant compte des grandes lois naturelles de Vhcrédilé et de l'adaptalion. »
Dés la première page du livre c’est cette adaptation du principe déterministe qui frappe; on y trouve U souci de toutes les contingences, mais sans dogmatisme. Cette première page est consacrée à l’étude des races et peuples de l’Afrique et de l’Asie où tour à tour sont examinés les problèmes se référant à l’homme sous la triple influence de la race, du milieu, de la société, qui sont les causes de ses modes de penser et d’agir, de ses croyances, de toute son organisation sociale. Et cette étude amène l’auteur à bien préciser les différences qui existent entre les races et les peuples, différences moins grandes entre elles qu’avec nos façons de penser et d'agir. C’est ainsi que les Jaunes sont des esprits médiocres, mais pratiques, que les Nègres donnent beaucoup plus de prix aux choses qui ne se voient pas qu’à celles qui se touchent,
que les Blancs d’Europe seuls combinent heureusement les deux courants, utilitaire et spéculatif, qui ne se rencontrent que séparément chez les deux races précédentes. Après ces caractéristiques de races l’auteur saisit sur le fait les différences d’aptitudes qu’accusent plusieurs peuples de même race et aboutit à cette conclusion : où il n’y a plus d’élite depuis longtemps (Noirs, Arabo Berbères) les peuples demeurent à l’état statique; où l’élite s’est éteinte après un certain effort (Egypte, Chaldée, Chine) l’évolution cesse, tout s’effrite lentement et disparait; où l’élite persiste, sauf de passagères interruptions (Grèce, Rome, Moyen Age, Renaissance, etc.), elle ne cesse, à travers les siècles, d’entraîner les masses vers de nouvelles formes et de nouveaux progrès: l’esprit conservateur cède devant l’esprit d’invention.
De là des civilisations différentes qui s’opposent même, comme le montre M. Vignon au livre II intitulé Les Faits, et dans lequel il expose certaines observations relevées dans un voyage autour du monde. Mais ce qui l’arrête le plus, ce sont les maux causés aux indigènes par le premier contact des Européens, maux nombreux qui rentrent dans deux catégories; d’une part, ceux qui proviennent des contacts sociaux et intellectuels, tels quel’introduction des boissons alcooliques et des vins européens ou les contrariétés d’idées religieuses et sociales, pour ne citer ici que les plus importants; d’autre part, ceux qui sont dus à des contacts économiques ; maux occasionnés par le portage, dépouillement des indigènes en matière de propriété foncière, ruine des industries indigènes par les importations d’Europe ou la création d’industries locales, etc. Le résultat en est que nous faisons scandale et soulevons l’antipathie générale, que même les collectivités indigènes se retirent devant notre propre civilisation et qu’ainsi se confirme la gravité des problèmes posés par notre installation, gravité d’autant plus grande qu’à parcourir l’ouvrage de M. Vignon, une chose apparaît bien nettement : la confusion des méthodes et des principes, l’incohérence des solutions, la contradiction des résultats; toutes choses qui proviennent de la méconnaissance des faits.
Or, aujourd’hui encore nous paraissons trop enclins à nous abandonner à la phraséologie qui nous fait oublier les intérêts de nos administrés coloniaux et nous fait perdre de vue qu'une bonne politique économique ne peut reposer que sur une bonne politique indigène. On en est convaincu à la lecture du livre III de l’ouvrage que nous analysons ici et qui a pour titre La Pratique du Protectorat, c’est-à-dire l’examen du rôle de l’administrateurcontrôleur, du juge, de la politique suivie à l’égard de la famille indigène, en matière de propriété foncière, de religion, d'impôts, d'instruction, de représentation... Comme le dit l’auteur, longue est la route! Et il ajoute plus loin, avec raison; « L’art serait de mettre la main sur une société indigène sans rien casser. » Tout le problème est là, en effet.
Depuis le temps que nous colonisons nous aurions pu profiter de l'expérience acquise. M. Vignon rappelle les fautes de la politique d’assimilation administrative commise en Algérie et en Indochine et qui ont abouti à des froissements et des mécontentements, car même au Tonkin, que le traité de 1884 dénomme ironiquement pays de protectorat, l’autorité du souverain est toute fictive; on y est en plein pays d’administration directe avec toutes ses beautés : monopole de l’alcool, bouleversement de Injustice indigène, ruine des artisans, etc. Quelle situation favorable à exploiter contre nous par tous les intellectuels mécontents! C’est cc q'ii s’est passé ipendant la guerre : alors que la tranquillité a régné en Tunisie et au Maroc où des voix amies ont loué la politique bienveillante et tutélaire de la France, l’état des esprits n'a pas cessé d’étre nquiétant en Algérie, en Afrique occidentale, en Indochine, bien qu'il n’y ait pas eu d’insurrection générale. Mais le loyalisme des indigènes fut beaucoup dans leur manque d’armea et dans le développement de leurs intérêts: hausse des salaires, hausse des prix des produits, des terres, allocations aux femmes, primes aux engagés, etc. Nous avons encore à faire leur conquête morale.
