‹ Renseignements coloniaux et documentsChapitre 126 sur 154 · DE L’ A F R 1 Q U E 1*’ 1 1 A N Ç A IS E · texte numérisé non relu

DE L’ A F R 1 Q U E 1*’ 1 1 A N Ç A IS E

Dans le principe, l'organisation nouvelle devait s'appliquer seulement aux régions sahariennes nouvellement occupées, oasis du Touat et pays touareg, au Sud d’une ligne jalonnée à peu près par Beni-Ounif. Meliili et Ouargla. Cette ligne de démarcation aurait laissé à peu près intacts non seulement le territoire civil, mais encore les territoires militaires d’ancienne occupation déjà soumis aux règles administratives traditionnelles (1). Mais on voulut mettre la nouvelle unité administrative en mesure de se suffire à elle-même. Or, on se rendit compte que les oasis du Sud-Ouest n’offraient, ni en contributions fiscales, ni en hommes, ni en animaux, les ressources nécessaires pour faire vivre le groupement de sa vie propre. On fut donc amené à englober dans le nouveau groupement territorial les régions de Djelfa, de Laghouat. de Géry ville, les oasis de Zibans et de l'Oued-Rir. uniquement parce que ces régions sont productives de revenus. Des territoires de commandement on faisait deux parts : la partie septentrionale était appelée à rentrer graduellement en territoire civil, évolution qui s'est précisément terminée en 1922 avec la suppression des derniers territoires militaires, ceux de Marnia et d'El- Aricha (2) ; la partie méridionale était appelée à faire partie des territoires du Sud.

Cette manière de faire prêtait à des objections, qui ne manquèrent pas de se produire. Ou y répondit en disant que la limite entre l’Algérie du Nord et les Territoires du Sud ne devait pas être considérée comme intangible et définitive; qu'au fur et à mesure que la colonisation se développerait. la frontière pourrait être reculée vers le Sud. Mais, si la limite est provisoire, il eût mieux valu, semble-t-il. ne pas la fixer dans la loi même, alors que les territoires de commandement pouvaient être modifiés par simple arrêté du gouverneur général. Tout compte fait, cependant, la délimitation qu’on a adoptée peut se défendre par des arguments assez sérieux : les grandes steppes de la province d’Oran ont un caractère nettement saharien, et si les oasis des Zibans et de 1 Oued-Rir sont beaucoup plus riches que celles du Touat et du Tidikelt, les questions qui s’y posent sont du même ordre. On peut même, à l'encontre de ceux qui estiment qu’on a trop étendu les Territoires du Sud, soutenir que certaines circonscriptions, qui n’en t’ont pas partie, auraient du être détachées de l’Algérie du Nord. L’administration militaire présente en effet, dans les régions noncolonisées. d’indéniables avantages an double point de vue de la sécurité et de l’économie. Le tracé de la ligne séparative, bien que ceux qui l’ont choisi fussent évidemment fort étrangers aux choses de l’histoire et de l’archéologie, se trouve être à peu de chose près celui du Urnes, de la frontière* de l’Algérie romaine : il est donc à présumer qu'il répond à des nécessités permanentes.

11 est bien entendu d’ailleurs qu’il ne peut y avoir de cloison étanche entre l’Algérie du Nord et les Territoires du Sud: les deux pays sont dans la

meme main et c'est île l’Algérie du Nord que les Territoires du Sud tirent leurs moyens d'existence et leurs organes. Ce sont les rouages administratifs et financiers algériens qui ont été utilisés et l’autonomie complète des territoires, qui n'était sans doute ni désirable, ni réalisable, n’a pas été réalisée, d’autant plus que les règlements d'administration publique chargés de déterminer les mesures nécessaires à l'application de la loi ont encore restreint cette autonomie : on a repris d'une main ce qu’on avait donné de l’autre et cette tendance n’a fait que s’accentuer depuis vingt ans. notamment en ce (pii concerne les chemins de fer. Peut-être a-t-on eu raison, car le Sud ne peut se passer du Nord et n’a pas de vie propre.

