‹ Renseignements coloniaux et documents (volume 4)Chapitre 74 sur 75 · DANS LA RÉGION D’AOZOU · texte numérisé non relu

DANS LA RÉGION D’AOZOU

( TIBESTI )

Juin et Juillet 1915

En octobre 1914, date de la dislocation de la colonne du Tibesti commandée par le commandant Lofller, la situation de ce pays entièrement conquis mais non encore complètement pacifié était la suivante :

I. — A l’Ouest, la soumission récente du chef Guetty Olo, le cousin du dardai Chaffami, nous assurait la fidélité — relative sans doute — des tribus pillardes du versant occidental de Tao à Doumar. Ce résultat très important nous rendait la sécurité de nos communications entre Bilma et la région tibestienne — sécurité qu’il était permis d’espérer plus complète encore, les Italiens occupant les oasis du Fe/zan et les Goundas rebelles installés au Nord de la ligne Dada-Otoma- Delirou ayant annoncé par l’entremise de leur chef Allafi l’intention de se soumettre à nouveau. La reprise des relations commerciales qu’entretenaient depuis si longtemps les Teddas de Guetty avec leurs frères du Borkou nous permettait de considérer la liaison entre les postes militaires des deux régions comme elfectuée, en attendant la possibilité d’en assurer la manifestation avec éclat aux yeux des indigènes par la rencontre de détachements de tirailleurs des deux colonies.

Une première tentative faite en 1914 par la section du lieutenant Meyer dans la région de Doumar-Maro n’avait pu aboutir, les troupes du Borkou étant rendues momentanément indisponibles par des opérations dans la partie septentrionale du Borkou et dans l’Ennedi. Elle fut effectivement opérée en octobre 191o par le commandant Tilbo au cours d’une de ses reconnaissances de l’emi Koussi. Bar les palmeraies d’Yibi et de Zoumri, le commandant de la région Ennedi Borkou gagna Bardai , assurant la jonction avec le Tibesti oriental; puis par Zoumri et la route Modroua-Misky, il se rendit dans la région de Doumar où la section méhariste de Zouar s’était portée à sa rencontre.

II. — A l'Est, la fuite du chef le plus important de la région : le dardai Cbaffanii — qui, après notre entrée à Bardai et l’engagement d’Aozou s’était réfugié à Koufra chez les Senoussistes, — rendait une tentative de soumission globale des habitants, analogue à celle réalisée

dans l'Ouest absolument impossible. Sans doute les palmeraies de Bardai, de Zougra et de Zouy, voisines de notre poste militaire, étaient en partie soumises, mais elles avaient été partiellement désertées à la suite des représailles exercées sur le village de Zougra à cause d’une tentative d’assassinat commise par des indigènes d’un sousofticier européen appartenant au détachement de pâturage.

Par contre les régions de Zoumri, Aozou et Xibi échappaient totalement à notre influence à cause de leur éloignement du centre occupé par nos troupes. La création provisoire de postes dans ces régions eût été nécessaire pour en assurer rapidement la soumission complète : la faiblesse des effectifs laissés dans la région et l’obligation impérieuse de ne pas morceler nos forces en prévision d’une attaque sérieuse toujours à envisager de la part des Senoussistes s'y opposaient formellement.

Enfin la région d’Abo continuait à être irréductible, soutenue par les subsides de Mohamed Labit et de son lientenant Kaossen : aussi son attitude encourageait les groupes réfractaires à la résistance, persuadés qu’ils étaient de notre prochain départ du Tibesti. Les mouvements de dislocation de la colonne d’occupation qui s’opèrent d’octobre à février vinrent confirmer les indigènes dans cette opinion.

La nécessité apparaissait donc comme évidente, d’organiser dans le plus bref délai possible des reconnaissances dans la région orientale. Outre l’exploration de cette partie du Tibesti, elles devaient nous mettre en contact avec les ditférents groupes d’indigènes qui refusaient de venir à nous, nous permettre de connaître leurs intentions et, le cas échéant, de leur infliger un châtiment exemplaire. Notre intention est d’étudier une de ces premières reconnaissances exécutées en juin juillet 191o dans la région d’Aozou en présentant sommairement les difïerentes phases de son exécution et les résultats qui en ont été la conséquence.

III. — A) Détermination de la région a reconnaître et de V épo(iue de V opération . — Pour de nombreuses raisons, la région d’Aozou, située au Nord-Est de Bardai, méritait tout particulièrement notre attention :

1" Vu sa situation, elle se trouvait en relations directes soit avec le Fezzan par l’oasis de ^You (centre d’une garnison senoussiste) distante d’environ quatre jours par une route facile, soit avec Koufra, la capitale senoussiste, la résidence d’Ahmed Cherif éloignée d’environ quinze jours par la route Omou (Omi) Guessindeur. Or il restait indubitable que soit Ahmed Chérit', soit son frère Sidi Mohamed Labit, devenu le gouverneur du Fezzan depuis qu’il en avait chassé les Italiens, sans adopter officiellement une attitude hostile contre les troupes françaises, ravitaillaient directement les Teddas, principalement en armes et munitions. Ils n’attendaient même qu’une occasion, non pour nous chasser du Tibesti où ils n’étaient assurés d’aucune augmentation de leurs

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ressources alimentaires, mais pour essayer de i occupation. Son gendre Hassan Issami, entouré remporter un succès important sur notre déta- d’un petit noyau d’irréductibles bien armés, chement isolé, très loin de tout secours — suc- 1 y dominait en maître, représentant le chef

RENSEIGNEMENTS COLONIADX

Même après l’engagement de juin 19H, le pays n'avait jamais manifesté la moindre velléité de se soumettre. Mais l’activité de nos détachements dans la région orientale (reconnaissances de Zoumri, février 1915; du Tarso-Touri, févriermars 1915; de Turkon-Abo, avril 1915) commençait au mois de juin à inquiéter une partie des populations non soumises — les gens d’Aozou, malgré l’opposition d’Hassan, parurent vers la mi-juin faire des offres de conciliation.

