SOUS BUGEAUD
Le livre que vient d’écrire, sous ce titre, M. Victor Démontés, professeur au lycée d’Alger, présente, avec une grande clarté, et les plus minutieux détails, l’œuvre du maréchal-gouverneur qui s’efforça de lancer l'Algérie entre 1841 et 1848, au moyen delà maind’œuvre militaire. Certes l’échec du système a condamné définitivement des idées qui éraient peut-être soutenables au moment où en France on rêvassait de communautés religieuses, de familles à la Saint- Simon ou de phalanstères à la Fourier; mais aujourd’hui on ne saurait les reprendre. Le but de M. Démontés n’est pas d’ailleurs de lesjustitier.il a voulu tout simplement, en évoquant la grande figure de Bugeaud « conquérant énergique, administrateur habile et colonisateur passionné «.fixer dans l’histoire un stade de l'Algérie d’hier, lors de la période héroïque de la colonisation.
Pour nous faire comprendre le système de la colonisation militaire, qui était la pensée constante de Bugeaud, parce que seul à son avis il devait donner à la France le moyen d’asseoir sur des bases inébranlables son autorité dans l’Afrique du Nord, l’auteur a extrait de la correspondance et des articles de journaux du maréchal-gouverneur les traits les plus vivants et les plus propres à éclairer le sujet. 11 commence par marquer les origines des a Légions militaires » en rappelant les tendances de l’esprit de Bugeaud et leurs effets sur sa politique africaine. Tour à tour militaire et agriculteur en France, chef de commandement en Afrique, le maréchal, par l’orientation de son esprit à la fois vers les problèmes militaires et les réalités agricoles et par son expérience africaine, devait concevoir la politique habile el hardie qui assura simultanément la conquête et la pacification de l’Algérie. Sa formule tient en deux mots : l’alliance de la force militaire et de la production agricole. « Agriculture et colonisation, c'est tout un », aimait-il à dire, voulant affirmer par là que le concours de la main-d’œuvre militaire était non seulement utile et profitable à la colonie, mais néces-
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saire à cause des faiblesses et des vices de la colonisation civile. Cependant la conception était fausse et on se demanderait comment elle avait pu naître chez ce fils de gentilhomme campagnard, s’il ne nous avait dit lui- même combien était grand son culte de l’armée, culte qu’il avait acquis dans la pratique du métier militaire ; car rien de plus beau que l'organisation, la discipline et la hiérarchie de l’armée. » Malheureusement cette idée fixe amena le maréchal à trop déprécier la colonisation civile, et le fossé qui séparait civils et militaires s’est davantage creusé sous son gouvernement. Ce défaut d’harmonie entre les différentes catégories d’ouvriers appelés à collaborer à l’œuvre de colonisation algérienne retombe sur le chef : c’est un des plus grands griefs que l’on puisse reprocher à Bugeaud.
Cette conception, qui nous déconcerte, comme elle a déconcerté les Français de 1848, répondait, explique M. Démontés, à des exigences réelles du milieu africain et à une évolution curieuse des idées coloniales en France. Il fallait, en effet, surmonter les obstacles très sérieux, convenons-en, qui surgissaient du climat, du sol et des Arabes. Bugeaudpensa que les milliers de bras de l’armée constitueraient le facteur leplus puissant de la colonisation en Afrique. Avec le soldat laboureur il comptait vaincre l’indigène hostile et pillard, le climat perfide, la malaria. Entre quelques coups de feu, l’armée exécuterait les grands travaux publics sans lesquels une conquête ne pourrait pas prospérer. Et ces idées, qu’il s’efforça de réaliser, ainsi qu’il le proclama à la tribune dans son discours du 24 janvier 1845, Bugeaud les soutint envers et contre tous, tellement la colonisation étatiste qui, dans ses vues, aboutissait au recrutement de jeunes soldats vigoureux et forts pour coloniser sous la tutelle de l’Etat, lui paraissait supérieure à la colonisation spontanée et libre.
