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DOTATION EN MUNITIONS

120 cartouches par tirailleur.

Grenades à main : 1 grenade par gradé ou tirailleur faisant, partie d’une colonne; 18 grenades par détachement de renfort.

Grenades U. U. : 4 par grenadier Y. B., 6 par pourvoyeur, 1 par tirailleur des colonnes d’assaut; 30 par détachement de renfort.

Fusées signaux : 4 fuséeS vertes et 4 rouges par détachement do renfort.

Projectiles d’artillerie : 60 obus allongés par pièce; 60 obus à mitraille par pièce.

Au cours de la nuit du 10 au 1 1 l’ennemi, que l'on sent de plus en plus énervé, multiplie les écroulements de pierres ; les colonnes d’assaut quittent successivement le campement entre 21 heures et 24 heures, à une demi-heure d’intervalle. Entre 23 heures et 3 heures du matin, un tir d’interdiction par canon et mitrailleuse est effectué sur divers points de la falaise. Le 11 novembre, au lever du jour, chacun gagne son poste sans incident; en examinant avec grande attention, à la jumelle, le pied de la falaise, on n'aperçoit ni un homme ni une échelle. Le colonel et l’inspecteur vont occuper le poste de commandement aménagé au sommet d'une haute roche, près de la pièce commandée par M. Dumas.

A 6 h. 13 l'artillerie commence un feu qui sera jusqu’à la fin parfaitement réglé ; M. Dumas envoie des fusants sur le balcon de la cheminée; M. Yianey s'intéresse à la droite du village ; les dernières pierres du bastion s’écroulent. A 6 h. 30, les feux sont bien croisés. Les tirailleurs Commeau rampent entre les roches el se rapprochent de la faille I; ils sotd guidés par l’ancien tirailleur Goumbo qui s'est proposé et a été accueilli comme grenadier volontaire. Une maison saute dans le village; plusieurs cases sont abîmées, une brèche est pratiquée dans le tata en pierres sèches.

A 7 heures, le colonel donne le signal de concentrer le feu sur les abords de la cheminée. Ces avertissements inaccoutumés éveillent l’attention des llabé ; ils poussent de longs appels, des cris stridents ; la corne retentit, le tamtam est battu ; les guerriers hurlent en courant le long de la conque ; les mitrailleuses joignent leurs crépitements aux détonations du canon et à la mousqueterie. La tâche de Commeau est très ardue ; il commence son ascension à 7 h. 13; les llabé font rouler d’énormes pierres dans la faille ; ces pierres rebondissent au delà du corps d'assaut sans l'atteindre ; les tirailleurs parviennent aux paliers; Commeau signale avec son drapeau qu’il ue peut communiquer avec la cheminée, où se trouve Courreau. A 7 h. 33. les hommes commencent à passer dans la partie supérieure du couloir ; celuici est très caillouteux, très raide, étroit et sinueux et aboutit à une roche à pic; Goumbo, qui précède l’attaque, escalade cette roche, et attache une échelle de corde au sommet; là est un soupirail par lequel il faut s'insinuer, puis glisser en montant le long d'une grosse branche d’arbre suspendue au-dessus du vide ; on parvient ainsi à uu autre soupirail qui, après que l’on a effectué un rétablissement gêné par une saillie inopportune de

BULLETIN DU COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE

la roche, permet d’accéder à une corniche ; en rampant sur cette corniche on arrive à la corniche longue de 40 mètres qui débouche de la cheminée, et n'a guère que 40 centimètres de large. A 7 h. 43, Gommeau prend pied sur cette corniche. Le lieutenant-colonel donne alors le signal de l’attaque générale. Commeau est debout au sommet de la cheminée et crie de toute la force de ses poumons : « Artillerie, tir à droite !,.. »

La cheminée avait été depuis une demi-heure, occupée par Courreau, qui l avait trouvée évacuée par l’ennemi, et, à grand peine, tâchait d’en déblayer la barricade.

La colonne d’assaut Pérard, (faille n° 4) avait des échelles trop courtes ; la colonne Baba Koné, (faille n° 5) eut son échelle deux fois culbutée et enfin brisée par les roches géantes que roulaient les Habé, Ces deux colonnes se rabattirent sur la faille n° 4.

La colonne Moussa Konaté avait si bien, la veille, dissimulé son échelle que l’ennemi n’avait pu l’apercevoir; l'assaut, de son côté, se donna avec la plus exacte méthode; l’attention des Habé s’était portée ailleurs; le hasard et notre chance firent que ce seul endroit de la falaise ne fût pas gardé; nous apprîmes par la suite que l’endroit était considéré comme maudit depuis qu’un vieillard y avait fait une chute mortelle ; l’ancien tirailleur Siré, combattant volontaire, et l’adjudant indigène grimpèrent sans être inquiétés jusqu’à la première plate-forme; là ils dressèrent contre la muraille l’échelle de 8 mètres; Siré monta; l’échelle était trop courte et plusieurs mètres séparaient de la seconde plate-forme son dernier échelon; mais une racine de figuier flottait dans le fide; Siré l’empoigna et se hissa à la force du poignet jusqu’au tronc de l’arbre; l’adjudant le suivit par le mêmê chemin. Il était 7 h. 4o et notre inquiétude était grande des colonnes dont l’inaction nous paraissait suspecte. Lorsque les Habé virent Commeau et ses hommes déboucher delà cheminée, ils crièrent : «Tirailleurs!... Toubabou!... », se précipitèrent vers la cheminée, et s’embusquèrent derrière les roches qui couronnaient la corniche; delà, sans se soucier des obus, des balles et des grenades, ils firent crouler de grosses roches sur la colonne, et. par des meurtrières bien défilées, ouvrirent un feu indiscontinu sur les assaillants ; le combat s’engageait dans des conditions très mauvaises pour nous; on se battait à 10 mètres de distance; le docteur Bourgeon, monté derrière la troupe, vit tuer devant lui, frappé d’une balle dans les reins, au moment où il se retournait pour appeler ses hommes, le sergent Moussa Maïga, l’un de nos meilleurs gradés; deux autres tirailleurs furent tués à coups de fusil; un autre fut écrasé sous un rocher; le tirailleur Alidji avait la jambe brisée; Aba Gouro, les deux poumons traversés par trois balles; un troisième soldat avait le bras cassé. Bientôt du détachement, il ne reste plus, près de Goumbo, qui se bat avec une énergie farouche, et est bientôt frappé de deux balles au pied, que le sergent Commeau et trois hommes qui soutiennent une

lutte de plus en plus inégale. Un marabout Habé clamait aux guerriers : N’ayez pas peur, garçons! Dans trois ans les Français ne seront pas encore entrés à Tabi! »

Le Dr Bourgeon rejoint Commeau. et lui crie : « Tenez bon! Je vous amène des renforts!... » Il se retourne : il était seul: la réserve, intimidée par la résistance de l’ennemi, n'avait pas osé le suivre. « Si les renforts n’arrivent pas tout de suite, répond Commeau, je serai obligé de me retirer à l'entrée de la corniche, je n'en peux plus. » Iiecru de fatigue, le sergent, pendant que le Dr allait à la recherche de ses hommes, se replia, avec les soldats encore valides qui lui restaient, et s'installa dans le passage couvert supérieur. Pendant ce temps, le docteur écrivait au colonel le billet suivant ; « Vite du renfort ou on lâche pied; Commeau n'en peut plus! Visez bastion gauche. Dr Bourgeon. » Ce message fut confié à Goumbo, qui bondissant de roche en roche, laissant derrière lui, sur chacune d’elle, l’empreinte de son pied sanglant, arriva, tout haletant, au P. C. du colonel et lui tendit le papier en disant : « Mon colonel, là-haut, y a pas bon! » Il refusa de se faire panser, et repartit en déclarant : « Aujourd’hui, c’est jour pour bataille, ce n'est pas jour pour hôpital. » Il est 8 h. 30.