Il est juste d’ajouter que c’était le moment de la récolte des dates, et qu’une pareille époque était particulièrement favorable à l’exécution de nos projets. L’occupation de la palmeraie mettait en cette saison les indigènes à notre entière discrétion. La nécessité d’assurer leur subsistance, la présence do leurs familles, devaient même en cas de résistance, les empêcher de s’éloigner trop loin de la palmeraie et par conséquent nous permettre de les atteindre plus sûrement.

Enfin nos agents de renseignements, des notables du village de Zougra eux mêmes, nous signalaient qu’llassan, voyant ses exhortations à la résistance rester vaines, avait quitté Aozou à l’annonce de notre prochaine arrivée et s’était rendu à Zoumri. Certains, bien intentionnés, ajoutaient qu’il avait l’intention de repartir pour Koufra. Ces deux nouvelles étaient comme toujours tendancieuses, nous devions nous en rendre compte par la suite.

Ri Notes sommaires sur la topographie de la région, choix d'un itinéraire. — Nous ne disposions à cette époque que de renseignements sommaires sur la topographie de la région — à l’exception du levé d’itinéraire du capitaine Figaret par Boudow, mont Arabi et la Yedriloulli (porte des Téfis).

Située au Nord-Est de Bardai, à environ quatre à cinq jours de marche pour un détachement accompagné d’un convoi, la colonne d’opérations y avait trouvé dans une palmeraie très étendue deux villages importants entourés de jardins nombreux; on connaissait l’existence à proximité de deux autres petits centres: Tidemi et Erebi. Nous savions, tant par les renseignements rapportés par la colonne que par les indigènes, que pour y accéder, en venant de Bardai, il fallait traverser une zone montagneuse difficile, que la reconnaissance du capitaine Figaret avait contournée par le Nord-Ouest; — par contre dans les environs de la palmeraie, le relief s’abaissait progressivement pour se perdre très vraisemblablement dans les sables du désert.

La piste déjà parcourue nous paraissant trop longue, nous n’avions à notre disposition d’après les indigènes que deux routes:

1“ Une piste partant de Boudow et se dirigeant vers le Nord-Est, plus courte par conséquent que celle du mont Arabi.

2” Une autre piste sur laquelle nous avions peu de renseignements permettant d’accéder de la région de Zouy-Tiébouroua par le point d’eau de Tirenno qui était, paraît-il, très peu abondant et même en voie de disparition.

Devant l’absence de renseignements précis sur cette deuxième piste, la difficulté de trouver des guides et l’incertitude au sujet de l’eau, il fut décidé que nous prendrions la première par le point d’eau de Yodoye : trois Teddas de Zougra devaient nous servir de guides. Voici quels étaient les renseignements fournis par eux avant le départ :

De Bardai à Boudow (point d’eau-palmeraie), route connue.

De Boudow à l’enneri Armafoy (poche d’eau ?), une journée.

De l’enneri Armafoy à l’enneri Yadoye (eau Kassoun i, route assez difficile, pas de pâturages, pas de bois (renseignements remontant à deux ans), une journée.

De l’enneri Yodoye à l’enneri Taskogeye (poche d’eau?), un passage difficile, pâturage à Toudougougeye, une journée.

Do l’enneri Taskogeye à Aozou environ trois de marche, route assez difficile.

Nous verrons plus loin que ces renseignements étaient en partie inexacts en ce qui concerne les pâturages, le bois et les poches d’eau — par contre ils présentaient la route comme très difficile, nous devions en effet en faire la triste expérience.

G) Composition du détachement. — L’obligation de maintenir la section n“ 1 à Zouar pour se reposer des fatigues de sa randonnée dans la région d’Abo et de l’escorte de l’Azalay d’avril nous forçait à ne compter que sur le détachement de Bardai; or, il venait d'être réduit à 80 hommes. L’augmentation continuelle des indigènes soumis dans les villages autour du poste, venus pour soigner leurs dattiers et s’installer en prévision de la récolte, empêchait de laisser au poste un effectif inférieur à quarante hommes. Avec deux mi trailleuses, ce chiffre constituait une garnison suffisante, non seulement pour assurer la défense du poste, mais aussi empêcher les incursions de petits groupes de rebelles dans les palmeraies environnantes — et le cas échéant pour effectuer une visite de celles de Zouy et de Zougra. (La présence de quelques chevaux comme à Djado aurait singulièrement facilité ce rôle de surveillance qui incombait à un détachement à pied.)

La composition de la reconnaissance fut donc fixée à : un sergent indigène, trois caporaux et trente-trois tirailleurs; un sous-officier européen accompagnait le lieutenant commandant le secteur qui dirigeait la reconnaissance.

La question de beaucoup la plus difficile à résoudre à Bardai était celle des animaux de transport et celle du ravitaillement en eau.

Le détachement de tirailleurs laissé pour l’occupation du pays étant un détachement à pied comme il a déjà été signalé, il n’avait été prévu, au départ de la colonne, aucun animal pour effectuer les tournées, aucun moyen de transport pour l’eau, à l’exception d’une cinquantaine de peaux de bouc en mauvais état, et de quatre tonnelets hors d’usage.

Nous nous heurtions à l’impossibilité absolue

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de nous procurer dans le pays, de gré ou de force, soit un chameau, soit une peau de bouc à eau.

La tournée précédente avait été heureusement fructueuse, car nous avions pu nous emparer d’un troupeau de chamelles et de chameaux appartenant à un notable dissident de la région d’Abo, et sans cette prise l’expédition eût été impossible.

