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L'ITALIE

et la compensation territoriale du Giubaland (l)

h' A fri que française , dans son numéro d’avril 1922, a signalé l’intérêt que la compensation territoriale du Giubaland, promise par l’Angleterre à l’Italie, offrait pour cette dernière puissance, parce qu’elle tendait en définitive à poser entre les deux pays le règlement de la question d’Ethiopie. Ce règlement semble moins aisé, et l’importance en parait accrue, ainsi que l’a exposée Y Afrique française, dans son numéro suivant du mois de mai, depuis que l’évolution de la question d'Egypte conduit la politique anglaise à se tourner vers le Nil Bleu et P Abyssinie.

Sur ces entrefaites, l’attention européenne vient d’être vivement sollicitée par la visite que M. Sclianzer, ministre des Affaires étrangères d’Italie, a faite à M. Lloyd George, Tous les journaux d’Italie ont insisté à ce moment sur ce fait qu’entre tous les sujets de conversation dont auraient à s'entretenir les deux ministres, celui de l’accroissement de la compensation territoriale du Giubaland ne serait pas un des moins importants. Il semble utile, dans ces conditions, d’exposer plus complètement pour les lecteurs du Bulletin cette question du Giubaland, qui excite si vivement les esprits en Italie et soulève, ainsi qu'il a été vu, les conséquences les plus imprévues et les plus graves.

L’article 13 du pacte de Londres permettait à l’Italie de recevoir de la France et de l’Angleterre des compensations coloniales au moyen de rectifications de frontières en Lybie, an Erythrée et en Somalie, au cas où ces deux puissances obtiendraient l’attribution de colonies allemandes.

En Somalie, cette compensation fut fixée une première fois à Paris, en septembre 1919, entre M. Tittoni et lord Millier. L’Italie obtenait alors un territoire, assez mal défini, d'environ So.OOOkmq, plus la rade de Chisitnayo En mars 1920. à la suite d’un échange de lettres entre MM. Scialoja et Milner, l’Angleterre consentit à la cession d’une nouvelle portion du Giubaland(environlO.OOOkmq), et d’une étendue de côte d’environ 120 km, allant de l’embouchure du Giuba à Bas-Chiamboni. La zone cédée est approximativement délimitée par une ligne qui part d’Unsi, sur le Daoua, à l’Est de Dolo, touche Dumasa et les puits d’El-Uach, et. de ce point, suit le 41° méridien, perpendiculairement au cours du Lach Dera et se termine à Ras-Chiamboni, sur l'Océan Indien.

La plus grande partie de la province du Giubaland (90.000 kmq sur 110.000 kmq environ) est donc appelée à devenir italienne.

Qu’est-ce exactement que le Giubaland?

(1) Voir la carte publiée clans l 'Afrique française de mai 1922, p. 235.

BULLETIN DU COMITE DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

Le Giubaland est le nom de cetle province anglaise qui s’étend sur la rive gauche du fleuve Giuba et dont la superficie assez incerlaine. — le tracé des frontières n’ayant pas élé fait sur le terrain — est d’environ 1 10.000 kmq.

La côte du Giubaland est protégée par unesene de formations coralliennes, les iles Bagioni, qui raccompagnent 3 ou 4 kilomètres de distance et forment ainsi quelques ports naturels tranquilles dont est dépourvu le Bénadir italien. De ces ports, les principaux sont Port-Durnford et Chisimayo : Port-Durnford est un vaste estuaire formé par deux cours d’eau et navigables sur 40 kilomètres; des bancs rocheux n’en permettent malheureusement l'accès qu'aux navires de petit tonnage. Chisimayo forme une vaste rade à 20 kilomètres au Sud de l’embouchure du Giuba. Protégé au Nord et au Sud, ce port est l'unique débouché de tout le bassin, du Giuba. et, depuis Gardafui, seul il présente la possibilité d’un trafic régulier. En effet, il est accessible pendant toute l’année, môme pendant la mousson du Sud-Ouest.. Quant à l’ejnboucliure du Giuba., une barre rocheuse empêche le passage des bateaux* ayant plus de 1 m. 80 de tirant d’eau.

L’ensemble du Giubaland constitue une vaste plaine couverte de broussailles, sillonnée de dunes et de collines de médiocre hauteur. Les régions qui touchent au Giuba possèdent une luxuriante végétation tropicale, le reste est d’une désolante aridité.

Au point de vue hydrographiqne, le Giubaland est parcouru par le Giuba, qui délimite le Ivénia britannique et la Somalie italienne, quelques marais intérieurs qui s'écoulent, vers l’Océan Indien par quelques cours d’eau, e! le Daoua, à l'extrême Nord, affluent du Giuba, qui sur quelques kilomètres forme la frontière de l’Abyssinie.

Le Giuba (Ganana de son nom local) prend sa source sur le versant oriental des monts Giam- Giam (Sidamo). à plus de 2.000 mètres au-dessus du niveau de la mer et à environ 1.600 kilomètres de son embouchure. Son bassin est énorme et recueille de très grands affluents. Daoua. Uebi- Mana, etc. Le Giuba cesse d’être torrentiel pour devenir un fleuve à partir de son confluent avec rUelmal. Aux époques de crues, il déborde et forme sur ses rives des marais et des lacs; sa largeur varie de 80 à 250 mètres, sa profondeur de 6 cà 10 mètres. Il traverse, parfois divisé en plusieurs bras, les marais Lorian. le lac d'Harding.

Dans une contrée semblable, à. température très élevée, dépourvue de sources, peu pluvieuse et où les mouches tsé-lsé infestent les marais et les cours d’eaux, les puits ont d’autant plus d'importance que ce sont les points d'arrêts des caravanes qui doivent traverser des zones désertiques comprenant des centaines de kilomètres. Les principaux d'entre eux sont ceux d'Afmadu. d’Ueier. d'El- Lacli. Godda-Duma et Chercale. Ces puits ont de l'eau Imite l'année, et sont entourés de vastes herbages ; il s’y rassemble par suite de nombreux nomades et d'énormes quantités de bétail.

