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Renseignements coloniaux et documents

La délivrance de Jérusalem par les troupes du général Allenby et les informations récemment parues dans la presse sur les dispositions des gouvernements alüés à l’égard- des israélites attirent l atlention du public sur le sionisme et le nationalisme juif. Il est nécessaire pour conprendre la force et le développement qu’ont pris ces idées depuis la guerre mondiale de connaître la situation politique et religieuse du monde israélite.

Les juifs se divisent en deux rites principaux qui semblent correspondre à des groupements sociaux assez différents, les Sepbardim et les Askenazim. Les premiers habitent le bassin de la Méditerranée et tirent leurs origines des an-

ciennes colonies juives d’Espagne et de Portugal et des communautés de l’Afrique du Nord, les seconds sont établis en Europe centrale et en Russie. Certaines colonies juives de l’Asie centrale ou de l’Inde échappent à cette classification; vivant dans un milieu très éloigné de notre civilisation, elles ne jouent pour l’instant du moins aucun rôle politique.

Les Sepbardim, élevés dans des pays où la vie a été relativement aisée pour eux, adoptent assez facilement la culture des peuples méridionaux parmi lesquels ils vivent et avec lesquels ils se sont fortement mélangés. Les Askenazim dont les générations successives se sont formées dans l’existence sévère des ghetto du Nord sont moins sociables; les études talmudiques et la littérature hébraïque, très développées chez eux, ont renforcé le mysticisme religieux et la conscience de l’origine commune, les persécutions leur ont donné le sens de la solidarité.

Quel que soit le rite auquel ils appartiennent les israélites au point de vue politique se divisent en deux groupes : les assimilateurs et les nationalistes.

Les assimilateurs se considèrent comme citoyens des pays qu’ils habitent, le judaïsme n’est pour eux qu’une religion. Beaucoup d’entre eux sont des « juifs libéraux » partiellement ou totalement affranchis des croyances religieuses ou des pratiques rituelles. Tels sont la plupart des juifs de 1 Europe occidentale, les juifs français, italiens et anglais et un certain nombre de juifs allemands.

Les nationalistes, au contraire, soutiennent que le peuple d’Israël constitue une nation et revendiquent pour lui le droit de se gouverner librement d’après sa loi religieuse et ses coutumes. Us sont très nombreux parmi les juifs polonais ou russes. Sauf quelques exceptions, ils sont « orthodoxes » et admettent dans leur intégralité les principes et les pratiques du mosaïsme.

C’est chez ces derniers que naquit le mouvement sioniste, dont le promoteur fut un juif russe, le Dr Théodore Herzl. Les sionistes ont pour but non seulement d’obtenir dans les différents Etats V autonomie nationale pour les israé-

Supplémeut à l'Afrique Française de janvier-février-mars 1918.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

lites, mais aussi la faculté pour eux de s’établir eu Palestine ou même dans d’autres territoires de libre colonisation destinés à devenir des Etats juifs.

Ils ne songent naturellement pas à réunir tous les israélites en Palestine; ils veulent y avoir un centre de culture juive. La création d’un Etat juif, légitimant, en droit international, la reconnaissance d’une nationalité juive, permettrait en outre aux israélites de revendiquer cette nationalité pour se soustraire au droit commun des pays qu’ils habitent. Dans les Etats composés de plusieurs races ou nationalités différentes telles que l’Autriche, la Russie et la Turquie, les colonies juives vivraient sous le régime de l'autonomie nationale analogue au régime des capitulations tel qu’il est compris en Orient.

En attendant la réalisation de cet idéal, les sionistes se sont efforcés depuis vingt ans à répandre leurs idées par de nombreux congrès, à exalter le sentiment de la race et à développer l’usage de la langue hébraïque même en dehors de la littérature religieuse proprement dite.

Leur propagande rencontra un terrain particulièrement propice dans les groupes russo-polonais et dans quelques communautés d’Orient. Les israélites américains, originaires pour la plupart de l’Europe orientale, l’accueillirent aussi avec faveur, mais ils y virent surtout un moyen de protection pour leurs coreligionnaires habitant des Etats où ils ne jouissent pas de l’égalité civile; eux-mêmes tiennent en grande majorité à conserver dans leur nouvelle patrie les bénéfices du droit commun.