Encore était-ce une hérésie que d’utiliser

montagneuse, li^ne de partage entre l’enneri Arrayé etl’enneri Boudow.

La petite palmeraie de Boudow était déserte à notre arrivée ; des traces récentes de pas et des régimes fraîchement coupés nous indiquent la présence d’observateurs à proximité. Nous apprîmes par la suite que notre piste avait été recoupée dès le premier jour par des dissidents, aux aguets

ainsi un lot de magnifiques chamelles sur le point de mettre bas, déjà acclimatées, qui eussent permis par la suite de constituer au poste le troupeau qui lui manquait.

Quoi qu’il en soit, grâce à la présence de ces trente-deux animaux, il était possible de trans-

porter vingt jours de vivres, deux jours d’eau, et une réserve de cartouches pour tout le détachement.

IV. — Roule Bardaï-Aozou (2o-30 juin). — Nous n’avons nullement l’intention de faire un journal de marche détaillé, nous nous bornerons à signaler la mauvaise volonté et les erreurs voulues des guides, qui cherchaient uniquement à nous faire perdre du temps. 11 fallait permettre aux habitants de la région de s’installer dans la montagne avant notre arrivée, car ils n’avaient, paraît-il, ajouté aucun crédit aux nouvelles leur faisant connaître le départ de la reconnaissance.

Les journées des 25, 26 juin sont employées à gagner en deux étapes de 6 h. 1/2 la palmeraie de Boudow.

Piste déjà utilisée, très praticable par la cuvette de Zougra, l’enneri Arrayé, puis la zone

autour du poste, qui s’étaient empressés de prévenir de notre départ.

Le 27 juin, les difficultés de la route sont telles qu’après 6 heures de marche, nous n’avons pas avancé de 15 kilomètres vers l’Est et nous commençons à laisser des chameaux en route.

L’enneri Ofouraye où nous nous arrêtons, présente une poche d’eau qui vient d’être remplie par une tornade. (Croquis joint de la montagne debasalte et du panorama, directions EstetOuest.)

La région, au grand étonnement des indigènes présente des poches d’eau, du pâturage, notamment de l’afaso vert et engraines, et des épineux (té fi a).

Le 28 juin nous nous arrêtons à l’enneri Armafoy, à environ 400 mètres de la route, dans une gorge qui échancre la falaise rocheuse dont nous suivons les pieds depuis Boudow ; un point d’eau

sans doute permanent, bien abrité, renferme de petits poissons. L’étape est courte, peu fatigante, mais nos chameaux ont besoin de se refaire : nous trouvons un pâturage superbe et du bois.

Le 29 juin, après une étape très dure pourfranchir une zone de partage, entre les affluents qui coulent vers l’Ouest et le Nord-Ouest, c’est-àdire vont certainement se jeter dans le Bardai, et ceux qui se dirigent vers l'Est et sont tributaires de l’Aozou, nous arrivons au point d’eau de l’enneri Yodoye. Il est natroné à un point tel, que les tirailleurs se refusent à manger leur couscous de riz, qu’ils ont fait bouillir avec cette eau ; elle devient noirâtre à l’ébullition, ce dont les guides nous avaient prévenus.

On descend dans l’enneri par un long et rapide sentier. Le Kassoum est dissimulé dans le flanc

la région. La piste directe .Vozou-Bardaï n’était pas celle-là, nous devions la découvrir au retour seulement.

V. — Occupation de la palmeraie et tentatives de pacification de la région 1 30 juin-U juillet). — Les patrouilles qui fouillaient la palmeraie au moment de notre installation et qui furent saluées dans sa partie sud par des coups de fusil trouvèrent les villages déserts. Un groupe dirigé par l’interprète s’empara d’une quinzaine de femmes et de captifs qui furent ramenés au camp. Interrogés, ils ne purent ou ne voulurent donner aucun renseignement sur les intentions des indi-

d'un immense bloc rocheux qui domine le pied de l’enneri, pauvre en bois et en pâturage.

Enfin le 30 juin, après une étape normale et assez facilesauf au départ, la reconnaissance est en vue d'Aozou, où nous sommes salués par des coups de fusil, tirés trop loin pour être dangereux.

En résumé, cette route, manifestement plus courte mais beaucoup plus pénible, ne nous avait pas permis de gagner un jour sur l’horaire de la reconnaissance du capitaine Figaret. C’était en quelque sorte une transversale que nous avions levée et qui, au point de vue-topographique, permettait de se rendre compte delà physionomie de

gènes. En d’entre eux fut dépêché le soir même porteur d’un ultimatum, f'n délai de quarantehuit heures était accordé aux habitants pour se soumettre et passé ce délai la récolte serait détruite.

En attendant la réponse et en représailles de l’attitude hostile montrée le matin même, un certain nombre de lougans de blé furent coupés pour alimenter nos chameaux.

En prévision d’une attaque possible, unouvrage triangulaire fut organisé avec fossé, parapet et zériba d’épineux. A l’intérieur, des cagnas furent construites, la durée du séjour devant être d’environ une dizaine de jours.

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Le camp avait été installé dans la partie nord de la palmeraie sur une des rives assez escarpées de l’enneri, au milieud’unegrande clairière, dont une partie étaitoccupée par des jardins de blé.

Nos chameaux pouvaient ainsi trouver à proxi mité du carré une nourriture très précaire sans doute, mais la faiblesse du détachement ne permettait pas de les envoyer plus loin au pâturage où ils n’auraient du reste rien trouvé de plus.

Le lendemain 1®‘‘ juillet, le carré est attaqué vers 16 h. 30, au moment de l’arrivée d’un courrier venant de Bardai, par un groupe de ïeddas, une trentaine environ. Poursuivis dans les rochers qui dominent la partie est de la cuvetle, ils disparaissent dans la direction d’Erebi. Le courrier a été arrêté pnr eux et, contrairement aux habitudes prises, il n’a pas été brûlé. Le même jour un de nos guides disparaît et passe aux rebelles.

