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L’ÉOÜCATION DE L’INDIGÈNE AFRICAIN

Sir Victor Buxton donne dans le Journal de la Société Africaine (3) un compte rendu, ou plutôt une vue d’ensemble des efforts faits par l’Angleterre pour améliorer la situation intellectuelle et morale de ses sujets noirs d’Afrique.

11 semble qu’à l’heure actuelle aucun plan d’ensemble n’ait été encore adopté et que le système éducationnel varie de colonie à colonie, de Protectorat à Protectorat. Le trait commun, caractérisant l’ensemble de l’œuvre, c’est la prédominance de l’école libre sur l'école d’Etat. Le missionnaire, premier arrivé sur le continent noir, y a fait œuvre d’évangéliste et par cela même d’instructeur en apprenant au Noir à lire dans l’Evangile.

« Ce qui frappe principalement en parcourant les comptes rendus coloniaux dans la partie consacrée à l’éducation, c’est la faible mesure dans laquelle l’œuvre éducationnelle est directement assumée par l’administration et la part très large qui y est prise par les diverses Sociétés de mission (41. »

Ces écoles de missions reçoivent d’ailleurs les subsides du gouvernement, subsides très variables qui vont de 2 dollars par élève au Nyassaland à 15 et 16 shillings dans certaines colonies de l’Afrique du Sud.

Ce système de subventions comporte d’ailleurs, dans les colonies anglaises, comme partout, son inconvénient habituel : les vues et les tendances principales de l’Etat qui subventionne et de la Société qui est subventionnée peuvent, à l’occasion, diverger quelque peu et le droit de surveillance revendiqué par l’administration, comme conséquence de la subvention accordée, est parfois difficilement admis par les maîtres de 1 Ecole de Missions

Ces tiraillements et ces frictions sont heureusement rares : l’Etat anglais n’a, en principe, aucune hostilité pour l’enseignement religieux.

(3) Journal of lhe African Society, n° LXVII. Vol. 17, avril

BULLETIN DU UOMIT,É UE L'AFRIQUE FRANÇAISE

« ...Les sociétés de mission portent une largo part du fardeau de l’éducation, et, dans cette mesure, apportent à l’administration une aide réelle. Les missionnaires ont posé les fondations de toute l’éducation indigène, ayant été les premiers à étudier les diverses langues indigènes et à les ramener à la forme écrite. Leur oeuvre est cordialement appréciée par les juges les mieux qualifiés, comme on le voit par les citations qui suivent... Mais, bien que de pareilles citations puissent être multipliées, on doit reconnaître que, dans quelques régions, l’administration a fait montre d’un certain manque de sympathie dans ses rapports avec les sociétés de missionnaires et les a soumises à des règlements vexatoires tendant à contrecarrer leurs efforts. Aussi certains missionnaires répugnent-ils à recevoir des subventions. L’un d’eux, revenu d’Afrique eu congé, écrit : « Selon moi, l'éducation doit être divisée en « deux classes : l’éducation indigène, l’éducation anglaise. « La première devrait être mise en entier aux mains des « missionnaires et être soutenue uniquement par eux, son « objet principal étant d’apprendre à lire aux personnes « de tout âge pour les mettre à même de lire les Ecri- « tures. » Il admet qu’un nouveau Code promulgué récemment par le gouvernement indique une meilleure tendance, mais il ajoute : « Notre ancien grief, à nous missionnaires « était que l’enseignement religieux était ou défendu ou « rejeté au dernier plan. » Beaucoup de ses collègues missionnaires sont opposés aux subventions du gouvernement à cause des restrictions imposées à la religion et des demandes extravagantes de bâtiments, appareils, etc...; « mais si les subventions étaient accordées sur la simple « vue des résultats acquis, notre liberté d’action nous « étant laissée à tous autres points de vue, nous touche- « rions de grosses sommes (1) ».

