EU FEE T IN DU COMITÉ
Devant celle dalle destinée «à immobiliser le sacrifiée fait à la France par ses soldats de couleur, j’éprouve un serrement de cœur à évoquer le souvenir des 24.000 tirailleurs, dont la dépouille glacée étendue à côté de celle île nos propres enfants, atteste la fraternité de tous les cieurs fiançais. Mais c’est avec une émotion non moindre que ma pensée se reporte vers ceux dont ils ont suivi la trace, vers ces innombrables tirailleurs africains dont les os blanchissent dans les sables du désert ou dans l'humus de la forêt tropicale et qui. avant que leurs enfants fissent de leurs poitrines un rempart contre l’envahisseur, ont été les héros magnifiques de l’épopée qui nous a valu notre empire colonial.
11 faudrait remonter à plus d’un demi-siècle pour retrouver l’origine des premières formations militaires sénégalaises. Mais, c’est en 1857 que Faidherbc, alors commandant, en créa véritablement les premiers éléments. El. pour ses débuts, l’admirable troupe força les 20.000 guerriers de El Ilad j Omar à lever le siège de Médine. D’abord limitée aux deux rives du Sénégal, l’action de nos tirailleurs se confondit bientôt avec l'histoire de toute notre conquête coloniale. De 1890 à 1893. c'est l’empire toucouleur qui s’effondre sous leurs coups, grâce à l’admirable campagne du général Archinard continuée par le colonel de Trentinian. De 1892 à 1898. c'est le royaume de Samory qui est battu en brèche jusqu'au jour où Samory lui-même tombe prisonnier du capitaine Gouraud. C’est au Dahomey, sous le commandement du général Dodds,que, par eux, les bienfaits de la paix française remplacent la puissance barbare de Béhanzin. C'est la résistance touareg dont, en 1894, nos tirailleurs, sous les ordres du commandant Joffre, viennent à bout. C’est le Baoulé où ils brisent la résistance des tribus sauvages de la Côted'Ivoire. C’est l'Adrar, où le colonel Gouraud les conduit victorieusement à la pacification de la Mauritanie. C’est toute l’Afrique Occidentale, tout un empire s ix fois plus (j rond que tu France, qu’ils conquièrent, en moins de vingt ans, à la mère-patrie, partout fidèles et inlassables compagnons de nos explorateurs ou des jeunes officiers dont la guerre de 1914 devait faire nos grands chefs militaires.
Mais ce n'est pas tout ce que nous leur devons, et leur action n’est pas limitée à l’Afrique Occidentale française. C'est grâce aux tirailleurs sénégalais que Marchand et Mangin purent atteindre le Nil. C’est eux qui permirent à Lamy et à Gentil de briser le despotisme de Rabah, au colonel Moll de nous assurer l’Ouadaï, au général Largeau de refouler les Senoussistes et de s’emparer du Borkou. C'est à eux que fait appel Gallieni pour conquérir Madagascar, et le maréchal Lyautey, s’il était ici, pourrait vous dire qu'ils ont été les bons ouvriers de la lâche qu’il poursuit si brillamment au Maroc. C'est encore eux qui, dans les forêts écrasantes de l’Equateur et dans les marais du Congo, parcourent des centaines de kilomètres à pied pour nous assurer la complète du Cameroun.
Au cours de cette épopée lointaine, sous toutes les latitudes, notre armée, noire avait témoigné des qualités les plus rares de bravoure, de dévouement et d'abnégation. La grande guerre devait, de 1911 à 1918, mettre en plus éclatante lumière ses admirables vertus inspirées du patriotisme le plus pur. 11 serait vain de vouloir, en quelques mots seulement, retracer tous les exploits de ces vaillants soldats. Du moins, peut-on dire qu’ils ont non seulement étonné les Français, qui ne les avaient jamais vus à l'œuvre, mais qu’en se surpassant eux-mêmes, ils ont forcé l’admiration de tous les coloniaux, qui, de longue date, connaissaient leur valeur. A Dixmuile, à côté des fusiliers marins et avec autant de ténacité que leurs frères d’armes de la marine, ils barrent la route de Calais à l’envahisseur avec un courage d'autant plus méritoire qu’eux, les enfants des tropiques, ils combattaient dans les boues glacées de l'Yser. Sur la Somme, à Verdun, dans l’Aisne, partout ils ont émerveillé leurs chefs et leurs camarades de l’armée française, par leur courage sans défaillance, leur mépris de la mort, le stoïcisme fataliste avec lequel ils observaient leur consigne de vaincre ou de mourir.