Le lieutenant-colonel, justement alarmé, quitta aussitôt le P. C. et courut à la faille, en hurlant. « En avant, marchez donc, tas de clampins! En

avant! » Et il ralliait les gardes et les tirailleurs qu’il rencontrait. Toutefois, le docteur, avant son arrivée, avait contraint, manu militari , la réserve à monter auprès de Commeau, et la poussait en la bousculant quelque peu; le colonel ordonna au clairon de sonner la charge. Aussitôt que Commeau vit survenir la réserve, il se lança à nouveau en avant et, profitant de la surprise des Ilabé, put, accompagné maintenant d’une douzaine d’hommes, gagner le bout de la grande corniche où il s’installa, malgré que l’ennemi criblât la position de balles et de pierres. Vianey et Dumas, secondés par les mitrailleuses, nettoyaient de leur mieux les amoncellements de roches où paraissaient des groupes, où se dissimulaient les guerriers.

Moussa Konaté, précédé par Siré, à la faille n° l, est parvenu, en grimpant de branche en branche, à une sorte d’escalier étroit ouvert sur le vide; il escalade cet escalier et se trouve sous une corniche d’où, en rampant, il peut atteindre des buissons épineux, qui touffent au bord de la falaise; les

deux hommes se blottissent là, et attendent les tirailleurs, qui grimpent avec agilité le long de la racine, et les rejoignent peu à peu : dès que la colonne d’assaut est entièrement montée, Moussa sort de son abri et déploie son monde sur le plateau; deux Ilabé, qui guettaient, sous un creux de rocher, les péripéties du combat autour de la cheminée, aperçoivent soudain l'adjudant; ils s’écrient de stupeur, mais comme ils s’élancent vers le village, un obus lancé par Vianey les abat l'un après l’autre. La réserve et les colonnes 3 et o dirigées par l’adjudant-chef Triep, entreprennent à leur tour l’escalade de la faille i. C’est à ce moment que le colonel parvient au bas de la cheminée; il appelle Courreau qui déblayait toujours son tunnel, et lance la colonne n° 2 derrière les réserves conduites par Bourgeon.

Mais les Ilabé avaient constaté que des tirailleurs s'avancaient vers le village, en traversant une zone découverte, formée d’une table de grès où nulle embuscade n’était possible; ils commencèrent à lâcher pied; Commeau quitte son refuge

et marche à son tour en commandant ; « En avant à la baïonnette! » Les soldats hurlent, nettoient à la grenade les postes ennemis, et surmontent les dernières résistances; les marabouts de Tabi essaient en vain de rallier les guerriers; l’un d’eux agite sa grande planchette couverte de versets du Coran, s’en sert pour parer les coups de baïonnette ; quatre balles l’abattent; un autre est tué presque au même instant à la baïonnette; un troisième s’enfuit blessé: musulmans et fétichistes disparaissent dans les recoins de la montagne. Quand le colonel, pieds nus, traîné le long des corniches et à travers les soupiraux, par ses soldats, arrive au sommet de la cheminée, 'les Habé ont déjà battu en retraite vers le bastion supérieur; M. Mangeot, organise aussitôt l’occupation de la conque. Il est 9 heures.

L’inspecteur fait déblayer, pendant ce temps, par quelques Habé de Téga et de Toupéré, les deux barricades de la Porte de Tabi. Il faut plus d'u a quart d’heure de travail pour que le passage soit rendu libre; d’énormes pierres, d’épais troncs d’arbres sont précipités dans le vide; Bokary Maïga et sa suite, le chef du Boni et la sienne, de nombreux chefs peuls nous ont rejoints; le déblaiement est à peine achevé que Dumas survient; un cortège se forme qui gravit avec un certain apparat le couloir interdit ; le tunnel a une pente rapide et est obstrué par quantité de pierres que les Habé y avaient entassées; les chefs peuls et songaï ont le sourire; ils sont vengés des insultes que de-

Fig. 7. — L.v porte PE tabi (entrée Ce la cheminée.)

puis de longues années leur prodiguaient les montagnards.

Les balcons et la grande corniche sont parse.r.és

BULLETIN 1)1' COMITE DE L'AFRIQUE FRANÇAISE

de larges flaques de sang: pêle-mêle sont cadavres de tirailleurs et de lia bé. qu'il faut franchir pour prendre pied sur la falaise; couché tout de son long contre la muraille, le tirailleur A ha Gouro agonise, les poumons traversés trois fois par les balles, le visage caché sous les genoux d'un camarade assis, impassible, auprès de lui; couchés sur le côté, résignés, silencieux, d’autres blessés attendent, immobiles, les brancards d'infirmerie. Nous avons quatre tirailleurs tués et trois grièvement blessés: nous comptons huit tués chez les Habé, mais les roches sur la conque sont, autour de la cheminée, couvertes de sang: des taches blanchâtres ici, jaunâtres et verdâtres là, dénoncent des éclatements d'obus: de toutes parts des tiges de mil dressent leur épis qui n'ont pas encore été moissonnés: des murettes de pierres sèches délimitent les plates-bandes à céréales; en demicercle autour de nous s’élèvent rigides, à 200 m. des bords de la conque que nous venons d'occuper, les murailles noirâtres de la falaise; des pierres gigantesques ont croulé en tumulte au centre de l’évidement qui forme le siège de l'énorme fauteuil à dossier (pie représente la montagne de Tabi. Les rocs, en tombant, ont ménagé, là, de vastes grottes; les villageois s’étaient, depuis le début du siège, réfugiés dans ces cavernes où nos projectiles ne pouvaient les atteindre; elles ont été précipitamment évacuées par leurs occupants, que notre irruption a surpris au milieu des préparatifs de leur repas : la première de ces cavernes était réservée aux hommes, qui y abandonnèrent nombre de sachets de poudre, d’armes blanches, de roues en bandes de coton, de peaux de bouc à tabac ou à vêtements, .de masques de nabadié ; par une route sinueuse entre- des rocs branlants, on accède à la caverne des femmes, formée par la jonction en capucin de cartes, de deux formidables panneaux de grès: un espace sablonneux de 40 mètres de long sur 30 de large et 20 de haut à la commissure des deux plaques, est occupé par quantité de petits foyers aux tisons encore ardents, entourés d'une multitude de marmites pleines de mil pilé en farine, de condiments divers, de beurre végétal, et de calebasses d’eau. Des provisions de toutes sortes, pèle-mèle avec de gros flocons de coton brut et des pelotes de coton filé, sont entassées un peu partout: des pans de roches, devant les deux ouvertures de la salle, l’ont abritée à merveille contre nos coups. Les tirailleurs exténués mangent le déjeuner cuit par l’ennemi.

Des patrouilles conduites par Gouinbo et par Siré, explorent le dédale des grottes qui entourent les deux grandes cavernes; elles ne tardent pas à découvrir les caisses decheddite enlevées naguère par les Habé ; ces caisses sont intactes ; le cordeau Bickford lui-même est retrouvé.

