PAR LE COLONEL BERRIAU
Toutes les grandes puissances coloniales, et particulièrement l’Angleterre, la Hollande et la France, durent se préoccuper de bonne heure de confier à des organes spéciaux l’administration et le contrôle de leurs populations indigènes.
Une colonie ne s'administre pas, en effet, comme un département français et les fonctionnaires de la Métropole ne conviennent plus dans des pays où la langue, les coutumes, les mœurs, la vie sociale, la religion sont si différentes des nôtres.
En ce qui concerne le domaine colonial français, ces fonctions furent confiées à un corps spécial d’administrateurs et de contrôleurs recrutés au concours et possédant, avec une instruction générale aussi complète que possible, desconnaissances techniques les rendant aptes à la conduite des affaires indigènes de nos colonies.
■ (1) Conférence faite au centre de perfectionnement de Meknès par le colonel Berriau, directeur des Affaires indigènes et du service des renseignements du Maroc.
Mais avant d’administrer une colonie, il faut la conquérir, la pacifier et confirmer dans lasoumissionles populations indigènes qui l'habitent. Pendant toute cette période de conquête et de pacification où l’élément militaire seul intervient, les rapports avec les indigènes ne peuvent être assurés que par des officiers. D'où la nécessité de créer pour ces fonctions un corps spécialisé.
Dès le début de la conquête d’Algérie, le maréchal Bugeaud, comprenant cette nécessité, institua les « bureaux arabes » qui devinrent, par la suite, le « Service des affaires indigènes».
En Tunisie et au Maroc, cet organe prit le nom de « Service des renseignements».
Au Maroc, le Service des renseignements est organisé sur les bases suivantes :
A Rabat, une direction des Affaires indigènes et du Service des renseignements préparant, au point devue politique, le programme d’opérations militaires, participant à l’étude de toutes les questions économiques et sociales intéressant l’indigène, dirigeant la politique indigène et centralisant lesaffaires administratives des territoires de commandement.
Au chef-lieu de chaque région, un bureau de renseignements dit « régional », véritable organe d’état-major à la disposition immédiate du commandant de région.
La région est elle-même partagée en un certain nombre de secteurs appelés cercles, annexes ou postes, où le contrôle politique et administratif est assuré par un « bureau de renseignements ».
L’officier de renseignements joue un triple rôle: militaire, politique et administratif.
Pour le mieux définir, nous allons suivre cet officier dans les différentes phases de la conquête.
Prenons-le d'abord au poste de l’avant au moment où le groupe mobile s’est retiré, laissant le poste qu’il vient de créer en état de défense avec sa garnison et ses services.
L’officier de renseignements est seul avec un interprète, quelques auxiliaires indigènes, un
Supplément à l 'Afrique Française de juillet-août 1918.
BULLETIN Dü COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
goum, un groupe de mokhazenisou de partisans.
Le commandant delà région lui a donné des directives pour guider son action, l'a mis au courant de tous les renseignements géographiques et politiques recueillis jusqu’à ce jour, lui a laissé un peu d’argent pour faciliter ses premiers rapports avec les indigènes et lui permettre de remplir convenablement sa mission et il s’est retiré.
Quelle est donc cette mission et comment notre officier de renseignements s’y prendra-t-il pour l’assurer ?
11 va d’abord s'efforcer de consolider les résultats obtenus, les soumissions acquises et encore bien hésitantes, puis commencer immédiatement l’étude de la zone insoumise, vers l’avant, afin de préparer, dans les limites indiquées par le commandant de région, le bond ultérieur.
Devant ce tumulte de questions urgentes et neuves à régler, l’officier de renseignements procédera avec beaucoup de méthode. Avant tout, un premier tour d’horizon pour se rendre compte de l’importance etde la physionomie de son nouveau domaine, pour s’y reconnaître, prendre un contact plus direct et personnel avec les fractions qui ont fait leur soumission, les dénombrer, en dresser la liste, en préciser la monographie ; parmi elles, un certain nombre de personnalités auront essayé de se mettre en vedette ; l’officier de renseignements les observera, déterminera leur influence véritable, la place qu’elles ont dans la tribu, afin d’apprécier dans quelle mesure elles seront, dans quelques jours, utilisées pour l’organisation du commandement indigène et pour le travail politique à entreprendre dans la zone de l’avant.
Cet inventaire achevé, il essayera de mettre chacun à sa place, d’asseoir le commandement, de l’instruire sur ses devoirs, de l’éduquer, de lui donner du prestige et d’appuyer son autorité, afin de substituer à l’état antérieur de la tribu, plus ou moins anarchique et désordonné, un régime d’ordre et d’autorité.
Etcelaest essentiel, car si vous n’avez pascomme auxiliaires immédiats, comme intermédiaires entre vous et des populations indigènes encore frémissantes, impulsives, soupçonneuses et craintives, ces chefs- naturels dont vous aurez pris soin d’étendre l’influence et de renforcer l’autorité, vous vous trouverez impuissant au milieu de toute cette besogne à faire ou refaire, de cetteconfusion de petits groupements épars sans loi ni maître, agissant à leur guise et chacun pour son compte. Mais, en même temps, bien entendu, l’officier de renseignements multipliera les contacts directs avec les populations elles-mêmes, s’enquerra de leurs besoins, de leurs ressentiments, de leurs appréhensions, les mettra en confiance, écoutera leurs plaintes ; et cette enquête constante lui servira de base dans le contrôle des chefs indigènes, en même temps qu’elle lui indiquera le sens dans lequel il faudra agir pour donner à ces populations plus de sécurité, plus de bien-être et de bonheur. Car, en définitive, cette première tâche d’apprivoisement consiste à faire oublier aux tribus les
agréments illusoires de leur indépendance passée ; à leur faire apprécier, somme toute, comme plus confortables les temps présents et à obtenir que l’idée d’un départ en dissidence, qui viendra souvent tourmenter ces têtes folles d’enfants, ne se présente plus à leur cerveau que pour être immédiatement rejetée.
