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AU FEZZAN

Xous avons publié dans {'Afrique française, de'mars 1922 (liens, roi.) la monographie de Kmifra. de Ceriani. qui apportait des renseignements complémentaires pleins d'intérêt au rapport de l'adjudant Lapierre.

Les quelques pages que nous donnons aujourd'hui nous paraissent la suite normale des deux publications précitées. Le récit du capitaine Enrico Petragnani. prisonnier des Senoussistes pendant quatre ans. au Fezzan, est trop intéressant à tous les points de vue pour que nous le passions sous silence.

.Nous donnons donc ia traduction des passages principau d'après le texte paru dans L'Ilalia in Oriente de février 1921.

1 5 avril 1922.

Pierre Granuciiamp,

Chef de bureau

a la Résidence générale de* France à Tunis

Le 28 novembre 1914 au matin, à 4 h. 10, les rai aies très violentes de 000 fusils nous apprirent

( t ) Kmoco Petragxaxi : fjuritlro anni </i prigioniu net Fezzan II. Ilulni in Oriente, revue illustrée publiée à Tripoli d' Afrique numéro do février 1921). ’

que l’ennemi avait occupé la position dans laquelle nous aurions dû nous trouver si l’imprévoyance de certains n’en avait disposé autrement. Le moderne et beau fort Gahara (Fezzan) construit avec un soin passionné par le colonel Miani, avait été pris pendant la nuit par des rebelles se no assistes; nous qui nous trouvions dans la plaine voisine, nous lûmes pendant trois heures la cible de ces endiablés qui combattaient «la Guerre Sainte sur la voie de Dieu » et dont l’intention évidente était de nous chasser de là pour voler impunément « au nom de Dieu clément et miséricordieux ».

La passion de Gahara dura donc pendant trois heures: moins de 100 hommes, parmi lesquels 80 Frythrécns malades, avec très peu île munitions, réussirent à prolonger l’agonie du sympathiqu* préside fezzanais qui tomba dans les mains des Senoussistes à 7 heures et demie. Peu des nôtres - partis à temps — trouvèrent leur salut dans la fuite en se repliant sur Brak. Le reste fut barba renient massacré dans une orgie de fanatisme. Je me trouvai pris entre deux feux alors que je portais quelque secours à l’héroïque employé postal Gulisano, agonisant. Je fis ainsi un saut à pieds joints dans un monde nouveau et, avec une rapidité foudroyante, je changeai de gouvernement, d’habitudes, de régime de vie, de nourriture, de langue et, en partie aussi... de. mentalité. Ge dernier changement était indispensable à qui devait faire contre fortune bon cœur; je dus ainsi me dépouiller de mes habits pour les céder à un de ces guerriers qui m’ordonna de les lui donner, et de certaines vieilles idées pour les remplacer par d’autres de caractère plus conciliant et plus large en matière de communisme, de droit, de sens moral, etc.

L auteur de la brillante et heureuse attaque du fort de Gahara fut Salem ben Abdennebi en Nakoua, de Zintan, qui, sans avoir fait des études spéciales de stratégie et de tactique appliquée, avait démontré que tous les moyens sont bons pour arriver au but, principe sublime de teutonique mémoire. Le commandant suprême de l’expédition était à 48 kilomètres du massacre ; c’était le fameux marabout Mohammed Mahdi SounnL Celui qui avait proclamé la Guerre Sainte n’éfaif

Supplément de l 'Afrique Française d'avril 1922.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

rien moins. que Mohammed el Abed, frère de l’ex (îrand Senoussi. Ahmed ech Cherif.

Je vécus avec les hordes senoussistes pendant sept mois en déplacement continuel entre le Zcllah el leChiati; j'eus quelques mois de repos à Ouenzerik. un des plus sympatiques villages du Fezzan.

Enfin, sur un ordre du Senoussi. je fus transféré le 6 juin 1915, à Ouaou-el-Kebir. résidence ordinaire du Senoussi précité, .le restai trois ans dans cette contrée amène, par toujours gai. pas souvent mélancolique, souvent affamé, il est vrai, mais l ame confiante et pleine de ces trois précieux éléments : foi. bonne humeur et santé, qui me permirent d’imiter Severino Boezio.

La Zaouïa de Ouaou. — Les frères de TOrdre senoussiste.

Moi qui avais de la Senoussia de vagues, imprécises et fausses notions, je commençai à m’en faire une idée le 15 juillet 1915. quand j’arrivai à Ouaou-el-Kebir, résidence du Senoussi Mohammed el Abed, qui s’était transporté de Koufra à Ouaou, pendant l’occupation italienne du Fezzan. Quelques renseignements sur l’endroit. '

Ouaou-el-Kebir, visité par Moritz von Beurmann, en 1862. le premier et le dernier Européen qui y soit entré, n'est ni une oasis, ni un village, pas même un lieu de campement stable ou périodique. C'est une colline de sable et de pierre dure, isolée, au [lied de laquelle, vers le Sud, s'étend l’horrible désert sans borne qui mène au Tibesti et au Soudan et qui. au Nord, à l’Est el à l'Ouest est entourée par des élévations en terrasses qui vont en diminuant jusqu'à se raccorder aux monts de Tmnmo. Sur celte colline, haute de 40 mètres environ, s'élève une zaouïa, gros édifice en pierres, assez bien fait nommé « Meddcmouna ». c’est-à-dire « l'inaccessible », « l'imprenable ».

Huit petites maisons sont autour de la zaouïa; il s’agit de cubes faits en pierres et boue où habitent les « khouan » (frère de l'Ordre senoussiste) et le personnel du gouvernement du Senoussi. Au [lied de la colline il y a une petite oasis avec 500 palmiers et 8 puits. A I kilomètre de la Zaouïa. dans le bas, se trouve une grande mosquée, antique et robuste construction. A gauche de la colline et sur un monticule haut de 150 mètres au moins, on voit les ruines d'un fortin construit, il y a environ deux siècles, par les Tibou. qui étaient les anciens habitants d’un si riant pays.

Ouaou-el-Kebir est complètement isolé: le lieu habité le plus proche est Temissa, à 200 kilomètres, au Nord; puis Zouila. à 250 kilomètres, au Nord- Ouest; Bardai dans le Tibesti. à 700 kilomètres, au Sud-Est: Koufra, à 600 kilomètres: Tripoli, éloigné de 1 .600 kilomètres environ: Benghazi, à 400 kilomètres.