En raison de la fatigue des troupes, le combat est suspendu, par ordre du colonel, jusqu'à la heures Des instructions sont envoyées en conséquence au lieutenant Vianey, qui a suspendu son feu dès qu’il eut constaté (pie nous avions occupé la conque: il le réouvrira sur les lèvres de la faille, si

l'opération doit être reprise. En nouveau code de signaux est convenu pour réaliser la liaison entre l'infanterie et l’artillerie.

En attendant le retour des corvées qui ont été au campement chercher les vivres qui nous sont nécessaires, nous visitons le village: il élève sur une table rocheuse massive ses maisons de trois et quatre étages; des ruelles étroites et capricieuses le parcourent; les habitations sont bourrées d'épis de mil de la base jusqu’à l’argamasse; les Habé avaient entassé là au moins pour trois ans de vivres; les délais qu’ils nous avaient demandés jadis pour l’évacuation du village et son installation au bas de l’éboulis n’avaient eu d’autre but que la complète rentrée de leurs riches moissons de la plaine; ils étaient convaincus que nous ne pénétrerions jamais de vive force dans leur repaire et que le blocus serait inefficace en raison de l’abondance inouïe de leurs approvisionnements.

Sur la route du village nous avons trouvé le cadavre d'un jeune homme : plus loin, entre l’enceinte et la faille n° 4 sont étendus, morts, les deux guetteurs complètement défigurés par un obus; de l'endroit où ils sont, on aperçoit, grâce à un retrait de la falaise, les abords de la Porte ; un piquet explore les flarupiements supérieurs de la cheminée, il en ramène des cadavres horriblement mutilés; l’un d’eux brûle lentement, couvert de mélinite. un autre, crâne ouvert, a été vidé de sa cervelle; un autre, qui, coiffé d'un haut bonnet jaune, tirait sans arrêt sur nos tirailleurs, de derrière un bastion, a été réduit en bouillie. Goumbo, d une grenade, avait exterminé le cousin ravisseur de sa fiancée. Des traces de sang nombreuses et fraîches marquent la route de retraite des Habé: quand nous occupâmes la conque, un jeune guerrier, pour protéger la fuite des siens, courait, au sommet de la faille, le long du plateau supérieur et faisait crouler dans la conque des blocs en équilibre au bord de l'abîme et aussi gros que lui. D’une balle adroite un tirailleur l’atteignit; il perdit l’équilibre, poussa un grand cri en tournoyant sur l'éboulis du plateau inférieur, où il s'écrasa parmi les roches. Les chiens hurlèrent.

À 1 1 h. 30. le colonel fait sommer les Habé réfugiés sur le plateau supérieur de se rendre, l u crieur à voix retentissante juché au sommet de l'escarpement où étaient les cavernes fit résonner de ses appels les échos de la montagne: les Français. annonçait-il. étaient prêts à recevoir les dissidents: la vie sauve leur sera accordée: ils rentreront eu possession de tons leurs biens, mais le village sera évacué et rebâti ailleurs; s'ils acceptent nos conditions, qu'ils agitent un boubou blanc. Un délai de trois heures leur est fixé pour leur réponse.

Le colonel avoue qu'il a eu. pendant le combat, deux moments de sérieuse émotion, d’abord, quand Commeau fut repoussé à l'orifice de la cheminée, puis quand les réserves hésitèrent : il appréhende la continuation de la lutte, qui. en raison de l'extrême impraticabilité du plateau supérieur. sera plus meurtrière que celle du matin. L'inspecteur estime que les femmes, qui ont ga-

EENSEIGNEMENTS COLONIAUX

gué toutes le plateau, s'opposeront à une reprise d'armes; elles ont laissé ici leurs petites affaires et ne peuvent songer qu'à rentrer eu leur possession; en outre la mort d’un certain nombre de leurs parents, les blessures dont sont affligés beaucoup d’autres, ont agi sur leurs nerfs: elles exigeront la reddition de la place. Ces prévisions ne furent pas trompées.

Pendant le déjeuner, dans la grotte des femmes, où le colonel s’était installé, on nous amène un Kado couvert de blessures, découvert dans un trou où il s'était réfugié; il but et mangea à sa guise et Je docteur le pansa. Il ne témoigna pas la moindre crainte. Le malentendu n'existait plus.

Nous étions encore à table, quand les flabé du plateau supérieur nous firent connaître qu'ils étaient décidés à accepter nos conditions ; ils prîaienl qu'on usât entre eux et nous de l'intermédiaire de Coum bo cl de Siré. Ceux-ci acceptèrent el malgré que le premier boitât, gravirent au ss ilôt l'éboulis qui conduisait à la faille.

Un nouveau Kado. surgissant d’un trou, se rendit à nous à 10 heures. D'après de nouveaux renseignements l'ennemi compterait aujourd’hui 10 tués. 7 hommes el 2 femmes blessés. Yéro Boubou sérail parmi les blessés.

Le combat de Tabi était terminé. De celle lutte ardente qui dura plus d'un mois, le colonel lira, au point de vue spécial de la guerre coloniale, les conclusions suivantes, qui doivent retenir l'attention des officiers chargés de In conduite des opérations militaires dans la brousse :

Contre un adversaire aussi formidablement retranché, le 80 de montagne esl insuffisant : il faudrait un matériel pins puissant el, dans l’état actuel des routes en Afrique Occidentale Française, ce matériel ne peu! circuler: il csl donc de tonie nécessité de le remplacer par l’oluisier de tranchée . partout transportable, el don! te projeelile contient une capacité d'explosif suffisante pour détruire les obstacles les plus puissants.

Les ohusà mitraille oui donné les résultats les pins déplorables; beauconp n’éelataient pas; très peu éclataient en fusant.

Les étoupilJes se conservent mal; le nombre des ratés esl considérable.

Constamment nous avons été gênés par le manque de liaisons téléphoniques. Nous avons dù pour y suppléer, improviser tout un matériel de liaison, mais sans pouvoir obtenir des résultats aussi bons que nous l’aurions désiré.

Le tir (les mitrailleuses pendant la nuit, faute de balles traçantes, a toujours été précaire; ou bloquait de jour sur I objectif probable, mois cri objectif changeait; bien des fois, nous avons manqué des occasions de nuire à l'adversaire.

Enfin nous ne possédons’ rien pour donner l'assaut à des posilions du genre de celles que nous venons d’enlever.

Nous avons réussi, grâce à l'héroïsme de nos colonnes el ;'i l’ardente volonté de vaincre qui animait fous les gradés. Je ne saurais assez rendre hommage à Ions eeux qui viennent de se conduire avec une telle vaillance, mais ce succès aurait pu se transformer en échec, si au fieu d'avoir à faire à une poignée d'hommes nous avions eu en face de nous un nombre triple ou quadruple d'adversaires aussi résolus que ceux que nous venons de combattre.

Le bilan de cette affaire s'établit ainsi :

t° Tirailleurs. — Un’scrgent et 4 tirailleurs tués; 23 blessés, dont 12 du 8 au 10 octobre; 2 gradés blessés.

2° Gens de Tabi. — Seize tués. 20 blessés,

A 18 heures. Goumbo et Siré descendaient de la falaise supérieure: ils précédaient un long troupeau d’enfants et de femmes dont beaucoup étaient enceintes; un peu en arrière venaient les plus valides des survivants, et parmi eux Àbassi. chef du village, et Sa bou. qui chercha, en 1907. à assassiner Febvrc ; les armes ont été liées en faisceaux et soûl jetées aux pieds du colonel; Abassi et Sabou sont arrêtés comme fauteurs de troubles; les hommes sont envoyés au campement; les femmes, qui ne semblent nullement int imidées ni attristées, organisent leur dortoir près du village.