A cet effet, l’action de contrôle de l’officier de renseignement sera, aux débuts surtout, discrète et souple. Elle tiendra compte de l’état social antérieur, des traditions, des usages, des coutumes et des mœurs. 11 se gardera de tout esprit méticuleux et tatillon ; il se présentera moins en conquérant qu’en conseiller, en homme de bien qui, après avoir imposé sa force, veut séduire les cœurs, en grand frère sérieux et sage, en tuteur bienveillant et ferme, soucieux de masquer les inconvénients de sa tutelle et d’en faire ressortir les bienfaits.
Peu à peu, les petits groupes en dissidence, se sentant mal à l’aise chez leurs voisins, sollicités par nos agents politiques et par la bonne renommée de notre contrôle, viendront à nous ; une petite amende leur sera infligée à titre de sanction pour leur retard et de garantie pour l’avenir ; quelques douros par tente, le moins possible, quelques armes, et ces égarés reprondront leur place dans la tribu.
Si les conditions d’aman sont trop lourdes, elles détermineront les départs en dissidence, engendreront des rancunes et des haines qu’il faudra des années pour apaiser.
Donc, en principe, pas d’impôts de guerre ruineux, pas de confiscation de terres, car, après tout, cet insoumis qui, s’avouant vaincu, vient de déposer les armes et renonce à la lutte, n'est pas coupable. Il a défendu son sol et son indépendance. Xous ne devons pas lui en faire grief. Le traitement ne sera évidemment pas le même pour le dissident qui, après avoir fait sa soumission une première fois, viole la parole donnée, s’enfuit et reprend les armes.
Le berger a ainsi rassemblé son troupeau et l’a remis en confiance. Cependant, sa tâche n’est point terminée : il lui reste maintenant à préparer le bond en avant, à faciliter l’action militaire de demain en s’arrangeant, si faire se peut, pour qu’elle ne soit qu’un geste pacifique consacrant et sanctionnant le travail d’attraction politique qu’il aura élaboré.
Comment va- t-il s’y prendre? En face de lui, un terrain dont il ne connaît à peu prèsrien ; des populations indépendantes qu’il ignore presque complètement, mal conseillées et entretenues dans l’hostilité par les fortestêtes de la tribu et les dissidents qui se sont réfugiés chez elle.
llaccumulerales renseignements géographiques et topographiques, les contrôlera et les complétera au cours des reconnaissances fréquentes qu’avec son goum ou ses partisans il dirigera lui-même discrètement et avec prudence, en élargissant progressivement leur rayon d’action. En même temps, il commencera l’étude ethnographique,
ethnologique, sociologique et politique des tribus qu'il veut attirer à lui. Il déterminera les haines et les affinités qui les divisent et les unissent ; les groupements politiques entre lesquels elles se répartissent, les clans, les leffs et les çofs ; les .influences religieuses qui s’y exercent, les marabouts, les zaouias et confréries religieuses, les individualités qui, émergeant de la masse, ont voix prépondérante dans les délibérations des djemaas. Quand il aura suffisamment poussé son inventaire, il essayera d'exploiter lesconnaissances acquises en se créant des relations chez ses voisins ; il s'adressera d’abord aux chefs reconnus, surexcitera leurs convoitises, se les attachera par l'intérêt, par l'ambition ou l’argent, supputera l’importance de leur clientèle- et, dissociant par des contlits d'appétits et d'intérêts les groupes à soumettre, il réduira et cloisonnera les résistances.
Il n’arrivera pas, la plupart du temps, à s’assurer la soumission de la tribu tout entière, mais il aura provoqué des fissures dans le bloc hostile, en aura énervé la volonté de résistance et l’action militaire prochaine sera ainsi notablement facilitée.
Pour compléter son travail, il reste à notre officier de renseignements à étudier les divers itinéraires que pourra emprunter le groupe mobile lorsqu’il viendra réaliser son labeur préparatoire et à déterminer l’emplacement probable du futur poste. Le choix de ce point sera évidemment conditionné, tout d’abord, par des raisons militaires; mais un poste esta la fois un point d appui pour le groupe mobile et un centre d’action politique; ce point devra donc non seulement réunir les conditions topographiques favorables à une bonne défense, avoir des vues larges et des débouchés faciles, mais encore toucher aux intérêts essentiels de la tribu, tenir la clef du pays, être au centre d’une région indispensable à la vie économique de la tribu.
Lorsque tout ce travail est achevé, lorsque l'officier de renseignements perçoit que ses efforts politiques ne donneront plus de résultats appréciables, le commandementen est avisé et, pourvu de tous les éléments de décision, il est à même de donner, au moment qu’il juge opportun, les ordres nécessaires pour la marche en avant.
Nmis venons de voir comment l’officier de renseignements préparait notre action militaire et la facilitait, et d indiquer la nature et le sens de ses premières relations avec les indigènes soumis ou indépendants.
Nous allons passer maintenant à une autre période de la conquête, en étudiant la mission de l’officier de renseignements dans les postes de création ancienne où la soumission des tribus est définitivement acquise.
Là, c’est le rôle administratif qui devient prépondérant.
Dans cette période, l’officier de renseignements tendra à resserrer son contrôle.
UN8BI?"«IMNTa COLOMAOX. N°» 7 et 6.
J’ai dit contrôle et non administration directe.
Le Maroc vit, en effet, sous un régime de protectorat, ce qui veut dire que les rouages naturels et essentiels de l’administration indigène sont conservés et que l’Etat protecteur n’a qu'à les améliorer, les éduquer, les guider.
L’oflicier de renseignements portera d’abord son attention sur le chef indigène et complétera, à cet égard, le travail ébauché par son prédécesseur pendant la période d’apprivoisement.
