PAR
LE COMMANDANT THILO
A peine rentré en France, vers le milieu de 11)17, le commandant Tillio a publié dans la Géographie (\) un exposé très complet, bien que succinct (16 pages), des constatations géographiques qu'il avait faites au Nord- Est du Tchad, depuis le Tibesti jusqu’au Darfour. Un article de M. G. François, paru dans le Bulletin (2), en a donné un excellent résumé. Mais nous ne possédions pas de carte détaillée de ces dernières explorations. Malgré les multiples occupations de président de la Commission de Délimitation d'Kupen et Malmédy. qui absorbent presque tout son temps, le lieutenant-colonel Tillio vient de rédiger une note des plus intéressantes, sur la construction de la carte provisoire au 1/2.000.000° du Tibesti, du Borkou. de l’Erdi, de l’Ennedi. que la Géographie a publiée dernièrement (3 i.
Le lieutenant-colonel Tillio. après avoir indiqué quels instruments le capitaine Lauzanne et lui ont utilisés, pour constituer le canevas astronomique, base de sa carte, écrit : « qu’après avoir fait la balance des avantages et des inconvénients présentés respectivement par le théodolite et l'astrolabe à prisme au cours d’un voyage en Afrique centrale, il nous parait avantageux pour l'explorateur d ètre muni de ces deux instruments qui se complètent sans s’exclure » (p. 302 ).
(1) Exploration du commandant Tillio en Afrique centrale: Borkou. Ennedi, Tibesti. Dar-Four 11912-191* i. La Orographie. t. XXXI, 1910-1917, p. 4,01-417.
(2) La mission Tillio, Bulletin de l’Afrique Française, 1917, p. 314-316.
(3) L'exploration du Sahara oriental, mission Tillio. carte du
Tibesti, du Borkou et de T’Enuedi. La Géographie. I. XXXVI.
p. 293-31*. Lue carie hors texte au 1/2.009.000*.
Le théodolite est. eu effet, un instrument universel, qui permet de déterminer rapidement une position approchée (même si l’observateur est très exercé et emploie certaines méthodes avec une approximation des 3", avec un théodolite donnant le quart de minute à l’estime — voir la note de la page 299 1 — d’observer le soleil ou les étoiles par un ciel où il n’y a que quelques éclaircies et de déterminer l’azimut de montagnes éloignées et même leur altitude, si on peut les recouper de plusieurs stations différentes.
Coordonnées astronomiques. — Le poste de Faya (Borkou) fut pris comme méridien origine auxiliaire et comme station base pour le nivellement barométrique.
Un transport du temps, exécuté par le capitaine Lauzanne, entre le Iva lient et le Borkou donna une première longitude approchée de Faya, qu’aurait pu préciser la moyenne d’une dizaine d’occultations d’étoiles par la lune, si l’on n’avait déterminé directement la longitude de Fa va par rapport à Paris, grâce à la télégraphie sans fil.
De janvier à mars 1916, pendant 9 nuits, les observateurs purent entendre la tour Eiffel, grâce à l’antenne du poste (' 45 mètres de haut) ou à celle des cerfs-volants, qui avaient des antennes de 360 mètres. L’écart maxima îles 50 observations individuelles ne fut que de ls, 46 et celui des moyennes de deux soirées de 01 2 3 * S, 68. Depuis, des perfectionnements (amplificateurs) et la création d’un matériel transportable à chameaux et à bœufs permettront aux explorateurs d’entendre les signaux émis par les postes radiotélégraphiques français de toute notre Afrique. Aussi le colonel Tillio a écrit :
• Nous pouvons dire que les anciennes méthodes basées 'Ur les observations d’occultations d'étoiles parla Lune ou le transport du temps peuvent être, dès maintenant, considérées comme surannées (p. 304). »
Toutes les latitudes ont été déterminées avec une précision voisine de 5 d’arc et les longitudes au moyen do transport du temps 1 10 montres de torpilleur) eu circuits fermés et, au retour, entre Faya et El -Fâcher, dont la longitude venait d’être déterminée télégraphiquement par Mr Pilkington, inspecteur du Service géographique du Soudan anglo-égyptien. L’erreur de fermeture ne fut d’ailleurs que de vingt-deux secondes de temps pour un voyage de soixante-quinze jours.