Dans les pays de protectorat, par contre, la conservation du pouvoir nominal du souverain a ràssuré bien des consciences et la France, en se contentant de développer ou d’améliorer les méthodes dont l’histoire avait montré qu’elles étaient adaptées à la vie du pays, s’est rallié les sympathies des authochtones. Le Protectorat ainsi compris a réussi. C’est une formule qui mérite donc d’être généralisée. En quoi consiste-t-elle ? La politique du Protectorat repose sur quatre principes essentiels : la valeur des administrateurs et leur éducation appropriée ; la collaboration des chefs traditionnels soigneusement contrôlés; la protection de l’indigène contre les assauts trop brusques de la colonisation, voire sa défense; enfin Insoumission de ce même indigène à des règles particulières de discipline admini.strative, de surveillance poli-
ticjue. Ces règles qui sont d’ordre général, puisqu'on les retrouve aussi bien au Maroc que dans les Indes néerlandaises, sont particulièrement étudiées par M. Vignon (p. 2.ïl-232) et nous ne saurions trop recommander à nos adhérents la lecture de ces quatre facteurs de la politique du Protectora*. On y trouvera entre autres une saine appréciation de l'indigénat. L'auteur examine ensuite les conditions du Protectorat dans certaines de nos possessions. En Algérie il préconise l'adoption d’une politique qui fasse vivre côte à côte et sans heurt les deux éléments de population, l'élément indigène devant rester toujours prépondérant étant donnée la faiblesse de notre immigration. Les colons devront s’y résigner : il faudra suivre une politique de a restitution » qui, loin d’affaiblir la domination française, la fortifiera.
La brutalité de la conquête et la hâte de l’occupation nous ont fait commettre des erreurs en Afrique occidentale qui est cependant, avec la Tunisie et le Maroc, la possession qui nous fait le plus d’honneur. On peut encore y remédier, à condition touiefois de ne pas accepter a la légère les lois que certains parlementaires coloniaux (ont passer pour le plus grand mal de la colonie. M. Vignon esquisse le grand rôle de l’administrateur et celui des chefs de village et de canton, dont on doit bien se garder de diminuer les attributions, ou, ajouterons-nous, de surestimer la valeur, ainsi que la faute a été commise par les Anglais à Sierra-Leoue et à la Gold Coast et par nous peut-être au Maroc. Il faut savoir ne paé exagérer l’autonomie des indigènes ; c’est affaire de prudence et de doigté. Les assemblées de village y auront également un rôle à jouer. C’est ainsi qu’on conservera en Indochine mandarins, commune annamite et conseils de notables. Mais on renoncera à la politique jusqu'ici suivie eUon en adoptera une nouvelle : « Ne prétendons être pour nos sujets que des tuteurs, de.s éducateurs présidant à une évolution conforme aux lois naturelles ; convions Africains et Asiatiques à s’administrer eu». mémes, aidons-les, conseillons-les, afin qu’ils évoluent, en tant qu’ils le peuvent et le désirent, les uns et les autres, mais ceci dans le plan de leur mentalité. Rien de plus. » Evidemment, le temps est fini de l’exportation des grand.s principes. Renonçons donc, une fois pour toutes, à nos accès d’idéologie qui nous coûtent toujours trop cher, ainsi que nous l’a encore démontré le traité de Versailles.