Le Giubaland est peuplé par des tribus somalies, dont les trois principales sont ; les Ogaden. les Herti et les Méréhan. Ces populations peu nombreuses ( 130.000 habitants, au p|us) supportent mal la domination anglaise, et le pays s’est toujours trouvé en état de rébellion, tantôt ouverte, tantôt dissimulée.

Dans la Goscia, cette vaste plaine qui s’étend des deux côtés du Giuba, vit une population très

mélangée el agricole.

La principale industrie de Giubaland est l’élevage du bétail, (pii offre les plus belles perspectives d'avenir. Ilest difficile de faire une évaluation exacte des troupeaux qui errent dans ces régions où jamais la Grande-Bretagne n'a établi une domination effective; le baron Franclietti et l’ingénieur Tonker. qui ont traversé le pays en 1919-1920, affirment qu’aux puits de Sidima il y a au moins 500.000 tètes de bétail et d’innombrables chevaux.

Le bassin du Giuba parait se prêter très bien aux cultures les plus diverses. Le commerce est peu développé; il se fait par Chisimayo, chef-lieu de la province et siège du commissariat anglais, qui compte environ 4.000 habitants, dont 34 Européens. C'est à cette station qu’aboutissent les principales pistes caravanières deGobuin. Giumbo. Ionte, Afmadu, Ueier, Movale, Serenle, El-Uach, Sidima. etc.

Les communications fluviales dans la Goscia sont assurées par deux Compagnies de navigation, l’une anglaise et l’autre italienne, dont les bateaux, de novembre à mars, remontent le fleuve de Gobuin à Serenle • et toute l’année vont à Ionte. à 23 kilomètres de l’embouchure. Les localités principales du Giubaland, autres que Chisimayo. sont Gobuin, Ionte, Alexandra, Serenle. Ces stations faisaient une concurrence commerciale directe aux stations italiennes opposées de Giumbo, Margherita, Ghelib, Bardera, et celle concurrence a donné lieu aux plaintes les plus amères, tant à cause de sa réussite, que des moyens mis en œuvre par les Anglais pour son succès. Ajoutons que le Giubaland est gouverné par un commissaire et divisé en quatre districts : Afmadu, Alexandra, Chisimayo et Serenlé.

Voilà brièvement exposés les grands traits de cette région dont la Grande-Bretagne consent à céder plus des huit dixièmes à l’Italie. Elle y a sans doute consenti d’autant plus aisément qu elle s'en réserve les points politiques et commerciaux vraiment importants, nous le verrons, et qu elle abandonne une région improductive où le coût de sa seule police militaire dépassait 50.000 livres sterling. De nombreux assassinats de fonctionnaires. d’officiers et de soldats, des expéditions punitivec incessantes, des révoltes qui durèrent des années et reprirent en 1916-1917. indiquent un état de choses très peu satisfaisant. Les Anglais n'obtinrent, ces derniers temps, quelque tranquillité qu’en limitant leur occupation à quelques points et laissant hors de leur contrôle une grande

partie de la région. On peut donc se demander dans quelles dispositions les indigènes accueilleront la nouvelle occupation italienne.

En somme, l’Angleterre n'avait commencé à découvrir les richesses du Giubaland que peu de temps avant la guerre. Telle qu’elle se présente actuellement, cette province offre une valeur latente, qu’un effort considérable d’exploitation et d’organisation pourra seul rendre effective. Pour le moment, transports et voies de communication sont rares et très insuffisants, la sécurité y est nulle, tout y est à faire.

Cependant, les avantages que celte cession présente pour l'Italie sont indiscutables : la fertilité de la Goscia anglaise, la possibilité d'organiser une irrigation constante, l’existence d’un bon port naturel, contribuent à augmenter la valeur réelle de la Somalie italienne el permettent de donner à l'ensemble de la colonie une impulsion énergique.

Le port de Chisimayo peut recevoir dans son ample baie, très protégée, des navires de gros tonnage. Il sera nécessaire d’y construire un môle qui permettra l’accès direct aux bateaux, contraints actuellement de mouillera 2 kilomètres du rivage. De Chisimayo à Gobuin. où le Giuba cesse d’être navigable, il n’y a que 15 kilomètres. Port fluvial et port maritime peuvent donc être rapidement réunis par un Decauville el l'exploitation du bassin du Giuba deviendra aisée. Chisimayo ne suffira pas, sans doute, aux besoins de toute la Somalie italienne, qui a environ 2.000 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 500 kilomètres, mais il sera le débouché de la moitié Sud de ce vaste territoire et surtout de son Hinterland, principal objet des convoitises italiennes.

Cet Hinterland est constitué par les provinces suivantes d’Abyssinie : la province de Borana. celles de Sidamo, Giam-Giam. du lac Margherilc el du Gaffa, dont la plupart sont d'une extrême fertilité, et peuplées par des populations Galles agricoles. C'est en vue de l'exploitation commerciale de ces régions que l'Italie a demandé la « compensation du Giubaland ».

Il semble que telle qu’elle est actuellement définie. cette compensation ne soit pas de nature à satisfaire les espoirs qu’elle avait suscités, et l'Angleterre parait aux yeux italiens se réserver les avantages substantiels de la cession. Nous nous laisserons guider, dans cet examen de la politique anglaise, par M. Ruggero Cani, qui. dans 1a 7Wbioia Coloniale cl dans une monographie consacrée au Giubaland el primée par la Société africaine d'Italie, a fait un exposé très pénétrant el — à part certaine boutade injustifiée qui fut relevée par X Afrique française en avril dernier — très pondéré de la situation :

Il y a une vingtaine d'années, le Gouvernement britannique considérait comme peu intéressante cette région du Giuba, en apparence sans ressources el occupée par des peuplades farouches, et l’eût volontiers cédée au Gouvernement italien qui ne marqua nul empressement pour l'accepter. Le Gouvernement britannique offrit alors ces ter-

ritoires à l'empereur Ménélik en échange d’une hypothèque sur le lac Tsana et d’une retouche de la frontière du Soudan oriental. Ménélik refusa cette proposition*-

Peu à peu l’opinion de la Grande-Bretagne se modifia à mesure que le Giubaland fut davantage connu. Les explorations des commissaires Grandfurd et Jenner, les nombreuses expéditions militaires punitives étendirent les connaissances géographiques el économiques, et révélèrent les richesses naturelles et les possibilités du développement du Giubaland,

De plus, de nombreuses expéditions géographiques qui s’étaient suivies entre 1890 et 1905 et qui avaient eu pour théâtre de préférence l'arrière-pays du Giuba el du Benadir italien (Ruspoli, Donadson. Bollego, Erlanger-Neumann, Fiekburg. Butter-Colli, etc.), firent connaître, à tout le monde l'immense valeur des régions de l’Ethiopie méridionale constituées parle versant sud oriental de la grande chaîne abyssine.

