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NOS GRANDS ALLIÉS

Le Caïd Si Âbd el Malek M'toupi

Le caïd Si Abd el Malek M’tougui est l’un des plus puissants chefs politiques du Sud marocain, c’en est également une des plus curieuses figures (I). .

Blanc de teint, comme un Berbère de sang pur, il a la peau rougeoyante, le nez bourgeonnant, un œil demi-clos, le regard fuyant. Mais cette physionomie s’éclaire et s’anime étrangement dès qu’il parle. Il accompagne chacune deses phrases d’une étonnante mimique.il pérore, il grimace, il gesticule, raconte des histoires comiques, adore les gaillardises. Au demeurant c’est un habile homme, un rusé compère, madré, retors, dur, n’ayant de loi que son plaisir et son intérêt.

Il a quatre-vingts ans, ou presque. A le voir tout perclus, tout cacochyme ; on le croirait expirant ; il n’en est pas moins fort alerte et parfaitement lucide. Il maintient énergiquement la discipline dans sa maison et l’ordre dans son commandement et, tout vieux qu’il soit, il nourrit encore de grandes ambitions et convoite tout ce qui est à sa portée. Il est riche, et pourtant cupide ; fanatique, et cependant très impie. Il tient sans cesse à la main un chapelet qu'il égrène en marmonnant quelque oraison, mais son esprit est ailleurs, il songe à ses affaires et plus encore à ses plaisirs. Sa plus constante préoccupation est de réveiller en sa verte vieillesse l’ardeur lubrique que l’àge n’a pas encore tout à fait éteinte.

Si Abd elMajek est caïd héréditaire de la tribu des M’touga, tribu Chleuh, montagnarde, d’environ 6.000 feux, qui peuple le versant nord du Haut-Atlas entre le col d’Imi-N’tanout et le pays des llaha. Ces M’touga prétendent descendre des Leintouna, compagnons de l’almoravide Youcef ben Tachfin. La légende raconte qu’une partie de la troupe s’installa dans la montagne tandis que l’autre jetait les fondations de Marrakech.

La famille du caïd est originaire du Ras-el- Oued et faisait partie de la confédération des Ida ou Zcddar(2). Elle s’établit, il y a deux siècles environ, dans le Haut-Atlas et, depuis lors, présida aux destinées des M’touga.

Le premier de ses membres dont l’histoire soit précise est Mohammed, le père d’Abd el Malek. Il vécut au temps du sultan Moulay Sliman (1 822- 1859) et connut des heures difficiles. Le Sous était alors aux mains du grand caïd Abdallah ou Bihi, maître également des Haha. Les M'touga

(1) Bibliographie . Travaux du capitaine Labonne, du Service des renseignements.

(2) Les Ida ou Zeddar sont actuellement partagés entre le pacha de Taroudant El Iladj Houmad (Talekjount) et le caïd Ali ou Mansour (Tallemt). On y rattache les Ida ou Kais, placés sous le commandement du cheikh Abderrahman n'Aït Lhossein vassal d'Ali ou Mansour. L'eusemble de ces fractions est parfois désigné sous le nom d'Aït Zoulit.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

tentèrent de lui résister. Il pénétra dans leurs montagnes, s’empara de la casbah de Bouabout et chassa le caïd Mohammed.

Le M’tougui vaincu dut se soumettre à ce puissant suzerain. Mais, à peine avait-il surmonté cette épreuve, que le Makhzen lui suscita un rival : Ould bel Aid Sbaï fut nommé caïd des M’touga et Mohammed incarcéré dans les geôles de Marrakech. 11 fallut bientôt le mettre en liberté et lui rendre son commandement que le Sbaï était incapable d’exercer, et Mohammed finit paisiblement sa vie dans sa casbah reconquise.

Son frère El Hadj Aomar lui succéda et, Abdallah ou Bihi étant mort, il se fit attribuer par le sultan Sidi Mohammed le commandement de toute la partie de la vallée de l'oued Sous comprise entre les Sektanaet Agadir, plus lesChtouka et les Haouara. Ce fut l’apogée de la puissance des M’touga.

El Hadj Aomar confia le gouvernement de Taroudant à son neveu Abd el Malek, le caïd actuel.

Le sultan Moulay Hassan, adversaire résolu de la grande féodalité du Sud, n’eut garde de troubler le puissant M’tougui dans l'exercice de son commandement, mais, à sa mort, il refusa d’accorder à son frère et successeur .Si Messaoud les titres de son prédécesseur #t limita son domaine.