Le sionisme eut par contre peu de succès en France et en Angleterre où la plupart des juifs des classes élevées sont « libéraux » et où les grands groupements israélites (Alliance israélite universelle et Anglo Jewish Association) demandent l’égalité civique et le droit commun en faveur de leurs coreligionnaires. 11 en fut de même pour les Juifs d’Algérie, qui tirent de grands avantages du fait d’être citoyens français; en Tunisie et au Maroc les communautés juives possèdent en partie l’autonomie réclamée par les sionistes; les Juifs instruits, qui ont passé par les écoles de l’Alliance israélite, ont d’ailleurs une tendance à s’assimiler aux Européens et désirent pour la plupart devenir citoyens français.

Le sionisme et la guerre.

La guerre mondiale a éveillé dès le début chez les sionistes d’immenses espoirs. Cette guerre, disent-ils, est une conséquence du réveil général de la conscience des nationalités, l’heure est donc arrivée d’obtenir la reconnaissance officielle de la nationalité juive et de réaliser l’idéal sioniste. Une propagande intense s’exerça depuis 1914, dans tous les milieux, pour stimuler le zèle des partisans et intéresser tous les israélites qui étaient restés jusqu’alors indifférents.

Deutf courants d’qpinion se manifestèrent dès le début dans les milieux sionistes, l’un ouverte-

ment germanophile, l’autre à tendance neutraliste ; le premier recevait des directives du siège central de l’œuvre à Berlin, l'autre forma des comités d’action dans les pays neutres, notamment en Amérique et à La Haye pour la propagande et la distribution des fonds de secours aux Juifs de Pologne et de Galicie.

Même parmi les neutralistes les sympathies générales allaient aux Allemands. Les milieux israélites libéraux de France et d’Angleterre ont peu d’influence sur leurs coreligionnaires orthodoxes, russes ou américains qui les accusent de s’être laissé absorber par le milieu dans lequel ils vivent et d’être devenus étrangers aux aspirations du judaïsme comme à la culture hébraïque. La majorité des Juifs américains, d’origine russe, étaient ennemis déclarés du tsarisme et de ses alliés. Enfin si le libéralisme occidental est opposé aux persécutions, il ne voit la solution de la questiou juive que dans l’octroi de l’égalité civile, ce qui ne réalise pas les aspirations des nationalistes juifs et des sionistes.

D’une façon très générale, neutralistes ou germanophiles, tous croyaient au début à la victoire allemande. C’était de l’Allemagne qu’il fallait donc obtenir la réalisation de leurs espérances.

En attendant le règlement des questions d’un ordre plus général, qui ne pourrait avoir lieu qu’en congrès, on commença à négocier avec la Turquie l’installation d’un certain nombre de colons israélites en Palestine. D'après la revue Israël , les pourparlers engagés au début de 1917 avec l'assentiment des Allemands, auraient été conduits par M. Morgenthau. ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique, qui est lui-même d’origine juive. Ces négociations ne semblent pas avoir abouti, les Jeunes-Turcs ne désirant pas voir se fonder en Turquie un Etat non ottoman au moment où ils cherchent à éliminer toutes les tendances particularistes et à établir l’hégémonie touranienne.

La révolution russe et l’entrée de l’Amérique dans le conflit modifia le sentiment des israélites américains dans un sens plus favorable à l’Entente. Les sionistes résolurent alors de faire appel aux principes pour lesquels combat l’Entente pour demander que la nation juive soit représentée au Congrès de la Paix à côté des nationalités opprimées, Polonais, Arméniens, etc. Ils comptent surtout sur le gouvernement américain et sa diplomatie pour soutenir leurs revendications.

L’expédition anglaise en Palestine et la nomination d un haut commissaire français déterminèrent aussitôt des démarches, de la part des sionistes, auprès des hommes d’Etat de l’Entente. M. Sokholow, délégué de Russie et d’Amérique, fut chargé de porter aux gouvernements alliés les vœux de ses coreligionnaires; il rencontra l’accueil le plus favorable.

Son programme peut se résumer ainsi :

1° Reconnaissance de la Palestine comme patrie natiouale des Juifs ;

2° La population juive en Palestine possédera un statut national et jouira de tous les droits na-

fionaux politiques et civiques; elle jouira d’une complète autonomie pour tout ce qui concerne l'éducation et les institutions religieuses et pourra dans ce but établir des taxes sur ses nationaux. L’usage de la langue hébraïque sera reconnu aux israélites en toutes circonstances;

3U Une charte sera accofdée à une Compagnie juive pour la colonisation et le développement de la Palestine. Cette Compagnie aura qualité pour acquérir et administrer toutes concessions de terres de colonisation ou de travaux ayant un caractère d’intérêt public.