Après la retraite delà colonne Miani, le Senoussi .Mohammed el Abed devint, de nom el de fait, sultan du Fezzan et fit solennellement sentir le poids de Sa Majesté sur cette malheureuse région. Prisonnier, je fus reçu par lui à Ouaou en juillet 1915,

lorsque plus de 1.500 Fezzanais et Arabes de la Ohibla se rendirent en grande pompe lui faire acte d’hommage dans la capitale. Ouaou ne vit jamais tant de foule, tant de couleurs, brillantes' tant de chevaux couverts d’argent. Et je ne vis jamais une aussi heureuse imitation ou caricature, comme on voudra, d’un gouvernement, d’un empereur, d’une armée, d'un orchestre, d'un palais impérial el d'un protocole de Cour. J’en fus tellement suggestionné que je commençai presque à prendre au sérieux ce que je voyais et entendais, Ces gens qui arrivaient, les coups de fusil, de canon, les trompettes, les flûtes, les tambours, les discours, les grandes prières collectives qui avaient quelque chose de liturgique comme le Ta Daurn. me tirent une telle impression que je m'identifiai à ce chaos et que je me dis : « La forme est différente, mais la substance doit y être: la Senoussia est une puissance colossale: je l'avais bien lu sur les livres de Duveyrier et du capitaine Bourbon J »

Lorsque tous les fonctionnaires du nouvel Empire eurent été reçus, mon tour arriva. Le gentilhomme de Cour de service, un citoyen barbu de Audjila. habillé en bleu, avec des jambières et des décorations, parmi lesquelles une médaille de la madone de Pompé i„ me prit par un bras el nu* poussa violemment dans la cour de la Zaouïa en me disant : « Tu seras reçu tout à l'heure par le Sultan ». Une fois passé le seuil, il ajouta : « Enlève tes souliers ». Je voulais lui faire remarquer que ce n’était pas dans nos habitudes, mais tout fut inutile. Avec une énergie de portefaix il fit le geste de me délacer mes souliers. Je l’en empêchai et accomplis moi-même celle vulgaire opérai ion. tout en pensant mélancoliquement à ce nouveau gouvernement qui m'imposait, comme marque du respect que je lui devais, de retirer mes souliers au lieu de mon chapeau.

Je fus introduit dans un grand salon au centre duquel, immobile comme la statue de Boudha. était le Senoussi entouré par une dizaine de gros coussins de soie. Un regard tout autour. Biches lapis égyptiens, de Smyrne, de Constantinople, partout. Dans un angle, une grosse table pleine de bouleillesdc sirops. Les parois et la voûte lapissés de percaline. Dans un autre angle une belle armoire à glace, ma vieille connaissance, parce qu’elle ornait autrefois la Bésidence de Brak. En haut, au-dessus de la tête du Senoussi un cadre épouvantable, d’édilion turque, chargé de reproduire un duel au dernier sang entre le Diable el Si< I i Ali bon Taleb, gendre du Prophète Mahomet. Sur la paroi opposée, un grand portrait de S. M. le roi d’Italie, une pendule régulateur, un baromètre anéroïde, un olostérique (?). un hygromètre, un cadre en chromolithographie représent an l le panorama d’un lac et suspendu à l’envers. Le Senoussi Mohammed el Abed, 45 ans. énorme, m'apparut, je le répète, comme une divinité sémitique de T Extrême-Orient : son immobilité absolue me donnait l'impression d'étre devant une statue. Louche de l’œil gauche, visage rond, déplumé, teint de cire. Vêtement : un cafetan de salin violet. un pantalon de castor vert, un riche burnous

de couleur olive. Sur la tête un turban de crépon, et sur le turban une couronne tubulaire en filigrane d'or. Sur la poitrine une étoile d’or et de brillants avec au centre, sur l'émail, la devise senoussiste Lillali. Aux doigts, cinq ou six anneaux d’or dont un avec un gros brillant.

Avec un air de protection paternelle, le Senoussi daigna me demander au moins trente fois comment je me portais, et je fus forcé de lui répondre de même trente fois que j’allais bien et que j’aurais mieux été en Italie.

Avec un sourire ineffable, il me dit qu'il me donnerait tous les conforts possibles, que rien ne me manquerait et que dans une quarantaine de jours il me renverrait à mon Gouvernement vin Benghazi.

Etrange : les quarante jours sont devenus quarante mois environ : cela prouve quelle notion les Arabes ont du temps.

Le Senoussi me donna enfin la bénédiction qui renvoie les gens. Il prononça à voix basse la Fa/iha qui est la première sourate du Coran. A la fin de celle prière, il fit le geste de s'essuyer le visage avec la paume des mains et dit : Amen, .le fis le même geste et je répondis : Amen. Je fus obligé de sortir en marchant à reculons, et après avoir repris mes souliers qui m’attendaient dans la cour je fus accompagné dans uue belle tente verte qui devint mon logis.

A partir de ce jour, commença la série des 970 jours successifs de mon séjour à Ouaou, pendant lesquels je vis passer devant moi dos hommes fiers et sauvages qui tuèrent, volèrent et lapinèrent. gens ignorants et superstitieux qui, entraînés par la suggestion morale qui leur est imposée. combattirent inconscients et se firent tuer inconscients; nègres vigoureux et brutaux: esclaves forcés et esclavage volontaire, bêtes fauves ou enfants, selon les circonstances: femmes qui s’immolaient pour le culte d'un homme qui était pour elle le symbole de la divinité. Il me passa sous les yeux des événements de sang et de férocité inouïe: tortures qui dépassaient le pouvoir de souffrance humaine : exécutions capitales qui étaient le comble du raffinement. Parfois, à travers les ténèbres de l'ignorance et de la brutalité passai! quelque épisode charmant et fin, empreint de sentiment et de sensibilité. Et je revenais alors à ma première idée, celle qui s impose à moi avec la force d'un idéal, c'est-à-dire que le caractère et l'instinct sont choses facilement modifiables, avec la pédagogie politique et sociale, parce que dans chaque âme — même la plus fermée — il y a la capacité de sentir selon une loi naturelle qui esl l’iustiuct discipliné du sens moral.

Cinquante-cinq mois de congé extraordinaire et involontaire loin du monde civilisé m’ont permis d’observer, en voyant ce qui. en général, échappe à l'œil distrait du voyageur sportman ou de l'explorateur superficiellement impressionniste ou peu studieux d’ethnographie et de folklore.

Si Ion peut appeler bonheur une calamité qui

m’a permis de connaître sereinement el objectivement ce que l’on savait seulement par des descriptions correspondant plus ou moins à la réalité, je veux dire que j’ai eu le bonheur de voir des lieux, d’observer des coutumes, de connaître des races qui, en effet, méritent une étude à un point de vue tout à fait nouveau, en sujet et non pas en dominateur.

Nous nous empressons de vouloir connaître la psychologie et l'éthique des races inférieures, au moyen d'observations directes, en prenant les types dans leurs manifestations extérieures qui ne sont jamais complètement spontanées et sincères lorsqu'elles se produisent sous nos yeux. Vice versa on ne peut connaître entièrement l’âme de l’indigène d'Afrique que lorsqu'il ne subit pas la suggestion matérielle el la suggestion morale du prétendu infidèle, lorsqu'il peut librement s'abandonner à ses élans irrésistibles de colère sauvage, de haine non réprimée, de générosité impulsive. Alors seulement on pourra dire qu’on a compris la relation entre l'homme et la terre, entre les besoins et les moyens, entre lesidéesel les époques, entre les instincts el les antagonismes et enfin entre les maux existants el les remèdes éventuels plus ou moins efficaces.