Quand Abd elMalek hérita de son oncle, le eaï dat des M’touga n'englobait plus que les tribus montagnardes des Ida ou Ziki, des Ida ou Mahmoud et des Ida ou Zal.

Le premier souci du nouveau caïd fut d’arrondir son domaine. L’occasion était propice. Le sultan Moulay Abd el Aziz était un enfant ; le vizir Ba Ahmed avait intérêt à ménager les grands vasseaux du Sud contre la puissance desquels il n’était pas détaillé à lutter.

Dès la première menace du M’tougui il entra en composition et lui offrit, en échange d'une promesse d’adhésion au Makhzen, les tribus de Ntifa et de Demsira.

Jusqu’en 1906, le M’tougui se consacra aux devoirs de son emploi. On le voit souvent à Fez, il participe aux expéditions militaires, ses contingents combattent les tribus révoltées, marchent contre le rogui Bou Hàmara.

En 1906, commence sa grande lutte contre le caïd desNeknafa Ahmed Anflous. Lutte féodale qui met aux prises tous les grands caïds de l’Atlas et dont les deux pôles seront les casbahs de Bouabout et de Timsourin.

L’alTaire débute mal pour le M’tougui qui s’étant allié avec le caïd Embark Guellonli, se fait battre et déposséder des tribus des Ida ou Isaren et des Ida ou Guerd.

Il appelle le Makhzen à la rescousse. Ba Ahmed lui envoie, par deux fois, des approvisionnements des armes, des munitions. Mais, chaque fois, Anflous pille les convois et s approprie ce matériel de guerre dont sa force s’augmente.

jPjBattu en campagne, Abd el Malek rétablit sa situation par son habile politique. Il rallie à sa cause les Ahmar, lesChiadma, les Oulad bou Sba et, finalement, bouscule les contingents d’Anflous

et oblige son adversaire à s’enfermer dans son burg de Timsourin.

Vainqueur de son voisin de l’Ouest,, le M’tongui se retourne vers son voisin de l’Est, Si Taïeb el Goundafi, qui a pris parti contre lui dans sa querelle. Justement les Glaoua ont un vieux compte à régler avec le Goundafi, et le Mtougui, toujours avisé, parvient à les convaincre de l’opportunité d’une action commune. Six mois plus tard. Si Taïeb, attaqué sur les deux flancs de son caïdat, était, lui aussi, refoulé dans sa casbah de Taguendaft dont El Hadj Thami Glaoui faisait le siège. Pour obtenir la paix, il dut céder les tribus des Oulad Mejat, des Oulad Mta et des Fronga au M’tougui, et les Guedmioua, Ouneïn et llonzioua aux Glaoua.

Vers ce temps-là, Moulay Hafid, frère et kha lifa du sultan, préparait à Marrakech son grand projet d’insurrection. Son confident et son conseiller. Madani Glaoui, s'efforçait de lui recruter des adhésions. Il offrit au M’touguide le nommer vizir de la justice dans le nouveau Makhzen et lui permit d’englober dans son domaine les Chichaoua, les Oulad bou Sba et les Tekna.

Le subtil Abd el Malek adhéra d’abord à ce mouvement, puis il se reprit, il se déclara loyal défenseur du sultan et, s'alliant à son ancien adversaire Anflous, il entra en campagne, tailla en pièces une harka hafidienne commandée par El Ayadi, Caïd des Rehamna, culbuta les Mzouda qui voulaient l’arrêter, le caïd El Irraoui qui lui barrait la roule, jeta la harka de El Hadj Thami dans l'oued Nefis, et vint assiéger dans Marrakech les Glaoua et leur prétendant.

A ce moment précis, Moulay Abd el Aziz s’effondrait. Ses contingents, battus sur l’oued Tessaout par le caïd Ayadi, se débandaient, et le sultan, entraîné dans leur déroute, venait se réfugier piteusement, en Chaouia, à l’abri de nos canons.

Le Mtougui offrit aux Glaoua de traiter. On l’accueillit à bras ouverts, et, le l*r octobre 1909, Abd el Malek faisait dans Marrakech une entrée triomphale.

Les premières années du règne de Moulay Hafid s écoulent en paix. Abd el Malek entretient de bonnes relations avec les tout-puissants Glaoua.