Dans la soirée. le courrier apporte à l'inspecteur des A. A. une lettre de Koulouba. en date du 5 novembre, oùle Gouverneur, après avoir accusé réception de plusieurs rapports de ce fonctionnaire, s’exprime ainsi :

J’approuve entièrement les instructions que vous avez données à M. l’administrateur du cercle de lîandiagara, au sujet des tournées à effectuer el des palabres à tenir. Ce programme de reprise de contact avec les populations liabé ine parait d’autant plus nécessaire, que vous signalez la fuite des habitants à voire approche el le refus des chefs de répondre à vos convocations. C’esl là un recul nettement marqué sur la situation politique de 19l2ou 1913. Il semble qu’il y ait seulement lieu d’incriminer la pénurie de personnel qui a entraîné successivement la fermeture des subdivisions de Sauga et de üouenlza et qui u'a laissé aux administrateurs de lîandiagara qu'un temps disponible insuffisant pour faire des tournées, il importe donc de rétablir le contact avec les Habé par des tournées fréquentes, el je ne doute pas que cela ne suffise pour arriver rapidement à une situation plus claire el plus saine. J'ai noté les difficultés extraordinaires que vous avez rencontrées devant Tabi ; j’espère que l'habileté de M. le colonel Mangeot et la bravoure de ses troupes viendront à bout des obstacles accumulés par la nature et par les hommes pour rendre le village imprenable.

J’ai trouvé également dans vos rapports l’écho d'une opinion qui n’esl malheureusement que trop répandue parmi nos populations indigènes; les gens de Tabi ayant déclaré qu'ils ont pavé l'impôt, envoyé leurs enfants à l’école et donné des tirailleurs, ils se considéraient comme quittes vis-à-vis des Français. De tels propos montrent qu'ils n’onl à aucun degré l'idée de la signification de notre présence au milieu d'eux el des buts auxquels nous voulons atteindre. Ils nous considèrent encore comme des conquérants temporaires don I il esl préférable d’accepter certaines exigences, mais avec lesquels aucune espèce de collaboration n’est à envisager. Il esl nécessaire que les administrateurs- aient à cœur de dissiper ces illusions dangereuses, qu’ils fassent comprendre aux populations que nous ne sommes pas dupes de ces apparences de soumission. La seule façon de nous donner satisfaction est de collaborer spontanément avec lions dans noire œuvre de développement économique de la colonie.

J’ai élé heureux de constater la parfaite harmonie qui règne entre M. le lieulenant-colonel Mangeot et vous, el j’attends les meilleurs résultats de celte collaboration. Nous regrettons certainement tous que les indigènes de Tabi ne se soient pas soumis de bon gré à nos légitimes conditions. Mais nous avons montré assez de patience el de longanimité pour que chacun soit obligé de reconnaître que seule l’intransigeance des indigènes a rendu une effusion de sang inévitable.

Il xn de soi que l'opération doit être poursuivie jusqu’à la soumission intégrale du village et que le blocus ne îloiit pas être levé même si la tentative qui aura lieu au début de. novembre n’était pas couronnée de succès.

Dans le télégramme qui, le II novembre, porta la nouvelle de l'occupation de Tabi à Koulouba,

BULLETIN DU COMITE DE L’ A PHI QUE FRANÇAISE

l'inspecteur signalait (pie le succès était dû avant tout à l’excellente méthode adoptée par h' commandement militaire et ajoutait : « Vousdemande insister pour que récompenses sollicitées en faveur beaux soldats soient accordées d’urgence. Suis heureux vous signaler grande humanité déployée après prise village où aucun excès n’a été commis. Saisissons seulement toutes armes et munitions. Resterons ici trois jours organiser déplacement très riche village dont prise* ne manquera pas produire vive sensation dans falaise Bandiagara. Exploiterai succès obtenu conformément vos directives. » C’est, qu’en effet, l’affaire suivie de près au Gouvernement général à Dakar, où toutes les demandes de la colonne, tant en matériel qu'en personnel, recevaient satisfaction immédiate, avait provoqué quelques appréhensions au Département; on ne s’expliquait pas à Paris pour quelle raison la réduction d'un hameau insignifiant rendait nécessaire un important déploiement de troupes; il est certain qu'à moins d’avoir été sur les lieux examiner l'inimaginable problème obsidional à résoudre par un commandant de troupes peu préparées à la lutte en montagne, l’homme le moins prévenu trouve exagéré, anormal, de mettre en œuvre des moyens si disproportionnés avec le but à atteindre; il soupçonne même, le cas échéant, l'existence sous-jacente de mobiles personnels, d’ambition, de bluff, à une entreprise à son avis démesurément grossie. En l'espèce, il commet, dans son ignorance de la réalité des choses, une grosse erreur, et de bonne foi. Ce n’était jusqu'ici que dans les contes de fées, dans les romans de chevalerie et dans les récits de Gustave Aymard, que l’on trouvait des châteaux juchés sur des pics perdus dans la nue et séparés du reste de la terre par des abîmes aux parois verticales. Il faut admettre que la prise de Tabi fut un chef-d’œuvre d’énergie, de patience et d’habileté.

Réussir nous était imposé par l’état des montagnards des falaises; rien, pendant la durée de nos opérations ne troubla l’atmosphère politique du plateau central Nigérien; et cependant nous avions l’intuition qu’une tempête s’y brassait; le Gouverneur partageait notre appréhension; les précautions étaient prises partout, avec discrétion, pour arrêter toute tentative de désordre; ces mesures mêmes avaient, nous en étions convaincus, leur raison d’être.

Le résident de Douentza. M. Leroux, quelques jours après l’occupation de Tabi, rendait compte à l’inspecteur des intentions des Habé de la falaise; des hommes sûrs, dont il avait par ailleurs contrôlé les dires, lui rapportaient des échos des villages :

A Mongui, chef-lieu du canton de Madiomba, beaucoup de Habé étaient venus des cantons voisins pour assister aux obsèques d’un notable; « Taï, chef de quartier, dit : 11 n’est pas vrai que les Français aient pris Tabi. » — Tabi, dit un autre, s’était jadis révolté contre Mamadou Douldi, les Foulbé ont dû iever le siège qu’ils avaient rais dans la montagne; il faudrait descendre du ciel pour prendre Tabi. — Si Tabi n’est pas pris dans quelques jours par les Français, dit un troisième, le hogon Sana Soula enverra ses guerriers au Sarniéré; là, ils trouveront des guides pour les conduire

à Tabi où ils participeront à la défense du village. » Or. le lendemain, à Mongui, des gens de confiance répandaient la nouvelle de l’occupation de Tabi; dans la case aux palabres, Taï, entouré des vieillards, était consterné : « Puisque les Français, disaient'les notables, ont pris Tabi, tenons-nous sur nos gardes : ils voudront que nous descendions en plaine, et nous obéirons, car ils peuvent casser n'importe quel village; efforçons-nous donc de maintenir la paix entre eux et nous. »

