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I. — Considérations générales

Donner un aperçu exact et complet de la situation économique de l’Ethiopie est, en tout temps, assez malaisé par suite du manque absolu de renseignements officiels. Les administrations fiscales abyssines, organisées d’une façon très rudimentaire, sont hors d’état de publier des documents donnant des estimations, même approximatives, de leurs perceptions. Celles-ci ont d’ailleurs lieu souvent en nature et servent, sous cette forme, sans être converties en numéraire, au paiement de certains fonctionnaires et à l’entretien des troupes gouvernementales.

Les seuls éléments quelque peu précis, sur lesquels on puisse se baser pour apprécier l’état économique de l’Empire, ne se rapportent qu’au mouvement commercial proprement dit et seulement au mouvement des échanges avec l’étranger via Djibouti, soit 75 à 80 0/0 du commerce total éthiopien. Bien que les transactions intérieures

importantes se concluent presque toutes sur un nombre limité de marchés, il est matériellement impossible d’obtenir des indications, même les plus vagues, sur leur importance. De même des chiffres précis sur les échanges entre les colonies anglaises et italiennes et les contrées abyssines limitrophes sont toujours très difficiles à obtenir en l’absence de tout réseau douanier organisé.

Ce sont d’une part les statistiques dressées par les soins du service de l’exploitation de la Compagnie du chemin de fer franco-éthiopien, et d’autre part les publications établies par l’administration des douanes de notre colonie de la Côte française des Somalis, qui fournissent les renseignements les plus exacts. Malheureusement, les statistiques de la Compagnie du chemin de fer ne donnent que des évaluations incertaines en ce qui concerne le prix des marchandises transportées, puisque ces évaluations sont basées sur les déclarations des chargeurs et les publications de l’administration des douanes de notre colonie sont devenues intermittentes depuis la guerre.

Cependant, grâce à l’obligeance des directeurs de ces deux administrations, ainsi qu’à, celle de quelques fonctionnaires abyssins / 1) et aussi grâce aux très utiles indications fournies par certains négociants français établis depuis de longues années en ce pays (2), il a été possible de donner des précisions suffisantes sur l’état actuel des cultures des céréales et fructifères et des différents cheptels en Ethiopie, ainsi que des estimations assez détaillées sur les importations et les exportations abyssines, pour que l’ensemble de ces renseignements constitue un aperçu aussi exact et aussi complet que possible de la situation économique de ce pays au cours de la dernière période quinquennale 1913 1917. L’année 1913 étant la dernière période de douze mois normale avant l’ouverture des hostilités, il a paru utile de

(1) Je me fais un devoir de citer parmi eux : M. O. Chahvekil, directeur des douanes éthiopiennes à Dirré-Daoua.

(2j MM. Ed. Trouillet, conseiller du commerce à Addis-Abeba, et S. Petiaux, à Dirrê-Daoua, ancien conseiller du commerce extérieur.

Supplément & Y Afrique Française de novembre 1918.

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la laire llgurer, comme point de comparaison, en tête des tableaux statistiques annexés à ce rapport. Leur examen permettra de se rendre compte du peu de répercussion que la guerre mondiale a eu jusqu'à présent sur la vie économique de l’Ethiopie.

N’ayant aucun accès à la mer et par conséquent ne possédant aucun navire battant son pavillon, situé d’autre part hors de la zone des opérations militaires, ce pays ne pouvait évidemment pas souffrir directement, même s’il était sorti de la neutralité au prolit de l’Entente, du conflit qui met aux prises les Alliés et les Empires centraux. Mais, encerclé par des possessions appartenant à trois des principaux belligérants : France, Angleterre, Italie, comment sa balance commerciale n’a-t-elle pas été sérieusement affectée par le trouble apporté aux transactions internationales, du fait des restrictions imposées par la guerre à ia libre circulation des produits?