Au début, pendant cette première période, on a eu des tendances à multiplier le nombre des chefs indigènes. Au moment des soumissions, en effet, l’unité de la tribu, si elle existait, s’est effritée en se morcelant ; des sous-fractions ont sollicité l’aman à condition que l'autorité reconnût comme chef tel ou tel personnage falot qu’elles présentaient. On a généralement acquiescé à ces demandes pourcourir au plus pressé qui était, en définitive, d’obtenir la rentrée de tout le monde dans le devoir.
Mais cette poussière de chefs présente de graves inconvénients ; elle rend l'exercice du contrôle délicat et difficile ; les chefs ainsi choisis sont sans autorité ni prestige. On en diminuera progressivement le nombre en les choisissant avec soin parmi les personnages aisés, jouissant d’un crédit réel par leur situation de naissance ou de fortune, leur réputation de bravoure ou de justice.
Et puis on veillera à ne point s'immiscer dans le détail deleur commandem ent, à ne pas l’étouffer ; on étayera l’autorité de ces caïds par tous les moyens, en les encourageant, les conseillant et les dirigeant. Il faut faire. l'éducation du chef indigène, tâche longue et délicate réclamant beaucoup de patience et de persévérance dans l’effort, mais l’officier de renseignements devra être convaincu que c’est là un dés aspects les plus importants de sa mission.
Ah ! vous entendrez beaucoup médire des grands caïds et de cette politique qui consiste à asseoir le commandement indigène, à l’affermir, à lui donner de l'initiative et à le renforcer. On vous dira que c’est une politique de faiblesse, d’impuissance et de renoncement, que, dans certaines régions, ces grands chefs aux allures féodales ont des appétits lourds à satisfaire, qu’ils ruinent leurs administrés et qu’en les opprimant ils font détester le régime du protectorat ; on vousdira aussi que ces grands chefs ont des tendances à s’affranchir de notre contrôle, à se rendre indépendants et que, dans des moments de troubles, ils présenteraient pour notre établissement les plus graves dangers. Evidemment, toute organisation politique comporte des aléas et des inconvénients. Mais soyez persuadés que nous n’avons rien à redouter d'une politique qui met à la base de son action le principe de collaboration avec les éléments sociaux les plus intéressants du pays; cette politique assure, au contraire, l’autorité et la puissance françaises en les renforçant de l’expérience, du prestige et de l’autorité des grands chefs qu’elle s’est associée.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Qu’on profite des leçons deTAlgérie.
Vers 1 862, unancienofficierdes bureaux arabes M. David, député, proclamait devant le Corps législatif que « tant qu’il y aurait des chefs indigènes qui s’interposeraient entre nous et la masse de la ^.population indigène, l’Algérie ne serait pas eélini ivement acquise à la France ». Et après pvoir étalé leurs exactions, il demandait leur suppression. Trente ans après, la note change ; la féodalité arabe a été atteinte par la disparition des grands commandements, mais la cupidité est restée. '
Et M. Jules Cambon, gouverneur général, pouvait déclarer à la tribune du Sénat que nous n’avions en face de nous qu’une sorte de poussière d’hommes, sur laquelle nous étions sans influence parce que nous n’avions plus d’intermédiaires autorisés entre la population indigène et nous.
« Cette population n’a plus de cadres, ajoutait-il. Depuis 1881 , les grands commandements se sont effrités et pulvérisés, mais le pauvre peuple indigène n’y a rien gagné ; au contraire, là où il y avait autrefois un grand chef dont l’avidité et la rapacité étaient compensées, dans une certaine mesure, par une sorte (le généreuse munificence, il y a aujourd’hui cinq ou six chefs indigènes : cheikhs, caïds, adjoints indigènes, véritables sangsues attachées à ce peuple, et d’autant plus rapaces qu’ils n’ont qu’un traitement absolument dérisoire: un véritable encouragement à la rapine, au vol et à la spoliation ».
Voilà ce qu’il faut éviter atout prix.
Tout ce que fera personnellement l’officier de renseignements, les ordres qu’il donnera, les mesures qu’il prescrira, le seront au nom du makhzen, du sultan, autorité naturelle du pays.
Ah ! certes, on vous dira souvent: Mais pourquoifaire intervenir la personne du sultan où son autorité n’a jamais été reconnue, où elle répugne à tous, où on ne connaît que nous ?
Evidemment, il faut savoir doser cette formule suivant l’état social antérieur plus ou moins anar chique des populations auxquelles on s’adresse. Mais, qu’on le sache bien, les indigènes qui tien nent de tels propos croient le plus souvent, en faisant ainsi, nous être agréables ; en réalité, ils sont très flattés, dans leur for intérieur, des égards que nous témoignons à leurs chefs naturels, à l’autorité centrale du makhzen, à la personne souveraine du chérif.
La plupart d’entre eux sont heureux de constater que nous ne nous présentons que comme de simples mandataires du makhzen ; ils y trouvent un moyen de se sauver la face, de se mettre en règle vis-à-vis de leur conscience et de tolérer notre présence et notre contrôle.
Le commandement étant organisé et bien assis, on fera payer l’impôt, car c’est, en définitive, la preuve et la garantie de la soumission. Les hases de cet impôt, le tertib, sont communes à tout le Maroc ; c’est un impôt direct sur la récolte, c’est-à-dire sur le revenu annuellement présumé de la terre. Il a, si tant est qu’on puisse dire cela d’un impôt, toutes les faveurs de nos
indigènes. Encore devra-t-il, au début, être très j léger pour ne pas devenir impopulaire et pour laisser le temps de réparer les ruines qu’ont laissées dans le pays les luttes récentes.
La justice musulmane sera réorganisée ; les cadis ou les djemaas, suivant qu’il s’agit de tribus régies par le Ghraa ou par le droit coutumier, seront soumises à un contrôle de plus en plus attentif.
Une ou plusieurs écoles seront créées, d’abord avec des moyens de fortune, dans un gourbi, sur des nattes ou en plein air. On y apprendra aux enfants à baragouiner le français ; un atelier annexe de travail manuel formera des apprentis qui continueront le métier de leurs pères en l’améliorant.