Dans ce versant s’ouvrent les amples et riches bassins de fleuves nombreux qui descendent vers l’Océan Indien ou débouchent dans des lacs profonds et étendus qui vont, en une longue série, du Zuaï au Rodolphe ; régions riches en eaux et en terres très fertiles, en bois et en forets grandioses, pleines de ressources incalculables et colonisables. étant donné leur climat salubre et suffisamment tempéré pour les Européens.

Lorsque le rôle commercial du Giubaland eut été exactement évalué, l’Angleterre entreprit une action méthodique dans ces régions, tout d'abord lente el fragmentaire en raison des difficultés inattendues que présentait l’occupation d une zone désertique immense et peu sure. Cette, action devint plus rapide et mieux coordonnée, lorsqu'une partie des difficultés fut éliminée ; l'influence an-

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bable utilisation ultérieure par les transports mécaniques. Zaphiropoulos affirmait que par une semblable artère, s’ajoutant à la voie normale, un glaise gagna alors l'intérieur du pays, puis ses frontières septentrionales, et tout le mouvement de trafic transitant sur le haut plateau Borana fut absorbé par les stations anglaises, qui s’échelonnèrent le long de la frontière.

Le point culminant de cette action coïncida, dans la première période de la guerre mondiale, avec l'institution d'un consulat spécial pour l’Ethiopie méridionale, à Gardoula, dans la province de Conso, au Sud du lac de la Reine-Marguerite.

En peu de temps les marchés italiens de Lugh et Bardera virent se détourner d’eux le courant commercial de cette portion de l’Hinterland éthiopien que l'Italie, depuis les traités du 24 avril 1890, considérait comme son domaine exclusif.

Une fois parvenue aux pentes du Borana. qui forment la limite méridionale des territoires fertiles de l’Ethiopie, l'Angleterre étendit sa domination effective sur les différents passages qui coupent la montagne et gardent les principales voies de communication, ainsi que sur les divers puits épars dans la région.

Les caravanes transitant par ces passages obligatoires durent prendre les voies nouvelles que l’ Angleterre organisait progressivement et qu'elle faisait converger vers la rade voisine de Chisimayo.

Deux stations nouvelles furent créés par l'Angleterre dans des localités particulièrement bien choisies : Sérenlé et Morale.

Sérenlé, fondée vers 1908, en face de Bardéra, sur la rive droite du Giuba. non loin des rapides Arriento où la navigabilité du fleuve est interrompue, enleva à l’influence italienne tout le mouvement qui aboutissait à Bardéra et le canalisa le long des voies caravanières de la rive droite.

Moyale, sur une hauteur, à la lisière des pentes du Borana, dominant le sol du haut plateau abyssin. constitua un centre absorbant de premier ordre.

Cette station forme le point vital de la zone que l’Italie réclame à l’Angleterre, en plus de la compensation actuellement consentie. M. Ruggero Cani a exposé, avec une minutieuse clarté, les conditions dans lesquelles Moyale fut fondée et comment la conquête de l’Hinterland méridional éthiopien par l’influence anglaise, fut conçue et mise en pratique par un Grec astucieux comme Ulysse, et patient comme lui : Moyale a été créée vers 1906-1907. par un actif fonctionnaire de l’Est Africain britannique. Zaphiropoulos, Grec passé sous l’administration anglaise. Celui-ci, pourvu du titre d'inspecteur de la frontière et commandant un fort noyau d'Ascaris, fut chargé d une tâche indéfinissable qui variait de la surveillance des frontières à l’occupation du territoire et à une action politico-commerciale sur l’arrière-pays.

Prenant d’abord pour base les puits de Gadda- Duma, en face la garnison abyssine d’Arero, puis la localité de Moyale, il s’attacha à parcourir en

tous sens la zone comprise entre le Giuba et le lac Rodolphe, y établissant une domination effective.

Enfin, soit par menaces, soit en répandant de faux bruits sur la situation intérieure du Benadir. il obligeait toutes les caravanes somalies et abyssines qui passaient par le territoire placé sous sa surveillance directe à se détourner de Lugh et de Bardéra, comme elles en avaient l'intention, pour poursuivre directement sur Chisimayo en suivant ta voie d’Ueier ou celle de Serenle, et, pour celles se dirigeant sur Nairobi, à suivre la voie du Marsabit.

L’action de la politique anglaise, qui se masquait derrière cet individu placé hors du contrôle effectif des organes dirigeants officiels et facilement et impunément désavouable, en cas de représentations italiennes motivées par sa nationalité étrangère, eut un écho jusque dans le Parlement italien.

En décembre 1910. à l’honorable de Marinis qui interrogeait sur les événements qui se passaient dans ces régions, le ministre des Affaires étrangères, M. Di San Giuliano répondit d'une manière évasive en déclarant que le gouvernement avait déjà fait le nécessaire pour que de tels inconvénients ne se reproduisissent plus.

Moyale, sur qui s'était posé l’œil rusé et prévoyant du Grec Zaphiropoulos, passa en peu de temps d’une importance nulle à une considérable en tant que station commerciale et chef-lieu du nouveau district des frontières septentrionales. Elle a devant elle un avenir splendide que lui donne sa situation merveilleuse sur la frontière anglo-éthiopienne, en relations directes avec toutes les provinces de l’Abyssinie méridionale, sur une colline dominant les hauts et bas plateaux, au bord d'un « passage » de la montagne abondamment pourvu d’eaux et de terres cultivables.

Enfin, et ceci est le plus important : c’est un point de conjonction des trois plus importantes pistes caravanières qui forment tout le système de communication dans la vaste région comprise entre le Giuba et le haut plateau du Kénia.