Cette création de légions colonisatrices ne répondait pas à une idéenouvelle Bugeaud, bien qu’il n’ait jamais insisté sur ces précédents, avait confiance dans les résultats deson expériencequ’il renouvelait des Russes et des Autrichiens ’: les sotnias-cosaques de Russie et les régiments-frontièred’Autriche avaient bien réussi à faire reculer l’Islam en Orient ; pourquoi n obtiondraient-il pas le même succès en Algérie 1 Ce qui le séduisait en outre, et, de ce côté, le maréchal-gouverneur subissait Ips influences de son époque, c’est que cette expérience lui permettait de mettre en évidence toute l’utilité sociale de son système. C’était toucher la corde sensible de la nation, alors plus préoccupée de ces questions que de la mise en valeur du pays. Il est évident que ces formules abstraites de légions représentant la force physique, la force morale, la force sociale, la production organisée et multipliée, devaient infiniment plaire à une grande partie de ses contemporains.
Mais, de la théorie à la pratique il y a souvent loin: le maréchal-gouverneur s en renditcomptepar l’échec deson système, ce qui fut la plus grande désillusion de sa vie. Par suite de l’occupation vraiment remarquable à laquelle aboutirent ses colonnes mobiles, le territoire à coloniser s’agrandit, les moyens, à employer se précisèrent et l’opinion parlementaire française voulut intervenir. Bugeaud eut à lutter pour faire prévaloir ses idées. On trouvera dans le livre de M. Démontés les projets, contre-projets, conflits, etc. auxquels donna lieu la création des colonies militaires : légions militaires et camps agricoles. La
(1) Emile Larose, éditeur, 11, rue Victor-Cousin. Un vol. in-8* de 632 pages.
question est trop importante pour que nous puissions la résumer ici. Constatons seulement que ces projets qui, dans l’esprit de Bugeaud, devaient dissiper les préjugés des uns et calmer les défiances des autres, suscitèrentde violentes polémiques de presse etaboutirent à un échec complet. Ceci nedoit passurprendre, car les prétentions militaristes de Bugeaud croissaient au fur et à mesure qu’en France les aspirations civiles desministres et des parlementairesdevenaient plus vives. Le résultat fâcheux de cet antagonisme était inévitable.
Cependant, comme toute pensée se traduisait en acte chez le maréchal, à peine son premier projet de colonie militaire eut-il pris quelque consistance qu’il voulut le réaliser. Jaloux de son autorité de gouverneur qu’il voulait sans entrave, il fonda, sans consulter le ministre, les trois colonies militaires d’Ain- Fouka, de Béni Mered et de Mahelma, toutes trois peuplées de soldats encore sous les drapeaux, car la colonisation par des soldats libérés avait fait faillite à Aïn-Fouka qui fut le premier centre créé. Les conditions d’existence dans ces troiscentres furent identiques. Il est toutefois curieux de suivre avec M. Démontés quelques détails remarquables de ces établissements dont l’avenir reposait sur la solution heureuse quiseraitapportée àdeuxgrandsproblèmes: la fondation des familles et l’organisation du travail.
Bugeaud essaya, mais assez maladroitement, de résoudre le premier. Les fameux « mariages au tambour », précipités et proposés comme une prime en faveur des sujets méritants delà compagnie d’Aïn- Fouka, ne répondirent pas complètement aux espérances qu’on avait conçues. Les résultats de cette première expérience sont connus : impossibilité pour l’autorité militaire de fonder des familles en procédant au mariage de ses soldats. Ces « mariages au tambour » ne servirent qu’à retenir longtemps la curiosité publique et à l’amuser. Ils coûtèrent environ 200.000 francs à l’Etat.