L’assistance médicale, qui a fonctionné tant bien que mal dès la création du poste, sera perfectionnée pendant cette deuxième période. On créera une maison d’hospitalisation, des centres de visites médicales périodiques sur les marchés, des groupes sanitaires mobiles, visilantles douars, s’y arrêtant le temps nécessaire, soignant sur place les malades légers, évacuant sur les formations permanentes les malades graves.
Des conseilspratiques seront donnés aux indigènes pour l’amélioration de leurs méthodes de culture ; les points d’eau seront aménagés et multipliés, les races de troupeaux améliorées par la sélection et l’introduction de géniteurs choisis, par la construction d’abris et par la constitution de réserves de fourrages.
Des Sociétés de prévoyance viendront en aide aux populations indigènes, leur permettront d’acheter des grains de semence et des instruments de culture.
Lespistes seront aménagées et des études préparatoires fourniront à la direction des Travaux publics les renseignements nécessaires à l’exécution des grands travaux.
Les biens makhzens et habous seront reconnus et leur situation juridique consolidée.
Un inventaire économique des plus minutieux sera dressé, de manière à ce que toutes les ressources du pays puissent .être mises rapidement en puissance et en valeur.
L’officier de renseignements ne négligera rien, en un mot, pour créer dans son domaine plus de bien-être, plus de richesses, plus d’ordre, plus de sécurité, plus de bonheur.
Quand il aura organisé cet Eden, il verra arriver l’Européen à la recherche d’une installation agricole, de contrats d'association avec les indigènes, de prospections de mines ou d’industries à créer. Il l’accueillera avec empressement, lui facilitera ses relations avec les indigènes, ses transactions etson installation. Etje vais insister un peu sur ce point.
En Algérie, dans les premières années du fonctionnement des « bureaux arabes », sous le maréchal Uugeaud, nos officiers se passionnèrent pour l’étude des questions indigènes, prirent en affection les populations conquises et se firent ardemment leur avocat ; ils eurent raison ; mais
où ils commencèrent à avoir tort, c’est lorsque, aveuglés par la mission qu’on leur avait confiée auprès des collectivités indigènes, ils ne virent plus qu’elles, perdant de vue la haute mission éducatrice et civilisatrice qui revenait à notre pays, les sacrifices qu'il avait consentis et les dédommagements qu’il méritait. Et défendant alors passionnément et, parfois, sans discernement les intérêts des indigènes, ils en arrivèrent quelquefois à méconnaître les intérêts des Européens et à entraver l’essor de la colonisation.
Ne retombons pas dans les mêmes égarements. Le concours de l’Européen est indispensable pour la réalisation de notre programme indigène. L’Européen est pour l’indigène l’initiateur, le stimulateur, l’exemple vivant ; nous l’avons déjà constaté dans les régions les plus anciennement soumises; le Marocain, observateur, intelligent, laborieux.et entreprenant, progresse rapidement à son contact.
Et puis, sur cette terre vaste et féconde, il y a place pour tout le monde , il y a place surtout pour le Français qui, au prix de lourds sacrifices, a donné à l’indigène des biens inestimables en éveillant saconscience, en tendant ses énergies, en lui donnant de la sécurité, de l’ordre et de la méthode.
L’officier de renseignements devra donc prendre cet Européen pourainsidire par la main, le guider, l’encourager, î'aideret le protéger, lui assurer des relations cordiales et confiantes avec l’indigène, apprendre à ces deux races si différentes, subitement mises en face l’une de l’autre, à s’estimer, à s’aimer, à s’accorder réciproqnement confiance et appui, à associer leurs efforts et solidariser leurs intérêts.
Nous venons d’esquisser très brièvement le rôle multiple de l’officier de renseignements et nous avons aperçu toute l’étendue et lacomplexité de sa tâche.
Pour remplir convenablement sa mission, que doit-il savoir ?
Ce qu’il doit savoir, mais tout ! vous le voyez bien.
Sa compétence s’étend à toutes les branches de l’activité humaine : il doit avoir, en même temps que de solides qualités militaires, des notions de tout, être, à la fois, diplomate, ingénieur, architecte, financier, agriculteur, économiste, arabisant, légiste.
Mais avant tout :
Avoir du bon sens. — Ça n’a l’air de rien, et cependant plus j’avance dans la vie, plus je trouve cette denrée rare. La droite raison et le jugement sain sont des facultés naturelles qui, malheureusement, ne s’acquièrent guère et qui, cependant, priment toutes les autres qualités intellectuelles.
Etre actif. — Pour que son contrôle soit effectif, et son action efficiente, il faudrait qu’il ait le don d'ubiquité, qu’il soit sans cesse en roule, s’enquérant des besoins, de la situation politique et matérielle, assurant la sécurité, réglant toutes
les affaires surplace, se faisant connaître de tous
Pour cela, il ne faut pas ménager sa peine et être toujours achevai; qu’on sorte des bureaux : les heures de bureaux sont des heures déprimantes qui engourdissent la pensée, le grand air la revivifie. Certes, le travail du cabinet est nécessaire, mais il ne doit être envisagé que comme laconsécration du labeur extérieur seul productif: on travaille dehors et on sanctionne au retour par des comptes rendus ou des propositions.
Être ingénieux. — Débrouillard, pour mieux dire et pour employer une expression que nous autres, coloniaux, nous comprenons bien, avoir de l'imagination, l’esprit constamment en travail, le souci constant du mieux, ne s’embarrasser de rien, ne pas connaître le mot impossible et ne rien attendre que de soi; avoir avec cela le culte de l’initiative, l’amour de la responsabilité.
