L’AVENIR DE LA FRANCE AFRICAINE
La situation de la France dans le monde traverse, en ce moment, une crise plus encore morale que matérielle. Malgré sa victoire, notre pays ne rencontre pas les concours actifs, elle ne trouve pas surtout le crédit large que ses richesses et son travail laborieux méritent... Sa grande voix n’éveille pas dans l’univers tout l’écho qu’elle devrait y avoir et qu’elle eut jadis à plusieurs reprises... Nous en voyons le témoignage dans le sort qui lui a été réservé dans ces Assemblées périodiques dans lesquelles on se plait à bâtir plusieurs fois par an des plans définitifs de reconstruction européenne, et plus encore dans le sort qui a été fait à la France et à sa marine à la conférence de Washington.
Les grandes puissances alliées et associées ont admis en principe, et elles ont traduit dans leurs I
décisions, le fait de l’effacement de notre pays de la liste des grandes puissances navales. On a àprement disputé le chiffre de nos cuirassés et on a ergoté sur le tonnage total des sous-marins qui nous seront concédés, comme si la France, du fait de ses pertes cruelles, avait perdu définitivement tout espoir de reprendre dans le monde une situation même équivalente à celle qu’elle avait auparavant.
Dans un autre ordre d'idées, il est singulier de constater que le change des devises françaises, malgré le calme dont la France jouit, malgré la reprise générale du travail, malgré les richesses certaines que nous a données le traité de Versailles dans la Sarre, en Alsace et dans les colonies africaines de l’Allemagne, demeure très bas, alors qu'après nos désastres de 1870, le billet de banque français avait très rapidement retrouvé sa valeur au pair de l’or.
Chose plus grave et symptôme plus alarmant peut être encore, certains parmi les Français acceptent, ou du moins se résignent déjà à une situation diminuée, avec une philosophie qui peut paraître méritoire à des esprits spéculatifs, mais qui ne peut qu’attrister, sinon indigner ceux qui ont sacrifié leur vie et leurs plus chers intérêts pour léguer à leurs descendants une patrie intacte et un honneur national respecté.
Crise de confiance dans les deux cas.
Crise de confiance chez l’étranger, même allié, lequel, supputant la faible densité de notre population et son accroissement plus faible encore, méconnaissant une fois de plus nos qualités de race, nos facultés de travail et d’épargne, établit la courbe de notre décadence par des chiffres et des graphiques que d’inlassables et perfides propagandes répandent à travers le monde !
Crise de confiance chez les Français, lesquels, ne se connaissant pas apparemment eux-mêmes, malgré des expériences si formelles faites de leurs propres qualités de travail, de courage -et de ressort moral, veulent bien admettre que les talents d’ox’ganisation, l'esprit de méthode et d’initiative qu’ils reconnaissent loyalement chez les autres, même les vaincus d’hier, surpassent leurs propres facultés.
Or, cette crise de confiance envers la France, qu’il s'agisse de l’étranger ou de nous-mêmes, provient, avant tout, croyons-nous, de la méconnaissance par les uns et les autres de ce qu’est la France d’aujourd’hui
La France du vingtième siècle n’est plus seulement formée des quelques 89 départements que l’on sait. Elle possède, attachées à sa fortune par un passé déjà long, et plus encore par le souvenir d’épreuves supportées en commun et celui de victoires remportées dans une fraternité d’armes totale, un ensemble de magnifiques, de riches colonies semées à travers l’Ancien Continent.
En particulier, la France est directement prolongée au delà de la Méditerranée par son Empire africain qui est pour elle la meilleure et la plus efficace garantie d’un avenir au moins égal à son glorieux passé ! .
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
L’empire africain de la France.
Les possessions africaines de la France se répartissent en trois groupes principaux : Afrique du Nord. Afrique occidentale, Afrique équatoriale, qui forment, avec la France, un ensemble d’un seul tenant, si l’on fait abstraction de la mer Méditerranée et de cette autre mer qu’esl le grand désert du Sahara.
La mer Méditerranée, par sa faible étendue, n’est pas un obstacle sérieux entre la France et l’Afrique du Nord. Bien au contraire, en temps de paix, elle est sillonnée par les innombrables vaisseaux qui mettent Alger. Oran et Tunis à un jour de Marseille, Tanger et Casablanca à, trois jours de Marseille, et qui déversent sur le continent les productions de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc.