Les négociations fie M. Sokholow et les dispositions favorables de l’Entente furent très commentées dans la presse coloniale et achevèrent de concilier aux Alliés les sympathies des Juifs américains. Le Comité d’action sioniste et M. Sokholovv furent par contre très vivement pris à partie par la presse allemande qui déclara que ce n’était pas du bon vouloir de l’Entente que dépendait la réalisation des espoirs sionistes en Palestine, mais des Empires centraux et du gouvernement turc.

Plus récemment, à l’occasion des récents succès anglais en Palestine. M. Balfour adressa à lord Rothschild et lit publier dans la presse une lettre destinée au Comité sioniste et contenant la déclaration suivante :

« Le gouvernement de Sa Majesté voit avec faveur l’établissement en Palestine d’un « home » pour le peuple juif et fera son possible pour lui faciliter la réussite de ce projet; il est bien entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des habitants de la Palestine appartenant iï d autres confessions, de même qu’aux droits et statut politique des Juifs dans n’importe quel autre pays. » La presse française a publié récemment des déclarations analogues du gouvernement français.

On peut donc dire que les revendications sionistes sont actuellement admises en principe par les puissances de l’Entente, mais il faut observer que le sionisme théorique, mis en contact avec les réalités, est devenu plus pratique et moins intransigeant.

Les chefs du mouvement sioniste ont compris tout d’abord que les Juifs des Etats démocratiques de l’Ouest de l’Europe ou de l’Amérique non seulement ne songent pas à quitter leurs nouvelles patrie, mais n’entendent pas davantage revendiquer un régime spécial qui ne pourrait que faire naître contre eux un courant d’opinion. Telle est notamment la façon de voir des milieux israélites d’Angleterre et d’Amérique dont l’influence politique et l’appui financier sont indispensables aux sionistes. Leur programme peut dès lors se résumer ainsi : colonisation israélite de la Palestine au moyen d’une Compagnie à charte destinée à être l’embryon d’un futur Etat juif: reconnaissance de droits nationaux égaux aux israélites quand ils vivent en groupes compacts dans des Etats formés de plusieurs groupes ethniques ou linguistiques différents jouissant de l’autonomie nationale.

Il est certain que si la paix se fait dans des conditions conformes à nos vœux et si le sort de la Palestine et le statut des iraélites est discuté au Congrès, les délégués américains appliqueront tous leurs efforts à faire adopter les solutions les plus conformes aux aspirations du monde israélite; or, sionistes ou non, les Juifs des pays civilisés sont humiliés de la situation faite à leurs coreligionnaires dans certains pays et veulent que les déshérités de leur race puissent trouver un « home », selon P expression de M. Balfour, où ils puissent vivre dignement. Nous n’avons pas intérêt à prendre dans cette question une attitude contraire ànos principesdelibéralisme démocratique.

Mais il est nécessaire de nous préoccuper des conséquences que pourraient avoir la réalisation et le développement de ce programme au double point de vue de notre politique en Syrie et en Arabie, et des répercussions possibles dans nos colonies et Protectorats de l’Afrique du Nord.

Réalisation du programme sioniste en Palestine.

Sur une population de 700.000 habitants environ, la Palestine compte à peine 70.000 israélites. Presque tous habitent les villes (45.000 à Jérusalem, 10.000 à Jaffa, 7.000 à Tibériade), leur nombre a dû diminuer depuis la guerre.

Une faible partie d’entre eux sont établis depuis plusieurs générations en Terre Sainte, ces derniers sont des Beni-Israel de Syrie ou des Yémiénites auxquels sont venus s’ajouter des Sephardim immigrés du Nord de l’Afrique ou des différentes villes de l’Asie Mineure. Ce groupe parle l’arabe ou le judéo-espagnol. A une époque bien plus récente et surtout depuis vingt ans, les israélites Askenazim, de l’Europe centrale ou de Russie, ont immigré en assez grand nombre en Palestine; ils forment aujourd’hui le groupe le plus nombreux, leurlangue usuelle est le yidisch, les lettrés tentent de faire revivre parmi eux l’hébreu classique comme langue courante. Le reste de la population se compose de musulmans fellahs sédentaires ou Bédouins nomades et de chrétiens indigènes de sectes diverses, tous de langue arabe.