Avec des soldats sans femmes, le système de Bugeaud, sapé par la base, commençait à s’écrouler. Il devait encore être fortement entamé par la répugnance des libérés pour la discipline militaire et le travail en commun, répugnance que partagèrent rapidement les colons-soldats de Mered et de Mahelma. L’expérience tentée dans ces deux centres a montré que le travail en commun occasionna la paresse des soldats et la perte des moissons et on dut « désassocier » les compagnies, sur leur demande. Malgré ces insuccès, Bugeaud conservait toujours des espérances ; son esprit trop systématique s’est toujours mépris sur la signification des faits quand ils ne concordaient pas avec ses prévisions. Mais pour ceux qui suivaient ses ébauches décolonisation militaire, il était avéré quele système du gouverneur-maréchal sortait de ces épreuves absolument condamné.
D’autres essais furent cependant encore tentés, sans d’ailleurs connaître un meilleur sort que les précédents. Citons seulement l’emploi des condamnés militaires à la colonisation, idée heureuse dont la réalisation échoua, par la faute du colonel Marengo, homme autoritaire que couvrit Bugeaud arrivé à prendre ce qui n’est qu’un moyen de coloniser pour la colonisation elle-même ; l’assistance de l’administration militaire à la Trappe de Staoueli, véritable essai de colonisation religieuse, dans laquelle devaient théoriquementréunir — cequi ne se produisit malheureusement pas en pratique — moines et soldats colons parce que les uns et les autres restaient soumis à une discipline que colonisation militaire et colonisation religieuse se pénétraient et s’alliaient
soi-disant. Nous passons sous silence bien d’autres essais qui s’inspirent des idées socialistes en cours depuis 1830 et omettons de parler des déboires « de l'Union agricole d’Afrique » et autres systèmes de collectivisme agraire qui ont passésur le sol algérien sans laisser plus de trace qu’une feuille emportée par le vent. Nous n’avons pas également mentionné les théories de colonisation que Bugeaud crut devoir combattre au nom des droits menacés des indigènes, et dont les deux principales sont celles bien connues de Lamoricière sur le refoulement et de Bedeau sur le resserrement. Il aurait été aussi très intéressant de montrer ici pourquoi le gouverneur-maréchal suspendit les travaux de colonisation civile du comte Guyot dans la Mitidja, colonisation qui ressemblait à la sienne, mais qui avait le tort de ne pas être militaire. Mais tous ces points sont traités avec amples détails dans le livre si étudié de M. Démontés.
Cette étude de l’échec des grandes et fortes colonies militaires que Bugeaud se proposait de fonder en Algérie ne présente pas toutefois qu’un intérêt d histoire rétrospectif. Ces expériences de communisme ou de collectivisme, cette idée de la colonisation par l’Etat, des groupements politiques en France la reprendraient volontiers demain, le cas échéant. Qu’on se garde bien cependant de retomber dans ce travers ! L’échec du système de Bugeaud n’est pas dû à une simple erreur de méthode. L’ouvrage de M. Démontés démontre a contrario qu’en matière de colonisation on ne peut vraiment attendre quelque chose d’utile et de stable que de l’effort privé, soutenu par une action discrète de l’Etat. La « colonisation militaire sous Bugeaud » reste donc pour nous une leçon de haute politique coloniale. Il faut remercier M. Démontés de nous l’avoir donnée sous une forme si agréable et en même temps si suggestive. On ne peut qu’en conseiller la lecture à nos parle nentaires et aussi à nos alliés les Anglais qui se proposent, comme l’a annoncé le dernier Hulletin de V Afrique Française, de tenter une nouvelle expérience de colonisation militaire à Port-Elizabeth. La terre d’Afrique est vraiment une terre d’expériences sociales. Puisse cet essai qu’encourage le Colonial Institute y réussir contrairement au sort qui fut réservé aux mêmes tentatives faites au siècle dernier par la France en Algérie et à Madagascar!