A Timba. le chef s’enquil auprès de son visiteur des nouvelles de la colonne. « Est-il vrai, demanda-t-il que Tabi ait été pris? — On annonce cela partout. » Le chef courba la tète. « S’il en est ainsi, ajouta-t-il. nous ne pourrons jamais nous élever contre les Français; quia pris Tabi a réalisé l’impossible! » Hans le village de Touré les notables commentaient les événements de Tabi: ils estimaient tous qu’après cela, personne ne battrait jamais les Français; les montagnards n’avaient qu’à se résigner à subir leur sort et à se tenir tranquilles. A Tasembi, quatre ou cinq vieillards qui conversaient dans la case aux palabres ne cachaient pas leur déconvenue et leur inquiétude : « On a convoqué tous les chefs à Douentza; c’est pour nous ordonner, à tous, sans doute de quitter la falaise, et de construire le village en plaine. » A Tinlam, mêmes appréhensions : «La colonne nous forcera de gagner la plaine, et nous 11e résisterons pas, car nul ne peut résister aux gens qui ont pris Tabi! Il n’est pas vrai que ce village ait été enlevé, (lit Abdoul Tamboura. frère du chef des Kimaibé; les Français ont amarré sans doute quelques hommes pour faire croire aux naïfs que c’étaient des gens de Tabi ; ils n’ont pas pris la montagne et ne la prendront jamais. » Mais l’assistance, visiblement, n’avait nulle foi dans les protestations d'AhdouI, et reconnaissait qu'il n’y avait pas au monde de soldats qui surpassassent en bonne chance les tirailleurs. A Saridina. la population se préparait à recevoir dignement les vainqueurs. A Ningari, le frère du chef, marchand de bétail, pieux et riche, déclarait : « Que les Français se soient emparés de Tabi, c’est faux; Tabi est un village de Dieu et défendu par Dieu. 11 faut, comme les oiseaux, avoir des ailes, pour accéder sur le piton; or. les Français n'ont pas d’ailes; donc ils ne se sont pas emparés de Tabi. » Le syllogisme 11e convainquait personne. A Tédié, à Panga, partout, les notables avaient grand peur. Au loin, et jusque dans le cercle de Xiafunké, l'opinion publique nous était signalée comme ayant été favorable aux gens de Tabi, tant que le village n’avait pas été occupé, les racontars les plus stupides avaient circulé, et maintes fois les commandants de cercle avaient dù en démontrer l'invraisemblance. Notre succès avait l’importante conséquence de rendre confiance aux populations soumises et d’anéantir les projets des chefs religieux fétichistes, qui avaient naguère songé à renouveler les troubles de 1909-1910.

Le jour même de la prise du village, l'administrateur du cercle de Bandiagara. qui était en tournée dans la résidence de Douentza, était prévenu de l’heureuse issue de l'affaire et invité à venir avec les chefs indigènes de sa suite se rendre compte sur place des difficultés que la colonne avait eues à surmonter.

Dans la matinée du 12 novembre, à 7 heures, eurent lieu les obsèques des quatre tirailleurs tués: le colonel prononça sur leur tombe, creusée au débouché de la cheminée, une allocution sobre, émue. Puis les Habé enterrèrent leurs morts.

Après les obsèques, nous partons en reconnaissance avec 25 tirailleurs, sur le plateau supérieur; partout la moindre anfractuosité de la roche a été aménagée, utilisée comme abri, appropriée à un usage pratique au moyen de murettes: le poste de surveillance principal de la conque est un modèle de l’accommodation de la nature à l’usage de

l’homme : hors d'allcinte de l'obus et de la balle, il permettait d observer l’ensemble de la défense, sans qu'on soupçonnât d'en bas, à eet endroit, la présence de veilleurs; ceux-ci y trouvaient avec agrément la natte où l’on dort, le canari où l’on boit, les plats où l’on mange.

Notre expédition du jour a polir objet la recherche des blessés ennemis et. en particulier, celle

de Yéro Boubon; nous passons derrière le village, dans d’étroits sentiers qui circulent au milieu des plates-bandes, bordées de murelles où. sur de la terre rapportée de la plaine, à tète d'homme, poussent des plants de tabac; dans de petites enceintes de cailloux, hautes de plus d'un mètre, sont des jardinets bien soignés de piinen tiers, de goumbou, de courges-gourdes: de toutes les lentes de la roche où l'on a accumulé de la terre végétale, s’élèvent des pieds de gros mil ou de petit mil: les lo u lias suspendues aux poutrelles de la mosquée abandonnée s'entrechoquent à la bise.

Nous escaladons, pieds nus, les roches glissant» >s de l'éboulis, tachées de sang: autour de nous, ce ne sont que cotonniers, baobabs, tamariniers, nérés. L’horizon, percé par quelques falaises lointaines, d'un noir de suie, est englué de brumes qui éteignent les jets lumineux du soleil levant.

Au sommet de l'éboulis, l’immense falaise a été fendue, dans sa hauteur, comme par un coup de sabre: un couloir s'ouvre sombre, où guivrenl, dans les bas, des chauves-souris, où. dans le haut, roucoulent des pigeons; une mince lanière du ciel se découpe à cent mètres au-dessus de notre tète :

nous nous engageons dans un canyon dont les murailles noires sont à quatre mètres à peine l'une de l'autre; un manteau de glace nous tombe sur les épaules; le passage sent l'humidité de la cave et l'urine des chéiroptères; nous dévalons un escalier de roches cyclopéenes qui aboutit à un lit de sable: des paquets d'épis de mil. des corbeilles de grains ont été abandonnées parles fuyards, dans

le sang desquels nous marchons: cette arène aboutit, une centaine de pas plus loin, à une poche d'eau Iroide que nous traversons à dos d'homme : au delà, le passage est encombré par des roches entassées qu'il faut escalader: il se rétrécit, et là a été construit, en blocs cyelopéens. un rempart : on s'accroche des pieds et des mains, on se hisse au sommet de ce barrage: la monlée reprend; des amas de roches gigantesques, cimes en désordre des crêtes et du défilé, gênent notre marche, sous l'une d’elles un chien grogne: notre piste court toujours dans le sang : une voûte, plus haut, approfondit des ombres opaques: Siré y pénètre en nous criant. « Ici, de l'eau! » II lance une pierre dans un gouffre à ténèbres: des secondes s’écoulent: nous entendons enfin le choc lugubre du caillou sur une masse liquide, qui nous donne l’impression qu elle est morte. Nous reprenons notre route qui se fait plus abrupte encore: nous tournons à droite: nous débouchons à l'air libre au milieu de ravins aux pentes escarpées, en face du Yombori : la falaise s'est dilacérée. deprofondes crevasses l'ont déclarée: elle est rayée d’immenses balafres, aux lèvres desquelles s'accrochent des épineux, des graminées des-

Croquis pa'o~3mique du Mont TABt pris de Mont YOMBORI

pa - f ueutenant V/aney

Altitude b7S m au dessus de la plaire

Village Attitude 280 n

Cheminée Hauteur. 30m

S entrée de 'a' cheminée. \~ Source. cultures diverses, murs en pierres

b Sortie de l9 cheminée j gros bouquet d'art res. EbOUÜS

C Chemins de t cheminée au village. K case aux palabres

d village /6o ma /sons environ). i gras rocher abritant un poste de 9 hommes. e chem/n bo ;; 4 ->t au plateau supérieur m rocher abritant un poste de 7 hommes

f première pat. e{iu chemin dans ta faille). n rocher abritant un poste de S hommes deuxième par *duàemin darulacrevaue}. O guetteur. h troisième pa -ii s' deuxième crevasse), p champs de mit. jH accès du j si tau t n ^

/ / %\\ mitrailleuse / \ \

de la plaine d/la fàlaise\\*\t\250m '

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Comité de i~~eue française

Fig. 8.