Il est donc difficile d’imaginer que l’on puisse installer dans des régions déterminées des groupes compacts d’Israélites, éliminant ou refoulant les autres éléments de la population et réalisant ainsi les projets sionistes par la création d’une colonie de peuplement dans laquelle les Juifs posséderaient une importante prédominance numérique. Les difficultés auxquelles ils se heurteraient sont analogues iï celles que nous avons éprouvées dans l'Afrique du Nord où les tentatives de refoulement ont dû faire place à la politique d’association : en Palestine, comme en Algérie etau Maroc, les terres qui ont une véritable valeur agricole ont leurs propriétaires qui ne sont pas toujours disposés à les céder. Les Juifs sont en outredans une situation bien moins favorable par le fait (1 u’ ils ne comptent pas parmi eux d’agriculteurs.

Quelques essais de colonisations agricoles

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juives ont été tentés, ils ont donné des résultats peu satisfaisants à l’exception d’une ferme école fondée par l’Alliance israélite universelle. La plupart des israélites vivent dans les villes et sont de petits artisans, des commerçants ou des lettrés vivant des secours de leurs coreligionnaires d’Europe.

La création d’une Compagnie à charte israélite ayant pour but la colonisation agricole et le développement économique de la Palestine semble le moyen le plus pratique d’acheminer les aspirar tions sionistes vers leur réalisation, tout en respectant les droits des autres éléments de la population. Il ne peut être question d’étudier ici les détails d’application qui dépendent de la situation internationale et du régime politique et administratif de la Palestine à l’issue de la guerre.

On peut pourtant concevoir la création d’un Etat placé sous le contrôle de puissances européennes protectrices et où tous les groupes ethniques et religieux jouiraient de droits nationaux égaux, organisant et administrant eux mêmes leurs tribunaux spéciaux (cadi, tribunaux rabiniques, etc.), leurs écoles et l’ensemble de leurs institutions religieuses (administration des ouakaf, biens des communautés israélites, etc.)

Dans un Etat dont l'organisation donnerait autant de garanties aux différents statuts nationaux, la Compagnie à charte aurait son rôle tracé. Elle pourrait se mettre en rapport avec les Comités sionistes et les divers groupements juifs bailleurs de fonds, diriger le mouvement d immigration, procéder à l’achat déterrés de colonisation et à la création d’entreprises agricoles; elle aurait enfin qualité pour traiter avec le gou vernement et obtenir de lui diverses concessions d’ordre économique (chemins de fer, outillage des ports, création d'industrie, etc.). U y a lieu de rappeler à ce sujet que beaucoup d’Israélites des classes aisées, notamment dans les milieux financiers d’Amérique et d’Angleterre, sans être à proprement parler sionistes, s intéressent par philanthropie au retour de leurs coreligionnaires pauvres ou maltraités sur la terre de leurs ancêtres; la Compagnie à charte trouvera donc vraisemblablement des capitaux assez importants.

Il est, d’autre part, préférable pour le gouvernement palestinien de traiter avec une Compagnie dirigée par des hommes d’affaires disposant de capitaux et ayant la responsabilité de la réussite de leur entreprise. Il qst certain, en effet, que, dès la fin de la guerre, un courant très fort d'immigration se produira chez les Juifs russes et polonais ; on peut dès à présent s’en rendre compte par l’importance sans cesse croissante que prennent depuis quatre ans les idées sionistes. 11 sera donc nécessaire au début d’indiquer et de régulariser ce mouvement si l’on ne veut pas voir affluer en Palestine une population qui ne pourrait y trouver sa subsistance et tomberait dans la misère.

Il sera nécessaire de réfréner les impatiences et de procéder progressivement à la création de fermes et d'établissements modèles pour amener à l’agriculture les anciens habitants des ghettos

et former des colonies agricoles. Ce n’est d’ailleurs qu’en opérant avec méthode et prudence que les israélites pourront se développer sans donner atix musulmans le sentiment que leur dignité et leurs intérêts sont menacés, ce qui soulèverait dans les Etats islamiques voisins et même dans l’Afrique du Nord des inquiétudes et des critiques que les israélites comme nousmêmes ont avantage à éviter. S’ils savent observer cette modération, la mise en valeur du pays par la Compagnie à charte et les capitaux de leurs coreligionnaires contribueront à. une prospérité générale dont tous les habitants profiteront.

Le sionisme et notre politique musulmane et juive dans l’Afrique du Nord.

La réalisation du programme sioniste en Palestine pourrait, en suivant ce programme, s’effectuer sans aller à l'encontre de notre politique islamique et de nos intérêts dans l’Afrique du Nord. L’autonomie nationale de confessions ou races différentes vivant sur un même so'l est une conception familière aux musulmans. Seule l’affirmation d'une prédominance des israélites sur les autres populations pourrait être exploitée contre nous.