Cela s'explique surtout par lanature des articles qui font l’objet du commerce extérieur éthiopien. Ne figurent à 1 exportation que des productions agricoles ou provenant de l’élevage, café, cire, peaux, dont l’écoulement, à des prix rémunérateurs, était assuré auprès des belligérants euxmêmes. D’autre part, au point de vue importation, les besoins de la clientèle abyssine sont assez limités comme objets manufacturés, exception faite des tissus de coton, et les demandes de l’Ethiopie en charbon et métaux sont nulles. 11 a donc été relativement facile aux négociants de donner d’une part satisfaction à leurs clients habituels et d’autre part d’écouler aux meilleures conditions possibles, auprès d'acheteurs qui les sollicitaient, leurs stocks de produits indigènes. Si l’année 1910 a vu le chiffre des exportations abyssines baisser, malgré une notable élévation du prix des denrées, par rapport à 1915 qui fut une année médiocre, de quelques centaines de mille francs, cet état de choses a tenu beaucoup moins à des causes extérieures qu'à la situation intérieure de l'Ethiopie, troublée par les événements qui ont précéaé et suivi la révolution de septembre, à la suite de laquelle la couronne des Négus a été donnée à la princesse Zaoditou, fille de Ménélick II, et la régence de l’Empire au Ras Taffari, fils du Ras Makonnen.

On pouvait craindre cependant que les nouvelles dispositions prises par notre armement, en décembre dernier, pour assurer la priorité de hargement aux céréales et aux graines oléagineuses dans le port de Djibouti, n’arrêtassent l’exportation des produits abyssins. Un instant ralentie, cette exportation paraît être redevenue à peu près normale, grâce à des combinaisons de groupage et de cabotage, pratiquées entre les diverses escales en mer Rouge et dans l’océan Indien. C’est la navigation italienne qui parait avoir, presque uniquement, profité de ce nouvel état de choses.

L’Ethiopie a donc eu, jusqu’ici la chance, assez singulière pour être notée, de pâtir le moins possible des crises permanentes et aigues que presque

tous les pays du monde traversent actuellement. Cg n’est pas dire que les commerçants européens installés en ce pays, et peut-être plus spécialement les négociants français, n’ont pas eu à vaincre de sérieuses difficultés pour arriver, d’une part, à assurer l’expédition de leurs achats et, d’autre part, à se ravitailler en marchandises. Ils ont été dans l'obligation d’apporter de nombreuses modifications dans le choix de leurs fournisseurs en produits manufacturés.

Les articles fournis autrefois par les puissances centrales et la Relgique ont peu à peu disparu du marché abyssin. Ils ont été presque complètement remplacés par des produits en provenance des Indes anglaises et du Japon. De même l’intermittence des arrivages de cotonnades qui représentent plus de 50 0/0 du trafic d’importation ont parfois causé d’imprévues variations de cours d'une marchandise qui, dans certaines contrées, joue le rôle de monnaie et sert au paiement des salaires des employés subalternes. L’enlèvement, également intermittent, des stocks de peaux brutes et de cafés, qui forment 75 0/0 des exportations abyssines, a souvent arrêté l’élan des acheteurs de l intérieur. Enfin, le renchérissement du métal argent, ainsi que l’arrêt complet de l’importation du thaler Marie-Thérèse, frappé à Trieste pour le compte du gouvernement éthiopien, ont provoqué une hausse très notable de cette monnaie, seul numéraire ayant cours en ce pays. Mais aucune de ces répercussions indirectes de la guerre actuelle, qui seront signalées en détail au cours de ce rapport, n’a eu sur l’économie générale de la vie abyssine des conséquences vraiment funestes. Tout au plus peut-on signaler l’état stationnaire du mouvement des échanges de l'Ethiopie avec les Etats en situation d'exporter les articles de leurs industries et d’importer les produits que ce pays leur vend depuis une vingtaine d’années.