J. Gollven.
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BIBLIOGRAPHIE
Bulletin du Comité d'études historiques et scientifiques de l’Afrique Occidentale Française.
Fondé à la fin de l’année 1915 à Dakar par le gouverneur général Clozel, le Comité d'Etudes historiques et scientifiques de L'Afrique Occidentale Française, cpii a rencontré dés ses débuts les plus précieux encouragements auprès du monde savant et du monde colonial, vient d’entrer dans la troisième année de son existence active.
En 1916 et en 1917, ses travaux ont constitué un gros volume annuel, publié à l’imprimerie officielle de Corée (Sénégal) sous le titre d 'Annuaires et Mémoires du Comité d’Etudes historiques et scientifiques de l'Afrique Occidentale Française.
Dans le but de rendre plus vivante son œuvre et plus fréquentes les manifestations de son labeur, le Comité a décidé de transformer ce recueil annuel, h partir de 1918, en une revue trimestrielle dont le premier numéro vient de paraître chez l’éditeur Emile Larose, 11, rue Victor-Cousin à Paris (6e), sous le titre de
Bulletin du Comité d’Etudes historiques et scientifiques de L'Afrique Occidentale Française. Cette publication, gratuite pour les membres du Comité, est en vente chez l’éditeur au prix de 3 francs le numéro , l’abonnement a été fixé à 12 francs par an pour la France et ses colonies et à 15 francs pour l’étranger.
Conformément aux traditions du Comité d'Etudes et au but que iui a assigné son fondateur, le Bulletin renferme des travaux se rapportant à toutes les branches des sciences positives et des sciences morales dans leur application aux choses, aux hommes et aux faits de l’Afrique Occidentale Française. C’est ainsi que le premier numéro, qui forme à lui seul un véritable volume de 200 pages in-8°, avec cartes et gravures, contient : une étude de M. l’ingénieur Louise intitulée Considérations sur le littoral des environs de Saint-Louis du Sénégal : de MM. Lemmet, inspecteur d’agriculture, et Scordel, sous-inspecteur, une Contribution à l’étude agrologique de la vallée du Bas-Sénégal ; une fort curieuse et attachante étude de M. le Dr Jouenxe sur Les monuments mégalithiques du Sénégal ; la première partie d’un travail de M. le colonel Mangeot et de M. l’officier interprète Paul Marty sur les Touareg de la Boucle du Niger ; enfin, sous le titre Au seuil d’un empire colonial, le premier chapitre d’une œuvre documentaire tout à fait remarquable de M. le substitut Montheilhet sur la Reprise de possession des établissements français d'Afrique en 1816-1817.
De plus, les publications parues en 1917 et traitant de la minéralogie, de la géologie, de la géographie, de la zootechnie, de la pathologie animale, de la médecine de l’Afrique Occidentale Française sont indiquées et analysées dans une Bibliographie dont la rédaction a été confiée, pour chaque partie, à un spécialiste qualifié. Un résumé des Actes du Comité et une nécrologie complètent le Bulletin.
Comme on le voit, la géographie, l’agrologie, la préhistoire, l’ethnographie et l’histoire de l’Afrique Occidentale Française se partagent ce premier numéro du Bulletin. Les autres sciences, telles que la géologie, la zoologie, l’anthropologie, la linguistique, etc., trouveront place dans les numéros suivants comme elles l’ont trouvée déjà, à coté des premières, dans les publications annuelles du Comité en 1916 et 1917.
La variété des articles, l’autorité de leurs auteurs, l’abondance de la documentation font du Bulletin du Comité d'Etudes une œuvre de tout premier ordre, destinée à apporter la contribution la plus précieuse et la plus sûre à la connaissance scientifique et historique de l’Afrique Occidentale Française.
Une politique coloniale. — Le salut par les Colonies, par Lucien Hubert, sénateur, rapporteur du budget des Affaires étrangères, 1 vol. in-16. Prix : 4 fr. 55. Félix
Alcan, éditeur.
