L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE
M. Merlin, gouverneur général de l'Afrique occidentale française, a été reçu le 1 1 octobre par l’Union Coloniale française dont le président, M. Le Ci jsne, lui a souhaité la bienvenue en ces termes :
Vous me laisserez tout d’abord vous dire, mou cher Gouverneur Général, le plaisir que nous avons de vous voir au milieu de nous.
Nous vous sommes très reconnaissants d’avoir bien voulu, en venant parmi nous, nous permettre de vous exprimer nos sentiments de respectueuse sympathie pour votre personne et de reconnaissance pour l'œuvre que vous poursuivez en Afrique avec tant oc succès.
Pour vous, mon cher Gouverneur général, pour le vieil Africain cl pour le vieil ami des Africains que vous êtes, vous me permettrez de vous dire que nous avons ici plus que de la sympathie : une vive affection.
Pour votre administration, si sage et si éclairée, nous vous gardons une profonde gratitude. Le grand pays que vous gouvernez vous doit beaucoup : vous êtes l’un des meilleurs ouvriers de sa puissance et de sou avenir, et l’Histoire dira plus tard votre part prépondérante dans son essor économique.
Cet essor économique est l’objet de vos préoccupations comme des nôtres. Il exige, en première ligne, la constitution d’un outillage adapté aux besoins de la production. Aussi, avez-vous donné tous vos soins à l’établissement du programme de travaux publics à exécuter, dans la colonie, et qui doit rentrer dans le cadre général du projet de loi déposé par M. Sarrau 1.
Sur votre programme. — nous avons plaisir à a ous le dire — nous sommes d’accord avec vous. Les seules suggestions que nous nous sommes permis de vous soumettre ne visent que des points de détail : degré d’urgence de certains traAraux, imputation de certaines dépenses aux budgets locaux, etc... Il nous a semblé en effet qu’à l’heure actuelle, seuls devraient êlre envisagés les travaux d une utilité économiqué immédiate, ceux notamment qui sont destinés à mettre en valeur de nouvelles régions de la colonie. D’autre part, lions pensons que nombre de travaux, relativement peu coûteux et dont la dépense peut s’échelonner sur plusieurs exercices, pourraient être effectués à l’aide des ressources du budget général et des budgets locaux. Sans doute dira-t-on que les ressources dont disposent ces budgets sont insuffisantes. Mais serait-il impossible, par une judicieuse compression des dépenses et en particulier des dépenses de personnel, de trouver les sommes dont on a besoin ?
En ce qui concerne les travaux eux-mêmes, nous enregis-
trons avec la plus vive satisfaction, la prochaine, terminaison du Thiès-Kayes. Par ailleurs, nous nous permettons d'insister pour que la Côte-d’Ivoire soit dotée de moyens d’évacuation suffisants : la construction d’un nouveau wharf à Vridi. en face d’Abidjan, nous parait indispensable. Nous insistons également pour que tout l'effort nécessaire soit fait en vue de prolonger, le plus rapidement possible, le chemin de fer de la Côte-d’Ivoire vers le Nord. D'autre part, il ne nous semble point que le port de Dakar exige actuellement les grands travaux et les sommes très considérables qu’on s’est proposé d’y affecter : le port de Dakar réclame surtout, pour le moment tout au moins, une organisation et un outillage convenables et une part des fonds prévus à son égard serait peut-être mieux employée ailleurs.
Mais une question, dans notre Afrique Occidentale, domine toutes les autres : c’est celle de la main-d’œuvre, si intimement liée à celle de l’hygiène publique : sans population numériquement suffisante comment produire ? Il importe donc d’élevcr les enfants et de soigner les adultes si nous voulons que la colonie puisse disposer des bras suffisants pour assurer son développement agricole et cultural.
Nous vous sommes infiniment reconnaissants, M. le Gouverneur général, du soin constant que vous apportez à l'assistance médicale indigène. Nous vous demandons de persévérer hardiment dans cette voie généreuse : la colonie manque de médecins, de dispensaires, d’ambulances, d’hôpitaux. Il faut lui en donner; il faut lutter sans relâche contre tous les maux qui déciment les populations indigènes : maladies, mortalité infantile, alcoolisme, etc... Tout ce que vous tenterez dans ce sens ne saurait rencontrer qu’une approbation unanime.
Travaux publics, assistance médicale. Tels sont les deux problèmes qui, aujourd'hui s’imposent le plus expressément à l’attention. lien est d’autres, beaucoup d’autres, dont nous nous permettrons souvent de vous entretenir.
Et ici, vous me laisserez vous demander de nous excuser, mon cher Gouverneur général, de la fréquence de nos interventions auprès de vous : elles ne sont jamais dictées, vous le savez bien, que par notre désir de travailler avec vous à l’intérêt général et au bien public. C’est leur seule raison d’être, et c’est aussi la raison pour laquelle vous les accueillez avec une bienveillante attention dont nous vous sommes grandement reconnaissants.