Ces doléances d’un missionnaire ne doivent pas faire illusion : l’administration anglaise n’est animée d’aucun zèle antireligieux; elle est respectueuse de toutes les croyances, et sa tendance vraie est de tirer des divers credos enseignés par les missionnaires chrétiens, un code de morale pratique et élémentaire d’une utilité évidente pour les masses primitives qu’il s’agit d’éduquer et de moraliser.

La protection libérale de l’administration s’étend aux écoles musulmanes; elle leur accorde même une légère préférence que sir Y. Buxton critique, mais qui n’est peutêtre quTune preuve nouvelle de l’esprit réalisateur et pratique de l’Angleterre : elle utilise l’école musulmane déjà existante pour dispenser un enseignement moral accepté dès longtemps par la masse auquel il s’adresse.

« Il existe souvent un manque étrange d’impartialité et une faveur marquée pour la propagande musulmane. Eu Gambie, par exemple, l’école musulmane est soutenue presque entièrement par le gouvernement, et elle est dispensée de se conformer au code qui régit les autres écoles... L’école arabe de Monbasa... reçoit le même traitement de préférence; mais, peut-être, l’exemple le plus marquant de cette tendance se trouve dans le Gordon College à Khartoum. Dans le numéro d’octobre de ce journal (2). M. A. S. Judd, notaitque « depuis*que le gouvernement avait assumé l’ad- « ministration des provinces du Nord de laNigéria, il y a eu « une extension du paganisme musulman, de son influence « et.de sa civilisation. » On peut se demander si une politique qui arrive à ce résultat est bien sage, étant d’ailleurs hors de discussion qu’un empire ouvertement chrétien doit maintenir la plus large liberté en matière de religion (3). »

L’opinion anglaise ne comprend d’ailleurs pas que ce respect de la liberté religieuse ^exerce sous la forme purement négative d’une indifférence générale à l’égard de toutes les croyances : elle conçoit que le fonds commun des religions doit permettre à l’Etat, qui subventionne l’école, sans s’immiscer dans le détail des divers credos religieux, d’exercer le contrôle de l’enseignement de la morale et des vérités religieuses élémentaires.

« Le programme des études religieuses et morales, dit M. Loram, cité par sir V Buxton devrait être dressé par une commission du Comité Consultatif. Il ne devrait pas

(2) Le Journal of the Âfrican Society.

être impossible, pour les ditïereuies confessions d’établir un programme non doctrinal, tout au moins pour les écoles élémentaires. Le grand avantage de ce programme commun serait que l’enseignement religieux et moral recevrait une reconnaissance officielle, et pourrait devenir un sujet d’inspection et d’examen. A l’heure actuelle, les inspecteurs du gouvernement ne s’occupent pas de l’instruction religieuse, si bien que le maître est libre de la négliger en faveur des autres sujets. Les missionnaires rapportent que eet important sujet est souvent négligé parce qu’il n’est pas journellement examiné par les inspecteurs.il devrait y avoir instruction religieuse et morale et examen sur les matières enseignées à ce titre dans les écoles indigènes (t). »

Au point de vue de l’organisation, le système, nous l’avons dit, varie selon les colonies.

En Afrique occidentale (Gambie, Sierra-Leone et Gold Coast), existent de nombreuses écoles primaires (107 en Sierra-Leone) largement subventionnées par l’Etat; il existe une école normale du gouvernement, avec un effectif moyeu de 232 élèves; l’enseignement du deuxième degré est exclusivement privé et assuré par deux confessions, les Anglicans et les Wesleyans qui d’ailleurs collaborent en parfait accord. Il existe une école technique de diocèse avec 40 élèves, assurée d’un budget de t 300 et donnant l'enseignement technique de la construction et des métiers annexes.

Au Gold Coast, 14 écoles de gouvernement, 400 écoles primaires de mission, dont 137 subventionnées, donnent un enseignement élémentaire qui comprend presque partout l’enseignement de l’agriculture.