Dans les affaires de justtce coloniale nous n’avons pas été moins « bousculants » et brutaux que dans celles d’administration. M. Vignon le prouve dans le chapitre qu’il consacre au rôle de» juges français et des juges indigène*. Ce sont de bonnes et franches pages inspirées par le .«•ouvenir d’Herbert Spencer ; « Le.s lois écrites ou non écrites formulent la domination des morts sur les vivants. » Coutumes, lois, modes usuels de les interpréter représentent chez un peuple sa façon de se représenter la famille, les devoirs sociaux, les manquements à ces devoirs. Tout cela s’est construit par la pensée des générations successives et c’est cet édifice qre nous, protecteurs, nous venons saper. Ils sont édifiants à cet égard les faits rapportés par l’auteur pour nos différentes colonies. Nos erreurs en matière de droit musulman notre manie de l’assimilation, les troubles que nous avons apportés en Indochine en 1883 avec le « l’récis », l’interprète, l’avocat, l'introduction des colons dans les cours criminelles, etc., tout cela montre la nécessité de reprendre la question pour l’ensemble de nos possessions dans un esprit nouveau, de former de bons juges indigènes et d’instituer une magistrature coloniale, préparée à sa tâche nouvelle. Aussi bien pour les magistrats que pour les administrateurs, il faut cesser les nominations et les avancements île faveur. Que le mérite devienne la base des récom|ien>es de carrière; le favoritisme n’a que trop duré dans nos colonies et pays de Protectorat! C’est une honte; c’est un danger I
Parmi les raisons de troubles provoqués chez l’indigène par notre venue, il faut signaler encore celles qui découlent de notre conception de ia propriété foncière. Nos lois économiques euro, péennes sont dures pour l’indigène. « La seule présence du Rlanc, la valeur immédiate qu’il donne aux produits du sol, au sol luimême, à la main-d'œuvre, troublent infiniment des populations au milieu desquelles la demande était rare hier, et donc la valeur minime. C'est trop, déjà! « Ainsi, il est possible qu’il faille veiller à ce ((ue l’indigène sollicité par l’offre de pièces luisantes et trébuchantes, ne se dépouille jias trop facilement du champ sur lequel lui et les siens trouvent leur vie, surtout s’il y a lieu de craindre qu’il ne dissipe l'argent reçu et tombe ensuite dans la misère, .\insi encore, il convient de ne rien faire pour favoriser le brusque pas- [ sage de la fortune terrienne des mains des vieilles familles établies dans celles des nouvelles. » Et M! Vignon cite l’exemple [laternaliste des .\nglais qui, dans l’Inde, ont pris d’intéressantes mesures pour empêcher une évolution trop brusque de la société indigène.
La France a bien fait quelque chose dans cette matière, mais sa préoccupation a été surtout de protéger l’acheteur européen contre les incertitudes et la fausseté des titres et témoignages. Certes, la loi tunisienne du l'r juin 1883, inspirée de l’Act Torrens, est excellente, mais, par une opposition de mentalités bien compréhensible pour ceux qui prennent à cœur l'élude de ces questions, elle a presque échoué si l’on en juge d'après les chiffres : de 1896 à 1914 on compte .4. 403 propriétaires indigènes qui ont recouru à l’immalriculation ; tous les autres ont jiréféré garder leurs modes de propriété, tellement le développement de la loi successorale musulmane est incompatible avec l’observation des règles d’une loi foncière européenne quelconque. Ceci prouve que si cette question foncière doit préoccuper la France colonisatrice, du moins doit -elle lui donner une solution délicate en rapport avec la mentalité et les habitudes des indigènes. Que de troubles a occasionnés en Cochiiichine et au Tonkin l’introduction du régime français ! Il eût été cependant si simple de se borner à perlectionner \esdiabo (livres fonciers communaux) des Annamites.
h n matière religieuse, nous assi.stons à ce spectacle inattendu de la déchristianisation générale en France et d’une religiosité sans borne outre-mer. Et le plus curieux c’est que ces excès nous avons l’air de les trouver naturels. En pays musulmans, nou.s estimons ne jamais assez montrer d’égards pour les personnages religieux, le.s confréries, les marabouts, etc. En réalité nous avons toujours à craindre du fanatisme et cette opinion de M. Vignon est parfaitement exacte et partagée de ceux qui vivent dans les milieux indigènes. Dès lors notre conduite est toute tracée ; visà-vis de ces groupements religieux notre politique doit être loule de surveillance et aussi de développement des intérêts, o le désir de paix s’allirme chez l’homme qui gagne, améliore sa vie matérielle, possède un lopin de terre ».