La collaboration que vous nous permettez de vous apporter nous est précieuse. Elle a son origine dans notre désir commun de rendre l’Afrique Occidentale toujours plus prospère, plus riche et plus peuplée. Et ainsi avons-nous conscience de prendre, grâce à a’ous, notre modeste part dans la grande œuvre de reconstitution de la puissance économique française, si étroitement dépendante de la puissance économique coloniale.
Monsieur le Gouverneur général,
Au nom de notre Section africaine, laissez-moi A’ous répéter la joie que nous avons de vous A'oir parmi nous, notre espoir que vous conserverez longtemps encore les hautes fonctions que vous remplissez si brillamment, et nos vœux les plus affectueux de santé et de bonheur pour vous et pour ceux qui vous sont chers.
M. Merlin a répondu par eet exposé de la solution générale de la colonie :
Monsieur le Président.
Messieurs,
Je suis particulièrement sensible aux paroles aimables que votre président vient de prononcer, aussi bien en ce quelles vont à ma personne qu’en ce quelles ont trait à l’œuvre que je poursuis en Afrique Occidentale Française, et que j’entends poursuivie avœc votre collaboration.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien celte collaboration m’est précieuse, car la tâche qu’entreprennent les gouverneurs généraux outre mer est une tâche d'opinion publique et cette opinion publique ne se manifeste pas, en ce qui concerne les pays lointains, comme en France, parce que, en France, le grand public ignore ce qui se passe aux colonies, et c’est précisément dans un milieu aussi averti que le vôtre que se crée cette opinion publique sur les colonies.
J'ai donc été très heureux d'accepter l'aimable invitation qui m était faite, et je suis encore plus heureux de voir réunies autour de cette table, les personnalités les plus marquantes du monde colonial africain.
Vous savez que je poursuis en Afrique occidentale, l’œuvre si brillamment inaugurée par M. Roume et que tous ses successeurs ont continuée. Cette œuvre a été malheureusement interrompue par la guerre et je me suis attaché à la reprendre dès mon arrivée à Dakar, c'est pourquoi je suis heureux que votre président ait marqué à la section de l'Afrique occidentale de l'Union coloniale son approbation du programme de l’œuvre que j’entreprends.
Nous nous trouvons d’ailleurs eu Afrique Occidentale Française, dans' une situation en tous points excellente.
La situation financière se présente sous un aspect très favorable. L’ensemble de ses budgets atteint en effet 263 millions, chiffre qui est considérable pour un gouvernement général qui a à peine trente ans d’existence. Dans cette somme le budget général entre pour 71 millions et les budgets locaux pour 102 millions. A cela, il faut ajouter que nos budgets d'emprunt se chiffrent en 1922 par 62 millions et, qu’enfin. nos budgets d'exploitation des chemins de fer et des ports s’élèvent, à l’heure actuelle, à 28 millions. Si nous envisageons la situation des caisses de réserve, nous trouA’ons que celle du budget général accuse en avoir 39 millions et celle des budgets locaux 38 millions, ce qui fait au total 77 millions.
D’autre part, en ce qui concerne les recettes, la situation se présente ainsi en 1922. pour les sept premiers mois, seuls résultats qui sont actuellement en ma possession : 29.967.000 francs, alors que les prévisions s’éleAraient seulement à 26 millions de francs ; l’excédent des recettes sur les prévisions, se chiffre par 3.948.000 francs; c’est vous dire combien les prévisions, quoi qu'on ait pu penser au début de l’exercice, étaient sagement calculées. Il apparaît donc de toute évidence, tant par la situation des caisses de réserve que par la rentrée des recettes en général, que le service des emprunts présents et futurs me semble eerlainement assuré.
L'objet principal de ma mission en France est de réaliser sur l'emprunt de 167 millions la somme nécessaire de prime abord, pour l'achèvement du Thiès-Kayes, dont vous connaissez l’intérêt primordial. Cette voie ferrée arrivera à Kayes au mois d’août de l'année prochaine et j'ose espérer. Messieurs, qu’un grand nombre de commerçants et de coloniaux viendront assister à son inauguration. Des fonds sont également prévus pour le port de Dakar, dont le trafic augmente chaque année, et dont l’importance dépusse de beaucoup les intérêts locaux. Dakar est en train de devenir un port mondial. Enfin j’entreprends la construction d'un chemin de fer d’intérêt local, celui de Porto-Novo à Co.tonou. Je n’ai pas pour cela, et je suis d’accord en ce sens avec le président, abandonné le projet qui concerne la Côted'Ivoire et le prolongement vers le nord de son chemin de fer. Les fonds affectés à ce travail qui ont pu être distraits de la dotation de l’emprunt de 167 millions se trouveront dépassés d’ailleurs.
D'autre part, à la suite de la guerre, la nécessité est apparue de rééquiper les voies ferrées ou, plus exactement, de procéder à un second établissement de nos voiee ferrées qui n’ont pu, naturellement, être entretenues au cours de la longue guerre. C'est dans ce but que j’ai demandé au Parlement de consentir à l’Afrique occidentale un nouvel emprunt de 35 millions; sans doute, ce sont là des projets qui n'ont pas la grande envergure que l’on pouvait attendre: mais, en raison de la situation financière de la France, il était vraiment difficile de demander davantage sans s’exposer à un refus du ministère des Finances. Actuellement, j'ai acquis la certitude de l'approbation des Commissions parlementaires pour la modification de dotation de 1 emprunt de 167 millions et, de plus, ces Commissions ont accueilli favorablement l'emprunt spécial pour le rééquipement des lignes.