La première de ces A-oies Aenant de Nairobi est reliée à la mer par le chemin de fer de l’Ouganda, la seconde venant du port de Chisimayo par les puits d’Afmada et d'Ucier. la troisième Arenant de Serenle par les puits d'El-Uech. Gadda-Duma, se greffant à la voie naA'igable du Giuba. La Aaleur considérable de ce nœud de pistes, les plus brèves, les plus commodes et les plus utilisables sans grosses dépenses, avait été bien comprise par l’inspecteur Zaphiropoulos. Il aAait conçu l'établissement d’une nouvelle artère qui aurait permis à l’Angleterre de pénétrer plus aisément dans la riche Ethiopie méridionale. Il proposait d'intensifier et de régulariser le tarif fluvial du Giuba jusqu'à Sarente, d'organiser et de rendre plus facile la route chamelière Serenle-Moyale (12 jours de marche au maximum), d’en garantir la sécurité contre les razzias éAentuelles des déprédateurs somalis, d’augmenter ses ressources en eau (les puits en fait sont plutôt rares), d'y installer des gites d’étapes et de la préparer eufin à une pro-

courant commercial toujours plus abondant s’acheminerait de et pour le sud éthiopien, cette région que la Grande-Bretagne a eue comme un des principaux points de mire de son expansion dans l’Afrique orientale.

De ces voies si importantes dont personne ne peut mettre en doute la haute valeur comme moyen de pénétration, l'Italie possédera, après la cession du Giubaland, environ les deux tiers, soit le Giuba et la piste entre Serenlc et les puits d’El- Uach. Il ne lui manquerait que l’importante station de Moyale sans laquelle, d’après les milieux coloniaux italiens, le rôle commercial du Giubaland avec l’arrière pays disparaîtrait, comme certainement le rôle même de Moyale qui, détaché à la fois du Giuba et du port de Chisimayo, perdrait toute sa valeur réelle.

Ce que ces milieux coloniaux reprochent principalement à la frontière tracée par la cession anglaise, c’est de ne suivre aucune caractéristique géographique ou naturelle, mais au contraire de morceler et de séparer les vallées et les bassins, les zones de pâturages des plus proches points d’eaux et les territoires d’une même tribu. Ce tracé illogique enlève à la province cédée les trois plus importantes zones d’eaux, alors que celles-ci dans toutes les parties de l’Afrique et surtout en Somalie, forment les uniques centres de vie : ce sont les puits d’Ueier autour desquels vivent d’énormes troupeaux de bétail, les marais Lorian avec les vastes territoires d’alluvions qui les entourent, les puits d’El-Uach peut-être plus importants encore que ceux d’Ueier.

Les inconvénients qui en résulteront, prétendent les publicistes italiens, seront considérables pour les deux pays. L'Italie, ne possédant pas Moyale et la dernière partie du trajet de la grande piste caravanière qui conduit du Giuba à cette localité, ue poura faire converger à Chisimayo, qui en est le débouché maritime naturel, les matières premières provenant des bassins montagneux du massif éthiopien et qui afflueraient eu quantité toujours plus grande, si une organisation prévoyante leur facilitait la route.

Mais, d’autre part, en condamnant le Giubaland à la privation de son légitime hinterland, la slalion britannique de Moyale se trouvera dans une situation aussi mauvaise, et sa vitalité sera très diminuée si on la sépare de son unique et véritable débouché sur la mer : Chisimayo. Il est très improbable «pie l’Angleterre réussisse à canaliser le courant commercial le long de l’unique voie qui reste entièrement en territoire britannique : celle du Marsabit à Nairobi, cette roule très longue présentant dans son état actuel les pires difficultés. Très probablement les caravanes n accepteront pas les taxes éventuelles au passage de la frontière pour se rendre à Chisimayo; elles déserteront Moyale pour se diriger, en suivant une route beaucoup plus longue mais nullement incommode, vers Addis-Abbeba et le chemin de fer francoéthiopien. C'est ce qui entraîne M. Ruggero Cani à dire (pie « l'avantage du refus opposé à l’extension de la compensation coloniale n'irait pas à la

Grande-Bretagne, mais à une tierce puissance : la France, dont on favoriserait involontairement les projets mégalomanes sur l’exploitation exclusive des territoires éthiopiens. »

En second lieu il a été dit plus haut que cette ligne frontière partage des zones de pâturages d’une même tribu, sépare ces pâturages de leurs abreuvoirs naturels, etc... Actuellement ces territoires appartiennent pour la majeure partie aux populations somalies; celles-ci, nomades et remuantes, impatientes de toute domination et fières de leur indépendance, ne toléreront vraisemblablement pas ce nouvel état de choses qui troublera leurs intérêts et leurs droits, et perpétuera l’état d’animosité belliqueuse conservé jusqu’à maintenant par ces tribus du Giubaland, qui ont toujours donné et donnent actuellement beaucoup de fil à retordre aux autorités britanniques. Comme immédiates conséquences se produiraient des protestations de tribu à tribu, des soulèvements et des rébellions contre le Gouvernement, des razzias, etc... avec un profit très douteux pour les deux Nations, qui se verraient contraintes ou à abandonner le territoire avec une grave diminution de leur prestige, ou à se condamner à dénormes dépenses pour le maintien d’un corps expéditionnaire et de fortes garnisons dans une zone désertique et sans route. Tout ceci avec des résultats, très discutables, car il est quasi impossible de lutter contre un ennemi aussi mobile et astucieux que les Somalis sur un terrain qui se prête particulièrement aux embuscades. C’est ce qu’on démontré les inutiles expéditions punitives que les Anglais ont multipliées, il n’y a pas si longtemps, contre les Ogaden. De sorte que l’on assisterait à un gaspillage inutile d'hommes et d’argent pour alimenter une guérilla exténuante dont le seul résultat serait d’interrompre pour un long espace de temps le mouvement du trafic, unique manifestation d’activité humaine dans ces régions.