Un autre gros problème est celui de l’impôt. La difficulté se juge aux mauvaises solutions que nous lui avons généralement données dans nos colonies. En Algérie, pendant longtemps, ce lut 1 inégalité fiscale en faveur des colons; en Indochine on a eu recours à des monopoles, mais on empoisonne la race avec 1 alcoolisme; ailleurs, l’impôt est lourd. Par cotitre, en Tunisie, les choses se développent bien : le système impositaire révèle une souplesse et un heureux esprit de justice. 31. Vignon le cite en modèle parce qu’il soumet l’Européen aux impôts indigènes et frappe les richesses nouvelles. Nous ne pouvons malheureusement pas nous étendre ici sur ce sujet auquel l'auteur consacre «le bonnes pages ainsi que sur celui de l’instruction française donnée aux indigènes. On nous permettra seulement de rapporter à ce propos sa conclusion générale • « La difficulté pour nos sujets de prendre d'un coup l’instruction française, de retenir ce qui leur aura été en.seigne : celles, pour les gouvernemeiits coloniaux, de recruter de bons maîtres ; puis, encore, la préoccupation de résister à l'élévation des dépenses afin de boucler leur budget, constitueront des « surfaces de llottement » (|ui modéreront la « fureur scolaire ». Si — et en quelle mesure — nos indigènes se modifieront au contact des idées nouvelles, s’ils se rapprocheront ou éloigneront de leurs éducateurs, l'avenir le dira. Une seule chose apparaît, dès maintenant, certaine au sociologue, c’est que u l’instruction primaire, professionnelle, secondaire, supérieure, technique ne transformera nulle part Noirs, Arabo-Berbères et Jaunes en des Français : déterminés physiologiquement ei p.sychologiquement dans leur mentalité par l’hérédité, le milieu, la société, ils demeureront ce qu’ils sont, îles Noirs, des Arabo-Berbères, n’évolueront que suivant les possibilités et les modes de représentation de leurs cerveaux. »
Nous passons rapidement, mais bien à regret, sur une question aussi importante et aussi discutée pour indiquer l’objet du dernier chapitre d’« Un prograûime de politique coloniale ». Il estconsacré' aux droits de représentation accordés aux indigènes. L’auteur y critique l'assimilation de la naturalisation et fait le procès de la représentation en Algérie où il faut poursuivre, entre autres chose-i, la « conquêie morale r. et obtenir la paix entre colons et indigènes ; c’est-à-dire qu'il faut se rallier les indigènes par la création de systèmes représentatifs conformes aux rapports nouveaux de leurs groupes ; à la base doit se trouver la djema reconstituée. Ce que nous avons fait en Indochine ne parait pas mieux : on a oublié que l’Annamite n’est pas préparé à la discussion des intérêts généraux et qu’il est davantage préoccupé de son bol de riz quotidien. Que vient-il faire dès lors à la Chambre I consultative? C’est toujours la même chose, on se presse là où il ne faut pas : qu’on applique donc à nos colonies de.s statuts étudiés, adaptés aux mœurs, aux idées, à la capacité intellectuelle des gens! L’Angleterre, avec son Indian Councils .-Vct, nous donne une leçon à cet égard. Sachons en profiter et changeons radicale-
mfint lie méllio ie. « La France est la seule nation coloniale qui, obéissant au sentiment, méconnaissant les faits, a, dès la première heure, donné à ses sujets des droits politiques extraordinaii es ; la seule qui convie leurs élus non seulement dans des assemblées locales, mais encore dans les assemblées métropolitaines. Ce faisant, elle expose ses colons, sa domination, aux plus graves dangers en même qu'elle dévoyé les po]Hilations. » Le moment est donc venu de procéder à des réformes et c’est pourquoi le programme de- politique coloniale esquissé par i\f. Vignon contient des enseignements précieux non seulement pour ceux qui sont en fonctions à l’heure actuede, mais pour la jeune école, pour nos camarades de demain qui auront à administrer ou plus exactement à contrôler l’administration de notre immense empire colonial. Les événemenis du x.x® siècle provoquent des idées nouvelles : pour les mettre à exécution, il faut des hommes nouveaux. C est pour ceux-ci que le livre de M. Vignon sera un guide fidèle et sùr, rempli de vues i nouvelles. Louons l'auteur d'avoir eu une vision si nette de I l’avenir.
Les Noirs, par Alphonsi; Séché; avec préface du général Mangin; 1 vol. in-)0 de ia6 pages; 4 fr. 50. — Payot, 106, boulevard Saint-Gcnuain.
C'est un bon livré, fait de documents officiels et de témoignages vécus, et presiiue un historique de la participation de l’armée noire à la guerre jusqu’à la fin de l’année 1917. M. Séché suit les tirailleurs dans les grandes batailles où ils se sent illustrés et il nous fait assister à leurs exploits. Deux chapitres, les plus émouvants, sont consacrés au loyalisme et à l'àmc des yénégalais, — étant bien entendu que ce vocable englobe tous les soldats noirs.
Que d’anecdotes caractéristiques on peut glaner à travers le récit de M. Séché! Il montre surtout l’étonnant dévouement des tirailleurs à leurs officiers et il en déduit tout naturellement que le mérite de ceux-là revient à la formation et à l'éducation guerrière que leur ont données ceux-ci.