Reproduction interdite

séchées, des arbres aux ramures contournées, aux racines à nu. Nous cheminons an creux d'une de ces déhiscences, qui s'incline vers l'Ouest; des à-pic se présentent où les pierres sont en équilibre instable; sur des volets de grès polis comme glace nous rampons à plat ventre; au-dessus de nous se creusent des failles où touffent des arbres sans gloire. Soudain nous nous trouvons au milieu d'un troupeau de chèvres et de moutons: les brebis viennent à nous en bêlant ; Siré appelle le petit berger, que notre présence n’intimide nullement; ce garçonnet nous guidera aux refuges où sont les blessés.

Sous nos pieds maintenant s'étend le plateau: la roche est compacte, découpée, rugueuse; elle sonne comme de l’acier sous nos pas ; çà et là, des herbes sèches hérissent de menus creux : de cette hauteur s’offre à nous une vue somptueuse sur les terres basses proches, mais les lointains, étouffés par l'impalpable brume, demeurent ternes ; seul le pic de Yombori perce de sa flamme de pourpre le brouillard. Des verdures frissonnent devant nous; le plateau s’est fendu; nous descendons dans une crevasse qui aboutit à un vallon encaissé, très frais, ombragé par des tamariniers; là. sur des couvertures de bandes de coton, sont assis ou couchés, une quinzaine de blessés Habé, dont quelques-uns sont assez mal en point, et ne bronchent point à notre approche; tous, à notre arrivée, lèvent les bras en l’air et nous crient, à plusieurs reprises, en français : « bonjour! ». ils ne témoignent aucune terreur; l’un deux geint un peu. étendu sur le dos; il a plusieurs balles dans la poitrine. Il a été blessé, déclare-t-il, par le tactac-tac à leur portée. Des femmes sont restées auprès d’eux et les soignent : ils ont à leur portée des outres d’eau, des pots de lait, des plats de bouillie; un mouton dépouillé pend à une branche d’arbre; un autre a été égorgé depuis peu; Yéro Boubou n’est pas là. Nous laissons dans le ravin un piquet de tirailleurs qui assurera l’évacuation des amochés, sous la direction du sergent Commeau dont les pieds ont gonflé et qui marche avec peine.

Pour sortir du ravin et continuer la reconnaissance, nous escaladons la paroi gauche de la muraille. parvenons à un étroit palier à une quinzaine de mètres au-dessus du sol et rampons dans une étroite fente horizontale de la roche, sans lever la tête, de peur des bosses, et sans regarder le vide qui est à notre droite, de peur du vertige. Nous prenons à nouveau pied sur le plateau dans la direction de Téga; nous cheminons sous le couvert d’épineux, dans une longue gerçure de la falaise; des roches s’élèvent devant nous: nous sommes à l’entrée d’une gorge d’une quinzaine de mètres de large dont les murailles n'ont guère plus de vingt mètres de haut; à l'orée du défilé, des matrones et une vieille orde, accroupies autour d une marmite, màchcnL des nourritures. Elles se retournent à peine à notre passage, et interrogées par nous, affirment que Yéro Boubou n’est pas là ; nous parcourons la gorge; c’est une rue longue de deux cents mètres, qui aboutit au vide au-dessus de Téga ; les murailles sont évidêes à leur base, à droite on

a élevé des constructions en forme de magasin à mil: ce sont de véritables armoires, chacun dans une famille, a la sienne, même la femme, qui v serre ses prévisions personnelles, des peaux de boucs à vêtements, son colon filé ou à filer : ces magasins ont le plus souvent deux étages; nous les fouillons; ils sontà peu près vides, on découvre quelques armes blanches qui, aussitôt, sont saisies: Siré retrouve là sa cachette particulière; il en tire avec une satisfaction visible une paire de bottes qu’il v avait laissée avant de quitter Tabi.

A gauche du défilé sont des cavernes où une dizaine de femmes cuisinent, entourées d'autant d’enfants; au fond d’un de ces trous gît une jeune fille blessée de plusieurs balles; elle est la sœur de Gouml)o,dont la fiancée, qui a été touchée à une épaule par un fragment d’obus, a été évacuée hier au soir sur l’ambulance, Un piquet est laissé là, qui ramènera les familles qui y sont réfugiées dans la conque.

Nous coupons maintenant le plateau dans le sens de la diagonale, nous rendant au point d’eau: chemin faisant, nous sommes surpris d’entendre, dans un amoncellement de rochers, le chant du coq ; une patrouille parcourt les cavernes qui pullulent à cet endroit et qui paraissent habitées depuis longtemps; elle en ramène deux femmes et un enfant; l'une des femmes est aveugle: elles sont prévenues d’avoir à se rendre sur-le-champ au village, en emportant leurs biens; passives, elles obéissent.

La source est un peu éloignée, la route qui y mène est maintenant facile; le plateau s’incline vers la conque où est bâti Tabi; de ce côté, dans sa partie la plus basse, il n’est séparé que par un à-pic de cent mètres du plateau inférieur; au pied d’un escarpement de médiocre hauteur, se creuse, dans la roche compacte, une vasque pleine d’eau, d'une limpidité parfaite ; le bassin dans sa partie la plus profonde, mesure deux hauteurs d’homme, du fond à la surface : le docteur, demain, y exécutera un plongeon classique : des nénuphars étalent leurs feuilles au bord de l'abreuvoir; une rigole sert de déversoir à la source, et forme torrent pendant l'hivernage, qui tombe en cascade dan> la conque du village. Près de Ja source, sur des terres rapportées, se trouvent des plates-bandes de tabac, des enclos àpimentiers et à indigo. L'eau est bonne et très fraîche : la source alimente par infiltiations un point d’eau qui existe dans l'éboulis derrière les habitations,

Nous estimons que si les Habé avaient résolu de nous résister sur le plateau supérieur, approvisionnés comme ils l’étaient en eau et eu vivres, protégés par des précipices que nous n'eussions pu escalader, nous aurions éprouvé de telles difficultés, que celles surmontées par nous pour occuper le village n’eussent été que jeux d’enfants.

Nous revenons au canyon; un cri longuement modulé nous parvient; notre guide lance des appels stridents: un jeune Kado apparaît: il est le fils du petit-frère de Yéro Boubou ; celui-ci, blessé au genou, se rend à discrétion ; il se présentera au

colonel dès que nous serons de retour aux cavernes. Notre descente sur les roches polies de l-’éboulis est très lente: nous n'arrivons au camp qu'à midi. Peu après survient Yéro Boubou, a ieillard robuste aux traits énergiques, aux yeux fermes, principal instigateur de la révolte; il s'écrie qu’il accepte bien ses responsabilités, mais non celles d’autrui: il n’est ni plus ni moins coupable qu’aucun des notables du village. L'ambulance est organisée dans une grotte oii sont pansés indistinctement tirailleurs et habé : parmi ces derniers se trouve l’homme dont la main fut arrachée par l’explosion d’un Y. B. ; il n'a reçu pour ainsi dire aucun soin des siens: les vers grouillent dans sa blessure: et, cependant, il n’a ni gangrène, ni fièvre; le docteur répond de sa vie; cependant pour nous, Européens, la roche est ici corrosive: la moindre écorchure s’irrite et suppure pendant de longs jours avant de se cicatriser.

Les femmes, pendant notre absence, avaient transporté en terrain découvert, près du village, leurs ustensiles de ménage, leurs paquets de vêtements, de coton, les peaux de bouc qui leur servent de valise: elles entassèrent ainsi sur l’esplanade plusieurs centaines de calebasses et de canaris bondés des objets les plus divers; des sentinelles avaient élé placées par Yianey pour empêcher le plus petit pillage; l’entrée de la cheminée était consignée aux étrangers; très gaies, l’œil sur leurs biens, les femmes pilaient leur mil en chantant et plaisantaient et riaient avec les tirailleurs qui jouaient avec les enfants; une partie des hommes valides avaient entrepris l’évacuation du mil emmagasiné dans le village: ils l’entassaient dans des corbeilles et le précipitaient par dessus la falaise, sur l'éboulis, où d'autres hommes liaient les épis en bottes.