11 n’y a pas en effet plus d’un quart de siècle que l’immense plateau éthiopien, îlot de basalte et de granit entouré de sables et d’argiles, d’une superficie sensiblement supérieure à celle de la France, participe, d’une façon notable, à la vie vie économique mondiale. Sa situation géographique le laissa, pendant des siècles, en dehors des grands courants commerciaux, dont le percement du canal de Suez modifia le cours. S’étendant dans la zone tropicale du 14e au 4e degré de latitude Nord et du 34e au 44e degré de longitude Est, bien des contrées qui composent aujourd’hui l’Empire figurèrent longtemps sur tes cartes comme terres inconnues et les conditions de leur sol et de leur sous-sol, leur richesse agricole exacte, sont encore à l’heure actuelle assez diffi elles à déterminer.

Il a paru pourtant intéressant, avant d’entreprendre l’étude détaillée du mouvement commercial de ces contrées, de tenter de faire une sorte d’inventaire des ressources plus latentes que réalisées qu’elles contiennent. Il semble en effet que ces régions, diverses en leurs aspects, habitées par une population assez hétérogène d’en-

viron 12 millions d’hommes, pourraient en nourrir le triple le jour où une administration sage et pacifique parviendrait, non seulement à réprimer les penchants à la guerre et à la révolte de ces peuples éthiopiens braves, énergiques, intellinents et généralement sobres, au moins dans les

peuples pasteurs. L’Empire se compose des anciens royaumes abyssins tels que le Choa, le Godjam, le Begmedeur ou le Tigré qui, tour à tour, par la force des armes, eurent l'hégémonie en Ethiopie; des provinces gouvernées par des Ras; de pays de toutes dimensions qui sont oc-

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campagnes, mais aussi et surtout à leur assurer plus de sécurité et de stabilité dans la possession de leurs biens.

II. — Situation économique du pays en fonction du régime sociale et politique

On sait que le régime social de l’Ethiopie est une sorte d’Etat intermédiaire entre la cohésion rigoureuse du système féodal et la vie libre des

troyés aux meilleurs serviteurs de l’Etat; des royaumes annexés qui conservent sinon leur autonomie, du moins leurs chefs propres.

La majeure partie de ces gouvernements sont fiefs de mouvance, distribués à ceux qui sont jugés les plus dignes de les administrer, et la mesure de la laveur dont jouissent les ehels peut s’évaluer par la quantité de terres que le gouvernement leur a donné « à manger ». C est l expression consacrée dans la langue abyssine. Ils

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vivent, eux et leurs gens, du pays qu’ils ont à administrer. Dans certaines provinces importantes, après avoir distribué, d’accord avec le gouvernement central, une partie des terres à ses sous-ordres, le chef arrive à avoir, défrayé de tout, sauf des cadeaux qu’il lui faut faire pour conserver la faveur du pouvoir, des revenus annuels dépassant 100.000 thalers. (Les cours extrêmes du thaler ont varié depuis la guerre entre 2 et 3 fr. 95).

De cet état de choses, il résulte que la propriété indigène est incertaine et diminuée par des charges nombreuses : elle ne peut arriver à se constituer. Les paysans, installés sur des terres changeant de maîtres fort souvent, n’en sont en réalité que les métayers ou « gabares ». 11 n’y a pas de différence essentielle entre le gabare et notre serf du moyen âge. Comme le sert, le gabare cultive à son gré la terre à laquelle il est en quelque sorte incorposé, mais sous condition de fournir au «. malkagnia », sorte de fermier général désigné par canton, 1’ « erbo », c’est-à-dire une p.art importante et arbitrairement fixée de ses produits. L’ensemble des gabares groupés autour du malkagnia donne au gouvernement la dîme, paie au chef de la province l'impôt habituel en contributions variées, fait la corvée pour le gouvernement, le chef de la province et le malkagnia; il doit en outre le «dergo », c'est-à-dire la réquisition journalière de la nourriture des soldats du petit chef militaire à qui le gouverneur a assigné le canton « à manger ».