En Nigeria, une ordonnance de 1916, rendue après consultation des Sociétés de Missions, a permis l’établissement d’un programme qui comprend même une partie officielle de religion et de morale.

« Le gouverneur de Nigeria a évidemment pris un grand « intérêt à établir cette ordonnance, et ce fut seulement « après consultation des Sociétés de Missions que les pro- « grammes des diverses écoles furent établis. Un heureux « résultat de cette consultation a été qu’il fut possible de « comprendre dans le programme l’enseignement reli- « gieux ; bien entendu, il faut entendre que cet enseigne- « ment sera musulman dans les écoles musulmanes, mais « aussi que dans les écoles de mission, l’enseignement ca- « tholique sera officiellement reconnu, et qu’il sera la base « de la formation morale, au lieu d’être, comme en beau- « coup d’autres colonies, en dehors de la surveillance de « 1 inspecteur du gouvernement, et par cela même en grand « risque d’être considéré parles élèves comme un sujet de « moindre importance. Un autre trait heureux de cette or- « donnance est la prédominance assurée aux leçons expé- « rimentales pour les enfants (économie domestique pour « les filles, hygiène, travaux manuels et d’agriculture pour « les filles comme pour les garçons) (2). »

En Afrique orientale, l’œuvre d’éducation est presque entièrement privée. L’Etat entretient une école arabe à Monbasa et une école industrielle à Machako’s ; l’Ecole supérieure chrétienne reçoit une minime subvention, mais l'éducation primaire donnée dans les écoles de mission ne reçoit aucune aide.

En Uganda. 272 écoles de mission instruisent 35.000 enfants : elles sont entièrement soutenues par l’Eglise indigène qui construit les bâtiments scolaires et rémunère les maîtres à l’aide d’un fonds central contrôlé par le Synode. Chaque comté a un établissement d’externes, et, dans huit localités importantes, il existe des internats, dits highschools, ou écoles supérieures, qui admettent des élèves payants. Il existe une école supérieure centrale dans la capitale, et une autre à Bud»-IIill. Dans cette dernière, l'élève fait trois ans d’études de seize à dix-neuf ans; le gouvernement y entretient 10 boursiers; cette école assure le recrutement des commis d’administration, des interprètes militaires, des instituteurs, etc.

Au Nyasaland et dans la Rhodesiadu Nord, pays de climat tropical, il n’existe pas d’écoles de gouvernement ; à l'exception d’une école technique dans la Rhodesia du Nord, toute l’instruction est donnée par des écoles de mis

Çl) P. 213.

sion subventionnées qui assurent l'enseignement primaire et un enseignement technique pratique par la voie de l’apprentissage. On forme ainsi des charpentiers, des imprimeurs, des maçons, des jardiniers, des agriculteurs, des infirmiers, des infiimières, des tailleurs et des clergymen : tout cela est enseigné dans les institutions fameuses de Livingstonia et de Blantyre. Le Code duNyasaland de 1910 fut rédigé par une commission formée de délégués des diverses missions et approuvé par le gouvernement. Le ré sultat obtenu aboutit à une utilisation très heureuse des éléments intelligents de la population noire et à une sérieuse économie de personnel européen.

« Les indigènes ainsi instruits occupent tous les emploi* « du Protectorat, requérant instruction et impliquant reste ponsabilité : commis,' interprètes, surveillants, ingé- « nieurs, chauffeurs, infirmiers, fonctionnaires des postes « et des télégraphes; ce sont eux qui accomplissent égale- « ment, une part considérable du travail industriel et tech- « nique pour le gouvernement et pour les entreprises euroj péennesdu pays. Sanscetteaideindigène, legouvernement « et ces entreprises seraient obligés d’employer, à beau- « coup plus de frais, des Indiens ou des Européens. Cela « s’applique surtout aux commis et aux interprètes du gou- « vernemênt, emplois qu’un indigène tient pour un salaire « variant de £ 24 à £ 30, là où un Indien demanderait £ 1 00- « £ 150 et un Européen £ 225 ࣠300. Par ce procédé, pluie sieurs milliers de livres sont économisées par an au gou- « vernement et aux établissements commerciaux du Pro- « tectorat. Le gouvernement, en particulier, réalise de « larges économies qui compensent bien des fois sa sub- « vention de £ 1.000 (1) ».