Il combat même dans le Sous pour soutenir les prétentions de El Hadj Thami Glaoui contre les caïds Haïda ou Mouis et Larbi Derdouri. Sa harka, forte de 1.600 hommes à pied et 800 cavaliers, commandée par son frère El Mehdi, franchit le col d’Ameskrout. et vient se heurter aux contingents Haouara. Elle' est mise en pleine déroute, perd ses bagages, ses morts, ses blessés et son chef qui meurt d épuisement quelques jours plus tard.

Cette défaite mortifie profondément le M tougui et lui inspire une vive aversion pour le Sous où il se refusera désormais à intervenir. D'ailleurs, 1 en 19M, le Nord du Maroc est en pleine effervescence. Les Beni-Mtir, soulevés contre le grand vizir Madani Glaoui, assaillent le sultan dans Fez. Une colonne française débloque le souverain et dépose

le vizir, cet effondrement des Glaoua fait du M’tougui le maître du Sud. Il renlre à Marrakech avec pleins pouvoirs, à la tète d’une harka que commande le caïd reha Najem, chef, des Guich. Le pacha El Hadj Thami, après avoir bruyamment annoncé qu’il ne capitulerait pas, juge prudent de céder la place au nouveau pacha de Marrakech Driss ould Menou. Le Nègre Embarek hou Khobza est nommé pacha de la casbah.

11 n'y a dans l’entourage du M’tougui que des nullités et des médiocrités. Abd el Malek est le véritable chef, le gouverneur de Marrakech, le maître de toute la région. Il a pour Eminence grise le mohtasseb Mohammed ben Abderrahman, petit homme chétif et rusé qui a su capter sa conliance.

Le pouvoir mal assis, servi par des incapables, est tout de suite ébranlé par le retour des Glaoua qui, en dépit de leur disgrâce, ont encore dans le Sud un parti puissant et actif.

C’est alors que se produit au Maroc le grand soulèvement de 1912 qui ébranle tout l’édifice du Makhzenet met en péril notre installation si précaire encore.

L’émeulc de Fez, le massacre des instructeurs français, la félonie du sultan Moulay llalid, l'insurrection d’El Hiba en sont les principales étapes. L’atlitude du caïd des M’touga au cours de cette épreuve est d abord plus qu’équivoque.

Aucune sympathie ne l'attire vers El lliba, ce faux malade, porté par un raz de marée saharien, qui détruit tout sans rien pouvoir réorganiser. Mais les Glaoua out pris le parti du Makhzen, et cela seul suffit à en écarter Abd el Malek. Pourtant, il hésite encore. Cette hésitation éclaire notre défiance, et Si Madani Glaoui est remis en possession du commandement de Deinnat et des tribus Touggana, Ftouaka, Ghoudjdama dont il avait été frustré au prolit de Najem et de Driss Menou. Le frère de Madani, Si Hammou, est nommé pacha de la casbah de Marrakech ; El Hadj Thami est nommé pacha de la ville en remplacement de l’incapable Driss Menou.

Si Abd el Malek se met alors en défense. Il refuse d’obéir aux injonctions du Makhzen et déclare qu’il s’opposera parla force à l’exécution de ses décrets. Il embrasse ouvertement la cause d’El lliba, lui envoie un émissaire avec ïO cavaliers chargés de son hommage.

,Le caïd Si Taïeb Guellouli a également pris parti pour l’agitateur. Anflous, au contraire, demeure fidèle au Makhzen, et Si Abd el Malek, pris soudain de la crainte de voir son redoutable voisin attaquer les M’touga à la faveur de cette anarchie, essaie de ménager tout le monde, il négocie avec le consul de France à Marrakech et se réconcile avec les Glaoua.

Et, pendant ce temps, El Hiba franchit triomphalement l’Atlas au col d’Ameskrout escorté par les tribus du commandement du M’tougui, les Ida ou Zal, les Ida ou Ziki, les Ida ou Mahmoud.

Si Abd el Malek s’en excuse à Marrakech, et demande avec une insistance révélatrice qu’une démonstration navale soit faite par nos bateaux

«ENSEIGNEMENTS COLONIAUX. — N°» 1, 2 et 3.

sur la côte des Haha, afin d’immobiliser Anflous dont il redoute l’agression.

Enfin, quand El Hiba marche sur Marrakech, le M’tougui vient à sa rencontre et parade dans l’escorte d’honneur qui orne son entrée triomphale.