Les travaux à entreprendre sont des travaux d'outillage économique, indispensables pour permettre aux produits de l’Afrique occidentale de se trouver dans nos ports à la disposition de la Métropole.
Ces produits, Messieurs, ils sont nombreux, mais je me suis attaché surtout à développer le principal produit de chaque colonie de la Fédération : les arachides au Sénégal ;
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les textiles «u Soudan, car je crois que le Soudan peut être un grand producteur de fibres; le palmier à huile à la Côte d’ivoire et au Dahomey. Vous le savez, j'ai décidé la création des stations expérimentales pour chacun de ces produits. Le choix est fait pour l’arachide au Sénégal, mais je pense qu'il convient plutôt de rechercher un rendement plus important à 1 hectare que d étendre les surfaces cultivées en arachides qui, dans certaines régions du Sénégal, tiendraient à dégénérer. On entreprend en ce moment l’établissement de la station expérimentale du Soudan, et j'entrevois pour le palmier deux stations, une à la Côte d’ivoire et une au Dahomey.
Les fonds qui seront mis à ma disposition sur les superbénéfices des consortiums m’aideront à réaliser au plus vile cette tâche indispensable, car j'estime, et vous ne serez pas étonnés de mon opinion, que le moment est veuu de ne plus se contenter de récolter en Afrique occidentale les produits du sol, ruais au contraire, de se préoccuper de 1 amélioration de ces productions par des moyens appropriés et spécialement par des plantations. Si par exemple, on n'entreprend pas eu Afrique Occidentale Française de plantations de palmier à huile qui vient si bien à la Côte d Ivoire et au Dahomey, nous nous trouverons, pour ces oléagineux, dans la même situation où nous sommes trouvés pour le caoutchouc, et bientôt les plantations de palmiers de l’insulinde viendront concurrencer les huiles et les amandes île palme de la Côte africaine, comme le caoutchouc rie plantation a victorieusement concurrencé le nôtre.
Vous n’ignorez pas. Messieurs, que je me suis fait en quelque sorte le protagoniste du coton. Partout où je suis allé, j’ai trouvé un accueil empressé. Dans l’Est les principaux intéressés à la production du coton ont bien voulu écouler favorablement mes communications et M. le sénateur Lederlin, ici présent, peut vous le dire. C’est, qu'en effet, les Etats-Unis marquent une tendance très prononcée à usiner de plus en plus, sur place, le coton qu’ils produisent et. les superficies ensemencées n'augmentant pas avec les besoins toujours nouveaux, et enfin certaines plantations étant attaquées par un parasite qui peut causer de grands dommages, il s'ensuit que nos industriels de coton sont directement intéressés à la production du coton, et en Afrique, dans la vallée du Niger, nous pouvons eu fournir.
Nous pouvons fournir non seulement du coton égyptien comme celui que fait M. Hircsh, mais aussi du coton américain beaucoup plus employé en France que le coton égyptien. Mais il convient, à mon sens, que les commerçants qui sont en Afrique portent leurs vues sur la production de cette matière première, c’est là une collaboration nécessaire du commerce avec l’administration et je connais trop le sons averti de tous, Messieurs qui m’écoutez, pour penser un seul instant que vous n’apporterez pas toute votre collaboration dans l’œuvre que j’entreprends là-bas et au sujet de laquelle je crois avoir innové.
Mais pour produire, pour produire eu grand comme il est nécessaire aux industries métropolitaines, il faut de la maind'œuvre. Ce problème de la main-d’œuvre — votre président a eu tout à fait raison d'insister sur ce point est de première importance. La mortalité, surtout la mortalité infantile sévit beaucoup trop dans ces pays, el il est effroyable de penser que 50 p. 100 des nouveau-nés n'arrivent pas au delà de trois ans. Je me suis attaché à entreprendre la solution de ce problème. Dans. les centres, nous avons créé des hôpitaux: à Dakar, une Ecole de médecine et des maternités, et des crèches où se présente une population de plus en plus importante. 11 y a plus de 4 millions inscrits au titre de l’assistance médicale indigène. Le programme de M. Albert Sarraut prévoit une Irentaine de millions; il nous faut des médecins, il nous faut des ambulances. Personne plus que moi n’est convaincu de cette nécessité de marcher, sur ce point, toujours plus avant.
Vous voyez donc. Messieurs, que la situation de l’Afrique occidentale se présente sous d’heureuses auspices, et en terminant, en vous remerciant encore de l’aimable accueil que vous m'avez fait et des souhaits que vous avez adressés à ma personne, je lève mon verre en l’honneur de la section française de 1 Union coloniale, de toute cette Afrique française que je connais bien, en l’honneur de l’Afrique occidentale, en l’honneur de la France.
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