Être poli. — Nous le sommes tous, c’est entendu, mais à des gens différents de nous on donne des preuves de sa bonne éducation en respectant leur religion, leurs habitudes, leurs coutumes, en se les faisant familières pour, à aucun moment, n’en être surpris; en évitant tout geste de violence, d’emportement, de mépris ou de dédain. Et, à ce point de vue, je vous recommande de veiller autour de vous à ce qu’on n’emploie plus ces expressions grossières et méprisantes qu’on trouve si fâcheusement sur toutes les lèvres : « bicot », ce terme outrageant, inventé par nos vieux .troupiers d’Afrique, auquel vient faire ici concurrence le néologisme marocain de « Bouchaïb ».
Comprendre l'âme indigène. — Elle est très différente de la nôtre et il faut bien longtemps pour la saisir. Pour cela, il est nécessaire, d’abord, de ne point avoir de préjugé de races, de ne pas s’imaginer, à priori , que les races qui peuplent le Maroc nous sont inférieures. Elles sont différentes, voilà tout : l'instruction et l’éducation nous ont affinés, mais, il y a peu de temps, nous en étions au même stade, et encore maintenant notre paysan des Cévennes ou de Bretagne n’est pas très loin du Berbère du Guigou ou du Tigrigra.
Il faut avoir une mentalité favorable à l’indigène. Certes, je n’entends pas par là une indigénophilie fanatique et dévergondée, mais une sympathie préalable dans le cœur et dans l’expression. Il ne faut pas se poser vis-à-vis de ce» races généreuses et fiôres en conquérant qui impose sa loi, mais en tuteur bienveillant et éclairé.
Voilà les états d’âme indispensables.
Passons en revue maintenant les connaissances à acquérir.
Il faut, avant tout, parler l'arabe et le berbère même si possible. Cette condition vous apparaîtra tellement évidente que je n’ai pas besoin d’y insister. On ne peut rien faire d’utile sans elle, car, sans elle, tout contact direct avec l’indigène est impossible et comme vous ne pouvez toujours avoir à vos trousses un interprète de carrière, vous êtes obligé de subir la tyrannie multiforme et détestable des chaouchs.
BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Connaître à tond la géographie physique et économique du Maroc, l’histoire du monde musulman et en particulier du Maroc, les invasions des Arabes, les réactions des Berbères à travers les dominations successives : punique, romaine, byzantine, vandale, arabe, turque et française, auxquelles la race berbère fut soumise ; ses aspirations, les grands mouvements par lesquels elles se sont manifestées.
Avoir une connaissance très complète de l’Islam, de la doctrine religieuse, des confréries, des zaouïas, des races qui peuplent le Maroc, de leurs caractères essentiels, de leurs mœurs, de leurs coutumes, des législations qui les régissent.
Du Droit musulman, droit essentiellement religieux, issu d'une révélation basée sur la loi coranique, comme le furent le droit hébraïque parti de la loi de Moïse et le droit canonique chrétien du moyen âge.
Du Droit coutumier berbère : les Berbères ne se sont pas donnés, comme vous le savez, tout de go à l’Islam; devenus musulmans par la force, sans être conquis, ils ne perdirent aucune de leurs libertés et ne sacrifièrent jamais à l’Islam les coutumes, les traditions de leurs ancêtres. Le Ghraa musulman n’a pas remplacé chez eux les coutumes traditionnelles; notre devoir et notre intérêt s’accordent pour ne pas modifier cet état de choses.
Du Droit administratif marocain qui traite de l’organisation des différents services publics du Protectorat et de leurs rapports avec les particuliers.
Les divers impôts seront étudiés dans leurs principes et dans le détail de leur application (impôt sur les revenus agricoles), taxe urbaine (impôt sur la propriété bâtie des villes), droits de douars et de marchés, taxes diverses.
Les différents caractères de la propriété indigène, ses conditions, le régime de transmission, la donation, la succession, le "partage, l’immatriculation.
La propriété de l’Etat : biens makhzens, biens habous, terres guich ; les droits dont elle peut être grevée.
Des notions aussi complètes que possible d’économie politique, d’agriculture, etc...
Toutes ces connaissances, et une foule d’autres que j'ai omis d’énumérer, constitueront le substratum indispensable de l’officier de renseignements. Ses lectures, ses observations personnelles et les conseils de ses aînés les lui donneront.
Avant la déclaration de guerre, les officiers admis au service des renseignements étaient astreints, avant leur entrée en fonctions, à un stage de quelques semaines au siège de l’administration du Protectorat, à Rabat. On leur y donnait des clartés sur toutes les questions auxquelles ils auraient à s'intéresser et on cherchait à les inspirer d’une doctrine commune.
Les difficultés résultant de la guerre nous ont obligés à suspendre ce stage qui sera repris aussitôt que les circonstances le permettront.
Mais les connaissances que je viens d’énumérer ne suffisent pas encore. Il faut, de plus, que nos officiers soient éclairés sur les grands pro- | blêmes intéressant la vie politique et économique ■ du pays et sur la position prise, pour chacun d’eux, par l’administration du Proteclorat.
L’étude de ces problèmes comporterait un développement que ne permet pas le temps restreint dont je dispose.
Je vais me borner à vous en indiquer quelques-uns en posant simplement des têtes de chapitres.
1° — Régime du Protectorat.
Je vous ai dit plus haut que nous n’administrions pas directement les populations indigènes, que nous leur laissions leurs cadres naturels et que notre rôle se bornait à la formation de ces cadres, au contrôle de leur .gestion.
Cette formule est logique et féconde : c’est la seule, d’ailleurs, qui convienne à la doctrine du Protectorat.