Le Fezzan esl une région qui mesure 900 kilomètres de l’Ouest à l'Est et 700 kilomètres du Nord au Sud. C’est une région particulière qu'on peut considérer comme une contrée de transition entre l'Afrique du littoral et le Sahara proprement dit. Le Fezzan était autrefois l’extrême limite de la puissance romaine que Cornélius Balbus y avait superbement affirmée. Il esl aujourd’hui la limite entre les peuples de race arabe et berbère et les Soudanais, les Haoussa, les Tibbou et les Touareg.

Immenses et magnifiques sont les oasis disséminées dans le Fezzan: celui qui est habitué de voir les modestes palmeraies de la Tripolitaine septentrionale resterait frappé de stupeur el d’admiration en en voyant les bois touffus, se perdant à l’extrême horizon dans un vert éclatant, troncs énormes soit droits, soit recroquevillés; obstacles très denses qui forment des barrières impénétrables. Si on considère la seule oasis de Traghén, à l'Est de Mourzouk. dans une énorme cuvette qui a plus de iO kilomètres de diamètre, on a l'impression d'une niera perte de vue. Là des millions de palmiers donnent la vie à quelques milliers d'individus el ceux-ci vivent en se nourrissant, pour la majeure partie, d’environ 200 qualités différentes de dattes que ces millions de palmiers produisent. L’oasis de Gatroun, extrême limite du Fezzan proprement dit, esl la digne rivale de celle de Traghcn; Mourzouk. Sebha. Brak et Zouila sont les autres oasis les plus importantes qui constituent la superbe richesse du Fezzan. Cette richesse, toute symbolique el idéale aujourd'hui, pourrait devenir demain une source intarissable de bienêtre pour l'indigène et de ressources économiquss pour la Mère Patrie.

Faire de la statistique démographique au Fezzan est absuide et l'approximation est, elle aussi,

très mauvaise; étant donné cela et la terrible famine de 1917 qui a décimé la population, on peut dire que le Fczzan. pays aussi grand que l’Italie, n’a pas [tins de 1 2 . OüO habitants aujourd'hui. Le climat surtout influe d’une façon particulière sur la dégradation physique et sur lu diminution morale des habitants qui, pris individuellement, sont incapables de toute affirmation d’énergie et de caractère. En paroles, par lu poussée religieuse, ils manifestent les idées habituelles que le Coran sanctionne; en fait ils aiment la vie tranquille, surtout l’ agréable farniente et la satisfaction des besoins qui constituent une seconde nature : être assis sur un tapis et absorber une innombrable série de petits verres de thé, s’assurer une femme ou deux et même trois (pii soient très jeunes et belles, surtout avoir des esclaves, des belles négresses qui doivent constituer et compléter la famille.

Parmi les tribus sédentaires les plus importantes, nous avons au Fczzan : les Atman, les Gouaida, les Zouaida. Parmi les nomades, les Oulad Seleiman, les Megahara et les Hassaouna.

Ces gens qui vivent si loin des centres de la côte, ont logiquement une mentalité bien différente de celle des autres Arabes qui sont en contact direct avec les Européens. Aujourd’hui surtout — après la grande guerre — alors que les Arabes ont l’ail des pas de géants dans la civilisation, on remarque plus follement le détachement des Fezzanais des autres populations du littoral. L’Arabe du Fczzan, sauf les naturelles et fréquentes exceplions, n’est dominé que par l’actualité psychique; le passé n’existe pas pour lui et l'avenir est dans les mains de Dieu. Le présent est son occupation. Pour lui, six mois ou quatre jours sont à peu près la même chose parce qu’il n’a pas la notion du temps et qu'il ne réussit pas à en comprendre la valeur. S'il est contraint au travail, celui-ci n’est pas considéré comme le moyen d’amélioration de sa situation. En d’autres termes, si on lui faisait comprendre que le terrain labouré rend plus que le terrain gratté, d’après son système, il répondrait que le produit éventuellement meilleur ne compenserait pas le plus grand effort qu’il lui faudrait faire. Etant donné ces principes louchant l’économie et le travail, on comprendra facilement qu’on ne puisse faire grand fond sur l’avenir de ces gens qui, bien que naturellement intell gents, ne réussiront jamais à comprendre la valeur de la civilisation sinon comme une manifestation de l’activité d’autrui qui leur apporte des bénéfices. L’Arabe de la côte lui-même qui tend aujourd’hui superbement à l’indépendance et qui veut se précipiter tout d’un coup dans le giron de la civilisation, avec cette irréflexion arrogante qui est la caractéristique des musulmans, s’il devait’ aujourd’hui se trouver seul en face de problèmes dont la solution implique de l’activité et du travail, se trouverait dans l'impossibilité absolue de se suffire à lui-même parce qu’il n’est en rien, préparé à la spéculation et à l’emploi discipliné de ses énergies. Il est donc facile d’imaginer quelle doit être la condition de gens qui, en plus de n’avoir aucun

sentiment d’ambition qui excite leur activité, vivent dans les régions qui sont les moins propres à leur ouvrir un horizon et un avenir.

Au fond, cependant, les Arabes fezzanais n’ont pas tous les torts et leur paresse est justifiée par un sort tragique qui parait peser sur le Fczzan. Ce pays est pour la Cyrénaïque, la Syrlique et la Ghibla une terre promise. On sait que la région de Barka, Syrie et le territoire au Sud de Gharian sont dépourvus de palmiers; on sait aussi (pie pour l’arabe la datte est un des principaux aliments, aliment substantiel et fondamental, alors que la farine est un luxe au moins pour la grande majorité.

Le sort tragique du Fezzan.

Périodiquement, à la récolte des dattes, et comme par des sauterelles le Fezzan est envahi. De la Cyrénaïque viennent les tribus Fouakir, Aouaghir, Doursa ; de la Syrtique, les Oulad Seleiman. les Biahi et les Gemaat; de la Ghibla, les Zen tan, les Michiaehia et les Oulad bou Sif. Il s’agit de bandes nombreuses qui se partagent le Fezzan et qui, choisissant les meilleurs endroits, par un droit de force qui est aujourd'hui une tradition. pillent les oasis en faisant main basse sur tout. Après avoir accaparé les dattes, ils accaparent le blé, l’orge, le gafouli (sorte de sorgho soudanais), les nattes, les ânes, les bracelets en argent... ils prennent en somme ce qu’ils trouvent et, après le butin, ils refont le chemin parcouru et laissent pour un an le Fezzan en paix et... vide; et les pauvres Fezzanais désolés et nus. soumis et résignés, sentent la faim qui arrive et disent Kan Mektoub ! c’était écrit ! Et avec cette stoïque et admirable soumission à un principe de déterminisme qui les domine, après avoir dit In chà Allah kheir men bad (Espérons que le bonheur viendra après), ils se mettent tranquillement à la lâche pour remplacer ce qu'ils n’ont plus.