Durant la brève période de l’occupation hibiste (19 août-7 septembre 1912) Abd el Malek continue à jouer son rôle équivoque. Le prétendant n’en est pas dupe et, dans le projet de gouvernement qu’il élabore, le M’tougui ne figure pas.

Déçu et mécontent, le caïd épie l’heure d’un revirement profitable et, dès que paraissènt sous les murs de Marrakech les cavaliers du colonel Mangin, Abd el Malek lance un rekkas pour lui souhaiter la bienvenue et le féliciter de la victoire qu’il vient de remporter au col de Sidi-bou- Othman.

Cette démarche opportune vaut au rusé caïd son pardon et le maintien de son commandement. Il rentre chez lui et s’efforce de se faire oublier, mais, quand les grands caïds unissent leurs efforts pour hâter la fuite d'El Hiba, il marque peu d’enthousiasme à joindre ses contingents à la colonne et donne au chef de sa harka Si Larbi des instructions telles qu’après huit mois d’inaction, il repasse l’Atlas sans avoir fourni aucun concours à nos alliés.

Le mois de décembre 1912 est marqué par la révolte du caïd des Ilaha, Ahmed Anflous, l'ancien adversaire du M’tougui. Si Abd el Malek est naturellement, et sans grand mérite, l’allié du Makhzen et notre collaborateur dans la répression de cette insurrection. Il fait d’ailleurs preuve d’une grande habileté politique et c’est grâce à ses négociations que les caïds Gourma, Iginder et Anflous font leur soumission.

Depuis lors, le M'Lougui n’a cessé de manifester son loyalisme. Son activité ne s’exerce, il est vrai, que dans le champ restreint de ses intérêts. Alors que les autres grands caïds de l'Atlas font campagne de leur personne, à la tète de leurs contingents, jusqu’aux extrêmes limites de notre territoire, lui demeure à Marrakech et dans sa kasbah de Bouabout. Son grand âge est une suffisante excuse et, de plus, il rend d’excellents services à la cause de l’ordre.

En 1916, il soumet les Ida ou Zal et les Ida ou Ziki dont les territoires sont traversés par les cols de Bibaoun et d’Ameskroul qui mettent le Haouz en relations avec le Sous.

En 1917, il entreprend de soumettre la turbulente tribu des Ida ou Tanan, et, quand le soulèvement d'El lliba oblige le général de Lamothe à se porter dans le Sous à la tète d’une colonne mobile, le caïd M’toug.ui travaille avec une merveilleuse activité à 1 aménagement de la route d’Amcsk out dont il assure la sécurité.

Le bras droit de Si Abd el Malek est son beaufrère, Bob Selham, personnage religieux, chef d’une importante zaouia nacirio, dont son père El Hossein était moqaddem. •

Bon Selham est un homme d’une soixantaine d'années, intelligent, énergique, assez fanatique.

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Il paraît destiné à succéder au caïd tant par l’autorité qu’il a acquise que par l'absence de tout autre concurrent qualifié.

Si Abd el Malek a un frère consanguin, Si Larbi, fils d’une Négresse, homme rude et peu intelligent. Il a plusieurs enfants : l'aîné, Si Mohammed, est fils d'une esclave. Il a trente ans environ et exerce les fonctions de khalifa de son père. C’est un médiocre, il n’a aucun commandement; le second est le fils deRebia, sœur de Bou Selham, il passe pour être le favori de son père.

Rebia, comme beaucoup d’épouses berbères, jouit, dans la casbah de Bouabout, d’une grande autorité.

A l’heure actuelle le commandement du caïd Si Abd el Malek M’tougui est organisé de la façon suivante :

Commandement

du caïd Si Abd el Malek M’tougui.

Chefs

Tribus

Population

Berbères

M’touga

N’ fi fa

ILOilO

Ghichaoua

Demsira

Si bon Selham

Frouga

Ou lad M’taa

Ida ou Ziki

Ida ou Mamoud. .

Ida ou Zal

Lahcen Douiri

Kahirat

Mohammed ben Aïach...

Mejat

Ilamou ben Aoumar

Korrimat

Mohammed ou Lahcen...

M’zouda

Lahcen ou Tahar

Douiren

Mohammed ould Bachir.

Mohammed ould Bergaton.

Ouiad Bcsseba . . .

Aroussiin

Tidrariin

Oulad Yala

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