L’utilisation d’une colonie est d’abord ud problème économique. Ainsi pourrait-on résumer le récent volume de M. le sénateur Lucien Hubert qui nous a déjà donné dans une série d’ouvrages fort appréciés, les principes directeurs de la politique coloniale française. Cette fois, M. Hubert pense que dans les circonstances actuelles, les questions coloniales sont confondues avec les questions nationales, et que demain, lorsqu’il s’agira de relever la mère patrie épuisée, les problèmes coloniaux conserveront le premier plan dans cette œuvre de travail et d’assistance. Les colonies sont des « vedettes » dont personne ne doit plus aujourd'hui ignorer le rôle important. C’est d’elles que s’obtiendra le salut de la France. Le sujet était assez noble pour tenter M. Lucien Hubert que ses fonctions ont depuis longtemps mis à même de juger de l’intérêt que présente pour notre pays l’exploitation rationnelle de ses colonies. Aussi sait-il faire partager par ses lecteurs sa conviction que notre maison coloniale n’est pas en bambou et qu’elle n’est pas prête de s’effondrer. Bien mieux, comme son livre comprend plusieurs parties, il nous montre, après avoir indiqué comment nos colonies ont tenu pendant la tourmente, quelle utilisation nous pouvons tirer de leurs multiples richesses; puis il s’attache à déterminer les principes directeurs de notre politique musulmane, question particuliérement importante à l’heure où le Maroc comme le rappelle l’auteur, constitue la clé de voûte de notre édifice africain.
De ce livre bourré de faits et d’idées, nous voudrions retenir ici quelques formules et propositions de M. Lucien Hubert. Un des problèmes fondamentaux lui apparaît dans la réorganisation coloniale qui ne devra pas se limiter au seul domaine administratif, mais qui englobera également les questions économiques. Le rendement des colonies est fonction de la formule administrative qu’on
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leur appliqua*: la formule fédéraliste, déjà employée pour l’Afrique Occidentale Française, Madagascar, l’Afrique Equatoriale Française, l’Indochine, semble la meilleure, « la constitution indispensable de fédération de colonies en une union offrant plus de surface financière soit pour entreprendre certains travaux, soit pour obtenir le placement d’emprunts importants ». Et l'auteur se demande si pour l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, il n’y aurait pas intérêt à pratiquer la même politique do coordination qui donnera à la France les « munitions de paix » dont elle aura tant besoin. Car le problème intéressant à envisager est celui de Venir’aide, coloniale à la métropole qui a, à supporter le poids de I* crise économique actuelle. C’est un « problème impérial » pour la solutiou duquel notre ministère des Colonies doit être aidé, car on ne peut pas demander à ce département une universelle compétence touchant les questions technique}. Mais qui l’assistera de ses avis? M. L. Hubert estime que réformer le Conseil supérieur des colonies serait le seul procédé possible « ou plutôt même il vaudrait mieux abattre cet édifice et construire une nouvelle maison bâtie suivant les besoins modernes ». La constitution d’un Conseil impérial, inspiré de l’ Impérial Council of States, semble répondre à une nécessité, pense l’auteur. La difficulté serait peutêtre de l’organiser pratiquement chez nous...