J'essayais naguère de résumer cette doctrine en quelques mots que je me permettrai de redire :
« Elle n’est point nouvelle, cette doctrine; les théoriciens en ont établi le principe et la Tunisie en a fait, pour la première fois, l’expérience sérieuse. Mais, jamais, dans aucun domaine colonial, ce régime de Protectorat n’a été appliqué avec autant de sincérité, aussi loyalement, aussi complètement qu’au Maroc; le général Lyautey, au cours de sa longue vie coloniale, en avait apprécié les vertus en les opposant aux vices de l’administration directe, et il sut, au Maroc, y amener les plus rebelles et pénétrer tous les esprits de sa foi agissante. 11 n’est point, en effet, de formule de gouvernement plus souple, plus compréhensive, plus favorable aux réalisations rapides que ce régime qui assure la collaboration et l’association constante et intime du protecteur et du protégé dans l’étude des multiples problèmes qui se posent à l’Européen sur une terre où les hommes, les institutions, les coutumes, les croyances, les éléments eux-mêmes se présentent sous des aspects si différents des nôtres; — collaboration par en haut du sultan et du Résident général dans une association constante de leurs efforts, dans le travail en commun des directions du Protectorat avec les organes parallèles du makhzen — collaboration par en bas par l’action conjuguée, harmonisée à tous les degrés des chefs indigènes et des agents de contrôle; respect des traditions et des formes, utilisation jusqu’à l’extrême limite des rouages administratifs, des institutions et des influences pré-existantes, absorption au profit de notre œuvre de restauration et de reconstruction de toutes les forces morales, de toutes les volontés, de toutes les énergies et de toutes les influences. »
2° — Politique indigène.
Qu’est-ce donc, vraiment, que ce mot revenu si souvent sur mes lèvres? Pour les uns, ce serait
une panacée universelle, capable de guérir tous nos maux, une formule mystérieuse, susceptible de dénouer toutes les situations, de conquérir sans combats, de gagner tous les cœurs sans efforts; pour les autres, ce ne serait qu’une terminologie grandiloquente, vide de sens, derrière laquelle s’abrite le commandement pour masquer son insuffisance ou pour légitimer le u fait du prince ».
Ce n’est ni l’un ni l’autre. Je ne saurais mieux définir ce mot nouveau qu’en vous lisant une page d’un homme qui a passé toute sa vie à étudier les choses coloniales, M. Chailley.
« L’insistance avec laquelle nous ramenons ces mots : « Politique indigène » peut étonner et agacer. Qu’entendons-nous donc par là de si curieux et de si neuf? Gouverner des indigènes ou des Européens est-ce donc si différent? Aux uns et aux autres il faut de la sécurité, de la justice et des instruments d’enrichissement. Les leur procurer, qu’ils soient Européens ou Asiatiques, c’est du gouvernement, c’est de l’administration. Pourquoi ennoblir cela du titre de politique indigène? Pourquoi tant insister sur deux problèmes d’apparence identique?
« C’est que l’identité n’est qu’apparente. Au fond, il y a bien deux problèmes à résoudre. Sans doute, il semblerait qu’à gouverner et à administrer des indigènes, tout acte de gouverner et d’administrer pût être qualifié politique indigène. Construire un chemin de fer, c’est de la politique indigène, et c’en est aussi que creuser un canal, au même titre que voter un code et instituer un tribunal. Et toutefois, il importe de distinguer l’administration proprement dite de la politique indigène. La politique indigène s’efforce de persuader aux populations qu’elle s’occupe d’elles d’abord. L’administration est obligée de compter à la fois avec elles, mais aussi avec les colons. L’administration a souci plutôt des intérêts matériels; la politique, plutôt des intérêts moraux. Or, il peut bien arriver que les intérêts matériels des indigènes se confondent parfois avec ceux des colons et que les mêmes mesures leur profitent à tous. Les intérêts moraux, jamais. Pour leur donner satisfaction, ce sont des mesures distinctes et spéciales qu’il faut prendre; à cause de quoi, les indigènes sont tout de suite avertis que le conquérant n’a, en les prenant, songé qu’à eux. Les enrichir (parfois en même temps que les colons), c'est de l’administration et c’est bon, encore qu’ils puissent en attribuer le mérite à leurs seuls efforts. Ilespecter leurs intérêts moraux, c’est de la politique indigène, et c’est mieux, c’est peu à peu les amener à sentir les bienfaits de la domination étrangère et peut-être à l’açcepter, au lieu de la subir.
« C’est mieux et — ce qui explique bien des résistances — c’est plus difficile. Car cela implique d'abord le désir et la faculté d’étudier les indigènes, de les comprendre, de pénétrer leurs institutions et leurs sentiments, leurs mobiles et leurs ambitions; ensuite la volonté et la force de s’abstraire du préjugé européen; de répudier, si elles
sont erronées, les doctrines jusqu’alors acceptées; d'écarter les solutions coutumières; de s’interdire même ce qui parait le droit chemin au profit des voies de traverse. Souvent même, la politique indigène exige davantage du gouvernement : renoncer au rôle si agréable et qu’on croit — surtout de nos jours — si facile, de Providence; abandonner la pratique si usitée de la continuelle intervention, et attendre, longtemps peut-être, l’occasion d’intervenir à propos; laisser faire les hommes; laisser passer les événements; garder le silence; s’enfoncer dans une apparente inaction; se laisser attaquer et soupçonner; parfois même donner tort à ses nationaux, comme une mère qui, dans une troupe d'enfants turbulents, ne se hasarde qu’à blâmer le sien;' savoir qu’une loi est défectueuse et repousser la tentation de la changer; qu’un fonctionnaire est peu suret, pour un temps, le maintenir; laisser des charges importantes à des incapables ou à des prévaricateurs, alors qu’on aurait sous la main des serviteurs instruits et intègres. Et toutefois, ne pas faire de l’abstention une règle, et saisir opportunément l’occasion de préparer les changements nécessaires et possibles.
« La politique indigène part de ce principe que, bonnes ou mauvaises, le peuple tient à ses coutumes et à ses institutions et que les nôtres, fussent-elles meilleures, lui paraîtront odieuses, si on prétend lui en imposer le respect ou seulement l'usage ; que notre civilisation, à notre gré si parfaite, l’étonne ou le choque et, loin de l’attirer, l’éloigne; et que, si convaincus que nous soyons que son intérêt est de quitter la sienne pour la nôtre, il importe de l’y acheminer lentement, à force de patience et de dextérité. Et cette dextérité consiste, sans le décourager jamais ni jamais lui permettre de rebrousser chemin, à l’amener à nous, non pas en lui ouvrant les yeux de force, mais en lui persuadant de les ouvrir; somme toute, en le faisant d’abord évoluer peu à peu dans le sens de sa tradition.