Et là, il faut admirer ces malheureux, qu'ils soieid arabes ou nègres soudanais, il faut étudier profondément cette loi fatale d’adaptation, cette spontanée et intelligente recherche du moyen, et le triomphe qui en dérive de l'expérience et de l’intuition sur la misère, la victoire de l’esprit de conservation sur la nécessité impérieuse.

On a alors recours à la nature, à cette mère prévoyante qui accueille tout le monde et qui sait toujours donner quelque chose à tous. L'horrible famine de 1917 a enseigné ce que peut créer la lutte pour la vie; elle crée le moyen de vie et porte l'homme à se tuer pour vivre.

Le Fezzanais apathique, stoïque, attaché à la vie, absolument privé du nécessaire, remplace la farine, le pain, la viande, le poisson, les légumes, le sucre, le thé, le café, les habits, le fil. les aiguilles, le vin. la bière et... jusqu'aux noix fraîches et aux châtaignes par des éléments (non pas des aliments) qui ont ou l’apparence ou une certaine relation avec les substances remplacées dont ils manquent.

C’est étrange, merveilleux, peut-être invraisem-

blable, mais c'est vrai, douloureusement vrai et j'ai eu la nécessité de me nourrir pendant un certain temps de ces géniales, mais liélas dangereuses imitations de ce que, peut-être, une convention a établi la nourriture et la boisson de l'homme.

Le palmier, divine manifestation de providence, donne de son tronc sectionné dès filaments collés entre eax par une poudre que les Arabes nomment fïki-is. On obtient cette poudre en battant énergiquement les fragments du tronc, puis on la crible une fois récoltée. On a une farine jaunâtre, douce, assez agréable au goût, mais fatale à l’estomac. Les Fezzanais font avec cette poudre des galettes et de la polenta, mais l'usage prolongé provoque une forte tuméfaction de tout le corps qui rend méconnaissables les consommateurs et les amène lentement dans la tombe. On peut donc dire que les pauvres au Fezzan engraissent avant de mourir de faim. En d'autres termes, ce qu'on absorbe est approximativement de la sciure de bois.

La viande manque presque tout à fait parce que les pâturages sont rares et que les quelques échantillons d'ovins onl une vie de misère. Les chameaux sont trop précieux pour qu'on les abatte souvent dans un but comestible. Le bon fezzanais substitue à la viande la peau de chameau, souvent lorsqu'elle est déjà tannée et prête à être transformée en sandales. Lue bande de ce cuir est attendrie au feu. puis énergiquement battue avec des cailloux et bouillie ensuite dans de l'eau saturée de poivre rouge en poudre. El c'est ainsi que l’indigène est absolument convaincu d’avoir mangé de la viande.

La grande majorité des Fezzanais n'a jamais \ u de poissons sauf certains de Gatroun à qui des caravanes de passage ont donné quelques poissons secs du lac Tchad. Les petits lacs de nation (carbonate de soude cristallisé) fournissent cependant des pet ifs animaux d’une forme étrange, de couleur blanche, qui rappellent les lombrics. On les pèche au panier, dans ces eaux laiteuses, puis on les pétrit et, traités avec le sel. ils deviennent des croquettes. Lyon dit qu'ils onl goût de caviar tourné. I)e toutes façons les Arabes en sont très friands et en font même le commerce.

Notre œil se repose sur le beau vert de nos prairies; l'œil du Fezzanais ne connaît d'autre vert que le vert sombre el solennel de ses forêts de palmiers. Pourtant, en décembre et en janvier, le vert clair du blé qui sort timide dans ses jardins microscopiques lui fait envie. L'œil y est pour peu. 11 détache religieusement les pointes des minces feuilles; il en réunit quelques poignées puis dévore celte primeur comme nous pourrions goûter de tendres feuilles de laitue. Le thé et le sucre constituent pour l’Arabe en général et pour les Fezzanais en particulier une boisson de premier ordre et de première nécessité. A des époques exceptionnelles, comme par exemple en 1916. 1917. 1918, le sucre et le thé n’arrivaient qu'eu très petites quantités et en contrebande de la Cyrénaïque. En© oque de thé coûtait 2o0 lires (une oque correspond à 1 284 gr.). une oque de

| sucre de ls’0 à 200 lires. Ces articles étaient pesés comme de l'or et seuls quelques Crésus se permettaient le luxe de boire une économique petite tasse de thé. Les pauvres se modéraient de la façon suivante : une trentaine de grains de fenugrec (en arabe : halba) servaient à faire une infusion très amère et tanuique; dix dattes bouillies et pressées édulcoraient la boisson que la suggestion transformait ensuite en thé. Et ainsi ces malheureux étaient contents : on peut dire qu'ils ne se privaient de rien et que, pauvres de tout, ils étaient riches des ressources et des moyens que leur terre offrait spontanément. Des noyaux de dattes torréfiés et broyés constituaient la poudre de cale ; l’eau de dattes bouillies était le sucre : on en tirait un café non inférieur de goût à la chicorée et au café Malt Kneipp. Comment ces malheureux pouvaientils acheter de la toile en la payant 35 et 40 lires les 50 centimètres? Des vieux sacs, des chiffons cousus ensemble constituaient la tenue réglementaire : les gentilles négresses de Mourzouk, toujours gaies comme les commères de Windsor el plus fortes que le malheur, la chanson dans la gorge et le sourire sur les lèvres, s’habillaient de nattes de joncs ou de sparte, battues jusqu’à les rendre malléables. Elles sortaient avec cette grossi' chemise de paille et l’enlevaient aussitôt rentrées chez elles parce qu elles auraient risqué auprès du feu de finir comme la Pucellc d'Orléans. Les filaments qui se produisent autour du tronc des palmiers, déroulés et enroulés de nouveau, consliluenl le fil qui sert à coudre les habits de ce genre; les piquants des feuilles de palmier remplacent les aiguilles lorsque celles-ci coûtent 5 lires la pièce.

Ou dit que pour vivre il faut fournir un certain nombre de calories au corps humain et que ces calories se développent grâce à l'ingestion de substances azotées, d'hydrates de carbone, de graisse, etc. Les Fezzanais ignorent tout cela, mais ils savent que la substance grasse est nécessaire si la farine manque, même s'il y a abondance de sucre (je parle de celui contenu dans les dattes). El alors intervient la très dangereuse coloquinte, la puissante cucurbitacée qui guérit, qui lue et qui nourrit. Le beau petit melon de la coloquinte* a des grains plus petits mais identiques de forme à ceux des pastèques. Ces grains traités avec la cendre chaude et débarrassés du péricarpe, deviennent un aliment très savoureux, fortement huileux, qui remplace l'arachide, L'huile et le beurre. La même coloquinte est un remède héroïque et énergique contre la peste : la pulpe de ce fruit opère des miracles, el j'ai vu que l'empirisme arabe a un fond scientifique qui émerveillerait grandement un savant chimiste et un fort clinicien.