Le commandant Tilho a donc pu, au cours de sa longue carrière africaine (1899-1917), déterminer un réseau astronomique de précision, allant du Moyen- Niger au Darfour sur 23° de longitude (environ 2.500 kilomètres) et embrassant plusieurs degrés de latitude.
La position d’Abéché a été reportée à 630 à l'Est île celle déterminée par le capitaine Lauzanne, en 1912, celle d’Araen à 17 50 à l'Est de celle indiquée sur la carte du Ouadaï (1913), au 500/000° dressée par ordre du colonel Largeau (elle résultait d’ailleurs de simples itinéraires), pendant que Faya est reporté à 12’ au Nord et à 10 30 à l'Est du point où le commandant Tilho l’avait situé lors de sa mission précédente, d’après des itinéraires d'officiers du Tchad. Quant à Bardai', que Naclitigal a visité en 1869, il est reporte vers le Nord de 42 et vers l’Ouest de 21 .
Le tableau des pages 307 et 308 de la Géographie contient 84 latitudes et 79 longitudes (nouvelles pour les 4/5e environ). Il est regrettable que ce tableau ne donne pas à la fois les longitudes par rapport à Paris et à Greenwich, et que le cadre de la carte n’indique pas au moins l'origine de ces deux méridiens, car cela faciliterait les comparaisons avec les cartes que nous avons et avec les tableaux de coordonnées publiées jusqu’à ce jour. Cette double indication sera fort utile encore pendant de longues années et elle ne coûterait que peu de travail aux auteurs d’articles ou de cartes.
BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE
Altitude s. — L'altitude basse de Faya a été calculée au moyen de 39 observations simultanées, faites au thermomètre hypsomélrique, à Bol, sur les bords du lac Tchad altitude 351 mètres) et à Faya, 18 autres observations hypsoinétriques ont été éliminées, parce que faites à des moments où soufflaient de forts vents Nord-Est.
Les vingt mois d’observations barométriques simultanées n’ont pas été retenues non plus, à cause de l’impossibilité où l’on s’est trouvé de les corriger de façon à tenir compte du déplacement vers le Sud de l’aire des basses pressions qui paraît se produire chaque année dans la région du Tchad pendant les mois d’hiver.
Finalement le lieutenant-colonel Tilho a adopté pour Faya l’altitude de 210 mètres, bien que la carte porte 195 mètres.
La plus faible altitude des Pays-Bas du Tchad parait être au Iviri (ancien lac), situé au Nord de Fouka, par 17° de latitude Nord et i5o50 Est de Paris.
Dans la région du Tibesti beaucoup d’altitudes ont été déterminées, soit par nivellement barométrique, soit par tiàangulation au théodolite. D’après la carte, la région à 50 kilomètres au Sud de l’émi Roussi, est à des altiudes variant de 500 à 593 mètres. Le sommet le plus élevé du Tibesti, l’émi Roussi, culmine à 3.400 mètres et. est formé d’un vaste cratère éteint (kohor) d’une dizaine de kilomètres de diamètre et d’une profondeur totale de 700 mètres. Deux cheminées y débouchent.
Le Sosso Tuaki ç30 kilomètres Sud de Bardai) a 2.650 mètres pendant que l’Ei-Yey, situé plus à l’Est, en a 2.900. A 170 kilomètres de l’émi Roussi, l’érai Hessou culmine entre 2.300 à 2.800 mètres. Le massif du Tibesti est limité à l’Est, aux environs du 17° Est de Paris et entre 19’40 et 21°40 de latitude Nord, par un plateau dont les altitudes varient entre 531 et 576 m. (Ouri).
Ces diverses altitudes prouvent que le massif du Tibesti est sensiblement plus élevé qu’on ne le croyait, d’après Nachtigal, puisque ce voyageur évaluait l’altitude del’émi Roussi à 2.600 ou 2.700 mètres et celle de l’émi Tousside, à 2.400 mètres.