La loi de 1902 s’était bornée à définir au Nord la ligne de séparation entre les Territoires du Sud et l’Algérie proprement dite. Depuis 1902, des traités, des accords et des conventions (1) ont été conclus qui ont déterminé les limites orientale, occidentale et méridionale. Les Territoires du Sud ont plus de 200 millions d’hectares, et seulement 542.070 habitants, alors que l’Algérie du Nord, pour 20.771.000 hectares, a 5.173.701 habitants. Encore convient-il de ne pas oublier que les Territoires du Sud se composent de deux parties fort différentes, dont l’une appartient à l’Atlas Saharien, l’autre au Sahara proprement dit ; la première, relativement peu étendue, compte à elle seule 228.000 habitants. Ces chiffres font nettement apparaître à la fois l’immensité de ces étendues sahariennes et leur peu de valeur réelle.

Comme le faisait observer M. Jonnart en 1904. les solations transactionnelles adoptées pour la mise en œuvre des dispositions de la loi de 1902 ne pouvaient valoir que par le bon vouloir absolu des intéressés (2). En fait, a travers des tâtonnements inévitables, ce bon vouloir n’a jamais fait défaut et ceux qui oui eu la charge d’appliquer la nouvelle organisation ne se sont inspirés que du souci de faire respecter et aimer l’autorité française. Ils ont pu ainsi atteindre le but qui leur était assigné, à savoir le maintien de l’ordre et de la sécurité, la sauvegarde des finances publiques, l’amélioration de la situation économique et morale des populations confiées à leur administration.

Le commandant Duclos, aujourd’hui commandant militaire du territoire des Oasis, a résumé dans un excellent chapitre (3) l’oeuvre politique et militaire accomplie de 1902 à 1922 : nous ne saurions résister au plaisir d’en citer quelques passages.

Les erreurs commises dans la conquête des oasis provenaient de la lourdeur de la machine militaire mise en branle. Dans un corps d’armée de plus en plus organisé et entraîné pour une guerre européenne, trois divisions, dotées chacune d’une tranche de Sahara, aux limites imprécises et

(2) II. p. io.

(3) II, p. 57-104.

inégalement accessibles, avaient participé à la conquête des oasis. La réforme consista à définir les responsabilités, à supprimer les rouages inutiles, à proportionner les commandements à la nature des opérations, qui, manifestement, ne pouvaient être considérées comme des opérations de guerre, mais simplement comme des opérations de police, enfin et surtout h réunir dans les mêmes mains le pouvoir militaire et le pouvoir politique :

C'était, dit le commandant Ducios, reprendre une tradition qui, pendant un demi-siècle, avait permis la conquête de l'Algérie. Si d’aventure l’ombre de Bugeaud, curieuse de voir ces oasis qu'il n’avait pas connues, vint errer au Sahara, le célèbre maréchal put se croire encore chez lui. Ou peut imaginer qu'il eût salué avec complaisance les troupes spéciales chargées de protéger la nouvelle conquête. Certes, les méharistes demi-voilés, les tirailleurs à djellaba des groupes francs, les légionnaires montés, chez lesquels Limité n’est plus l'homme, mais le groupe de deux hommes et d’un mulet, toutes ces silhouettes inaccoutumées ne rappelaient guère les « longues capotes » de Mazagran ou d’isly. Elles procédaient cependant d’un principe qui avait fait ses preuves au temps du maréchal : l’utilisation raisonnée, de procédés indigènes, non parce qu’ils sont supérieurs à d’autres, mais parce qu’ils sont plus que d’autres adaptés au milieu.

Chaque époque et chaque pays doivent avoir les soldats qui leur conviennent. Zouaves et turcos s’étaient illustrés dans te Tell et sur les Hauts-Plateaux. Ils n’étaient plus à leur place au Sahara. Dans ce milieu si différent de l’Algérie du Nord, les mesures ordinaires sont en défaut. L’erreur en deçà, vérité au delà qu’on n’ose plus dire des Pyrénées, l'Atlas saharien le reprend à son compte. La vie au désert a ses lois. Dans un pays où vivre est la grande affaire, pour l’homme comme pour l’animal, il faut demander une leçon aux êtres qui savent y vivre.