C’est, en effet, dans un esprit éminemment pratique, et avec la volonté d’atteindre des résultats immédiats, que l’Angleterre dirige l’œuvre éducationnelle de l’Afrique noire : elle entend former non pas des érudits, mais des techniciens adaptés à la mise en valeur directe du continent noir, et elle prend grand soin de ne pas créer une main-d’œuvre industrielle qui tendrait à concurrencer celle de la métropole dans la métropole elle-même.

« C’est une opinion qui gagne chaque jour du terrain « que l’instruction industrielle doit recevoir une place « prédominante dans les écoles... La commission d’éduca- « tion pour la colonie du Cap disait en 1912 : « Il n’est pas ,« moins important que le travail manuel occupe une large « place dans l’éducation des Noirs : nécessaire pour tous, i< il est particulièrement nécessaire aux Noirs dont l’esprit « ne peut être efficacement éveillé que par l’application à « une industrie intelligente... Tout le monde est d’accord « sur ce sujet (2). »

« Le travail manuel facile, le jardinage, peuvent aisé- « meut prendre place dans presque toutes les écoles élé- « mentaires, quoiqu’on doive noter que, dans une mission « de pays d’exploration, la population scolaire comprendra « beaucoup d’adultes auxquels on ne pourra guère ensei- « gner autre chose que la lecture, sauf à l’enseigner au « plus grand nombre possible. Une instruction spécialisée « en vue de l’exercice ultérieur d’un métier devra être « limitée aux écoles du second degré et. aux écoles *upé- « Heures. A ce point de vue, M. Loram écrit : « A l’heure « actuelle, la population indigène n’a que des besoins indus- « triels très limités; et il est tout à fait contre-indiqué « d’inonder les villes d’un nombre considérable d’habiles « ouvriers noirs. Si l’on doit entendre par éducation indus- « triclle l’agriculture, l’utilisation des outils usuels, le « dressage aux métiers et aux professions indigènes, on « peut voir que le développement intensif de cette éduca- « tion se ferait à peu de frais pour l’Etah et au grand béné- « lice de la population indigène (3) ».

Dans cet ordre d’idées, à la fois limité et pratique, le D> Hetterwick, cité par sir V. Buxton, préconise pour le Nyasaland l’école d'agriculture de village.

« Je voudrais voir introduire cet enseignement dans « chaque école de campagne... Je voudrais que nos indi- « gènes le reçoivent non dans des collèges d’agriculture, « ce qui implique une grosse dépense et une éducation très « au-dessus du développement actuel du pays, mais bien

« dans l’école et, sur le terrain des jardins du village par « un indigène instruit des choses de l’agriculture. La dé- « pense serait ainsi très réduite ; tout ce qui serait néces- « saire serait une subvention au maître indigène et quelque « terrain aux abords du village pour les leçons de pratique « agricole. Les organisations missionnaires du pays feraient « le reste (1) ».

En résumé, sir V. Buxton constate que l’Angleterre s’est préoccupée de ne pas détruire brutalement les coutumes et la morale des indigènes pour leur substituer, avec de minces chances de succès, la civilisation, difficilement assimilable pour des peuples primitifs, de la vieille Europe : les écoles de mission ont tout d’abord assuré la pénétration des masses noires par la morale chrétienne. Le rôle du gouvernement, celui des particuliers et des associations qui prennent intérêt aux choses d’Afrique, doit tendre au perfectionnement de l’œuvre commencée pour aboutir à un système complet d’éducation qui développe l’indigène — intelligence, âme et corps — également « pour le service de Dieu au « bénéfice de l’Afrique et du monde entier! (2) ».

LA COLORISATION MILITAIRE

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