Le» questions de main-d’œuvre ont également retenu l’attention de M. Lucien Hubert. Quarante millions de sujets peuplent nos possessions d’outre-mer. Quel profit pouvons-nous escompter en tirer ? Administrativement parlant cette question a fait un grand progrès puisque, à l’heure actuelle, toutes les mesures concernant la main-d’œuvre coloniale sont étudiées par le ministère des Colonies; mais, au point de vue de l’entr’aide coloniale quelle est la valeur de cette main-d’œuvre? Dans quelles conditions pourrat-on perfectionner ces ouvriers coloniaux? Ce sont là des problèmes sérieux pour l’avenir. Actuellement cette main-d'œuvre est satisfaisante, mais elle a besoin d’être éduquée : Il faut intensifier l’enseignement professionnel indigène L’Algérie a commencé de le faire, sous l’impulsion de M. Jonnart; la Tunisie, le Maroc ont suivi la voie. Mais cet enseignement n’a pas reçu ailleurs tout le développement désirable. La valeur des colonies augmentera "cependant du fait de la transformation de sa main-d’œuvre. C’est à cette besogne qu’il faut s’atteler. Par un heureux hasard pour les colonies, les circonstances s’y prêtent puisque 00.000 coloniaux, travaillant en France, pourront former une « armée pacifique » qui aidera à la mise en valeur des colonies au lendemain de la guerre.
Pourquoi, demande M. Lucien Hubert, ne créerait-on pas en F’rance des « Ecoles de perfectionnement » où seraient envoyés à la fin de leur contrat d’engagement les travailleurs coloniaux qui seraient désignés par les usines comme susceptibles de devenir contremaîtres ou spécialistes brevetés? C’est une idée intéressante à examiner, car l’industrialisation de nos colonies qui a déjà corn, mencé à se produire promet de se développer très rapidement surtout en Afrique du Nord où nous pouvons tirer abondamment parti de la houille blanche.
Mais l’utilisation de nos colonies risque de rester chose vaine si nous ne mettons pas, dès maintenant, au premier rang de nos préoccupations, la création d’une marine marchande coloniale. C’est là évidemment, comme le montre avec force M. le sénateur Hubert, notre point faible pour l’instant. 11 y a longtemps que l’Allemagne a compris combien était stérile, au point de vue économique, une politique coloniale non soutenue par une polilique de marine marchande; aussi pour réaliser son rêve de pangermanisme commercial s’était-elle jetée à corps perdu dans la construction d’une flotte. Profitons de l’exemple et créons donc de suite cette flotte chez nous. Puisque nous aurons une main-d’œuvre spécialisée, des forces motrices, des matières premières, ouvrons des chantiers de construction dans nos principales colonies. Ls salut par nos possessions d’outre-mer ne peut se comprendre que de cette façon. Il nous faut donc favoriser le développement de la marine marchande coloniale. « C’est une tache difficile, mais sacrée ; sur elle reposent tous les plans d’expansion que nous avons esquissés pour l’après-guerre. Si l’on veut édifier enfin une solide et somptueuse maison coloniale, il faut bâtir cet édifice non sur des sables mouvants, mais sur un roc solide; ce roc ne peut être qu’une belle marine marchande sur les bâtiments de • laquelle flottera allègrement, le drapeau aux trois couleurs, celui de Dixmude et celui que les sous-marins pirates n’ont pu abattre... »
Ainsi vraiment, par cette mise en valeur totale de nos possessions, la colonie se transformera en terre d’influence économique. Son lien avec la mère patrie sera si fort que le régime politique, sous lequel elle est administrée, importera peu « car, dans ses artères, circule le même sang par suite de l’étroite connexité des intérêts commerciaux et industriels, et, fatalement, à la commu-
nauté de ces besoins vitaux s’allie un jour celle de la culture intellectuelle » C’est le cas pour les Dominions britanniques qui, indépendants dans leurs finances, leurs administrations, leurs armées, sont venus cependant combattre, de leur plein gré avec une indomptable énergie aux côtés de nos alliés. Mais ces Dominions sont essentiellement des centres d’influence anglaise. Ne peut-on pas voir là la formule coloniale de l’avenir? Ne tendonsnous pas à l’adopter avec nos « gouvernements généraux » d’outremer ? Par les intérêts économiques, par la langue, les mœurs, la culture intellectuelle et le souvenir du sang versé ensemble sur les mêmes champs de bataille, nos colonies deviendront des zones d’influence profondément attachées à la Métropole. « Il y a là, écrit M. Hubert, quelque chose de souple tirant sa torce de sa souplesse même. Cette conception, au surplus, semble conforme à la définition de la nation donnée par Renan : communauté d’aspiration, de culture, de langue, de souvenirs et de traditions, éléments impondérables qui, plus que la force, cimentent les possessions lointaines à une métropole ».