Un Fezzanais de Brak préparait un jour un mélange laiteux d’odeur âcre : il appliquait ensuite sur le genou tuméfié d'une fillette un chiffon imbibé de ce liquide. Je lui demandai ce que c'était. Il me répondit : « C’est un remède à nous qui fait plus d’effet que les vôtres. Voilà comment on soigne les contusions. Prends du vinaigre fort

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

fait avec des dattes fermentées, mets dans le vinaigre line "balle de fusil Martini et laisse dormir le tout pendant une nuit (sic). Applique le lendemain matin. »

Merveilleux ! Le lion vieux de B raie avait fait de l’acétate basique de plomb!

Le palmier donne un excellent sirop presque égal comme goût au sirop de coco, grâce à une incision sous l’ombelle ; si l’on fait ensuite fermenter pendant six heures ce liquide très doux et savoureux, on a un petit vin piquant, mais de goût équivoque. Encore six heures de fermentation et l'on obtient une puissante boisson alcoolique. de goût atroce, et qui rend excessivement gais les bons Fezznnais qui, avec le lagmi morr (amer, ils l'appellent ainsi) oublient la faim et les misères de la vie.

Us font souvent de la bière qu'ils nomment bousa. en faisant fermenter des dattes avec une poignée de farine de mil. Et ils obtiennent une boisson qui, mise en bouteilles, fait sauter les bouchons aussi bruyamment que la Veuve Amyot. pendant que l'alcool méthylique en abondance fait exploser ces pauvres cervelles en obligeant les corps à danser d’étranges danses de diables qui se terminent par un sommeil de' deux jours.

Et le palmier, enfin, traité prudemment, donne au centre de la pousse un bulbe blanc et très tendre, de goid exquis, rafraîchissant et qui rappelle parfaitement la noix fraîche.

Voilà comme ont Vécu pendant plusieurs années tous les Fezzanais et comme vivent toujours nombre d’entre eux qui n’ont rien en dehors de la datte. Ils ne cherchent pas à améliorer leur vie par le travail, c'est vrai, mais ils ne se plaignent pas du destin, ils ne jurent pas, ils ne se mettent pas en colère. Ils subissent par un philosophique besoin inné de subir et après un malheur plus grave que celui immanent, après un deuil tragique. après une calamité, un vol subi, ils disent tranquillement : « Dieu l’a voulu ! » Ce sont là les Fezzanais dont les qualités peuvent se résumer ainsi : peu ou aucune volonté de travailler, apathie, intelligence primitive, générosité, esprit de résignation exemplaire, aucun esprit combatif.

Le marché des esclaves.

Le Fezzan est en majeure partie peuplé de nègres d’origine ou de provenance soudanaise. On peut dire sans crainte de se tromper que toutes les races de l’Afrique centrale y sont largement représentées. Il y a en effet des nègres du Ouadaï, du Darfour, du Sud égyptien, duBorkou, du Kanem, du Bornou, du Haoussa, des Tibbou et enfin des Touareg.

Le Fezzan est donc une région qui constitue pour la Tripoli tain© ce que la grande ville de Kano est pour le Soudan : un lieu de réunion de toutes les subdivisions du monde musulman. 11 va de soi (pie la comparaison n’est juste que dans une certaine limite parce que si Kano est une ville qui compte 800.000 habitants et qui possède un marché sur lequel affluent tous les quinze jours plus de

500.000 commerçants de toutes les races, de toutes les couleurs et de toutes les religions, le Fezzan ne présente qu’un très discret échantillon de la race de Chain.

Les nègres et les négresses qui peuplent le Fezzan sont, en général, des individus d'importation ou, pour mieux dire, de la marchandise d'importation soudanaise. La traite des nègres très florissante sous Jes Turcs, un peu atténuée pendant notre domination du Fezzan, est redevenue très active et lucrative depuis notre retraite (191 i).

Le samedi de chaque semaine, le marché de Mqui zouk présente toujours un groupe de nègres qui sont exposés aux yeux (le l’acheteur. L’astucieux commerçant qui a l'ait l'emplette de chair humaine, se garde bien de vendre sa marchandise aussitôt après l'achat. Il fait engraisser les nègres et les négresses, en leur donnant une nourriture plutôt abondante, pour corriger toutes les sinuosités et les vides (pic la faim a faits sur ces malheureux. | Lorsque les rotondités commencent à être apparentes, les nègres sont exposés sur le marché. Les prix sont proportionnés au sexe, aux conditions physiques, à î’àge. Pour les femmes il y a un élément qui détermine le prix d’une façon spéciale, c’est l'intégrité physiologique. Le nègre vendu s’appelle Abdou , la négresse Khadem.

L’acquéreur achète le droit d'employer l’esclave comme mieux lui semble. La conséquence immédiate de la vente est la prise de possession d'une chose. Le Koran interdit de tuer les esclaves sauf pour des motifs très graves. Souvent, cependant,, ces malheureux sont supprimés pour des motifs futiles. Chez les pauvres et dans les tribus, au contraire. l'esclave devient une personne de la famille et est traité comme tel.

Prix actuels du Fezzan : un esclave de 20 à 30 ans robuste, s'il est du Ouadaï : 250 à 500 lires; s'il est du Borkou : 150 à 300 lires. Lne femme esclave : de 00 à 350 lires.

La grande majorité de la population du Fezzan est. comme on l a dit. constituée par ces esclaves qui se sont multipliés en produisant loutes les gradations possibles de pigments sous-cutanés de telle sorte tpie l'on trouve des types du noir velours foncé au gris pâle, de la couleur chocolat au noir métis, et du jaune bronzé au rougeâtre cuivré.

Ces gens sont surtout bons, superlativement \ résignés, gentils et pleurnicheurs. Caractère paisible. absence de volonté, besoin impérieux d’obéir à quelqu'un, relâchement d'habitudes. On dit communément ; il travaille comme un nègre, line doit certainement pas s’agir des nègres du Fezzan. parce que ceux-ci travaillent peu, juste ce qui est nécessaire pour accomplir le cycle journalier obligatoire de leurs attributions. En général, ils restent couchés sous les palmiers, plongés dans cette béatitude qui est constituée par la somnolence, par l’inertie qui favorise l’absence des pensées. Les ] esclaves femmes travaillent réellement, ce sont les vraies martyres. Elles ne restent jamais tranquilles , et leurs rudes mains montrent du matin au soir une merveilleuse activité. Elles écrasent le gafouli, , cassent le bois, fabriquent les nattes, les paniers ,

de feuilles de palmier, cousent, tirent l’eau des puits à la place des ânes, en somme font tout. Elles ignorent cependant l’art de la broderie. Par contre les hommes s’en occupent et réussissent magnifiquement. On rencontre fréquemment dans les rues de Mourzouk des blancs et des nègres qui, en se promenant ou assis sous les portes, fabriquent de grosses7 chaussettes de laine, pendant que dans quelque obscure boutique auprès du marché, un beau nègre, devant sou métier, brode en soie et en or une paire de sandales de cuir. Travaux superbes des yeux, des mains et de patience, esthétiquement parfaits et qui ont toutes les gracieuses et nostalgiques caractéristiques du style oriental classique.