Il n’est pas besoin de pa rler ici de la merveilleuse colonie que constituent pour la France, ces trois possessions essentielles. Les journaux et les grandes revues ont été remplis, au moment du voyage de M. Millerand, d’études en général exactes à leur sujet. Ou sait que l’agriculture cl l’élevage y réussissent également bien, que les mines y sont nombreuses et déjà en partie exploitées. Enfin, les éloges dithyrambiques de la presse, illustrés par de nombreux films, ont signalé les beautés des grandes villes du passé : Marrakech, Fez, Tanger, et la splendeur des nouvelles cités issues, d’une prospérité inouïe : Alger, Oran. Gonstantine, Tunis, sans oublier la cité champignon par excellence : Casablanca, avec ses 105.000 habitants, dont plus de 20.000 Français.
Sur cette terre bénie, les Français, si casaniers pourtant, n'ont pas hésité à venir coloniser. De leur côté, Espagnols, Italiens, Maltais, viennent volontiers se fixer avec leurs familles dans nos colonies où leur sont assurés un travail fructueux el des institutions libérales.
Les populations indigènes enfin, conservent encore très visibles les traces de leurs unions lointaines avec les colons de Tyr, de Borne et de Byzance. N'était l’obstacle opposé à une collaboration dès maintenant étroite entre Européens et indigènes par des préjugés anciens et surtout par la religion musulmane, la fusion des races et plus particulièrement celle des Européens et des Berbères, ne serait plus une question que de quelques dizaines d'années,
Un savant géographe, M. Onésime Reclus, notant les progrès que fait chaque jour la fusion des éléments français, espagnols, italiens, maltais, sur le sol de l’Afrique du Nord, se demandait si quelque jour l'on n'assisterait pas égalementà la fusion plus complète de cette race néo-française avec l’élément indigène. Personnellement, après avoir commandé pendant la guerre, durant une année, le 1>r régiment de tirailleurs algériens, je puis affirmer que la fusion des éléments proprement européens d’Algérie est dès maintenant réalisée. Comme M. Bertrand, dont on a peut-être lu dans un ré-
cent numéro de la lievue des beux Mondes , le beau « discours à la Nation africaine », j’estime qu’aucun obstacle essentiel ne s’oppose à une complète et future assimilation à notre race de la race algérienne et comme lui, je conclus :
« Plutôt que vers la mosquée qui divise, tournez votre regard vers l’Arc de Triomphe qui rapproche » et vous aurez le secret de l’avenir.
Je ne me dissimule pas que ce sont là vues lointaines ; il s’agit peut-être de siècles... La France a déjà une existence assez longue et assez glorieuse pour pouvoir se permettre des vues politiques d une telle envergure.
Le Sahara n'est pas entre l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale la barrière que l’on avait pu naguère imaginer, à la suite d’une interruption toute momentanée des relations humaines entre ces deux régions.
Tout d’abord, il n’a pas la continuité qu’on lui prête en général. Il présente des voies de pénétration naturelles, faciles, telle cette « rue des Oasis ». marquée par la vallée souterraine de l'oued Saoura. ou cette autre grande avenue tracée à travers l’Erg par la coupure de l'oued Mya et celle encore plus nette marquée par le Grand-Gassi (la rue en arabe) et continuée au Sud par le vaste oued Igharghar.
Il se trouve d’ailleurs au Sahara, des coins fertiles, qui n’attendent pour fournir à l’habitant du désert des moyens de subsistance, dattes, orge, blé, que quelques travaux hydrauliques. Telle est cette belle région de l'oued ltliir où les domaines exploités en palmeraies de grand rapport, se multiplient et se développent d’une façon surprenante depuis qu'un chemin de fer la dessert. Telles encore ces contrées du Touat. du Tidikelt, du Gourara et mêmes ces hautes régions montagneuses du Djebel-Iloggar et du Tassili des Ajjeurs qui recevront des travaux d'adduction d’eau et d'irrigations appropriés, déjà entrepris sous la direction de nos administrateurs-soldats, une augmentation notable de la superficie de leurs terres cultivables. Il n’y a. entre les territoires du Sud algérien et du Soudan, comme région réellement et définitivement désertique qu'une bande relativement étroite, le Tanezrouft.