Le 2 juillet, deux patrouilles, circulant dans la montagne aux environs de la palmeraie, se heurtent à des groupes de dissidents; elles en tuent trois, prennent trois femmes et rapportent des fusils. Il se confirme par des renseignements fournis par des captifs et des prisonniers que Hassan Issami, à la tète d’une bande de 70 Teddas armés de fusils 74, doit venir nous attaquer. L’ullimotum expirant le soir, la destruction des dattes commence le lendemain matin.

Tous les jours, ce sont des attaques continuelles entre le détachement de protection des travailleurs et les Teddas. Changeant de tactique, ils cherchent à attaquer le groupe de pâturage sans y réussir. Tous les jours c’est une moyenne de deux à trois Toubbous tués, amenant la prise de fusils et de quelques cartouches.

Léo juillet, le détachement de sûreté se rencontre à l’improviste dans une gorge de la partie sud de la palmeraie avec la bande d’ilassan Issami. Après une courte lutte cette bande s’enfuit, laissant cinq morts et six blessés sur le terrain. Le détachement lancé à la poursuite tue encore un Tedda, en arrivant à la palmeraie d’Erebi (1 heure auN.-E. d’Aozou). Nous n’avons qu’un seul tirailleur très légèrement blessé.

A partir de ce jour, la répression s’opère régulièrement et sans aucune résistance de la part des Teddas. Le 7 juillet, elle s’achève à Tédemni, puisa Erebi où a lieu un engagementassez sérieux, de H heures à 14 heures, avec un groupe armé de fusils à tir rapide, bien embusqué dans les rochers. Il laisse sur le terrain deux morts et s’enfuit, emmenant trois blessés. Ce fut le dernier engagement jusqu’au départ, qui s’effectua le 9.

VI. — L'état da nos animaux nous empêche de pousser plus loin la reconnaissance. — Le manque de chameaux, le mauvais état du lot qui nous restait encore, la pénurie de vivres, nous empêchèrent de poursuivre la reconnaissance dans la direction de l’Est et d’atteindre la palmeraie d’Omi-ou-Omou, non encore visitée. Un de nos guides s’offrait à nous y conduire ayant hai)ité la région dans sa jeunesse, et nous donnait les renseignements suivants (à titre purement documentaire) : Aozouàenneri Koszenoye (tête de '

l’enneri Erebi) route facile, paille et bois, une journée.

Enneri Koszenoye à enneri Bouruy, à 2 heures d’un point d’eau dit Djibebeli, route peu difficile, une journée.

E. Bounny à E. Tarka, route facile sans aucun accident, puils et pâturage, une journée.

E. Tarka à Omi, palmeraie, une journée.

L’intérêt qui s’attachait à l’exploration de cette région provenait, outre l’ignorance complète que nous en possédions, de ce qu’elle était le point de départ de la route vers Koufra, l’oasis senoussiste en plein désert lybien. Les évaluations les plus fantaisistes circulaient au sujet de son éloigne mentdu Tibesti, évaluationsquinous ont toujours paru exagérées à dessein. Ahmed Cherif et ses moines tenant aussi peu que possible à entrer en contact avec nos troupes. L’émotion que causa la marche du lieutenant Fouché sur le puits de Saralî (route du Borkou à Koufra) est bien là pour nous en donner une preuve.

A titre d’indication, nous avons rassemblé dans le tableau suivant les renseignements que nous avonspu recueillir sur la route.

Mahmout, indigène d’Omi, guide et agent de renseignements assez sujet à caution.

/ O. Kurtumaclogoye, 6 heures

Onii à Guessindeur ou dao ' r,. JP*****®!.!,

(palmeraie) . ^ Digoudouys, 8 heures

‘ ' 1 (Kassoun)

Guessindeur (palmeraie)

Douane Eau, 6 jours

Assetiofoye — 8 —

Tezzeur — 8 —

Paille, aux points d’eau seulement.

Tioundeni, indigène d’Aozou, guide de la colonne du commandant Loffler.

Aozou à Omi, 1 jour et demi au Sud-Est ;

Omi, puits d’Eyurin, 4 jours, vers le Nord- Est en laissant la montagne au Sud ;

Puits de Kemmé, 2 jours, Nord-Est;

Puits Assenofoye, puits profond. Asseunoho, 5 jours; Mouzin (première palmeraie de Tezzeur), 1 jour et demi.

Shad el Habi, Arabe de Koufra, venu à Bardai (novembre 1915).

Omou à Obesti, eau à faible / profondeur i

3 jours, montagne

Obesti à ? eau à faible

profondeur

3 jours

? à Bir-Taouil ) 3 jours avec paille

(Puits de 12 brasses) ' 3 jours sans paille

Bir-Taouil à fvoufra, 3 jours. Sable et cailloux

Choix d’une nouvelle route pour le retour.

Les patrouilles effectuées aux environs de la palmeraie d’Aozou nous avaient confirmé que, dans la direction du Sud, la montagne paraissait à peu près praticable et semblait éviter cette barrière rocheuse de grès, que nous avions dû longer pendant notre route à l’aller.

Il fut donc décidé’que nous tenterions quelque

ehose dans cette direction, et devant notre résolution, un des guides se résigna à parler et déclara qu’il connaissait la route de Tirenno.

Une première étape d’abord facile nous amena à l’enneri Lodor; un seuil rocheux très escarpé, que nos chameaux exténués franchirent très difficilement, nous arrêta quatre heures, et nous fûmes obligés de camper en deçà du point que nous nous étions assigné, Taskoui, au lieu de Zikoye.