Les plus beaux échantillons de nègres sont ceux qui viennent du Ouadaï : grands, forts, intelligents, couleur noir ébène, yeux très vifs. Les femmes sont merveilleuses; pour s'en faire une idée, il suffit d'imaginer une magnifique femme européenne (pii, pour les besoins de la scène, se serait appliquée la couleur qui doit la transformer en « Aida ». Leur peau est veloutée et leur sensibilité affective et maternelle a quelque chose de grand qui suscite l’admiration. Par contre, les autres nègres prévenant du Soudan central el occidental ont les caractéristiques du dolichocéphale prononcé avec les lèvres saillantes el les cheveux laineux. C'est là, la population noire du Fezzau, la grande masse qui constitue le nombre, les serfs de la glèbe dont la mission consiste dans le travail et dans une vie de misères et de privations. Ces malheureux qui n’ont pas l'instinct . perdu à travers les générations, de la liberté individuelle, ignorent la possibilité d’une rédemption, ne comprennent pas la douceur d’un sourire, le rayonnement d’un idéal même le plus simple, le plus modeste, le plus pratiquement réalisable. Ils vivent et leur vie est une habitude qui est un mécanisme lent : se nourrir ne constitue pas pour eux un fait ordinaire qui doil avoir une heure fixe: ils mangent quand et où ils trouvent quelque chose à à manger. Ils meurent solitaires, abandonnés, presque inconscients de la fin. et souvent, aux derniers moments, ont une pensée pour leur malin' qui les laisse mourir comme des chiens el qui les a déjà abandonnés depuis qu’il s’est aperçu qu'ils ne peuvent plus servir. Si un malheureux guérit, mais reste un peu débile, il est mis en vente à un prix de faveur.

Les joyeuses Fezzanaises.

On peut dire que Mourzouk — la capitale du Fezzau — est le centre qui résume classiquement tous les caractères du Nord-Afrique fondus à ceux du Centre, c’est-à-dire au Soudan. On n'exagère pas en disant que Mourzouk est une ville: il a les caractéristiques des constructions de Tombouctou et des édifices qui semblent des merveilles à ceux qui sont habitués à voir les primitives maisons arabes de la côte et du Djebel tripolitain. Mourzouk est une petite ville galante, très sympathique et gaie... très gaie. Les femmes surtout sont d’une

insouciance qui n'a pas la pareille ; négresses ou blanches, elles ont besoin de danser et de chanter et les classiques fantaisies du vendredi qui ont lieu dans un local spécial revêtent un caractère d’ardeur et de licence folle.

Et cependant ces petites femmes insouciantes el joyeuses ont une àme, une àme petite et complexe que ni la race ni la latitude ne peut nous donner connue primitive ou sauvage. Elles sentent la douleur et l'affection, la nostalgie et le regret, elles connaissent le sublime de l'amour maternel et ont un côté faible (pii est leur fierté; un culte pour l'Italie qui, en 1914, les tira de l’esclavage, qui leur donna du pain, qui les éleva même pour peu de temps à Indignité de femmes. Elles chantèrent leurs litanies simples et douces, elles dansèrent furieuses, glorifiant l'Italie qui arrivait. Elles pleurèrent lorsque les Italiens quittèrent Mourzouk. Ces malheureuses Manon Lescaut, négresses ou blanches, du 24e degré de latitude, ont, je le répète, une àme qu’il faut considérer, étudier et améliorer. Là où n’existe pas l’éducation du sens moral, où la convention n'a pas enseigné l'hypocrisie des sentiments el des instincts, il est plus facile d’imposer un catéchisme basé sur des formules qui touchent lecœur et soulèvent l’esprit. Au Fezzau nous avons des amis sincères, des amis (pii nous aiment peut-être plus pour ce <pie nous sommes que pour ce que nous distribuons. Le malheur veut que nos amis soient justement ceux qui ne peuvent nous être utiles en rien! Arrêtons cette divagation mélancolique et passons outre.

Les Touareg

L’Üuâdi el Gharbi, l'Ouadi ech Chargui, la Hamada de Mourzouk sont peuplés par un nombre important de Touareg. Qui sont-ils*? Les avonsnous connus effectivement ;? Les seuls peut-être à ('il savoir quelque chose sont les Français qui ont souffert pas mal de ces gens-là. Nous n’avons pas de motif de nous en plaindre, cela pour deux raisons, Avant tout, parce que nous nous sommes à peine aperçus de leur contact; secondement, parce que dans le peu qu'ils ont pu ils nous ont secondé dans nos efforts en nous fournissant les moyens de transport, à défaut d’autre chose.

Li's Touareg sont une grande race d’origine berbère, ils ont leur siège central si l'on peut dire, dans T Aïr (Soudan) et dans la région de Tombouctou, mais ils sont disséminés un peu partout. Le véritable Targui (c’est le singulier de Touareg) est très blanc de couleur, grand, sympathique, relativement intelligent, primitivement fourbe, très mobile, vénal, brigand dans l’àme et par instinct, capable de tout sauf de faire le bien et de dire la vérité.

Les Touareg sont divisés en tribus dont chacune a un aménokal, c’est-à-dire un souverain. Le gouvernement — étrange contradiction — est un régime d'anarchie... où un pouvoir suprême ne commande que symboliquement, les gens trouvent le moyen de se commander eux-mêmes. G est déplorable, mais l’homme a toujours besoin d’obéir

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et quand il ne peut obéir à un empereur il s’obéit à lui-même, c’est-à-dire à ses propres tendances. Celles-ci poussent le Touareg à la rapine : la loi morale est orientée dans ce sens; la rapine et le vol sont donc la loi, le respect pour la propriété d’autrui est un crime

Le sentiment religieux n’existe pas chez les Touareg; il y a 300 ans ils étaient chrétiens. Ils se convertirent ensuite à l’islamisme, mais ils peuvent se considérer comme les voltairiens de l’Islam, De la religion ils se moquent tous, hommes et femmes. Pour avoir une idée de la façon dont les Touareg comprennent la religion il me suffit de reproduire les paroles textuelles du Targui Boukaker Lagoui, kaimakam de Gbat ; « Je sers qui me paie ! je sers mieux celui qui me paie le plus ; je trahis celui qui me paie mal. Le prophète Mahomet ne pourra m’empêcher de gagner honnêtement ma vie. »

Après cela, c'est le cas de juger s'il est opportun ou non d'envoyer un missionnaire dans le pays des Touareg.

Comme on a donc dit, les Touareg vivent en volant, en pillant, en razziant... Tuer pour le Touareg est à l’ordre du jour ; c’est un acte qui rentre dans le champ du droit naturel et des occupations ordinaires parce que la ATengeance est une vertu théologale. Mais la vengeance sans le vol est un meurtre qui ne peut se comparer qu’à l’acte de peler une pomme pour en manger seulement la peau. La liberté de tuer a pour conséquence logique la réciprocité, c’est-à-dire la liberté de tuer qui tue... et ainsi de suite. Les tribus ont ainsi le plaisir de se détruire tour à tour.