Telles doivent être les formules dirigeantes de notre polilique coloniale à Favenir. Mais dans celle-ci une large part doit être faite à la politique marocaine, bien plus à la politique musulmane puisque « l’Islam français» se compose de 30 millions d’individus, qui nous ont donné de magnifiques témoignages de loyalisme et d’affection. Nous avons donc contracté une dette d’honneur visà-vis d’eux. Comment la payer? Comment traiter ces hommes nouveaux qui, d’instinctifs seront devenus des raisonneurs et des observateurs? C’est par l’étude de ces questions que M. Lucien Hubert termine son vibrant ouvrage. Il préconise le développement de la politique d’association encore à peine ébauchée et l’effort en vue de donner d’heureuses solutions aux multiples problèmes nés de la guerre. Le cœur compatissant de la France étendra ses bontés aux milliers d’orphelins musulmans dont les pères sont morts pour la défense et la libération de notre territoire, et aux mutilés indigènes qui ne doivent pas constituer dans leurs douars, leurs cases ou leurs villes, un prolétariat déshérité, dangereux à tous égards. En somme, l’œuvre est singulièrement vaste. « Le Parlement se doit d’étudier, dès à présent et dans leurs détails, les réformes urgentes qui pourront être introduites dans tous les domaines pour réaliser cette unité de vues plus que jamais nécessaire. Il faut coordonner les efforts poursuivis en matière de politique musulmane, faire cesser celte dispersion dans trois départements ministériels différents et souvent opposés et préparer, pour l’appliquer au lendemain même de la guerre, tout ua plan de réformes administratives, juridiques, sociales et économiques destiné à nos fidèles et loyaux sujets musulmans ». Nous ne pouvons que nous associer pleinement à ce vœu. Les questions coloniales sont d’une importance capitale pour l’aprèsguerre; celle de notre conduite vis-à-vis de l’Islam e»t primordiale.
Le Double exil d’un solitaire, par Guiffre d’Evol ; no vol. in-16 de 270 pages; 4 francs. — Jouve, lb, rue Racine, Paris.
Roman singulier où l’on trouve de tout, de la poésie, de la psychologie, de l’histoire coloniale,' de la politique et de la stratégie africaines, d’âpres rancœurs, du pamphlet même, que la forme du roman à clef ne dissimule pas toujours assez. L’officier colonial, en service au Tchad, que le roman met en scène, descend par une série d’aventures sentimentales et autres à la bouiùoulisat ion finale. C’est une àme de marsouin, que la vie, les circonstances, l’amour poussent à des désespoirs et à des désillusions, à des « transports de dégoût », à des accès de rage contre ce qu’il appelle le « bluff tchadien ». Et pourtant, comme il 'avait vu juste, le marsouin Palau, quand, débutant au Tchad et visitant à Bir-Alali la tombe de Pradié, « il comprit que, de même que le poste de Bir-Alali n’avait été pour nous qu’une étape pour l’occupation de Ziguei, au seuil du désert, le sang que Pradié avait versé, il devait, lui, Palau, le considérer comme sien, s’efforcer d’en recueillir le fruit, et il sentit que, quoi qu’il arrivât, dans ce pays ou dans un autre, de la mission de Pradié découlait sa mission de conquérant et de pacificateur; que, n’aurait-il pas l’occasion d’y employer les armes, il devait l’accomplir, mystérieusement, dans le labeur de tous les jours, sur le sol et dans le cœur des peuples, et dans son âme en même temps ».
Le Gérant ;J. Legrand.
Paris. — Imprimerie Levé, 17, rue Cassette.