Pour que la nouvelle organisation se suffit, pour qu’on réussit à garder à peu d'e frais et avec des formations purement indigènes « l’immense et misérable maison que la France venait d’acquérir au prix fort », il fallait que le danger ne vint pas du dehors. Dr, en 1900-1902, en touchant au Sahara, on avait ébranlé le Maroc. 11 fallait donc régler d’abord la question du Sud-Urauais, puis, d’une manière plus générale, celle des confins algéro-maroeains. M. Jonnart chercha le chef, politique aulant que soldat, qui aurait pleine responsabilité pour résoudre le problème. On sai! pourquoi il pensa au colonel Lyautey et comment il obtint sa nomination à Aïn-Sefra, où Lyautey eut son autonomie, ne relevant que du gouverneur général et du ministre de la O uerre :

L'arl militaire et plus spécialement l’art colonial ue serait qu’une science si ses règles pouvaient se mettre en formule et si dans le chef ce n’était pas l’homme qui, avant tout, comptât Mais les vrais chefs agissent autant par l’atmosphère qu’il créent que par leurs combinaisons. Leur présence fait naître cette forme supérieure de la confiance qui s’appelle l’enlhousiasme et qui, au premier succès, s’élève jusqu’à la foi. Quand le jeune général Vendémiaire arriva au camp de Saorgio et adressa à ses troupes la proclamation fameuse, les soldats de; Farinée d'Italie sentirent palpiter lu victoire. Les steppes du Sud Orauais n’étaient point les riches plaines lombardes et, à l’horizon, les zaouias marocaines ne pouvaient se confondre avec les coupoles de Milan. Mais le reflet de si grands souvenirs permet de com prendre pourquoi, chaque fois qu’une situation est sérieuse ou tragique, il suffit que des chefs d’une certaine qualilé apparaissent pour que huit semble aussitôt s’éclaircir et que tout s’ordonne autour d’eux.

B U L L E T I N L) l' C 0 M I T E I ) E 1/ A F U I Q U E F K A X G AISÉ

L’heureuse politique qui. de 1903 à 1910. nous a amenés de la Zousfana à la Moulouya, n’a pas borné ses succès à la zone des confins. Elle a par surcroît endigué les incursions beraber vers les oasis touatiennes el séparé la question saharienne de la juestion marocaine.

Les traits communs ne manquent pas entre la pénétration marocaine et la pénétration saharienne. Dans les deux cas, l’action politique a précédé et accompagné l'action militaire : « Malgré la diversité des circonstances, dit le commandant Duclos, on discerne l’application à des milieux différents d’une même doctrine coloniale. A chaque génération, une semblable figure de soldat pacificateur domine une terre nouvelle, Bugeaud l’Algérie. Faidherbe le Sénégal, Gallieni le Soudan, Lyautey le Maroc. Le nom de Laperrine est devenu inséparable de celui du Sahara. »

La pénétration du pays touareg s’est faite sans grosse expédition, sans grande lutte et presque sans qu’on s’en doutât. C’est qu'elle s’est faite au moment qu'il fallait, avec des moyens appropriés, par le chef qui l'avait conçue et qui a eu la liberté de la mener à sa guise.

Dan> une première période, de 1902 à 1903, le principal effort se concentre sur le pays Hoggar, qui vient à nous après le combat de Tit et à la suite des négociations avec l’aménokal Moussaag-Âmaslaue. Dans une seconde période, qui va de 1905 à 1914, la liaison est réalisée avec les troupes soudanaises, la chasse aux rezzous marocains est menée avec ténacité, le pays esl parcouru en tous sens, sa carte est dressée, et, grâce a quelques missions de savants et de spécialistes, un inventaire sommaire de ses ressources est établi. Chez les Touareg Azgueur, bien qu’on ait pratiqué les mêmes méthodes qu’en pays Hoggar, faute d’un Moussa, les nobles nous ont échappé et notre situation dans le Sahara oriental n'a jamais été aussi affermie et est encore aujourd’hui moins solide que dans le Sahara central. Sous lu chancelante autorité des Turcs, puis sous l’occupation italienne de 1914, plus lard sous l’inspiration senoussiste, le Fezzan. aujourd’hui sans maître, a constamment offert un refuge aux dissidents et un repaire aux chefs de bande, tandis que sa frontière normale formait une barrière pour nos méharistes.

Nous avons, dans un précédent article (1), résumé, d’après les notes et les rapports du général Laperrine, l'histoire du Sahara français pendant la guerre ; nous n’y reviendrons pas. On sait comment le mouvement senoussiste en 1 9 J 5-1 9 1 G agita tout le Sahara, amenant la dissidence des Azgueur et ébranlant même les Hoggar. L’horizon saharien devenait si menaçant qu’on put craindre un moment que l'agitation du Sahara touareg ne gagnât le Sahara arabe. Mais on louchait au dénouement de la crise. En janvier 1917, le gouvernement confiait au général Laperrine un commandement iutersaharien s’étendant sur l’Algérie, la Tunisie et le Soudan ; lorsqu’il quitta son commandement

(1 V Afrique Française, 1920, flcmngne.iients Col miaur, 3-9.

t;n octobre 1919,1e général Laperrine laissait pour la seconde fois un Sahara pacifié, tout à fait comparable dans l’ensemble au Sahara de 1914.