L’Italie dans ce cas n'aurait rien de mieux à faire que d’abandonner ces territoires à leurs sauvages occupants et se contenter simplement d’établir des postes le long de la côte et du Giuba. Mais pour l’Angleterre, au contraire, il deviendrait nécessaire d'occuper les zones frontières pour d’évidents motifs politiques, militaires et commerciaux et d’y implanter des stations et des garnisons, dont le coût ne serait certainement pas comparable aux avantages à en recevoir. Ces postes manqueraient en effet, à cause de l’immense distance, de toute liaison avec le reste de la colonie du Kénia et d’autre part ces régions ainsi occupées n'offrent qu’un -sol absolument stérile.

Aussi les milieux coloniaux italiens semblentils estimer que la compensation telle qu’elle est délimitée actuellement, présente de graves inconvénients non seulement pour lTtalie, mais aussi pour la Grande-Bretagne, qui devrait créer dans cotte zone une situation absolument artificielle.

En résumé, les revendications actuelles de la

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presse coloniale italienne, qui semblent avoir été acceptées pour une grande partie par le Gouvernement italien, d’après les résumés sybillins des entretiens multiples et assez infructueux jusqu'ici, qui se poursuivent entre MM. Sehanzer et Lloid George, sont les suivantes : cession totale de la province du Giubaland,' plus un triangle ayant pour base l'actuelle frontière anglo-éthiopienne d’Unsi sur la Daoua jusqu’à un point à l’Ouest de M ovale et pour sommet les marais Lorian. Ainsi serait obtenue « une compensation libre de tout lien et de toute servitude, apte aux diverses fonctions qu'on en attend : agricole, maritime, commerciale et même politique. En effet, par l'extension ultérieure de ces confins avec l'Empire abyssin. l’Italie y exercerait indubitablement une plus grande influence. Elle aurait ainsi l’avantage de contrebalancer les influences anglaises et françaises qui peu à peu, par l’Occident et l'Orient, élargissent respectivement leurs sphères d’action, . La frontière occidentale passerait à peu près par la ligne de partage des eaux entre le vaste bassin du Giuba et ceux des grands lacs Stéphanie et Rodolphe et du fleuve Tana ».

Caveant consules! Si l’Angleterre, qui tient essentiellement en ce moment à se concilier les bonnesgràces de l'Italie pour peser sur la politique française, refuse de donner satisfaction aux demandes de M. Sehanzer, cela indiquera la considérable importance qu elle attache à l’encerclement d’abyssin, el éclairera d’une vive lumière des desseins jusqu’ici ténébreux.

Si l’Italie reçoit satisfaction, il conviendra de sc demander au prix de quels consentements cette satisfaction aura été obtenue, et il faudra s’attendre à un contre-coup immédiat sur la politique méditerranéenne et orientale, en même temps qu’à une action rapide et brutale du côté du Nil Bleu.

Tf iliiirr \ï\'\iriï\\ri IjTITiTillTiTrriTîTiT riTîTi7 iTriîiii lîfTiTi^rïïiTiTriTïlTrrTYriTiTiîr^ hTmai ûi

Le gouvernement reprend cette question qui est restée en suspens depuis plusieurs années.

Voici, en effet, l’exposé des motifs du projet de loi qui vient d'être présenté à la Chambre des députés :

Aux termes de l'article <’> de la loi du 17 juillet 1 S67. les produits n» turc lu ou fabrù/nês originaires de l'Empire du Maroc sont admis en franchise en Algérie à leur importation par terre.

Tant que le Maroc est demeuré dans un état voisin de 1 anarchie et tant que les importations de ce pays étaient limitées aux articles nécessaires aux besoins des indigènes, ce régime n’inspira, eu France, aucune inquiétude. Avec l'institution du Protectorat français et l’afflux dans la zone française d'un nombre relativement considérable d’Européens. apportant avec eux des besoins nouveaux, on put redouter que dos marchandises étrangères ne prissent la

voie du Maroc cl de l’Algérie pour entrer ensuite en France en franchise des droits de douane.

Dans le but déparer à cet inconvénient, nn premier projet de modification do la loi du i7 juillet 18o7 avait été élaboré en lui 3. Le rapport souini- à la Chambre, le 2t< décembre 1913, par la Commission des douanes, vint en discussion à la deuxième séance du t i mars 19 1 4. En celle fin de législature. le projet ne put aboutir, mais le fait que la Chambre ait voté à une importante majorité le passage à )a discussion «les articles, montre bien l’importance qu’elle y attachait à ce moment.

L’économie de ce projet était la suivante : pour les motifs indiqués ci-dessus, la franchise douanière était retirée aux produits fabriqués importés «tu Maroc en Algérie pur voie de terre. Quant aux produits naturels, ils étaient, sous certaines conditions et suivant une liste inscrite dans le corp> de la loi et dans la limite d'un contingent annuel fixé par décret, admis en franchise des droits de douane en France et en Algérie.

Depuis la fin des hostilités, la question a été reprise. Le projet primitif a été remanié, en ce qui concerne la liste des produits à admettre en franchise dans la métropole, mais son économie générale est restée la même.

Soumis successivement aux divers départements ministériels intéressés : Affaires étrangères. Finances, Intérieur, Agriculture, Commerce, le projet actuel a reçu leur approbation. Préparé avec le constant souci de sauvegarder les légitimes intérêts de l’industrie métropolitaine et de l’Algérie, il ne pourrait, une fois votée qu’exercer Faction la plus salutaire sur les relations économiques entre la France et l’Empire chérifien, en assurant aux colons français établis au Maroc les débouchés auxquels* leur activité et leurs efforts leur donnent légitimement droit de prétendre.