Nous découvrîmes heureusement une poche d'eau, et un guide accompagné d’une patrouille reconnut l’existence d’un point d’eau à environ une heure, dans un petit enneri adjacent. Le lendemain, 10, une courte étape exécutée dans l’après-midi nous amena à Askaha-Koye, au pied d’une falaise, que nous devions franchir le jour suivant. La journée du tl nous permit d’atteindre le puits de Tirenno, après une marche de quatre heures, très facile du reste. La piste montante montrait encore des traces d’entretien (ponts, talus, plans inclinés, piste déblayée des cailloux). La descente s’ctfectuait en pente assez douce, sur la vallée de Tenneri Tirenno, qui contrastait par sa largeur avec les vallées des journées précédentes, profondément encaissées et taillées à pic dans les grès de la montagne. (La route du premier jour peut presque s’accomplir à l’abri des rayons du soleil.)

Le puits de Tirqnno est nettement insuffisant pour une forte colonne — il ne faut pas compter y pouvoir abreuver les animaux. Le pâturage y est assez peu varié et peu abondant.

Le 12 au matin, la reconnaissance se divisa en deux fractions : l’une avec le gros des animaux, les prisonnières, descendit par Tenneri Oské, pour venir camper aux environs de la palmeraie de Tiebouroua (enneri Bardai).

L’autre, au contraire, avec quelques animaux, rentra à Bardai le jour même, après une forte étape par Tenneri Direnno (enneri des Serpents), la cuvette de Zougra.

Les deux tronçons sont également praticables, le second ne présente (|u’un passage difficile sérieux, la descente de Woywodoye, qui n’est plus ■entretenue.

L’enneri Tirenno présente, à proximité de cette descente, une curiosité naturelle : une sorte de pont jeté sur Tenneri, à la manière d’un arc de triomphe romain.

Les indigènes y ont gravé des dessins primitifs très originaux par la netteté de leurs silhouettes, rappelant un peu les inscriptions égyptiennes. A noter également qu’il est habité, ainsi ([ue l’indique son nom, par une grande variété de serpents.

VU. — Résullals polili(/ues de l'expedilion . — En réalité, l’expédition ne devait pas être improductive : elle eut comme conséquence, outre l’échec indigé à la seule hande rebelle organisée et conduite par le propre gendre de l'ancien dardai, un commencement de désagrégation dans le bloc des partis réfractaires à notre iniluence. Une profonde et irrémédiable scission sc produisit

dans les mois qui suivirent entre les gens d’Aho et ceux d’Aozou, et elle eut, pour résultat, la détermination prise par les indigènes d’Aozou de ne plus participer à aucun rezzou organisé contre nous, et, le cas échéant, d’interdire même par les armes l’accès de leur territoire à tout sujet de Barkadji Kosso.

La région de Zoumri, manifestant elle aussi le désir de rester neutre, et de ne plus prendre part à aucune attaque contre nos protégés (elle fut même razziée en 1,917 par les gens d’Abo), les régions E. et N.-E. de Bardai, quoique non soumises, nous permettaient par leur attitude bienveillante de porter tou*^ notre effort militaire contre la région d’Abo

Cette dernière en effet était très travaillée par deux « khoans » envoyés par Kaossen et Sidi Labet, pour effectuer la quête pastorale annuelle, et qui ravitaillaient généreusement les rebelles en armes et en munitions. Dans le courant du mois d’août 1913, un djich d’une quinzaine de tirailleurs et d’auxiliaires, surpris à une journée de marche du poste, subit un grave échec dans une rencontre avec une bande de 200 Teddas, conduite par les deux Senoussistes, venus du Fezzan.

Vlll. — Résultats topograpliùines. — La reconnaissance de la route Enneri Direnno, E. Tirenno, E. Lodoray, mettait la palmeraie d’Aozou, à trois jours au maximum du poste de Bardai par une piste praticable sur presque toute sa longueur, et dont les queh[ues passages difficiles étaient parfaitement nivelables. Celle route était, du reste, celle utilisée par les indigènes. Mai Chaffami Tavait fait entretenir (montée de Tenneri Askaba, descente de Waywodoye) et il y faisait passer les caravanes, qui allaient chercher la dîme des récoltes, dans la région d’Aozou.

Nous avons là un exemple de la mauvaise foi des indigènes et particulièrement des guides, dont nous nous sommes servis. En 1914, lareconnaissance Figaret ayantcomme objectif Aozou utilise la roule E. Anayé, E. Boudow, Yedriloulli, Aozou.

En 1915, notre reconnaissance, en se portant sur le même point, passe par une transversale Boudow, Ydoye, particulièrement difficile et même impraticable aux convois. Ce n’est qu’au retour, et tout à fait par hasard, que la vraie piste fut découverte.

Il en a toujours été de même au cours de toutes nos reconnaissances dans le pays que nous avons incomplètement exploré ; en bien des circonstances, nous sommes passés à côté de points d’eau (Kassoun ou-Fadii,de régions cultivées et habitées que Ton nous a laissé volontairement ignorer.

Au point de vue de la configuration du pays, il nous a été possible de déterniiner le tracé delà ligne départagé des eaux, entre le bassin du Bardai et celui d’Aozou; elle quitte la région de Zoumri au .N.-E. de la palmeraie de Yomdion (montée de la piste vers Yibi), se rattachant ainsi à la ligne principale N. -S. du massif, dans la région Àliski-Modrona, puis elle se dirige vers le N\-0. sous le nom de Tarso-Emici (grand l’arso).

liL'LLIilTlN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Les points lesplus élevés, environ 2.500 mètres dans la région explorée, sont le mont Woywodoye elle massif du Bodomi, qui forment la soudure entre la zone des Tarso du S.-E. (compris entre le Woywodoye et la région de Zoumri), et celle du Nord nettement visible sur le levé d'itinéraire délimité par le Tirenno, le Lodoroy, le Taskogeye à l’Est, tous les ennerisqui vont alimenter le Boudow, puis le Bardai au N. -O.