Telle a été l’œuvre politique et militaire. Quant à l’œuvre économique, il est regrettable qu’elle ii" soit pas présentée elle aussi en un tableau d'ensemble, mais on trouve, dans h-s divers chapitres de l’ouvrage, les éléments de ce tableau.

Tout d'abord, au point de vue budgétaire, le but que se proposait la loi de 1902 a été atteint. Les recettes ordinaires (13.220.000 fr. en 1921) accusent d'année en année une progression constante et assez régulière, malgré les circonstances défavorables, sécheresses et épizooties, qui ont influé sur l'état économique du pays. Les recettes extraordinaires (1.207.000 fr. en 1921) proviennent soit de prélèvements opérés sur les excédents du fond de réserve spécial aux Territoires du Sud, soit des fonds d’emprunt.

Ce maigre budget a été géré avec économie et avec sagesse ; on s’est efforcé d'en tirer le meilleur parti pour améliorer la situation économique, matérielle et morale des habitants. Comme le voulait le législateur, les recettes locales, consacrée^ aux dépenses locales, suffisent à équilibrer cellesci ; les dépenses militaires, qui restent à la charge du budget français, sont couvertes par une subvention de la métropole. Celte subvention, jusqu'en 1914, a été de 4 à 5 millions annuellement. Les chiffres de la période de guerre 191 i-1919 ne fournissent pas des indications sûres, parce que les événements dont le Sahara a été le théâtre ont entraîné des dépenses considérables, qui ont été supportées directement parle budget de la guerre. Avec le retour à l’état de paix, on s’est efforcé de faire rentrer dans le budget delà subvention toutes les dépenses militaires réellement faites pour les Territoires du Sud et de réduire le plus possible ces dépenses : les demandes de crédit pour 1923 s’élèvent de ce chef à environ 8 millions. Encore ce chiffre ne comprend-il pas la solde proprement dite des troupes métropolitaines stationnées dans les Territoires du Sud, mais seulement les indemnités spéciales et suppléments de solde accordés à ces troupes ; les frais des transports, qui sont assurément très considérables, n’y figurent pas non plus. La métropole débourse donc une grande partie des sommes dépensées dans les Territoires du Sud. Hâtons-nous d’ajoutcrd’ailleurs qu’à notre avis rien n'est plus légitime.

Les ressources essentielles du Sud algérien sont, par ordre d’importance, le bétail, les dattes, les céréales, l’alfa. L’élevage est la grande richesse des nomades ; ils vivent de leurs troupeaux de moutons et de chameaux et presque uniquement d’eux. Des 543.000 indigènes recensés en 1921 , les nomades représentent un peu moins de la moitié: ils l'emportent dans les territoires d’Aïn-Sefra et des oasis. On peut évaluer (1) l’effectif des animaux possédés par les populations des Terri-

(1) II, p. KO-192.

loires du Sud à 1.800.000 moutons, 570.000 chèvres, \ 87.000 chameaux, Ce sont les indigènes de Djelfa, de Laghouat, de Biskra, de Géryville et de Méchéria qui détiennent la plus grande partie de ces animaux. Ce sont aussi ces populations qui ont le plus souffert des sécheresses rigoureuses de 1905-1 906 et surtout de 1920-1921 ; dans cette dernière période, certaines circonscriptions, comme Laghouat et Djelfa, ont perdu plus de 50 p. 100 de leur cheptel. Une station expérimentale d'élevage a été créée à Tadmit en 1918. Mais, d'une manière générale, on n’observe pas jusqu'ici de modifications notables dans l’industrie pastorale des populations du Sud.