Le projet (1e loi est ainsi conçu :

Article premier. — Sont admis en franchisé des droits de douane à l’entrée en France el en Algérie, les produits ciaprès dénommés, originaires et importés directement de la zone française de l’Empire chérifien :

Animaux vivants des espèces chevaline, asine, mulassière, bovine, ovine, caprine et porcine;

Volailles vivantes ;

Viandes fraîches et conservées par un procédé frigorifique ;

Viandes salées;

Volailles mortes;

Conserves de viande ;

Peaux et pelleteries brutes;

Laines en masse et en peaux, déchets de laine ;

Poils ;

Cire brute, y compris la crasse de cire;

Œufs «le volaille et de gibier;

Corue, os et sabots de bétail;

Produits de pèche marocaine;

Céréales en graine et leurs dérivés (farines, semoules el pâtes alimentaires);

Racines de manioc (manioc brut et desséché);

Légumes secs ;

Graines d alpiste ;

Fruits frais ou secs, à l’exception des raisins de vendange et marcs de raisins, des moûts de vendange, des raisins secs ou tapés el des figues el dattes sèches à boisson ou de distillerie ;

Anis vert ;

Graines el farine do lin;

Graines de chanvre ou chènevis ;

Graines «le ricin ;

Graines «le soja ;

Arachides (en cosses ou écossées) ;

Graines de fengurec;

Huiles d’olives et de grignons d’olives;

Graines et huile d’argan ;

Huile de ricin ;

Comme arabique, gomme résine sandaraque, gomme ammoniaque et «l’euphorbe;

Racine «le pyrèlre;

Graines «le cumin ;

Graines de coriandre ;

Graines «le carvi:

Bois communs, exotiques et huis, bruts, en bûches ou équarris, liège brut, râpé ou en planches :

Coton en masse, décliels de coton;

Lin (brut, teille, peigné ou enéloupes);

Chanvre en tiges, broyé ou teille et en étoupes :

Palmier nain ( filaments de) ou crin végétal :

Feuilles de henné ;

Légumes frais;

Pierres meulières taillées destinées aux moulins des indigènes;

Phosphates de chaux naturels;

Peaux préparées corroyées dites « filali » ;

Tapis et nattes d’alfa et de joncs.

Art. 2. — Les autres articles originaires et importés directement de la zone française de l'Empire chérifien acquittent à leur entrée en France ef en Algérie les droits les plus favorables perçus sur les produits similaires étrangers.

Art. 3. — Le bénéfice des disposilions prévues aux ar ticles précédents est subordonné à la présentation de certi' ficats d’origine délivrés par les autorités civiles ou militaires françaises du lieu de production ou de fabrication et visés par le receveur du bureau des douanes d'exportation

Art. 4. — L'importation des marchandises susdésignées en France, ou, par mer. en Algérie, ne pourra se faire que sous pavillon français ou marocain.

Art. 5. — Des décrets rendus sur la proposition des ministres des Affaires étrangères, des Finances, du Commerce, de l’Intérieur et de l’Agriculture détermineront, chaque année, d’après les statistiques établies par le Résident général de France au Maroc, les quantités auxquelles pourra s’appliquer le traitement prévu par l’article premier,

Art. 6. — Les dispositions insérées à l’article 6 de la loi du t~ juillet 1867 et au tableau I) annexé à ladite loi sont rapportées en ce qui concerne les produits naturels et fabriqués originaires du Maroc importés en Algérie par la frontière de terre.

Les marchandises entrant par cetle voie sont soumises aux conditions des articles premier, 2, 3 et 5 de lu présente loi.

Il I III 1 1 1 1 III III I III I II I llll II I II II II II II I II I I II II III I III II I 1 1 111,1 1 II 1 1 11

BIBLIOGRAPHIE

Koffi. roman i rai d'un .Voir, par Gaston-Joseph ; préface de G. Angoulvunt, ancien gouverneur général des colonies ; l’aris, 1922, 1 vol. in-18 de 232 pages; 6 francs. Aux éditions du « Monde Nouveau », 42. boulevard Haspail.

La littérature coloniale s’accroît presque journellement il» productions nouvelles, particulièrement en ce qui concerne I» monde noir et son domaine. Jusqu’à présent, toutefois, la Cote d’ivoire avait été quelque peu délaissée : elle est mise en vedette par le livre récent de M. Gaston-Joseph, qui a choisi comme héros un indigène de cette colonie.

Ce héros n'esl pas un personnage imaginaire. Lors des nombreux et longs séjours qu’a accomplis l’auteur à la Côte d’ivoire, il l’a personnellement rencontré, coudoyé et observé bien souvent. Il l’a vu agir et l'a entendu parler. Je pourrais dire même qu’il a vu et entendu son Koffi à des centaines d'exemplaires, en même temps qu'il notait les particularités de son entourage, tant européen qu’indigène, et contemplait le cadro de son existence mouvementée. Aussi le roman a-t-il un aspect de sincérité qui frappera tous ses lecteurs et, à ceux qui ont vécu dans le pays, ce roman apparu lira plutôt comme une tranche d'histoire.

C'en est une en effet, très véridique et 1res vivante. M. Gaston- Joseph n’a pas induit le publie en erreur lorsqu'il a inscrit çn sous-titre de son livre, au-dessous du nom du personnage principal, le< mots « roman vrai d'un .Voir ». il aurait dù, cependant, pour que ce sous-titre fût entièrement exact, le compléter et mettre « roman vrai d'un Noir déraciné ».

Je n’entends point, pur là formuler la moindre critique contre son excellente étude, où l'observation la plus rigoureuse s'allie

à la plus correcte des p'sychologies. Mais si elle est effectivement le roman vrai d’un Noir, elle n’est pas absolument celui d’un vrai Noir. Je veux dire que Koffi, ancien « boy », déformé par son frottement avec des Blancs et décoloré, si j'ose ainsi m’exprimer, par le vernis peu épais mais tenace dont il s’est revêtu à leur contact, devenu interprète, puis roi, et enfin déporté au Gabon en punition de sou incapacité à régner, est un Noir, non pas exceptionnel, — le nombre de ses pareils est légion, — mais en somme anormal ou tout au moins spécial. 11 est un de ces produits hybrides, généralement voués au malheur, issus des réactions réciproques (le deux civilisations dissemblables qui se heurtent sans se compénétrer. Son histoire m’en rappelle une autre, analogue en ses débuts et comparable en sa conclusion, que j'avais fait raconter à mon ami Broussard, en 1913, dans la Dépêche coloniale , sous lo titre « Les déracinés ».