L’ensemble montagneux s'abaisse ensuite très nettement au Nord et au N. -O. (très visible et très frappant, vu de la descente du plateau conduisant à Ydoye), les sables et les dunes commencent à faire leur apparition, manjuantainsi la proximité du désert lybien, à environ une journée de marche au Nord.

Du mont Woywodoye, on aperçoit distinctement l’arête montagneuse principale du massif tibestien constituée par le Timi, le Toussidé, le mont Terki et la région montagneuse du Zoumri et l’on se rend alors compte de l’importance du chaînon secondaire, que les indigènes connaissent sous la dénomination de Tarso-Emici. Ces deux branches encerclent le bassin de l’enneri Bardai et de ses aflluents, qui vont se perdre au Nord dans lacuvette d’Arrayn, laquelle doit présenter beaucoup d’analogie avec celle de Zouar-Kaye.

IX. — Renseignements d'ordre militaire. — Ainsi que l’expérience l’a maintes fois prouvé par la suite, un détachement de cinquante hommes est plus que suffisant pour circuler à l’intérieur du massif. C’est l’etfectif que nous avions adopté pour nos sections méharistes du territoire du Niger, et qui était trop faible pour ces unités, ainsique l’ont démontré les rencontres des années 1916 et 1917, avec les bandes bien armées, qui avaient recommencé à parcourir le Sahara oriental.

Appelé à opérer uniquement en région montagneuse le détachement doit être composé de tirailleurs à pied ; il est néanmoins toujours avantageux de disposer d'une quinzaine de bons méharistes, montés sur des chameaux du pays, destinés à des poursuites rapides même en région accidentée, ou à s’assurer les liaisons et le service de sûreté éloigné.

Le détachement doit toujours être fractionné en deux groupes ; le convoi étant indépendant de la troupe de manu'uvre, ayant une escorte sous les ordres d’un Européen, suit un itinéraire déterminé, le moins accidenté possible. 11 comporte un nombre de chameaux porteurs, réduit au strict minimum :

Chameaux d’eau avec Lonnelets préférables à la peau de bouc, de deux à quatre jours d’eau suivant les régions à parcourir.

Chameaux de bagages. Couvertures et toiles de tentes des tirailleurs. Campement.

Chameaux de vivres et réserve de munitions. — Les charges doivent être moyennes et ne pas excéder 75 kilogrammes, exception faite pour ceux transportant l’eau.

Le groupe de manœuvre peut, grâce à sa mobilité, utiliser un autre itinéraire, les sentiers ré-

J servés exclusivement aux piétons, et par conséquent explorer le terrain, aux environs de la route suivie par le convoi. En cas d’engagement avec un groupe de rebelles, il est ainsi immédiatement disponible.

Nous n’insisterons pas sur la tactique à employer,car il nesauraity avoir de procédés spéciaux à utiliser au Tibe^ti, l’application des principes généraux du combat, plus particulièrement du combat en pays de montagne, fournit la solution, et nous nous hâterons d’ajouter que la moindre esquisse de manœuvre amène généralement la fin de la résistance et la fuite des Teddas.

Le tirailleur doit être très légèrement chargé : fusil avec couteau-baïonnette, cartouches, vivres de réserve, coupe-coupe et outil portatif, bidons portant la ration d’eau de la journée, constituent le barda maximum.

L’équipement le meilleur est celui que l’on a adopté danslesseclions montées : ceinture-cartouchière, avec bretelle, couteau-baïonnette porté à la façon d’un poignard. L’existence d’un hiver et les reconnaissances aux altitudes relativement élevées (2.000 m.) imposent en cette saison des effets chauds (chandails, passe- montagne) et l'adoption de la capote d’infanterie, déjà demandée au début de l’occupation.

Le tirailleur devra être un très bon marcheur, et il sera nécessaire, pendant les séjours au poste, de développer et d’entretenir, ses aptitudes à l’escalade, à la course, à grimper.

La poursuite du montagnard tedda dans son caillou, dont il connaît les moindres détours, oblige à demander à nos tirailleurs ces qualités qui au début leur ont fait complètement défaut et les ont laissés désarmés et impuissants devant l’agilité et la rapidité de leur adversaire.

Enfin l’Européen doit posséder les qualités requises par le « Guide de l’officier méhariste ». 11 doit être capable, lui aussi, d’accomplir en plein soleil de longues marches en terrain difficile, afin d’entraîner ses tirailleurs par son exemple. Ce mode de locomotion rend du reste plus facile l’exécution de visées à la boussole, d’itinéraires qui sont de rigueur dans un pays aussi accidenté et dont nous ne connaissons qu’une faible partie.

En terminant cet exposé des conditions d’exécution d’une reconnaissance dont nous avions conservé tous les documents et les leçons qu’il convient d’en tirer en vue de notre action future au Tibesti, nous nous hâtons d’ajouter que nous n’avons pas la prélenlion d’avoir faille « Manuel de la parfaite opération en pays tedda ».

Le but que nous nous sommes proposé a toujours été d’exposer nos idées sur une région peu connue, que nous avons habitée pendant deux ans, en les appuyant sur des faits d’expérience. 11 appartiendra aux camarades appelés à réoccuper le pays de juger si nous nous sommes trompé.

Capitaine Boger Blaizot,

de l’Infanterie coloniale.

LE “KITTEMO”

Parmi les coutumes ancestrales aux rites et statuts immuables apportées par le clan de la grande tribu des Bakongo venue du Congo belge s’établir sur le territoire de l’A. E. F. compris entre 1e fleuve (^ongo au Sud, la Loufouloukari (Foulakary) au Nord et à l’Est, la frontière belge à l’Ouest, il n’en est peut-être pas de plus intéressante que celle qui porte le nom de « Kittemo ».