La dîme, autrefois perçue par l’Eglise, actuellement payée au gouvernement, est prélevée sur le grain au moment de la récolte. Elle doit être portée par les paysans eux-mêmes aux silos, où les céréales sont mises en réserve par les soldats, dont la presque unique occupation consiste à parader à la suite des chefs, un fusil sur l’épaule, ceinturés de cartouchières garnies, un long sabre courbe pendu au côté droit.

L’impôt proprement dit, très variable suivant les pays et les chefs qui les administrent, est une contribution en nature : bétail, pièces de coton tissé, miel, suif, pièces de bois, lingots de fer, parfois argent monnayé.

Les contributions extraordinaires sont prélevées le plus souvent en argent pour les motifs les plus divers : mariage d’un chef, expédition militaire, etc... Elles sont toujours arbitrairement fixées et, comme pour toutes les autres impositions, la majeure partie de leur montant reste entre les mains des agents percepteurs. Le contrôle du gouvernement central est tout à fait illusoire et c’est là le vice capital du régime administratif et fiscal en Ethiopie.

Quant au « dergo » c’est à-dire l’ensemble des vivres réquisitionnés chaque soir, il est dû par la population civile sédentaire, non seulement pour les soldais garnisaires et leurs animaux de selle et de bât, mais encore pour les troupes de passage.

Enfin la corvée obligatoire et fréquente, en moyenne une journée sur trois, s’applique à tous, à

propos de tout, demandant un effort énorme pour un résultat généralement maigre, étant donné le manque d’esprit de suite des fonctionnaires chargés de l’organiser.

11 n’y a pas, en fait, de séparation des organes sociaux dans l’administration abyssine. Le gouverneur d’une contrée a dans ses mains, sur les habitants des pays qu’il commande, tous les pouvoirs : civil et fiscal, militaire et judiciaire. Il semblerait à première vue que, dans ces conditions, l'autorité soit facile à exercer. Il n’en est rien cependant, et le régime administratif abyssin n’est en réalité pas organisé parce qu’il est trop centralisé.

Ras et Dedjazmatchs sont occupés du matin au soir à régler d’infimes affaires particulières qui absorbent tout le temps dont ils devraient disposer pour étudier et régler les intérêts généraux de la province. Moins que partout ailleurs, la notion de l'intérêt général, qui n’est jamais la somme des intérêts particuliers, n’existe dans l’esprit des dirigeants de ce pays. Les gouverneurs et chefs de provinces se bornent à exécuter tant bien que mal, au point de vue militaire et politique, les ordres du gouvernement central, à administrer la justice et, au point de vue fiscal, à canaliser les sources de profit que peuvent donner soit la perception des impôts et contributions divers qui se superposent et s’enchevêtrent, soit la création de taxes nouvelles, celles-ci bien souvent inopportunes et toujours arbitraires, frappant la production agricole de droits prohibitifs, sans se rendre compte des conséquences de la mesure prise. Ils sont presque tous dans l’incapacité totale de créer ou de développer la richesse publique par des travaux d’utilité générale, tels que l’installation de systèmes d’irrigation, l’amélioration des voies de communication, etc., susceptibles d’amener une meilleure utilisation des ressources locales.

Comme le particulier abyssin, l’administration éthiopienne est uniquement préoccupée de son intérêt immédiat : elle paraît ne jamais songer ni à la communauté, ni à l’avenir. Ce qui lui procure un profit immédiat paraît seul l’intéresser. Et le chef de province, dont les obligations sont d’ailleurs nombreuses et onéreuses, est, lui aussi, amené à considérer surtout ce qui lui procure un profit personnel puisqu’il ne reçoit jamais de traitement régulier. C’est ainsi que l’usage pour ainsi dire légal et obligatoire du « goubo », du cadeau, s’est introduit dans les coutumesdeces peuples : il est une conséquence inévitable du régime administratif éthiopien. Les Abyssins clairvoyants l’avouent eux-mêmes nettement.