Koffi est un déraciné, comme le Samba Diouf des frères Tharaud, héros, lui aussi, d’un roman vrai et très beau, est un -dépaysé. L’un et l’autre, après être sortis de leur milieu primitif, y sont rentrés et ont éprouvé alors, quoique à des degrés divers, des difficultés de réadaptation qui, moins grandes chez le second, se sont révélées insurmontables chez le premier. Samba Diouf, bien que transporté en France, l’avait été dans des circonstances telles qu'il n'a pu y voir que peu de choses, en sorte qu’il est revenu dans son village sans que sa mentalité ait subi une transformation bien profonde: il avait reçu simplement un choc, si rapide et si extraordinaire que son incompréhension même a suffi à en atténuer les conséquences. Koffi, au contrairea, reçu une imprégnation lente et progressive, mais d’autant plus forte; il n’est jamais parvenu ensuite à s’en débarrasser et elle a t'ait son malheur.

C’est précisément là, à mon avis, ce qui constitue la principale originalité du livre (1e M. Gaston-Joseph. Il aurait pu, car il était fort bien documenté à cet égard, nous conter l'histoire, également vraie, d’un vrai Noir évoluant dans son propre milieu. et sans doute y aurait-il réussi au moins aussi bien que M. René Maran, qui vraisemblablement avait formé' un tel projet en concevant son « Balounla ». mais qui a eu le tort d’en gâter l’exécution en faisant tenir à ses personnages, très « nature » tant qu’ils se taisent, des propos puisés dans son propre cerveau. M. Gaston-Joseph a voulu nous donner autre chose et nous montrer l’évolution mentale et morale d’un Noir sous l’influence d’un faux-semblant d'assimilation européçune, avec les suites, désastreuses pour le pauvre diable qui la subit, de, cette évolution.

En cela son œuvre présente un caractère, non seulement descriptif, mais social, qui en rehausse singulièrement la portée el en accentue puissamment l’intérêt. Elle procède d’une idée analogue à celle qui inspira jadis à Pierre Mille l’histoire de «Kidi », l’un des contes les plus délicieux de son livre « Sur la vaste terre ».

Il faut savoir gré à M. Gaston-Joseph d’avoir abordé cette question, fort mal connue du grand public, et d’avoir raconté, avec une sincérité courageuse, (les faits qui donnent tort à l’opinion trop courante, parmi beaucoup de métropolitains, sur les effets soi-disant heureux de , l'européanisa lion des indigènes, il convient également de le louer d’avoir donné, à l’exposé (l'une, thèse philosophique, l'allure d'un récit proprement cl purement objectif, comme aussi d'avoir augmenté l’attrait de ce récit par l’emploi (l’un style sobre, sans prétention, mais alerte, qui est celui des lions écrivains français.

Enfin chacun tiendra à le féliciter delà sympathie raisonnable et raisonnée qui se dégage de tout son livre pour les indigènes, qu’il apprécie à leur juste valeur parce qu’il les eonnai! bien; et de lavérité, exempte de flatterie comme de sarcasme, avec laquelle il a dépeint le monde des coloniaux européens. A ce double point (le vue, les tableaux consciencieusement brossés de « Koffi » nous reposent agréablement des caricatures déplaisantes où d’autres se sont complu.

Maurice Delaeosse.

Chronique de Libye (chez le Voisin) ; itr année : 1921 — articles parus dans la Tunisie, Française, avec un index bibliographique des personnages cilés. Lu volume in-8° de 86 pages. — Tunis, Société au. de l’Imprimerie rapide, 3, rue St-Charles, 1922.

Un X..., mystérieux collaborateur de la Tunisie Française, a réuni en volume les articles qu'il a donnés sur la Tiipolitaine au journal de M. H. fridon. C'est une heureuse idée, puisque nous avons ainsi un exposé documenté des événements de Libye si

Bulletin du comité de l’afrique française

intéressants à cause des répercussions qu’ils peuvent avoir sur la Tunisie voisine et notre domaine Nord-Africain, et si utile aussi poursuivre le développement d’un fait africain et méditerranéen au milieu de l'effroyable chaos, on pourrait écrire gâchis, où se débat l’ancien continent d’après guerre. En introduction, l'auteur cite deux, articles de Hoild Balek, dont nos lecteurs ont apprécié les substantielles études, pour rappeler les événements tripolitaius depuis le débarquement des Italiens en octobre 1921, jusqu'à la fin de 1920, époque où débutent les chroniques.

11 ne saurait être question de résumer celte entrée en matière: notons seulement les points les plus saillants de I action italienne. Au début une annexion rapide empêche l'éventualité postérieure d'uu protectorat, formule plus souple, et oblige à l’octroi pour les indigènes d’un statuto. Des arrière-pensées anti-françaises manifestent que la prescription trentenaire ne s'applique pas aux rancunes italiennes, alors que nous pouvions voir sans déplaisir se substituer à l'anarchie turque un voisinage européen que tant de souvenirs communs nous faisaient espérer sympathique. Une méconnaissance totale de la politique indigène a présidé à l'extension de la domination italienne, qui se souligne par des faits comme ceux-ci : le retrait en 1914 des postes de l'intérieur pour ne garder que des tètes de débarquements sur la côte, au rebours exact de la tactique de Lyautey au Maroc ; l’instauration d'une politique de grands caïds qui ne consiste pas à accroître les pouvoirs de certains chefs dont on est à même de mater les excès on l’indiscipline le cas échéant, mais au contraire à sanctionner, en les reconnaissant, des situations de fait, qui ne doivent rien au pouvoir central, lequel pense escamoter la difficulté en la consolidant.

Si l'internationalisme islamique n’établissait pas entre ses différentes zones d’expansion une interdépendance si intime, si la Tunisie voisine ne devait pas se ressentir des erreurs ou des négligences tri poli tain es, la France aurait seulement éprouvé une très grande tristesse devant l'échec des efforts très persévérants et très réels de sa sœur latine. Mais la sécurité de notre domaine oblige à des précautions plus actives ; les envieux et les ennemis de la puissance française savent que le désert libyque est une voie de pénétration bien commode pour la propagande, dans l’Afrique du Nord, et ce n'est pas d'hier que la sécurité de notre Barbcrie dépend de l'autorité établie à Ghadamès ou à Mourzouk.