Les sédentaires, qui dominent dans le territoire de Touggourt, où ils sont à peu près deux fois plus nombreux que les nomades, et dans le territoire de Ghardaïa, ont pour principale ressource la culture du dattier. Le nombre des palmiers est d’environ 7 millions, la production annuelle d'environ 1 million de quintaux en moyenne, dont

150.000 quintaux seulement de dattes fines ou d’exportation. On sait le rôle très important joué parles dattes dans l’alimentation des populations indigènes ; elles donnent lieu en outre à un commerce d’exportation qui dépasse 20 millions de francs. Ce soûl les régions (les Zibans, de l'Oucdllir, du Sont’. d’Ourgla qui sont an premier rang, aussi bien pour l’abondance que pour la qualité des dattes. La culture du dattier, grâce à la sonde artésienne, s’est beaucoup développée sous la domination française. L’Oued-Bir surtout, qui comptait

400.000 dattiers on 1865, en avait 1.500.000 en 1911 et 1.690.000 en 1921. De pareils miracles ne sont pas partout possibles, mais de grands progrès peuvent encore être accomplis, notamment en ce qui concerne la récolte et l’expédition des dattes, ainsi que l'augmentation des. rendements. Deux stations expérimentales pour le dattier ont été créées à Aïn-bcn-Noui, à 9 kil. de Biskra, et 5 El- Ai fiane, ù 50 kil. de Touggourt.

Les céréales, orge et blé, ont beaucoup moins d'importance. Dans l’immense étendue des Territoires du Sud, elles ne couvrent pas plus de 35.000 hectares, alors que dans l’Algérie du Nord elles occupent 3 millions d'hectares. La récolle arrive à grand peine, en année normale, à 150. 000 quintaux soit le quart à peu près de ce qui est nécessaire au ravitaillement des populations. C’est d'ailleurs seulement dans la partie Nord des territoires que les pluies annuelles sont encore assez appréciables pour que la culture soit possible; en région saharienne, les céréales ne peuvent être cultivées que grâce à l’irrigation (6.000 hectares).

Quant à l'alfa, l'administration a dressé un intéressant inventaire des peuplements, d’où il résulte qu ils occupent 1.775,000 hectares dans les Territoires du Sud; l’arrêt à peu près total des expéditions sur l’Angleterre, qui en absorbait 90 p. 100, a fait tomber les exportations d’un million de quintaux avant la guerre à des chiffres très faibles (58.000 quintaux en 1919, 370.000 en 1921). privant ainsi les indigènes d'une importante source de salaires.

L’industrie extractive est fort peu développée dans les Territoires du Sud : c'est seulement à la petite mine de houille de Kenadsa que des travaux d'exploitation ont été pratiqués dans ces dernières années (9000 tonnes en 1921).

Au point de vue des travaux publics, on s est surtout préoccupé, comme do juste, de la recherche et de l'aménagement des eaux. Mais on a aussi construit des voies ferrées ; le total des lignes en exploitation dans les Territoires du Sud. qui était de 318 kilomètres en 1902, atteint aujour d'hui 769 kil. Dans l’Ouest, la ligne de Beni-Ounif a été prolongée jusqu'à Kenadsa ; au centre, la ligne de Blida a atteint Djelfa ; à l’Est, on a construit avec la plus stricte économie la ligne de Biskra à Touggourt, qui n'a coûté que 13 millions (54.000 fr. le kil.); elle a été incorporée au réseau d intérêt général de l’Algérie parla loi du 21 mars 1922 ; les annuités de l’emprunt spécialement contracté pour la construction de la ligne sont également prises en charge par l’Algérie.

Enfin la France ne s’est pas occupée seulement du bien-être matériel des populations du Sud. L'assistance publique s’exerce dans les Territoires du Sud comme dans l'Algérie du Nord, tant sous la forme d'assistance médicale et d'hygiène publique que par l'intermédiaire d’organismes spéciaux sociétés indigènes de prévoyance, bureaux de bienfaisance musulmans, ouvroirs, orphelinats. Cette œuvre mériterait qu'on y insistât et qu'on la fit connaître en détail.