Il semble d’ailleurs qu’une réaction se produise dans le peuple contre ce régime qui ruine le pays en enrichissant quelques privilégiés. Un mouvement populaire a éclaté en mars dernier dans la capitale. De véritables « soviets » composés de soldats et de paysans, ont demandé et obtenu la mise en accusation de tous les titulaires de portefeuilles ministériels. Ceux-ci ont été destitués et envoyés en exil dans leurs terres. Mais rien ne

I sera change dans la situation précaire des peuples de l’Empire, si une refonte complète du système de perception des impôts, du recrutement et du statut des fonctionnaires provinciaux, prévoyant pour eux un traitement fixe et limitant leurs pouvoirs en matière fiscale, n’est pas opérée. Aucune des autres réformes également indispensables, telle que la constitution d’une trésorerie avec budget annuel, telle aussi que 1 organisation d’une armée gouvernementale, ne sera possible en ce pays, tant que cette réorganisation ne sera ) pas accomplie et que la question agraire ne sera I pas réglée. La masse des populations rurales est I suffisamment intelligente pour comprendre qu’elle est mal gouvernée, et il est possible qu’elle se ! lasse de nourrir des maîtres incapables de lui assurer un minimum de bien-être. Actuellement, la glèbe, pressurée maladroitement, n’atteint nulle part unrendement normal. Danscertaines régions excentriques souvent troublées, c’est même le rendement minimum, étantdonné les superficies ■ cultivées, qui est produit. On verra ci-après que les méthodesde culture rudimentaires, employées par l’indigène, sont pour quelque chose dans ces résultats moins que médiocres. Mais l’arbitraire dans l’application des taxes etcontributions, ainsi que la précarité du droit de propriété, sont les principales raisons de cet état de choses. Décimée parles maladies, contre lesquelles les pouvoirs publics n’ont jamais songé à organiser la lutte, et aussi par des guerres intestines périodiques, déprimée également parce servage dont elle ne peut s’affranchir qu’en abandonnant le travail de la terre, la population des campagnes ne veut plus travailler que juste pour satisfaire ses besoins immédiats. Il est à craindre que si des réformes radicales n’interviennent pas à bref délai, elle n’oppose de plus en plus la force d’inertie à toute tentative de l’administration pour intensifier la production en vue d’obtenir un meilleur rendement de la matière imposable.

Dans quelle mesure les élites des races diverses qui peuplentl’Ethiopie sont-elles susceptibles d’évoluer socialement et économiquement? Il est fort difficile de se prononcer catégoriquement. Mais une chose est certaine, c’est qu’aucune évolution économique de ce pays ne pourra se produire sans une préalable évolution sociale et une complète réforme administrative. L’unification, l’agrégation des royaumes et provinces qui constituentl’Empired’Ethiopie ainsi que la centralisation des pouvoirs administratifs, entreprise par Ménélik, sont, semble-t-il, suffisantes pour permettre au gouvernement de tenter, avec l aide de l’Europe, une complète réorganisation, à condition que celle-ci ne s’accompagne pas d’innovations trop hardies, hâtivement mises en pratique.

On a pu se demander parfois, en constatant certains faits, si les qualités reconnues à l’indigène ne sont pas simplement une caractéristique de race, un ensemble de dispositions heureuses qui lui viennent sans altérations de ses ancêtres et non pas un fruit du temps, de l’expérience, le