« Voilà ce que c’est que la politique indigène. »
3° — La propriété indigène.
Le respect de la propriété doit être mis à la base de notre politique indigène. Vous connaissez grosso modo le régime de la terre au Maroc. Elle comprend des terres « melk » possédées à titre privé et des terres « arch », propriétés collectives de l’ensemble d’un douar, d’une fraction ou d une tribu.
11 vient souvent à la pensée que ces terrains collectifs, la plupart du temps en friche, dépassent les besoins de nos populations indigènes relativement clairsemées et qu’il y aurait avantage à y opérer des prélèvements pour la colonisation européenne mieux outillée et plus ardente à la besogne.
Remarquons tout d’abord que ces terres collectives ne sont pas aussi complètement inutilisées qu’on se plaît à le dire : beaucoup d’entre elles
BULLETIN DD COMITÉ DE
L’AFRIQÜE FRANÇAISE
sont cultivées par des membres de la collectivité avec l’autorisation de la djemaa qui en assure la répartition annuelle; les autres constituent des réserves de pâturages indispensables.
D’autre part, la population indigène, actuellement décimée par les luttes et les maladies, va croître rapidement; elle aura des besoins; l’Etat doit les prévoir en lui conservant des disponibilités suffisantes.
Enfin, on ne peut contester juridiquement le caractère d’inaliénabilité de ces terres.
Mais il n’est pas moins vrai qu’elles sont incomplètement utilisées et qu’elles prêtent à une extension des cultures. Aussi peut-on admettre raisonnablement que le makhzen envisage à titre exceptionnel, la possibilité de concentrer l’activité de certaines tribus particulièrement favorisées sur une étendue de terres proportionnée à leurs besoins actuels et futurs calculés largement et de négocier la cession du surplus au bénéfice de la colonisation.
Mais qu’on se garde bien de pratiquer à la légère ces théories dangereuses du refoulement et du cantonnement qui risquent de créer, comme dans d’autres colonies, un prolétariat rural qui compromettrait gravement et définitivement peutêtre notre situation politique et économique.
4°. — Problème de l’éducation indigène.
Problème grave et difficile; problème angoissant parce qu’il met aux prises l’intérêt et la conscience.
Toutes les nations colonisatrices ont reconnu, souvent après bien des hésitations et des tâtonnements, que nous n’avions pas le droit de nous réserver le privilège de l’instruction, mais une fois résolue cette question primordiale, d’autres aussi importantes et aussi délicates surgissent aussitôt.
Quelle clientèle le conquérant éducateur va-til attirer ou accueillir?
A ces indigènes, masse ou élite, qu’enseignerat-on?
Qui chargera-t-on de cet enseignement?
Des moniteurs indigènes ou des Français?
De quelle langue se servira-t-on pour répandre cet enseignement, de la langue indigène ou de la nôtre?
Le Protectorat a pris position sur ces questions.
Il a reconnu, d’abord, qu’on ne pourrait orienter dans le même sens l’enseignement à donner aux jeunes Européens et celui destiné aux Indigènes.
Notre but est de faire des jeunes Arabes ou Berbères qui viennent dans nos écoles, dis hommes honnêtes, éclairés, prévoyants, amis du travail et de l’ordre, disposés à se rapprocher de nous par l’usage de notre langue, désireux de prendre leur part des progrès auxquels nous les convions, en vue d’améliorer leur bien-être, leur hygiène, leurs pratiques agricoles, leurs travaux industriels, leurs relations commerciales : tel est le but à atteindre, l’idéal à réaliser.
C’est dire que l’enseignement primaire, l’enseignement accessible aux masses populaires, a doit avoir, dans un pays de colonisation récente comme le Maroc, un caractère éminemment utilitaire. Aussi, tout en laissant leur part nécessaire aux études qui n’ont qu’une valeur éducative, on a donné dans- les programmes une place I prépondérante aux connaissances d’utilité presque immédiate. Le Maroc a besoin, avant tout, d’ouvriers, de cultivateurs; l’école- doit s’efforcer de . tourner les préoccupations de ses élèves vers les champs ou l’atelier afin de leur permettre d’améliorer le plus rapidement possible les conditions d'existence de leurs familles.
Elle doit aussi — et c’est une partie accessoire de son programme qu’il convient néanmoins de signaler — conserver les industries d'art indigènes, ramener les jeunes ouvriers à la technique de leur métier presque toujours excel- 1 lente et trop souvent sur le point de disparaître, de reconstituer, en un mot, cette partie du patrimoine marocain gravement compromise par la routine et les défaillances de la tradition.
Dans le même ordre d’idées, on n’a garde d’oublier les fillettes musulmanes. L’influence de la femme musulmane est en effet, beaucoup plus grande dans la famille et dans la société qu’on ne pourrait le supposer.
Il faut donc, mais avec infiniment de précautions pour ne pas heurter de front des préjugés invétérés ni surtout froisser des traditious respectables, faire participer les futures femmes musulmanes à l’évolution commune.
Voilà pour la masse.
Pour l’élite, on a créé des « Ecoles de fils de Notables » et des « Collèges musulmans » qui doivent recueillir les jeunes musulmans des familles aisées auxquels ne conviendrait pas l’instruction primaire telle qu’elle vient d’être exposée. Là aussi, nous nous trouvons en présence d’un milieu qu’il importe de bien connaître; sur lequel il faut agir, avec le souci constant des répercussions lointaines que notre action pourra produire. Il faut se défier des généralisations hâtives auxquelles notre esprit simplificateur nous rend trop enclins, donner à la mosquée • séculaire à l’ombre de laquelle ces familles ont l’habitude de vivre, quelques « jours », modestes tout d’abord, sur l’édifice complexe de notre civilisation européenne.