Il existe une population saharienne, très clairsemée, il est vrai, formée pour une part, par les grands nomades : Arabes du Sud-Algérien, descendants des envahisseurs des xie et xm° siècles, ou Touareg, Berbères de race pure, qui ont cherché dans les montagnes du désert un refuge contre les invasions qui tour à tour ont submergé l'Afrique du Nord; pour une autre part, de sédentaires des oasis, plutôt apparentés aux Noirs soudanais.
La meilleure preuve que le désert n est pas imperméable, se trouve précisément dans l'existence de cette dernière race, dite des Marrai in (cultivateurs) qui occupent et mettent en valeur les oasis. A Touggourt comme à Ouargla, au Touat comme au Tidikelt et dans les Arrems (jardins) de G liât, de Ghadamès, du lloggar et de
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l'Aïr, j’ai trouvé, côte à côte avec les nomades berbères et arabo-berbères, une population de travailleurs sédentaires qui rappellent de façon frappante les Soudanais ; même teint bronzé, même physionomie ouverte et douce, même habillement, mêmes mœurs. C'est que de tout temps, la mise en valeur de ces terres ingrates du Sahara n’a pu être faite que par la main-d’œuvre des Soudanais, tour à tour esclaves et conquérants., qui y ont essaimé,
L’insécurité croissante du désert qui a surtout été le fait du xixe siècle, avait un moment interterrompu ces relations. Elles ne demanderont qu à reprendre lorsque la tâche, seulement ébauchée, de la pacification saharienne, sera achevée.
Le Soudan, pays des Noirs, est longtemps resté dans l’imagination de ces poètes que sont les Arabes, la contrée des champs fertiles, de l'or et des esclaves. En fait, le climat humide et chaud y est favorable à 1 agriculture. Le régime des eaux s’y prête à l’irrigation d’immenses surfaces où le riz et le coton donnent des rendements excellents. Des pâturages infinis appellent la multiplication des troupeaux de gros et de petit bétail.
Les habitants du Soudan que l’opinion vulgaire n coutume d’englober d’une façon générale parmi les races noires, diffèrent autant des nègres abrutis de la forêt équatoriale, que les Français, par exemple, des Esquimaux et des Kalmouks. Ils forment, comme les habitants des oasis sahariennes auxquels je les comparais, une race nouvelle en voie de formation, apparentée aux Berbères du Nord et aux nègres proprement dits, mais également différenciée des deux.
Les traits des Soudanais. Sénégalais du Ouolof, Songhaïs du Niger, Haoussas et Kanouris du Sokoto et du Bornou, sont plus affinés que ceux des nègres, leur prognathisme est moins accentué.
Enfin et surtout, l'individualité de cette race s’est affirmée par une histoire vieille de plusieurs siècles qui a eu ses pages glorieuses, notamment entre les xtc et x\m° siècles. Dans cette période, de grands Empires policés et riches se trouvèrent organisés dans la vallée du Niger, entre Niger et Tchad et sur le Tchad lui-même, c’est-à dire aux points mêmes où aboutissaient au Soudan les grandes artères (pii le mettaient en liaison avec l’Afrique du Nord.
A une époque relativement récente, l’asséchement progressif du Sahara a eu pour conséquence de rejeter peu à peu vers la lisière sud du désert les tribus Touareg qui s’y étaient installées. Dès maintenant, lagglomération de beaucoup la plus importante de ces nomades se trouve concentrée dans la région septentrionale de la boucle et des territoires du Niger. Tout naturellement les métissages continuent entre Touareg et Soudanais pour le plus grand bénéfice de la race autochtone.
Au Sud du Soudan, dans la zone équatoriale se trouve une région surchauffée et humide, favo-
rable à toutes les cultures dites riches, café, cacao, caoutchouc, bananiers, etc., et à l’exploitation des essences de bois précieux, ébène, acajou, etc... Cette zone naturelle touche au Soudan et pourtant les contacts entre les nègres de la Forêt et les Soudanais ont été de tous temps plus difficiles qu’entre Soudanais et Berbères.