L’adjudant Moro Uiallo lui fait cette réponse : « Si nous sommes gagner, ça bon ; si nous sommes pas gagner c’est que Français tous morts. Sénégalais au.«si tous morts, car tous mourir auprès Français. Français, vois-tu, c’est mon père: Français, c'est mon mère ; Français, c’est mon frère. » A Reims bombardé, Daba Doumbia, chargé de porter les œufs à la popote et muni de toutes les recommandations de prudence ijui étaient déjà de règle même en ce temps où l’œuf n’était pas encore hors de prix, reste debout au bruit de l’explosion d’une marmite, quoique le lieutenant ait crié à tous de se mettre à terre contre les nyaisons : « Eh! Yeut’nant, dit-il après à son chef qui s’effare, toi dire moi y couché et toi dire les œufs y pas casser; moi y a tenir tes œufs. »
Le tirailleur Mamame est aux Dardanelles en tranchées et sous un feu d’enfer. Qu’écrit-il à son frère 'f Ceci : << Je men vai te parlai un peu deu mon tranchée. Je couche a cotai dun ruisseau et les grenouilles m’empêche deu dormir et pis dans un trou y a un rat qui m’empêche deu dormir la nuit. Il y a fait un trou et quand je dor il me fait descendre deu la terre sur mon gueule, mais moi y a boucher le trou, alors maintenant il me fera plus descendre deu la terre sur mon gueule. » Voilà les détails qui l’obsèdent, ce brave!
M. Séché campe ainsi de nombreux tirailleurs et il faut souhaiter que ce livre aille au grand jmblic afin de faire mieux connaître l’âme du tirailleur alricain. Dans une vigoureuse préface qu’on a déjà lue ici le général Mangin tire quelques enseignements sur le rôle de l’armée noire et fait justice de quelques erreurs et de quelques légendes que les faits ont démenties.
Œuvres posthumes. Voyages, feuilles volantes, journal de guerre, par Algl'stin Govau, suivis d’une notice sur l’auteur, ]>ar Paul J.anet, professeur à la Sorbonne, 1919, in-8“, 142 p. .Ucan.
Augustin Coyau, mort au champ d'honneur le l*'’ jyiUet 1917^ à l'âge de trente-trois ans, appartient par plus d’un côlé à l’Afrique française et aux coloniaux, et nous pouvons revendiquer ce jeune héros comme un des nôtres. Fils du philosophe et poète Jean- Marie Coyau, pelit-fils d’Alfred Fouillée, il donnait aux questions africaines une part dans ses préoccupations, à côté de la philosophie et de la science. Né à Menton, il avait passé son enfance et sa jeunesse au bord de cette Méditerranée que son père avait chantée en strophes mélodieuses et que lui-même aima sur son doux rivage de France comme sur sa grève africaine. Il avait un goût très vif pour les voyages; les pays neufs, les terres de soleil exal"
talent son enthousiasme; il eût voulu y pa.'ser de longs mois chaque année et leur réserver, en tant qu'ingénieur, une part de son aelir vite future. Ses Œuvres posthumes, publiées par les soins pieux de sa mère, contiennent la relation d’une excursion dans le Sud- Tunisien et en Tripolitaine. (1913) et d’un voyage au Maroc (avriljuillet 191}) Au cours de ses voyages,i il notait pre-que chaque jour incidents et .sensations; son récit, vivant et alerte, illustré de photographies intéressantes, fait apparaître, en même temps que les paysages, les sentiments qu’ils évoquent dans l’âme d’élite de ce jeune sto'icien Partout éclate sa sympathie pour la « nouvelle France », suivie de retours passionnés vers l’ancienne France où plus douces sont les nuance.s et plus fraîches les brises, vers la patrie à laquelle il devait bientôt se sacrifier. Sa physionomie apparaît dans ces écrilts posthumes, ainsi que dans la notice qui les accompagne, singulièrement attachante. Engagé volontaire, pendant les trois années qu’il resta sous les armes, .comme soldat et comme sergent, jamais un mot de plainte' ne lui échappa; toujours il donna l’exemple de la bravoure et du sacrifice. « Une intelligence lumineuse, écrit son maître Paul Janet, un cœur généreux. Tardent désir et la ferme volonté de faire œuvre utile, voilà tout ce qui disparaît avec . Augustin Goyau. Nous qui restons, nous devons perpétuer ces souvenirs et rendre fécond le sang qui a coulé. »
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