Il a semblé que le but à poursuivre était de maintenir les élèves dans leurs habitudes sociales tout en leur enseignant, en même temps, le français et leur langue maternelle, de leur donner, sans sortir de la tradition ni bouleverser l’ordre de la société musulmane, les moyens de prendre, avec des méthodes rajeunies, dans le commerce, l’agriculture ou l’industrie, la succession de leur père ou d’aspirer à certains emplois administratifs que le makhzen ouïes administrations du Protectorat leur réservent, d’élever, enfin, leur intelligence sans l’arracher brutalement à ses concepts familiers.
o° — Assistance médicale indigène.
Cette question est de la plus haute importance. Nous avons là à jouer un rôle moral et civilisateur de premier plan. Une mortalité effrayante atteint nos populations indigènes ravagées par les épidémies et les maladies les plus graves.
Il faut intervenir rapidement pour enrayer ce dépeuplement : l’assistance médicale sera un des facteurs les plus efficaces de notre prospérité.
Et puis le médecin est, avec l’instituteur, le meilleur auxiliaire de l’autorité de contrôle; on ne se doute pas assez du rôle moral qu’il peut jouer, du prestige dont il jouit, de l’influence qu’il peut exercer.
Je ne vous parlerai pasde l'organisation de cette assistance au Maroc ; elle est à peu près achevée, donne déjà des -résultats fort encourageants; je me horneà vous en signaler toute l’importance.
6° — Politique religieuse du Protectorat.
Elle peuts’exprimerainsi : respect, abstention, impartialité. C’est la neutralité religieuse, mais la neutralité tolérante et bienveillante.
Nous avons eu la chance de trouver au Maroc ce que nousn’avions pas en Algérie : un chef religieux unanimement reconnu et respecté, une organisation d’Etat pour subvenir aux besoins du culte.
Notre seul rôle a consisté à prêter au makhzen notre concours pour restaurer l’administration des habousqui s’effritait. Elle s’est reconstituée, elle est prospère.
Nous n’avons plus àintervenir dans ce domaine.
7° — Participation de l’indigène à la vie politique et économique.
Avant l’établissement du Protectorat, sous le régime de l’ancien makhzen, il y avait deux catégories de Marocains.
D'un côté , les détenteurs de charges de l’Etat: ministres, secrétaires des beniqas, gens de cour, pachas et caïds, cadis, oumanas et, d’une manière générale, tous les fonctionnaires du makhzen, grands ou petits, qui ajoutaient à la gloiredeleurs fonctions des avantages matériels souvent fort importants. Toutes ces charges s’achetaient, non pas certes, régulièrement, mais, dans le conflit d’intrigues qui s’agitaient autour d’une place vacante,lecandidat quidonnait le plus étant reconnu le plus digne. 11 lui fallait alors rentrer dans ses débours le plus vite possible, faire rapidement fortune, et il y travaillait sans mesure, en abusant des corvées, en levant des impositions irrégulières, en percevant des taxes de toutes sortes, en commettant toutes sortes d’exactions, en monnayantses complaisances et son autorité.
De Vautre côté, la masse desjusticiables, administrés, des contribuables taillabieset corvéables à merci, ne sachant à qui exprimer une plainte, et n’ayant d’autre moyen que la rébellion pour résister à l’arbitraire.
Le tableau est peut-être poussé au noir, mais il est, d’une manière générale, exact.
L’établissement du Protectorat, un choix -rneil leur des fonctionnaires, un contrôle plus attentif de leur gestion, ont permis de délivrer la masse des administrés de ce régime d’arbitraire, d’oppression et de violence.
Mais ce n’est pas tout et notre devoir ne s’arrête pas là. fl nous faut encore donner aux indigènes les moyens d'exprimer par des organes officiels leurs besôins et leurs désirs, de les faire collaborer à nos travaux et de contribuer euxmêmes à l’amélioration de leurs conditions matérielles.
A cet effet, le Protectorat vient de créer deux séries d’organes qui assureront la participation de l’indigène a la vie politique et économique du pays. ^ ....
Dans le domaine politique et administratif, on a donné aux villes des medjless, véritables conseils municipaux, qui discutent les intérêts des cités et collaborent à leur administration. Dans les tribus, on a institué les djemaas qui sont comme vous le savez, des assemblées de notable auxquelles sont reconnues, sous la présidence ds leurs caïds, des attributions administratives et parfois juridiques.
Dans le domaine économique, on a doté les villes de Chambres de commerce où les notables commerçants indigènes pourront discuter leurs intérêts, formuler leurs vœux, et contribuer ainsi à l’essor économique du pays. Dans le même ordre d’idées, les populations rurales sont représentées par les Chambres d’agriculture.
C’est là une innovation très hardie.
Je ne crois pas qu’il existe dans nos vieilles colonies une organisation assurant aussi largement la participation des indigènes aux affaires publiques et à la défense de leurs intérêts.
Le Maroc a le droit de s’honorer d’être entré aussi hardiment dans cette voie et d’avoir associé aussi largement les indigènes à nos travaux et nos efforts.
Je viens de vous faire entrevoir, Messieurs- les multiples aspects de la mission dévolue, au Maroc, au service des renseignements. Pour ne point lasser votre attention, je suis allé vite, j’ai négligé le détail, visant principalement à vous faire apparaître ( importance, l intérêt et la complexité de ce service qui est bien la clé de voûte de notre splendide édifice marocain.
Mais je serais heureux si j’avais pu obtenir un peu plus encore en fixant votre attention sur cet admirable pays et en vous indiquant des sujets d’étude qui vous apprendront à mieux le connaître et à l’aimer davantage.
Colonel Bcriuac.
Nous accepterions avec reconnaissance les listes de noms pour la propagande que MM. les Adhérents voudraient bien nous adresser.
BULLETIN DU COMITÉ DE L'AFRIQUE FRANÇAISE