Les voyageurs anciens et modernes ont toujours attifé notre attention sur les facultés innées des Bakongo pour le négoce. Déjà au xvi® siècle, l’ancien royaume du Congo était sillonné de routes commerciales dont la principale, qui le traversait complètement, partait de la côte à Loanda, passait par les provinces de Mbamba, Mbata, Nsoundi, Mpangou et aboutissait sur le Kouango àMouene- Koundi, soit, à vol d’oiseau, une distance approximative de 600 kilomètres.

De cette activité commerciale, le kittemo est précisément l’une des manifestations les plus curieuses.

Qu’cst-ce donc que le kittemo? C’est à proprement parler une association commerciale, une « communauté » d’intérêts comme le mot l’indique, qui groupe un certain nombre de membres soumis à des obligations nettement définies par des statuts méticuleusement fixés.

La création d’un kittemo a quelque analogie avec celle d’un marché. C’est d’ailleurs sur les marchés indigènes que s’amorcent les kittemo les plus importants.

Tel chef ou tel indigène connu par ses richesses, s’abouclie avec des congénères venus parfois de plusieurs jours de marche pour jirendre part aux transactions commerciales et qu’il sait être dans l’aisance. Il leur propose alors de fonder un kittemo. En cas d’acceptation formelle, les invités, dont le nombre peut aller parfois jusqu’à trente, se trouvent au rendez-vous fixé. On discute alors le montant de la cotisation à verser par chacun des membres futurs. Celle-ci, toujours en espèces, peut atteindre oO francs par individu, mais les kittemo de cette importance sont plutôt rares. I.a plupart d’entre eux ne groupent guère que des cotisations individuelles de 10 à 25 francs.

L’accord une fois fait sur cette question, on fixe la date des versements. C’est généralement toutes les quinzaines et le jour d’un marché hebdomadaire très fréquenté, soit dans la terre de celui qui a proposé la fondation du kittemo, soit dans la région, les intéressés sachant devoir s’y rencontrer.

Quel sera le montant de la cotisation et la date du versement fixés d’un commun accord, le président du kittemo? C’est tout naturellement le chef ou l’indigène qui a procédé à son organisation et à qui tous les membres verseront au jour arrêté le montant de leur cotisation individuelle, soit, par exemple, 20 francs. L’intéressé, en

admettant que l’association groupe 20 membres, va donc se trouver en possession d’une somme de 400 francs. Quinze jours après, un autre des coassociés désigné à la majorité comme président touchera à son tour le montant des cotisations et ainsi de suite pour chacun des membres du kittemo. A ce moment le kittemo est dissous et l’organisateur est alors récompensé par les adhérents par le versement d une petite somme d’argent.

Le kittemo peut alors se reconstituer dans les mêmes conditions ou dans des proportions plus ou moins étendues quant au nombre des membres et au montant de la cotisation.

Mais des difficultés peuvent surgir et le kittemo peut être rompu pour plusieurs raisons. Parfois un sociétaire refuse d’acquitler sa quote-part : chacun reprend alors sa cotisation et l’on s’en tient là. La mort d'un des membres du kittemo peut également provoquer sa dissolution, à moins qu’un parent ou un ami du défunt ne se présente pour le remplacer. Plus rarement, l’encaisseur disparaît avec les versements effectués par les associés et c’est alors une palabre interminable, chacun des adhérents s’acharnant à la poursuite du délinquant ou de sa famille pour rentrer dans ses fonds.

C’est afin d’éviter de pareilles surprises que certains kittemo se sont fondés sous la protection de l’Administration, en la personne du chef de circonscription ou des chefs de subdivision. En cas d’infraction, le coupable est considéré comme ayant commis un abus de confiance, un vol et le délit relève alors de la compétence du tribunal indigène de la circonscription.

11 peut arriver aussi que l’un des membres du kittemo soit momentanément dans l’impossibilité absolue de verser sa cotisation. 11 a généralement un répondant choisi parmi les membres de sa famille ou bien c’est le président ou quelque autre associé qui verse pour lui. Inutile de dire que l’un ou l’autre ne s’exécute qu’en bénéficiant largement de la situation.

Le fonctionnement du kittemo est donc simple et offre de nombreux avantages. Si nous nous reportons à l’exemple précité : un kittemo de 20 adhérents avec une cotisation individuelle de 20 francs, chacun d’eux va jiosséder à tour de rôle une somme de 400 francs, dans laquelle est naturellement comprise sa propre cotisation. Que va-t-il en faire? C’est ici que son initiative se déploie avec plus ou moins d’à-propos. Il paiera ses dettes. S’il n’est pas marié, il s’empressera de verser à la famille de la femme qu’il désire épouser la dot exigée. S’il l’est déjà, il lui sera loisible de prendre une seconde femme. Si son foyer lui paraît suffisamment constitué, il se livrera au négoce : il fréquentera les marchés de la région dont le plus grand nombre se tiennent tous les quatre jours et y achètera les produits riches, caoutchouc et amandes de palme, qu’il est certain de revendre à un prix plus élevé dans les factoreries du chef-lieu de la colonie où il se procurera des étoffes, des articles de bimbelo-

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

terie qu’il offrira sur les marchés indigènes avec un bénéfice réel qui lui permettra de devenir propriétaire de quelques porcs ou chèvres. 11 consentira même à prêter de 1 argent à des amis dans le besoin, laissant parfois loin derrière lui nos prêteurs à la petite semaine. Bref, il s’ingéniera à faire fructifier son avoir, et comme le Moukongo est un admirable commerçant, il atteindra presque toujours son but.