Les Territoires du Sud peuvent être considérés comme incapables de se suffire à eux-mêmes. 11 est indispensable d'y importer des denrées nécessaires à l'alimentation et les produits manufacturés, celle importation étant compensée en partie seulement par l'exportation des dattes, des alfas et des produits de l’élevage. Le mouvement général du commerce, resté sensiblement stationnaire jusqu'en 1913, atteignait alors 69 millions. S'il s’est élevé à 186 millions en 1921, il faut y voir un effet de la hausse générale des prix plutôt que du développement économique de ces territoires, car les quantités de marchandises entrées ou sorties n’ont pas augmenté en proportion.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’au point de vue économique comme au point de vue géographique, les Territoires du Sud comprennent des régions très hétérogènes et de valeur très inégale. Il y a là une sorte de trompe-l’œil, voulu par la loi de 1902, qui a fait entrer dans la nouvelle circonscription administrai ive une partie des anciens territoires militaires. Les chiffres assez honorables de la production agricole el pastorale, du commerce, sont dûs, pour les moutons, aux grandes steppes des provinces d'Oran et d'Alger englobées dans les Territoires du Sud, pour les dattes aux régions des Zibans, de l’Oued-Rir et d’Ouargla, qui font partie de l’Algérie depuis très longtemps. Si l’on défalquait ces régions, on s’apercevrait que, pour le reste, c’est-à-dire les oasis du Sud-Ouest et le massif touareg, on se trouve à peu près en présence du néant.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Donc, pas d’illusion à se faire sur la valeur économique dû vrai Sahara, du Sahara proprement dit. de plus en plus pauvre «à mesure qu’on s’éloigne de l'Algérie. Est-ce un motif pour renoncer à son occupation? Nous ne le croyons pas, et nous estimons même que, dans un intérêt de politique générale, il faut la parachever, à condition bien entendu que, comme nous l'écrivions en 1906 (I). on proportionne les moyens employés aux obstacles à détruire et aux résultats à espérer, les uns et les autres nécessairement médiocres et limités.

Comme l’a très bien marqué le commandant Duclos (2), les problèmes qui se présentent dans les Territoires du Sud ou point de vue politique sont la sécurité des confins orientaux, la pénétration dans le Sahara occidental, enfin la liaison avec l’Afrique Occidentale Française; ces problèmes. après la guerre, ont un aspect un peu différent de celui qu’ils affectaient auparavant.

Du coté de la Tripolitaine, l’accord francoitalien du 12 septembre 1919 a tracé sur les cartes une ligne théorique qui constitue une rectification de la frontière au profit de la Tripolitaine. De ce côté, nous avons renoncé, d’abord au profit des Turcs, puis plus complètement au profit de leurs successeurs les Italiens, à la ligne de Gliadamès à Ghat. Tant que l’ordre ne sera pas rétabli au delà de la frontière, qu’on n’aura pas trouvé des modalités de collaboration franco-italienne et établi des rapports de bon voisinage, la situation sera pénible et incertaine, aussi bien dans l’Erg oriental que chez les Azgueur.

Dans le Sahara occidental, trois colonies se rencontrent : l’Algérie, le Maroc et l’Afrique Occidentale Française; les méharistes algériens assurent un minimum d’ordre, en attendant qu’une organisation définitive puisse être entreprise. Les jonctions algéro-soudanaises, limitées avant la guerre au Sahara central, s’étendent maintenant jusqu’à la Mauritanie. Pendant F hiver 1920- 1921, la première rencontre des détachements algériens et mauritaniens s’est effectuée à El- Mzereb (3). Mais les rezzous des Berabers continueront à travers le Sahara occidental, pour porter leurs razzias jusque dans l’Adrar et le Timetrin, tant que le programme méthodique par lequel le Maroc élargit la tache d’huile de la pacification ne se sera pas étendu jusqu’au Tafilcll et au l)ra. La, distinction qu’on entend faire quelquefois entre le « Maroc utile », le seul qu’il importerait de soumettre, et les régions voisines du Sahara dont il conviendrait de se désintéresser, présentée sous cette forme absolue, ne correspond pas à la réalité. Les oasis du Sud Marocain ne sont certes pas des pays de cocagne: mois elles sonl beaucoup plus peuplées, voire même plus riches, que les hautes

( !.) Auoustih Rbrxaud ol N. Lacroix, f.a pénétration saharienne Alftcr, 1906, p. 194.

(2), il, p. 100.

(31 Voir les rapports du commandant Lauzanhe et du capitaine Aücikras dans l 'A frique française, 1921, Renseignements Coloniaux p. 207-217 et 239-248, el dans La Géographie 1921, t. XXXVI, p. 360-367.

régions du Moyen et du Grand Atlas, auxquelles elles sont d’ailleurs étroitement soudées : sans doute, malgré les difficultés du terrain qui sont extrêmes, il convenait de commencer par celles-ci avant d’aborder celles-là. pour assurer plus rapidement la sécurité des pays fertiles el colonisabîes du Maroc occidental, ainsi que du couloir de Taza. Mais le moment ne tardera pas à venir, peutêtre même exl-il déjà venir, de faire régner- la paix française dans ces confins sahariens du Maroc, qu’on ne saurait indéfiniment négliger sans péril.