L'après-midi, l’inspecteur rédigeait le télégramme suivant à l'adresse du gouverneur :

« Les trois meneurs rébellion Tabi. chef du village Abissi, chef de guerre Yéro boubou, et notable Sabou Amorikane, sont prisonniers. Vous demande m'autoriser les conduire ù Bamako en attendant constitution proposition internement dans la colonie. Auteurs agression 29 mars 1920. contre village Tabi, plaine tués pendant attaque-action publique éteinte. Vous demande accorder gratification de deux cents francs et faire attribuer médaille honneur ancien tirailleur Gouinbou, croix de guerre, originaire Tabi qui malgré soit dégagé toute obligation militaire, ne cessa de guider nos reconnaissances et grenadier volontaire monta à l’assaut où reçut deux blessures. Vous demande accorder gratification de cent francs à ancien tirailleur Siré, originaire Tabi, qui monta aussi en tète autre colonne d’assaut. Suis entièrement d’accord avec colonel et commandant cercle pour solliciter ces modestes récompenses que vous assure amplement méritées par héroïsme ces anciens soldats grande guerre. Habitants Tabi déménagent en ce moment village emportant tous leurs meubles, ustensiles et récoltes. Seront installés Hombori en attendant leur transfert à Tondibongo localité en montagne très accessible à dix kilomètres nord de Iiombori; gens payeront dès celte année... »

Le lendemain soir, M. Portes arriva à Tabi; nous explorons en détail les failles par où sont montées les colonnes d'assaut : il est impossible à qui a le vertige de s’en approcher. Une patrouille découvre dans le canyon, sous les roches, derrière

lesquelles un chien, la veille, avait grogné à notre passage, le cadavre de l’un des défenseurs de la montagne. Des noix de kola sont distribuées aux soldats blessés; celui donl la poitrine fut traversée de plusieurs balles 11e s’arrête point de râler : il prend froid la nuit; une pneumonie se déclare, et il meurt dans la journée du 17.

Le même jour la colonne est disloquée; le lieutenant-colonel Mangeot, avec une partie de l’effectif, prend la route du nord: vingt tirailleurs demeurent avec les gardes, à Tabi. pour en assurer l'évacuation complète, dirigée par M. Collin, commis des A. I. Cette opération une fois terminée, l'accès de la cheminée et des failles sera, au moment du départ de la garnison, rendu impraticable : Téga et Toupéré, où séjourneront des postes de gardes, seront déplacés: aucun accident n'est à redouter; les deux tiers des guerriers ont été tués ou blessés: les meneurs sont arrêtés, et le gouverneur a donné l'ordre de les conduire à Bamako. Goumbo est nommé chef du village en remplacement de Abassi; le 19 novembre, le gouverneur accorde à Goumbo et à Siré les récompenses sollicitées en leur faveur.

Le 18 novembre, l'inspecteur quitte à son tour le campement de Tabi ; le détachement elle convoi comprennent 8 Européens. Gü tirailleurs et artilleurs, 5 boys et cuisiniers, 24 gardes et 17 porteurs, 30 convoyeurs, 27 chevaux et 80 ânes, 12 chameaux porteurs de canons. La caravane campe à Boni, après avoir traversé un pays de brousse claire et rencontré à mi-chemin un marigot ou se trouve encore de l’eau: le village, qui compte 550 habitants, est placé entre deux falaises dans un couloir balayé par un courant d’air 1res vif; ces falaises sont celles de Loro à l'Est, de Boni à l'Ouest ; quelques cases de Bimaïbé,sur l’éboulis, dominent l'agglomération des Foui bé au centre de laquelle est un beau marché couvert; au haut de l’éboulis esl le hameau habé de Eadaga. Dans la matinée du lendemain, Dumas et le docteur Bourgeon visitent, au sommet du mont oriental, lvoliio du Boni, ils doivent, pour l’atteindre, grimper dans une cheminée; les habitants les régalent de miel; les femmes se prosternent devant eux; ils reviennent par Loro. à travers des lougans de mil. A Boni, les tirailleurs organisent un tamtam et dansent .

Le 20 novembre, la caravane longe, à sa droite, une ligne de falaises où se dissimulent d’infimes groupements habé : Ella Boni, Momeny, Ella Boulli: de chaque faille s’exhale une bruine violette intense: entre Je mont de Boni et celui deMomény est la grande passée des éléphants île la Boucle, par laquelle dans leur migration annuelle, iis se rendent de la région des lacs (Garou, Do, etc.) dans le Djilkodji, le pays de Ouahigouya, etc. Au bas de l’éboulis deMomény nous sommes accueillis par une nombreuse affluence qui danse en battant des mains et nous escorte jusqu’au Sarniéré; les quatre villages de cette montagne nous fournissent force vivres, en payant, comme s’entend. Un hangar de paille a été construit à notre intention près de Nimdiéné ; on aperçoit au sommet de

la montagne, d’où elle domine une immense étendue de pays, la case aux palabres de lvohio du Sarniéré.

Le lieutenant Yiancy mesure la hauteur de la montagne : son point culminant est de 550 mètres au dessus «lu niveau de la plaine; le chef deKohio uu vieillard, se confond en salutations. Nous étions préoccupés de la façon dont nous pourrions parvenir ù son village; l’escalade de cette falaise était considérée comme impossible à tout autre qu’un Kado ou un acrobate; un lieutenant, fervent alpiniste, s’était jadis risqué à entreprendre celte ascension : à son retour il déclarait qu’il ne recommencerait pas une telle folie et avait écrit plaisamment nu commandant de la Région : Kohio non ascendant. Depuis, chaque commandant de Cercle avait, sur la foi de ce renseignement, confirmé par l’opinion publique indigène, estimé que cette excursion était dangereuse; l'un d’eux, accompagné par Bokarv Maïga, reculait devant l'obscurité du couloir où il devait s’engager pour arriver au but; on racontait que huit troncs d'arbres branlants à encoches usées, appliqués bout à bout contre la falaise verticale, et longs de quatre mètres chacun, servaient d’accès à des corniches scabreuses, à des saillies rocheuses, et à des balcons ouverts sur le vide. Au début de l'après-midi, le docteur Bourgeon, dont les exploits athlétiques et l'intrépidité avaient à Tabi provoqué notre admiration et celle des indigènes, décida de tenter l'escalade avec deux gardes très agiles; nous ne fûmes pas sans appréhension sur son sort pendant la durée do son absence : aussi fut-ce avec surprise que trois quarts d'heure après son départ nous aperçûmes les signaux qu il nous faisait de la case aux palabres.

A 16 heures il était de retour au campement; il nous assurait que l’ascension qu'il venait d'effectuer n'avait rien de dangereux, voire rien de spécialement pénible ; il n’y avait en somme qu’à grimper un escalier assez raide, ménagé dans une faille étroite, mais coupée de paliers et nullement dirigée dans le sens delà verticale; les troncs étaient longs de 1 m. 50 à 2 m. 50, et séparés les uns des autres par des degrés de pierres; on pouvait constamment se tenir des deux mains aux parois de la faille.