ün voit les avantages immédiats du kittemo :i obligation de travailler pour se procurer la cotisation, fondation d’un foyer; le cas échéant, bénéfices palpables dans les transactions commerciales et réalisation d’un petit avoir qui apportera à son possesseur et l’aisance et la considération — le tout, résultat d’un effort soutenu pendant quelques mois. C’est donc fort judicieusement que M. l’Administrateur en chef G. Bruel, dans son remarquable ouvrage sur X Afrique Equatoriale Française, écrit que « sans cette forme d’association le Noir n’ayant pas décaissé d’épargne, de banque et étant d'ailleurs peu économe par nature, ne disposerait jamais d’une somme un peu importante, et, par suite, ne pourrait jamais faire un gros achat au comptant » (1).

Le kittemo, nous l’avons dit, peut grouper des adhérents dont la cotisation atteint 50 francs. C’est pour une année indigène de vingt-cinq semaines (la semaine indigène étant de quatre jours : nkoï, boukonzo, nkila, mpika) avec verment bi-mensuel et un total de trente membres un roulement de fonds de 37 500 francs. Ces kittemo sont rares, c’est vrai, mais nombreux sont ceux dont la cotisation est de 10, 15, 20 ou 25 francs. On se rend compte des sommes énormes mises ainsi en circulation, et de façon continue dans la région du Bas-Congo.

11 est à noter que cette coutume n’a pas tardé à se diffuser parmi les populations voisines de l’habitat des Bakongo. Les Balali et les Basoundi l’ont adoptée sous le nom de « kinlouadi » (ce qui est mis en commun), bien que, même chez eux, le mot « kittemo » prédomine et soit plus généralement employé.

A Brazzaville, il n’est guère de boys, de miliciens, de travailleurs qui ne fassent partie d’un petit kittemo dont les cotisations parfois minimes sont versées en fin de mois, lors du paiement de la solde parles employeurs.

M. Bruel estime qu’on devrait « songer à perfectionner de telles institutions, à élargir leurs cadres et à leur donner des buts auxquels l’indigène n’a pas songé. Cela vaudra beaucoup mieux, dit-il, que de créer de toutes pièces des institutions de prévoyance ou autres inspirées par notre mentalité et non par celle des indigènes (2) ». C’est parfaitement exact. Une tentative de notre part pour transformer le kittemo en société de prévoyance, par exemple, serait vouée à un échec certain, car notre intrusion éveillerait immédia-

(1) G. Bruel : U Afrique Equatoriale Française. Le pays. Les habitants. La colonisaiion. Les pouvoirs publics. Grand in-8®. Paris, 1918, p. 265.

(2) G. Bruel, op. cil., p. 265.

tement la suspicion. Sachons respecter une coutume sans doute plusieurs fois séculaire à laquelle l’indigène n’a consenti à toucher que pour la placer, dans certains cas, sous la protection de l’Administration, mais dont les modalités sont restées intactes. , ■

D’ailleurs d’eux-mêmes les indigènes ont compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer de « l’élargissement des cadres » du kittemo. Il existe, en effet, actuellement des kittemo de caoutchouc et d amandes de palme. Au lieu d’une somme versée en espèces, c’est une certaine quantité de kilogrammes de caoutchouc ou d’amandesque chaque adhérent doit remettre au président. Nous ajoutons qu’en raison du cours relativement élevé de ces produits à Brazzaville, plus spécialement des amandes, les kittemo de ce genre ont eu un réel succès.

Pour terminer, nous sera-t-il permis d émettre une opinion sur l’origine possible du kittemo ? A défaut d’annales écrites, on ne peut évidemment que se livrer à des suppositions, à des déductions, si l’on veut.

11 existe chez presque toutes les populalions primitives des sociétés dites secrètes dont il serait puéril de mettre en doute l’existence. Leur nomenclature exigerait de nombreuses pages. Au pays Bas Congo — français et belge, jusqu’à la mer — les principales sociétés de ce genre sont le nkita, le nlounda, le ndembo, lenkimba. 11 faut reconnaître qu’à notre contact, elles ont tendance à disparaître, mais quelques-unes d’entre elles sont encore prospères, au Congo belge notamment. Elles ont été étudiées, le ndembo et le nkimba plus spécialement, par les voyageurs, fonctionnaires et missionnaires et M. de Jonghe, dans Revue des questions scientifiques de Louvain (n" du 20 octobre 1907), a condensé leurs observations dans l’étude intitulée : « Les Sociétés secrètes au Bas Congo ». L’un de ces voyageurs, Peschuël-Loesche, émet l’avis que le nkimba, en particulier, aurait été primitivement une corporation de porteurs ou de commerçants, une association commerciale, par conséquent, dont l’origine remonterait à l’époque des Pombeïros. Nous pouvons supposer que des éléments fétichistes sont venus se greffer sur cette association pour la transformer en société religioso-commerciale, comme il en existe encore actuellement. Citons, entre autres, 1’ « egbo » et r '( idiong » des tribus Efik et Ekoï de la côte de Calabar et de la Nigeria méridionale (1).

Rien, semble-t-il, ne nous interdit de supposer également que le kittemo a été primitivement, lui aussi, une association semblable au nkimba dont il serait peut-être une simple transformation.

Encore une fois, en de semblables questions, une réserve extrême s’impose, étant donnée l’absence complète de documents écrits.

Tels sont, brièvement résumés, l’organisation

(1) Les renseignements qui précèdent ligurent en partie dans l’appendice à notre Lexique français-kikonqo publié en 1914.

KENSEIGNEPHENTS COLONIADX

et le fonctionnement de cette coutume si intéressante du kittemo chez les Bakongo. I Pour terminer, nous estimons avec M. G. Bruel qu’il serait utile de déterminer chez quelles tribus de notre Afrique équatoriale il existe des associations, analogues ou identiques.

Henri (iALLAND,

Adniinislrateur des Colonies.

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