Les méharistes réalisent sans peine la liaison entre l’Algérie cl le Soudan, mais celte liaison telle qu'ils l’obtiennent ne répond qu'à des buts de police; elle apparaît de plus en plus insuffisante. Les premiers essais d’automobilisme saharien ont été commencés pendant la guerre; dès 1916, une auto est parvenue jusqu’à Insalah. Les années suivantes, on a aménagé une piste sommaire, encore que remarquable par l’effort fourni, qui. de Touggourl à Tombouctou par Ouargla, Insalah, Tamanrassel et Kidal. constitue l’artère centrale par où la liaison pourra s’établir. Four que cette liaison devienne régulière et fréquente, deux problèmes sont encore à l'étude : le problème du roulage dans lous les terrains et celui du rendement des voitures. Les difficultés particulières qu’on rencontre au Sahara sont bien faites pour passionner les techniciens; déjà le propulseur Kegress-Ilinstin. sorte de tank à chenille souple, qui a prouvé la sûreté de sa manœuvre dans les sables du Sud comme dans les neiges du Nord, est expérimenté au Sahara par la maison Citroën (1). En ce qui concerne la navigation aérienne, de multiples problèmes sont aussi à résoudre pour l’adapter au milieu saharien.

Le chemin de fer transsaharien est toujours défendu par les mêmes arguments (2), auxquels on répond par les mêmes objections. Les hautes sphères militaires sont, dit-on, tout à fait convaincues de son intérêt stratégique et décidées à demander sa construction immédiate : nous en acceptons l’augure. L'utilité politique et militaire du transsaharien n’est pas contestée. Mais il semble que la situation financière de la France et du monde ne se prête guère à une entreprise de ce genre et que, comme le dit le commandant Duclos, des nécessités plus impérieuses nous obligeront à ajourner une œuvre aussi coûteuse.

Pour notre part, nous nous contenterions d’un programme beaucoup plus modeste : la continuation delà voie de Touggonrten direction d’Ouargla, de la voie de Colomb-Béchar d’une part en direction du TouaL d’autre part et surtout en direction du Tafilcll et de l'Atlantique même des voies de 0,60 centimètres, comme celles qui ont été construites si rapidement au Maroc et qui y ont rendu tant de services, réaliseraient un progrès considérable et changeraient l’aspect de bien des questions. Pendant ce temps, l’Afrique Occidentale

(2) Pour le dernier. état tic la question voir L'-C0’ P. Godbfrot, J.e transsaharien, organe vital de notre empire africain. CoinitA du Itail africain, 13, rue Richepause, 1922.

Française achèverait et développerait son rés'eau, mettrait en valeur la boucle du Niger et la jonction se ferait d’elle-mème quand le moment en serait venu. Ce programme évidemment frappe moins les imaginations et 11e se prête pas aux grandes émissions financières; nous le croyons cependant plus sage et plus aisément réalisable. N’oublions pas que les données du problème peuvent se modifier, qu'elles se modifient même de jour en jour avec les progrès de la science, par exemple en ce qui concerne l’alimentation des chaudières et les modes de traction. Rappelonsnous qu’au moment où l’on discutait sur les diverses sortes de poteaux télégraphiques qu’il convenait d’employer au Sahara, la télégraphie sans fil est venue fournir une solution beaucoup plus simple et plus avantageuse.

Le Sahara ne vaut pas qu’on y dépense beaucoup d’hommes, ni beaucoup d’argent. Mais l’Algérie est la pierre angulaire de l’empire colonial français; sa jonction effective et pratique avec notre empire soudanais est singulièrement difficile; elle s’effectuera cependant un jour et il faut la préparer. C’est ce qu’ont fait tous ceux civils et militaires, qui ont administré et pacifié les Territoires du Sud. A tous il convient de rendre hommage : la grandeur de l'œuvre qu'ils ont accomplie ne se chiffre pas par des statistiques et 11e s’apprécie pas uniquement par des bilans budgétaires. Le Sahara ne nous eùl-il valu que ces deux admirables figures de Français que furent le Père de Foucauld et le général Laperrine, que cela seul suffirait à nous le faire regarder comme une de nos plus précieuses colonies.

Augustin Bernard.

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