Remarquons, sans insister, certaines - erreurs plus métro|folilaines que coloniales: le changement fréquent des gouverneurs généraux sous la poussée de la politique intérieure romaine ; l'impréparation des personnalités choisies, car il ne suffit pas d'avoir fréquenté les milieux musulmans, comme le comte Yolpi, au hasard des tractations diplomatiques, pour acquérir la connaissance du particularisme Nord-Africain : les rivalités du personnel administratif ; les manifestations inopportunes du pouvoir central, comme le voyage prématuré des princes royaux italiens qui, loin de consolider la situation locale, l’ébranle au contraire, et par la faible amplitude de l’itinéraire des visiteurs et par les occasions qu'il donne aux résistances de se manifester sous la forme, anodine en apparence, des abstentions pour des prétextes plausibles.

Ces erreurs sont seulement à retenir comme exemples d'inexpérience et d’incertitude de la politique coloniale italienne. Certes s'il est mauvais, par timidité dans les initiatives, de se décider d’après les seuls précédents, combien plus pernicieuse encore cette crainte, célébrée comme une qualité remarquable de NI. Mercatelli : « Farce qu'il se larguait de n’èlrc pas bureaucrate, et prétendait ignorer celle sorte de déformation professionnelle, cette espèce de lente, fatale assimilation que le papier accomplit sur l'homme en annulant ses meilleures énergies », le gouverneur général se refusait « à la lourde et mortifiante fatigue de compulser les précédents », et ses initiatives, peut être excellentes en théorie mais inadaptées au milieu et au moment, ont ajouté encore aux complications existantes (réforme de la justice, question de l'émirat).

L’auteur passe ainsi en revue les événements de 1921, histoire passablement agitée et assez obscure parfois. En Cyrénaïque, l’immixtion des Senoussistes dans les affaires tripolitaines revêt à nouveau un caractère nettement antiiilalicn. La confrérie s’est posée en héritière des droits turcs sur le pays, et renforçait ainsi son prestige dans le domaine spirituel et commercial d'une puissance gouvernementale et d’un pouvoir administratif qui fait, du Sublime Gouvernement Senousxiste, une lourde menace pour la domination italienne. L’accord de Bou-Meriam, comme l’accord d’Akroma.en 1917, offre une solution bâtarde qui remet à demain les affaires sérieuses, change les problèmes d’étiquette et

souligne une fois encore l'impuissance de la myopie italienne.

En Tripolitaine, les rivalités des chefs locaux ont été mieux exploitées, Mais la défaite des Ibadites n'est point, taut s'en faut, un succès pour l’Italie, et l’auteur parait n’avoir pas tout à fait tort quand, avec un pessimisme trop accentué peut-être, il constate que les Italiens, si bons diplomates pourtant, se sont laissés jouer par les maîtres que sont les orientaux, puisque « de concessions en concessions, ils en sont arrivés à un effacement complet et à une perte de tout prestige, tant en Tripolitaine qu’en Cyrénaïque ».

Les excès fascistes à Tripoli ont marqué l’habituelle inconscience de la foule qui cherche un responsable étranger aux déboires issus pour un « gouvernement européen d’une politique faible et indécise en pays arabe ». |

. Notre sœur latine, dont nous ne sommes plus à compter les manifestations nerveuses de tous ordres, acquiert péniblemenj une expérience africaine, que nous avons nous aussi péniblement acquise. Ces chroniques de Libye nous permettent de connaître îles efforts que nous espérons et pour nos voisins, et pour nous, plus heureux dans l’avenir; quoi qu'il en soit, nous souhaitons que l'auteur qui a joint à son recueil un intéressant index biographique des personnages cités continue à nous apporter chaque année la contribution si documentée à l’histoire libyque qu’il a pris l’heureuse initiative de réunir pour 1921.

Trimardeur. roman, par Isabelle Eberhakdt. terminé et publié avec une préface par Victoii Barrucand; 1 vol. in-16 de 280 pages; 7 fr. 50. Fasquelle, 11, rue de Grenelle.

M. Victor Barrucand devait cette publication au culte qu'il a voué à la mémoire d’Isabelle Eberhardt, la Russe islamisée sous le nom de Si Mahmoud et qui eut une fin si tragique dans la catastrophe d'Aïn-Sefra eu 1904. Le livre resté incomplet dans les papiers de l’auteur des Payes d’Islam met en scène un type de Russe à la Dostoiewsky, incapable de volonté, rêveur et mêlé au mouvement révolutionnaire. 11 finit par s’engager à la Légion étrangère et ces dernières pages, les plus intéressantes du livre à la vérité, marquent une opposition curieuse entre les Slaves aveulis ou visionnaires des premières pages et les types taillés en force du régiment étranger de Saïda.

Souveraineté et Liberté, par L. Dcguit, doyen de la Faculté de droit de Bordeaux, 1 vol. in-16. 8 francs net. Alcan, 108, boulevard Saint-Germain.

Ce livre contient une partie des conférences faites par l'auteur, pendant l'hiver 192C-1921, à l’Université de Colombia de New- York.

Le savant professeur a montré les profondes transformations qui se sont accomplies depuis 1789 dans les deux grandes conceptions qui ont été, à la fin du xvm* siècle, solennellement proclamées, à peu près au même moment, en France et en Amérique : la conception de la souveraineté nationale et celle de la liberté individuelle ou d'autonomie de la personne humaine.

Les Archives du gouvernement général de l'Afrique Occidentale Française, par Claude

Faure, ancien archiviste du gouvernement général de l’Afrique Occidentale Française ; brochure in-8‘’ de 56 pages. Emile Larose, il. rue Victor Cousin.

N1. Claude Faure a été l'organisateur du dépôt d'archives créé par le gouverneur général Ponty en 1913 et qui a sauvé de nombreux documents historiques épars dans les chefs-lieux de colonies et dans les postes de la brousse. Il en a fait le classement et il présente les résultats dans cette plaquette éditée par le Comité d’études historiques et scientifiques de l'Afrique occidentale. Utile inventaire, et qui fait désirer la publication de nombreuses liasses de pièces qui seraient fort précieuses pour l'histoire de l'Ouest africain.

Le Gérant : J. Legrand.

PARIS. — ;OC. GU 2'lllT. ET D'ÉDIT., A7t RUE CASSETTS.

LE

PUBLIÉS PAR

CDBITÊ DE L'AFRIQUE FRANÇAISE « it COÛTÉ DU MAROC

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