Pour leur rendre l'hommage qu'ils méritent et que vous allez consacrer dans la pierre, il faudrait reprendre les innombrables citations dont ils furent l’objet. Je n on retiendrai qu’une : celle d'un modeste mais héroïque sous-officier soudanais, parce qu’elle caractérise toutes les admirables qualités du soldat africain : « Mamadou Diarra. sous-officier d’une bravoure incomparable et d’une énergie faroucln : le
9 juillet 1916, a magnifiquement entraîné -es tirailleur- a l assant, sons un feu meurtrier de mitrailleuses et d’artillerie; s'est cramponné avec une poignée d’hommes à quelquenié très de la tranchée ennemie, dans laquelle il s’est enfin lancé, en saisissant le moment favorable, y a fait 130 prisonniers. dont 7 officiers et enlevé 5 mitrailleuses. Bien qu'atleinl d'une plaie pénétrante à la poitrine, par balle a coniinué la lutte pied à pied dans la tranchée et I n défendue, le lendemain, contre une violente attaque. Ne - est laissé évacuer que deux jours après et par ordre. »
Des citations semblables existent par centaine-. Aussi le | gouvernement qui. en 1913, avait déjà décerné ai drapeau j du 1er régiment de tirailleurs sénégalais la croix de a Légion j d'honneur, lui décernait il, en 1919. ia Croix de guerre avec quatre palmes et la fourragère aux couleurs de la Médaille ! militaire.
Voilà, en peu de mots, bien impuissants à traduire toute l'admiration qu’ils devraient exprimer, l'œuvre des ils vaillants de l’Afrique occidentale.
La France leur doit une infinie reconnaissance Mais aussi, elle peut tirer de leur conduite et de l'œuvre accomplie un sentiment de grande et légitime fierté. Si je n'hésite pas à m'en foire ici l'interprète, ce n'est pas seulement pour m'élever avec indignation contre la campagne qui de l’autre côté de la frontière, représente comme des barbares ces admirables soldats; c'est aussi par un sentiment d'élémentaire justice pour ces enfants de la France d'outre -mer. qui lui ont donné, dans leur ardent patriotisme, les témoignages répétés de leur indéfectible amour.
Gel élat d’âme, c’est la récompense de la politique traditionnelle suivie par la France à l'égard des populations indigènes, qui, de Gliamplain à de Brazza, a fait de la générosité la règle de conduite de tous nos explorateur- de tous nos chefs militaires, de tous nos grands administrateurd'outre-mer.
La France ne soumet pas les peuples; elle conquiert les cœurs; cl c'e-l ainsi qu'au moment où elle se trouve en danger, elle peut, sans appréhension, faire appel à tous sienfants. depuis l’Orient jusqu’à l’Occident, de l'Equateur au Rôle. Comme l’a dit éloquemment mon collègue et ami Alfieri Sarraut, la France n’est pasCarlhage; sous ses drapeaux, elle n’enrôle point de mercenaires : ce sont dos volontaires qui, de partout, accourent pour défendre le drapeau qui leur a apporté les bienfaits de la paix française.
Voilà la raison profonde qui nous a permis de voir pendant la guerre 2C0.00U Noirs venir se mêler à nos fils pour défendre notre sol contre l’envahisseur. Voilà aussi la raison pour laquelle, au lendemain de la guerre, partout où le soleil éclaire nos possessions françaises, le calme le plus absolu règne. Les cœurs de nos populations indigènes battent constamment à l’unisson du nôtre, si bien qu’avec raison on a pu dire qu’après la réintégration de F Alsace-Lorraine dans le domaine national et en dépit de la saignée de la guerre, la France compte non plus seulement 40 millions, mais t<;0 millions de Français.
C'est dans ces sentiments de reconnaissance, d'admiration et de fierté qu'au moment où se pose la première pierre du monument élevé- à leur gloire, je salue, au nom de tous les Français, au nom de tous les coloniaux, les héros magnifiques qui, sur tous les points du globe, comme sur ce sut mutilé de la belle ville de Reims, ont partout mené le bon combat pour la grandeur de notre commune patrie.