Le Touareg est ignorant comme une taupe et bien rares sont ceux qui savent lire et écrire. Il existe une langue et une écriture nommées respectivement tamahaq et tifmar et qui sont l’origine de la langue berbère proprement dite. Les lettres ne sont pas liées entre elles, les voyelles manquent et cette étrange et harmonieuse langue peut s’écrire de droite à gauche, de gauche à droite, du haut en bas et du bas en haut comme on veut. Comme on le voit, il y en a pour tous les goûts, pour toutes les tribus et pour toutes les tendances géométriques des anarchistes touareg. L'homme n'occupe presque jamais une fonction publique : il est occupé dans la Hamada (désert pierreux), vers les grands nœuds de route, auprès des puits où il attend avec ses hommes les caravanes qui reviennent chargées du Soudan. Les femmes, leurs femmes sont maires, secrétaires de commune, copistes, etc. Presque toutes savent lire et écrire; contrairement aux hommes elles ont l'intelligence éveillée el l'intuition prompte. Elles attendent leurs maris au retour des razzias et administrent la chose publique avec bons sens et subtilité. La femme chef de tribu a un certain vernis impérial; vêtue d’une large tunique, elle porte sur la tète un riche turban et un épais voile lui couvre la bouche et le nez. Lorsqu'elle est sur la chaise gestatoire — dirons-nous — elle a dans les mains une longue lance terminée par une scie. Excellente musicienne, la Targuia possède le sen-

timent de l'harmonie el comprend l’opportunité des demi-tons, du forte, du piano et de la pause. Elle joue d’un instrument à cordes dont le son ressemble extraordinairement à celui de notre violoncelle, une mandore tétracorde, les timbales, les castagnettes.

La femme touareg de treize à vingt ans mène la vie de nos jeunes gens européens de dix-huit à vingt-huit ans. De certains préjugés, de certaines

prérogatives , de certains droits les

Touareg font volontiers fi. Une fois mariée, la femme Targuia reste très honnête et bien que très licencieuse en paroles et en actes, elle ne transige pas avec les devoirs conjugaux.

Parmi tant d’habitudes étranges des Touareg il en est une qui vaut la peine d’être décrite. Lorsqu'une femme est sur le point de donner le jour à une créature, le mari attend en dehors de la tente ^un passant quelconque. Dès que le nouveau-né a poussé le premier cri, le père a recueilli la parole pronoucée par le premier individu qui s’est trouvé à passer là. Cette parole, quelle qu elle soit sera le nom à imposer au nouveau né. C’est ainsi que s’expliquent les étranges noms qu'ont parfois les Touareg par exemple ; Taraout. miel; Amis, chameau : Mafoul, pourquoi; Ermes, prends; et ainsi de suite.

Si un Touareg revient dans sa région après quelque temps d’absence, il se fait un devoir de donner toujours de bonnes nouvelles aux parents et aux amis. On lui demande : « Comment va mon frère? L'as-tu vu? » Il répond sans manquer ; « Je l ai vu. Il va bien et il te salue » Al u’ès quelques semaines il se présente à la personne qui l'avait interrogé et il lui dit : « Sois courageux : ton frère est mort ! De toute façon ce soir nous tuerons un chameau. » Comme on le voit, même dans le pays des Touareg, c’est toujours la même chanson!

Les Touareg, surtout ceux des tribus Aoullimiden et Idhanaren sont des cavaliers phénoménaux résistant plus qu’on ne peut le dire. Cependant ils ne se servent que rarement des chevaux qui sont peu nombreux dans ces régions. Leur moyen le plus rapide est le meliari. le chameau coureur, qui est une bête merveilleuse, le navire du Sahara. Avec un bon méhari le Targui parcourt sans effort 120 km. par jour et trouve moyen de continuer cette course pendant une semaine. Sa seule précaution consiste à bien se serrer le thorax avec une large bande Si l’eau lui manque en route et qu'il ait encore devant lui quelques journées pour trouver un puits, une petite incision auprès de l'artère sous-orbitale du chameau lui permet de boire jusqu'à deux litres du sang séreux de sa monture. Un peu de sel et une petite ligature guérissent la blessure. Le Targui qui est resté sans vivres et qui a encore beacoup de chemin devant lui. s’il conduit une caravane, se , sert d’un de ses chameaux les plus gras pour se nourrir, mais sans tuer le chameau. Avec beaucoup de délicatesse et une magnifique connaissance de l'anatomie, il taille dans la bosse du patient chameau une belle tranche de graisse,

BEN SEIGNEMENTS COLONIAUX

environ trois kilos, qu'il fait immédiatement rôtir sur le charbon du désert. Celui-ci n'est, autre que le produit dernier de la digestion des chameaux, et le Sahara en est parsemé. La blessure à la bosse, qui n'est nullement sanglante, est soignée avec du sel et du vinaigre, si on en a. Le chameau avarié pour quelques mois est dispensé du travail : le quadrupède reste maigre et défectueux, mais le but est atteint puisque le Touareg s'est nourri.

Le Touareg a un besoin irrésistible de mentir. La psychologie du mensonge est une vieille chose, et la genèse en est toujours la même ; c’est pourquoi ces gens mentent d’abord par opportunité et ensuite par habitude. 11 ne faut donc pas s’émerveiller si ces fiers et éternels enfants de la pensée devant dire qu’ils se portent mal s’expriment ainsi : « Je me porte magnifiquement » ; s’ils sont sur le point de partir, il disent qu'ils rentrent chez eux: s'ils vous haïssent, ils vous expriment toute leur affection et se disent vos meilleurs amis. Peuton corriger d’un coup le caractère d'un peuple- Non. Donc le système qui s’impose est de connaître ces gens et d’orienter sa propre action selon leurs habitudes et leurs instincts.

Les Tibbou et les momies.

Un autre peuple très étrange qui habite le Fezzan méridional est les Tibbou. Ils proviennent du Soudan, mais ce ne sont pas des véritables nègres. Ils ont une couleur rouge cuivré, parfois très sombre à cause des nombreux croisements. Leur véritable nom est Tibbou rechiade, Irès païens d’origine, musulmans aujourd'hui par convenance, mais païens dans l’àme. Nombre d’entre eux habitent, en outre du Tibesti (capitale Bardaï) et du Sud fezzanais, dans l’archipel des oasis de Koufra, en particulier à Taiserbo et à Kebabo. Les anciens sultans Tibbou — jusqu'à, il y a deux siècles — avaient la très louable habitude dese faire embaumer, selon une méthode de pharaonique mémoire, et ils se faisaient ensuite placer assis dans les niches du temple de Taiserbo (Koufra). Plus lard cet usage s’est perdu à la suite de la diffusion de l'islamisme et il n’est resté que cette intéressante galerie de momies à Taiserbo, très bien conservées, qui donnent au visiteur l’impression de se trouver dans un musée égyptien.