Les Sepbardim de l’Afrique du Nord ont été relativement peu intéressés par la propagande sionisle- Les masses en ont à peine connaissance, les milieux plus éclairés la connaissent surtout par les communications qu’ils reçoivent depuis deux ans de leurs coreligionnaires établis à l’étranger et s’y intéressent relativement peu. Le sionisme répond surtout aux conceptions mystiques des Askénazim russo- polonais.

Les israélites algériens se trouvent dans une condition particulière. Citoyens français, ils possèdent une situation privilégiée à l’égard des indigènes musulmans, leurs anciens maîtres, et sont conscients des avantages qu’ils en retirent.

Les israélites de Tunisie et du Maroc sont, comme leurs compatriotes musulmans, sujets du bey ou du sultan, mais ils ne sont pas molestés. Ils possèdent un statut confessionnel qui permet à leurs communautés de régir elle-mêmes leurs institutions religieuses (tribunaux rabiniques, écoles talmudiques, cimetières, abattoirs, etc.). Ceux d’entre eux qui sont les plus avancés dans le sens de notre civilisation ont été élevés dans nos écoles ou dans celles de l’Alliance israélite dont j’ai indiqué plus haut les tendances; aussi est-ce la naturalisation française que recherchent ces derniers plutôt que le développement et la prédominance de leurs propres institutions. La prospérité des pays qu'ils habitent va en s'accroissant et ils ont un sens pratique trop éveillé pour songer à les quitter.

La réalisation du programme palestinien du sionisme sous les réserves exprimées xplus haut ne produira donc pas d’effervescence chez les israélites de nos possessions africaines. Mais il n’en est pas de même de toutes les manifestations du nationalisme juif.

Depuis le commencement de la guerre les pro-

pagandistes de ce mouvement ont cherché à développer leurs idées chez leurs coreligionnaires africains, notamment au Maroc. Ils ont cherché à les intéresser à ce qu’ils appellent la rénovation juive et à leur donner conscience d’une nationalité distincte, en leur disant que leur intérêt et leur devoir n’étaient pas de chercher à s’assimiler aux Français, mais de se développer suivant leur culture nationale. Ce qu’ils veulent, c’est une organisation plus forte des communautés, la création d’établissements d’instruction où serait enseignée la littérature hébraïque, religieuse et moderne, enfin des garanties dans l’ordre judiciaire. Il leur parait, en effet, vexa toire que les Juifs soient soumis en matière pénale aux tribunaux indigènes composés uniquement de musulmans (ouzara de Tunis, juridiction makhzen au Maroc).

Le régime libéral de nos Protectorats africains et l’autonomie dont jouissent les communautés Israélites rend inutile, en ce qui les concerne, toute intervention internationale qui serait aussi contraire à notre politique qu’à leur intérêt. Mais il ne paraît pas impossible de donner de nousmêmes les satisfactions réclamées en matière judiciaire.

Certains de ceux qui critiquent le régime existant voudraient voir les Israélites relever, en matière pénale et civile (sauf pour le statut personnel) des tribunaux français.

Cette réforme ne paraît pas désirable; l’étal social de la grande majorité des Juifs africains, surtout au Maroc, n’est pas assez près du nôtre pour que les mêmes procédures soient applicables. Les évolutions sont l’œuvre du temps, elles ne sont pas hâtées par des mesures prématurées; des privilèges injustifiés attribués aux Israélites auraient en outre pour résultat de soulever chez leurs compatriotes musulmans un mécontentement que nous devons éviter. La solution serait plutôt de fournir les garanties nécessaires dans le cadre des juridictions actuellement existantes. Il appartient à nos Protectorats de les étudier.

Notre politique juive dans l’Afrique du Nord est forcément liée à notre politique musulmane, nous devons éviter le nationalisme juif comme le panislamisme ou le panarabisme en favorisant une évolution lente et prudente dans le sens de notre civilisation. Ce but peut être atteint en conservant pour la masse un régime d’indigénat qui répond à son véritable état social et lui permet île conserver le bénéfice de l’autonomie de ses institutions et d’évoluer dans son propre cadre social. Des dispositions particulières et exceptionnelles pourraient être prévues en faveur des individualités d’élite qui ont évolué dans le sens de notre civilisation et fourni des preuves de leur attachement à la France. Nous pouvons compter pour atteindre ce but sur le concours de l’Alliance israélite universelle dont les écoles ont déjà beaucoup contribué à relever le niveau moral de la jeunesse israélite et à répandre notre langue et notre culture.

Henri Gaillard.

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