Le général Archinard, président du Comité, a dit à son tour :
Les troupes noires, vous le savez, se sont bien battue- -iule front, partout où elles ont été engagées, comme elles se battaient depuis un demi-siècle dans nos colonies et nos expéditions lointaines, mais entre les divers points où elles se sont particulièrement distinguées, nous avons pensé que Reims ou ses environs convenait le mieux pour y élever un monument qui dirait aux générations futures que là, danleur action bien nette, évidente, tout à fait indispensable à la conservation de Reims au moment où elle s’est produite, les Noirs étaient du côté du droit et de la civilisation contre la barbarie la plus sauvage s’exerçant avec rage contre une ville ouverte et déserte; que là, nos frères noirs ont prouvé que la France avait bien placé son argent, ses efforts et son
affection quand elle les a adoptés comme ses propres enfants en leur apportant la liberté.
Jusque là. de grands empires noirs s’étaient formés et développés. Leurs chefs, intelligents et braves, avaient fait de grandes choses ; mais, de tous ces empires, aucun n'était viable et tous ont disparu. Ils n 'étaient pas plus viables que l’empire romain ne l avait été, lui qui, pourtant, était parvenu à une haute civilisation. Le mal social de l’esclavage leur était commun et rien ne pouvait en tarir la source aussi bien à Rome qu’en Afrique, à moins qu'une société nouvelle ne vint remplacer ou. du moins, modifier profondément la société antique.
Mais avec, la liberté, nous avons apporté l’abolition de l'esclavage. Nous avons suivi les errements si judicieux et si élevés de l’homme remarquable qu'a été le général Borgnis- Desbordes, à qui le Gouvernement avait confié le commandement et la direction de nos premières entreprises au Soudan, et, ce faisant, nous avons réalisé cette suppression sans trop grand’peine, sans provoquer de cataclysme et beaucoup plus vite que n’osaient l'espérer les plus fervents, les plus impatients antiesclavagistes d’alors, le regretté et vénéré Sénateur SchcelMier en tête.
Tous les espoirs sout aujourd'hui permis aux populations noires, mais pour 11e parler que de nos tirailleurs, tous ces braves ont prouvé pendant la guerre que. confiés à des chefs qui les connaissaient et étaient fiers d être a leur telc, ils étaient dignes de la liberté, et ils le prouvent encore pendant la paix, tou' les jours et à tous les points de vue, parleur esprit de justice et de discipline, leur confiance en ceux qui s’occupent d’eux avec bienveillance, la reconnaissance qu'ils témoignent. leur tenue si parfaite dans leurs régiments que seuls, les Allemands, ne cherchant qu'à diminuer nos forces de résistance, ont le triste courage île les calomnier \ilainement, n’ayanl pas de griefs réels à relever contre eux
Reims, la noble cité martyre, ravagée à plaisir par un ennemi déloyal, uniquement parce qu’elle rappelait trop la vieille et glorieuse France du passé, veillera pieusement sur le monument où le maître Moreau Vauthier a voulu qu’un jeune sous-lieutenant, frêle et fier, tenant le drapeau d’une main ferme, soit entouré par quatre solides tirailleurs mettant leurs forces d tout leur être au service de la France, de la Plus Grande France, de celle qui est toujours en avant pour défendre tout ce qui est noble et bon.
Que la mémoire des Noirs qui ont tant contribué à défendre Reims et la France ne périsse pas parmi nous!
Vive Reims, vive la France!
Enfin la dédicace suivante a été insérée dans un tube fie métal et scellée dans la première pierre :
Pour rappeler que ce monument fut conçu pour glorifie: tous ceux des chers compagnons d’armes, illustres ou obscurs, qui, dans la brousse équatoriale ou sur les champs de bataille de l’Europe, soûl morts pour sauver la grandeur de. notre pays.
Pour commémorer les hauts faits d’armes accomplis depui s plus d’un demf-sièclc par les tirailleurs noirs ; pour réfuter tes monstrueuses calomnies allemandes par ce témoignage durable et grandiose.
Reconnaissance cl affection envers notre armée noire.
Et voilà des sentiments que 11e comprendront jamais nos ennemis d'hier qui continuent leur campagne contre les troupes noires françaises. Coulibaly, Toumanéet Cissoko 11e sont pas atteints par ces injures, ces calomnies et ces mensonges.
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