Les Tibbou ont une langue quasi monosyllabique, dure, très difficile qui, phonétiquement, ressemble à des cris de singes ou à des énergiques gargarismes. Qu a ni au caractère de ces gens — qui sont beaucoup plus barbares que les Touareg — il y a peu à dire. Très ignorants, vénaux, sans générosité, lâches et voleurs. Il n'ont pas de caractères écrits et quelques-uns seulement savent écrire quelques mots en arabe. Leur empereur luimême, Sultan Lfrahim Salami, dont j’ai été l’hôte pendant une journée, ne sait pas écrire et balbutie à peine quelques mots arabes. Le Tibbou est voleur, mais contrairement au Touareg, il est vil et peureux. Il n’affronte jamais les caravanes en plein jour, mais tombe sur elles — après une embuscade — la nuit, en faisant irruption sur les

bivouacs. en hurlant comme les félins et en sabrant à tort et à travers.

Le champ le plus riche sur lequel s’exerce l’activité de vole rie des Tibbou est la zone d'Aïn Galakka dans le Borkou et la région de Aozou dans le Tibesti. Comme les grands chiens gardent les maisons et les propriétés, les Tibbou qui se préparent à un vol ou à unë razzia ont le soin de se couvrir le visage, les bras et les jambes de graisse de lion, importée du Soudan dans des récipients de peau. La conséquence de cela est que dès que les Tibbou s’approchent du lieu où ils doivent faire le "coup, les chiens s'enfuient précipitamment en sentant l’odeur du... lion. Le champ reste doue libre aux Tibbou qui font main basse sur tout alors queles pauvres Soudanais, écrasés de travail, font des rêves tranquilles.

Ces gens sont également ingénieux en ce qui concerne certains détails dans la forme de prise de possession. Les Tibbou sont spécialistes en matière de rapts d’enfants, fillettes, petits garçons et jeunes gens qu’ils vendent ensuite sur les différents marchés. Dès qu’une capture est effectuée, ils font au prisonnier deux trous avec un poinçon au-dessus et au-dessous de la clavicule autour de laquelle ils passent une ficelle. Ils lui font ensuite des entailles longitudinales et transversales sous la plante des pieds : cela pour l’empêcher de courir trop. La première opération est une sorte de marque, un timbre qui indique la propriété et qui sert à distinguer des autres esclaves ceux appartenant aux Tibbou.

En 1917. j’eus l’occasion de voir à Ouaou-el- Kebirun fameux marabout Tibbou, un certain Tellj, arrivant de longues pérégrinations dans le Soudan français. Ce mince type était littéralement recouvert de hagiab, c’est-à-dire de ces scapulaires en cuir qui contiennent des recettes et des plaques qui donnent 1 immunité contre tous les maux. Il y en a qui protègent le possesseur contre les coups d’arme blanche, les coups de fusil, la faim, la soif dans le désert, le tripanozome, le fi luire , la morsure des chiens, des vipères, etc. Une bourse en cuir rouge qui lui pendait au cou, très gonflée, excita ma curiosité. Je lui demandai ce qu’elle contenait. Très gentiment il tira un cordon et sortit de la bourse une main desséchée, parcheminée et courbée. Sur ma demande, il me répondit dans un français médiocre : « C’est la main de mon frère que j’ai tué ». En d’autres termes, la main du frère tué par lui servait de porte-bonheur. La cause du meurtre avait été une contestation pour de graves irrégularités dans le partage d’un butin.

Divers Touareg et Tibbou balbutient le français à cause de leurs fréquents contacts avec les troupes coloniales du territoire militaire du Niger. Beaucoup prennent aussi du service dans les troupes cle couleur, mais ils ne résistent que peu de mois à la discipline française; ils désertent avec armes et bagages.

(Le capitaine Petragnani raconte ensuite que le souverain Tibbou. Brahim Safami, vint le trouver un jour pour lui dire qn’il avait trouvé dans sa capitale évacuée depuis

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pou par les Français un livre curieux contenant la description de toutes les armes européennes. Mis en face de ce précieux ouvrage, le capitaine Pctragnani avait \ reconnu le catalogue de la Manufacture de Saint-Etienne!)

Après cette rapide, incomplète et désordonnée revue qui ne peut donner une véritable idée de la réalité, nous nous sentons portés à faire quelques réflexions, à considérer un peu moins sévèrement ces gens (pie nous déprécions souvent, surtout parce que pour les juger nous partons de notre point de vue.

Il est bon de rappeler que chacun, chaque être vivant, qu’il soit Tibbou, Touareg, nègre ou Arabe, représente un microcosme dans 1 harmonie de l’univers et que chaque âme a un droit en relation avec le corps auquel elle donne la vie, que chaque cœur palpite d’après ses propres instincts. Notre devoir est de redevenir petits en face d’àmes infantiles qui ont besoin de douceur, de lumière et de persuasion. Nos pères furent maîtres pour développer un sentiment efficace et équilibré de pédagogie civile et politique. Les Gaulois, les Pannoniens les Celtes n’étaient pas plus évolués que les actuels Touareg et Tibbou.

Ici, en Lybie, plutôt que théoriciens géniaux, il faut être praticiens de génie. De tous les moyens d’enquête le meilleur est celui de la déduction; des conséquences remonter à la cause et alors seulement dépenser nos énergies, mettre en valeur notre œuvre de civilisation. Partout la vie se déroule de la même façon ; les formes, les manifestations extérieures changent : le sens moral peut sembler interverti, mais au fond la lutte est toujours la même et les facteurs qui constituent les anormalités ne sont pas toujours à rechercher chez ceux qui les commettent, mais dans les circonstances de la vie, dans le milieu -et. parfois, dans ce même esprit qui nous anime lorsque nous admirons le' sacrifice de Caton d Clique. Puisque nous vivons et nous travaillons dans celte terre, connaissons-la bien et eonnaissons-en surtout les habitants. Après nous être dépouillés des inévitables préjugés, si nous sentons, et si ce travail nous semble pouvoir être transformé en mission, il est bon d’acquérir un peu de fatalisme, cependant à la manière de saint Augustin, évêque d’Hippone, et non pas de Mahomet, prophète de l’Islam. U est bon — sans cependant tomber dans l'exagération — d’augmenter dans notre caractère la douceur et dans notre cœur un peu de l’esprit séraphique du pauvre d’Assise; faire à peu près ce qu’a fait dans le Tidikelt le marquis de Foucauld et nous pourrons alors jeter avec une conscience sereine la semence qui, aujourd'hui nous paiait devoir mourir dans un terrain stérile alors qu elle pourra germer superbement demain.

El même si tout était inutile pour le moment ou pour l’avenir, qu'il nous suffise comme suprême idéalité altruiste dans un avenir prochain de pouvoir dire : AI te ri sæcu/o.

Emuco Petragnaki

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