résultat d’un progrès continu. Jusqu’à hier encore, la force du sentiment conservateur, de la routine même, paraissait intacte. Les chefs indigènes, revenant d’une mission en Europe, étaient tenus de donner, sans tarder, aux Vieux Abyssins des gages de fidélité aux traditions les plus surannées du pays. Les rares fonctionnaires qui prétendaient s’affranchir du « goubo » étaient vite suspects à leurs administrés eux-mêmes. Pour secouer 1 inertie et la nonchalance des agents locaux des postes et télégraphes, il a fallu aux commis détachés de notre administration une ténacité et une énergie de tous les instants. Le service vétérinaire, organisé par nos officiers avant la guerre, n’a pas réussi à intéresser l’indigène à des essais pourtant si utiles de croisement de béliers d’Algérie avec la race rustique des brebis des hauts plateaux. Des tentatives faites par notre comité régional de l’Alliance française pour développer l’enseignement professionnel parmi les jeunes indigènes, n’ont donné jusqu’ici que de maigres résultats. Les éléments coptes, chargés d’organiser renseignement indigène à Addis-Abeba, ne paraissent pas réussir beaucoup mieux.

Cependant, on ne peut nier que les races qui peuplent l’Ethiopiene soient généralement mieux douées que toutes celles avec lesquelles nous avons été en contact dans nos colonies africaines et, à la lueur des derniers événements signalés plus haut, apparaissent certains symptômes laissant espérer qu'il se forme lentement en ces contrées une opinion publique, qui ne paraît pas défavorable à une prudente pénétration de notre civilisation. Le fait que, depuis l’invasion musulmane, la traite des esclaves n’existait plus en Ethiopie, étaitdéjà significatif. Longtemps avant que Ménélick eût adhéré à l’acte de Bruxelles, cet odieux commerce avait disparu et il n’était pas d’usage de vendre des esclaves hors des limites de 1 Empire. Dans le même ordre d’idées on peut noter que la plupart des terribles pénalités prévues par la « Fetha Nagest », code pénal et civil éthiopien, pour les crimesde droit commun sont de moins en moins appliquées : les mutilations d’un piedou d’une main sont actuellement très rares. De par la loi, le chef de l’Etat, seul, a le droit de condamner un coupable à la peine de mort. De même, si l’âpreté au gain de l’Abyssin se traduit en de nombreux procès civils où iljoue à chaque instant tout son pécule, les juridictions d’appel sont suffisamment organisées pour que les dénis de justice soient souvent évités. Enfin, parmi les symptômes les plus significatifs prouvant que les élites de ces populations ont un certain sens du progrès, on peut signaler le fait qu’au nombre des revendications récentes formulées par les groupes desoldats et de paysans réunis en comices à Addis-Abeba, figurent la suppression du cumul des emplois, l’attribution d’un traitement aux chefs des principales administrations, et l’interdiction pour eux de spéculer sur les denrées de première nécessité, même l’organisation de l’instruction gratuite. On est allé

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jusqu’à reprocher au ministre de l'Agriculture de n’avoir pas su prendre les mesures qui auraient permis aux paysans abyssins de se livrer à une culture intensive de céréales et les auraient mis ainsi en état de proliter d'un négoce très rémunérateur en ravitaillant les belligérants.

En résumé, sur ce pays, où le christianisme, combiné avec l’esprit militaire, avait produit un état social et une succession d’événements qui en avaient fait une copie de l'Europe au moyen âge, paraît souffler un esprit nouveau. Seule, l’Eglise ne semble pas effleurée par lui. Malgré ses imperfections et son ignorance, elle continue à jouer son rôle conciliateur entre la monarchie héréditaire, qui, pour mieux assurer sa perpétuité, a hardiment uni ses origines aux traditions religieuses de la nation, et les divers peuples de l’Empire ; l’Eglise maintient aussi le sentimentnational et adoucit les maux de la guerre par le droit d’asile ; l’instruction publique, limitée sans doute, car la théologie, aidée d'une scolastique subtile et stérile, en fait presque tous les frais, est entre ses mains. Troisième pouvoirqui balance, s’il ne le dépasse parfois, l’influence de la couronne et de la féodalité, il sera intéressant de voir quelle sera son attitude en face des revendications populaires à mesures qu’elles s’affirmeront.

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