La carte d’altitude nous donnera les altitudes du Borkou, du Djourab, du Mortcha, de l’Ounianga, de l’Erdi, de l’Ennedi, qui ne devaient pas être encore définitivement calculées en janvier 1920, lorsque la carte annexée à l’article du lieutenant-colonel Tilho a été imprimée, puisque ces altitudes n’y sont pas portées,
Nous savons seulement par son rapport à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1), que la falaise qui limite à l’Ouest l’Erdi, est de 600 à 800 mètres supérieure à l’altitude des plaines du Borkou (p. 207), soit 800 à 1.000 mètres au-dessus du niveau de la mer, et que le point le plus bas entre l’Erdi et l’Ennedi est à 309 mètres au-dessus du niveau du Tchad (p. 208) c’està-dire à environ 550 mètres d’altitude, ce qui détruit l’hypothèse qui avait été faite, d’une vallée (au sens géographique), qui aurait mis en relation les bassins du Tchad et du Nil; page 231 le lieutenant-colonel Tilho écrit, en effet: « De l’ensemble des documents recueillis, il ressortait nettement que le bassin du Tchad constitue un bassin fermé, sans communication avec le bassin du Nil ». L’élude géologique du pays entre le Borkou et le Nil, à travers le désert de Libye, montrera un jour si l’on peut admettre qu’à un âge géologique récent cette communication a pu exister.
Au cours de son voyage de retour, le commandant Tilho a déterminé, par triangulation (en admettant
(1) Rapport préliminaire de mission. Bulletin (le la Section de Géographie, 1917, p. 193-233. — Imprimerie Nationale.
Différence 89 m .
pour coefficient de réfraction 0,06, comme dans le Sud Algérien), l’altitude du plus haut sommet du djebel Marra (3.010 mètres), supérieur de 1.200 mètres à celle qu’on lui attribuait d’après Mason Bey.
De Kabkabieh, Souey et Izzal Rhadib, points que le commandant Tilho a déterminés astronomiquement, il a pu viser, en effet, le djebel Marra. Après avoir calculé les altitudes de lvabkabieh et de Souey, il a trouvé pour le djebel Marra :
en partant de Rabkabieh 3.055 m. 1 en partant de Souey 2.966 m.
L’altitude de Souey ne résultant que d’une unique observation de pression, on peut admettre que l’altitude de ce point est plus incertaine que celle de Rabkabieh, qui résulte de 4 observations du thermomètre hypsométrique, ce qui fait que l’altitude 3.010 mètres pour le djebel Marra est peut-être trop faible de 10 ou 20 mètres.
La dernière campagne africaine du commandant Tilho a donc été des plus fructueuses, puisqu'elle nous procure des données précises sur environ 400.000 kilomètres carrés d’une des régions les plus inconnues de l’Afrique centrale. Appliquant pour la première fois la télégraphie sans fil à la détermination d’une longitude absolue pour un point distant de Paris de 41° de latitude et de 16° en longitude et continuant, comme durant ses autres missions, à utiliser les méthodes les plus exactes, ainsi que les instruments les plus nouveaux (astrolabe à prisme), le commandant Tilho a déterminé un canevas astronomique étendu avec une précision inconnue pour beaucoup de régions du globe visités depuis longtemps par des Européens. Obligé par les dures nécessités du service à rester, malgré lui, de longs mois en Afrique, pendant que ses camarades combattaient sur la Marne et à Verdun, il a tenu à prouver que la France pouvait à la fois se défendre et avoir des enfants qui travaillaient utilement aux progrès de la science géographique.
Les résultats scientifiques de cette importante campagne (1912-1917) commencent seulement à paraître parce que, dès sa rentrée en France, le commandant Tilho a abandonné ses notes, ses calculs, ses levés topographiques, pour prendre sa place au front et ensuite pour délimiter, après la victoire, les territoires rendus à la Belgique.
Georges Bruee.
m i ni 1 1 m ii 1 1 1 mi 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 ii i ii 1 1 m iiima