Là haut le docteur avait été accueilli par les tamtams frénétiques des femmes ; il observa sur plusieurs enfants des cas de conjonctivite et de vers de Guinée; il avait fait le tour de la plateforme qui, de grès compact, n offrait aucune ressource à laeullure; les maisons du hameau, qui comptait en tout 35 habitants, élevées de deux et trois étages, étaient serrées lesunes contrôles autres autour d'une place minuscule; une source donnait très peu d eau : les cultures s étendaient sur les éboulis au bas de la falaise. Le versant Ouest de celle-ci, beaucoup plus détritique que le versant Est o ii était la faille d'accès, était relié par un chemin frayé à la partie basse de la montagne.

Un transport en nombre à lvohio fut décidé pour le lendemain avec retour par le flanc Ouest du piton et visite des deux villages du piton Occidend entai ; d immenses failles, de ce côté-là, rendent

le sommet accessible. Cette position n’est en rien comparable à celle de Tabi, citadelle admirablement aménagée, où toutes cultures viennent à bien et permettent à la défense un ravitaillement et par suite une résistance indéfinie. Kohio n’a aucune ressource suffisante en vivres et en eau. Autrefois, il a toujours fait acte de soumission aux maîtres du pays; l’an dernier, il rendit ses fusils à Hombori ; les habitants sont d'apparence pacifique; M. Dumas croit inutile, d'ores et déjà, de déloger un hameau infime qui ne peut, malgré sa situation sur la coupelle d’un mont, devenir un centre de résistance à notre action. L’inspecteur se range à cet avis et propose au gouverneur, par télégramme, de surseoir à toutes mesures d’évacuation du village. Le gouverneur acquiesce volontiers à cette demande.

Le '21 novembre, la caravane couche à Nokora, dont la population entière, sauf les femmes (car nous sommes ici sur le territoire de marabouts fervents), vient au devant de nous en vêtements de fête.

Là M. Dumas et le docteur Bourgeon, charmants camarades, hommes de cœur et d’esprit, prennent congé de nous et s’en retournent à Tabi.

Conformément aux ordres du gouverneur, l'inspecteur, après avoir gagné Dalla, traverse, escorté par une quarantaine de tirailleurs, la falaise de Gandamia, où il visite les villages rimaïbé de Diébével, Aoussi et Diael et se rend à Naïki et à Ivikara. sur la lisière septentrionale de la montagne ; puis, par la gorge de Noukouri, où fut assassiné. en 1909, M. Yieyres, il remonte sur la falaise, traverse les ruines d’Ouro Menti, de Manian et de Kinian, qui sont envahies par la brousse et auprès desquelles, en saison chaude, campent les bergers pouls, dont les troupeaux trouvent, dans les sources abondantes du plateau, un excellent abreuvoir. Les anciens habitants «le ces villages n’avaient pas tenté de les restaurer; réduits, il y a quelques années, par une meurtrière épidémie de grippe, au nombre d'une cinquantaine, ils étaient groupés dans le hameau de Moïni. où le détachement les visita ; ils lui réservèrent d’ailleurs un excellent accueil, et nous assurèrent qu’ils avaient le cœur blanc comme le poulet qu'ils nous offraient.

Pendant cette excursion l'artillerie parcourait le canton de Dalla et allait à Douentza par Douma et Pétaka; la population, groupée à son passage, l’accueillait avec enthousiasme: celui-ci devint frénétique quand, le 28 novembre, l'infanterie rejoignit au chef-lieu de la résidence le détachement d'artillerie. Plus de trois cents anciens tirailleurs s’étaient portés à la rencontre des troupes et fraternisaient avec elles: les sous-officiers noirs retraités établis dans le village convièrent à d'abondantes agapes leurs camarades de l’armée active: quantité de calebasses de dolo furent vidées en l'honneur de la circonstance et l'autorité supérieure fut

très indulgente. Pendant deux jours et deux nuits le tamtam fit rage; il y eut, à la vive satisfaction de plusieurs milliers de badauds, démonstration d'artillerie et d'engins divers, tirs de mitrailleuses, tir au canon d'obus longs et d’obus fusants, réception des blessés et mutilés de la guerre groupés sous les ordres d’un sergent pensionné, réception des chefs et des notables, grande palabre; le pays entier fut en tète.

De Douentza l'infanterie gagne Doumbara, où l'attend le chef du Doré, vieil ami de la France ; le 2 décembre, elle pénétrait encore dans les montagnes, précédée des tambours et des cors d’Ibissa. Cette vallée fut barrée autrefois par un épais rempart de pierres maintenant effondré presque partout; un joli ruisseau serpente à l’ombre des tamarins touffus, des nérés, des baobabs et des roniers : des fossés d'irrigation courent sur les flancs de la montagne, et arrosent des jardins de cotonniers, des enclos a pimentiers, à oseille, à calebasses: çà et là des terrains préparés, très propres, attendent d’être ensemencés par le jardinier. A peine sommes-nous signalés (pie les femmes, l’anneau d'argent au nez. accourent par bandes, lançant des cris aigus, dansant et saluant, se touchant alternativement les coudes, s'agenouillant, se prosternant, tendant devant elles de grands pagnes noirs, ou battant des mains. Une troupe compacte de Habé conduite par le chef d’Ibissa, grand vieillard à tète sinistre, une houppette de cheveux sur le côté gauche du crâne rasé, agite'des branchages verts en poussant, de temps à autre, une large acclamation. Devant le village le tamtam fait rage.

Ibissa est un grand et riche village bien tenu : il fut avant notre arrivée l’un des plus farouches de la falaise; en ce temps-là, un jeune Habé ne se mariait pas sans avoir tué un Peul; en 1909- 1910. les guerriers, ici, nous opposèrent une grande résistance : contraints de s’installer au pied de l’éboulis, ils y ont prospéré: leur courage, leur intelligence au travail peuvent être donnés en exemple à la population laborieuse du plateau nigérien; l’eau abonde toutefois dans la région, cl les indigènes vantent à ce propos la vallée de Borko où coulent, disent-ils, 333 sources.

De là. continuant sa route, à pied, à travers les escarpements, l'inspecteur gagne Sémari; la route est difficile, s’enfonce dans des gorges profondes, étroites, qui se concluent en tunnels, escalade des escaliers périlleux, longe des terrasses, serpente entre des champs en gradins, où s’élèvent des pieds de mil, franchit des marigots, côtoie des rizières artificielles : les tirailleurs libérés forment la haie près du village et. accompagnent la colonne à son cantonnement, où l’attendent de nouvelles réjouissances.

Le 3 décembre, la marche est commode sur le plateau, où la brousse claire couvre les endroits qui n’ont pas été réservés aux lougans; un énorme précipice boisé aux parois à pic s’ouvre soudain à notre gauche: la grande faille de Saoura commence ici qui se prolonge jusqu’à Douentza. Nous faisons étape à Dè, village de peuls et de rimaïbé,

où l'on est musulman, mais où l'on consomme force dolo. Le lendemain, par une contrée pittoresque, (pii fut avant la grande révolte habé couverte de cultures qu’a remplacées maintenant une brousse épaisse, nous gagnons le bord méridional de la falaise revenue à l’état sauvage : le campement a été établi au pied du village détruit de Bargué, dont les notables ont été autorisés, aujourd'hui, à venir nous recevoir. Tous les hameaux voisins ont envoyé leurs habitants, hommes, femmes, enfants : les anciens tirailleurs maintiennent de l’ordre dans cette foule en fête qui danse de tout cœur ses danses nationales, souvent gracieuses, véritables ballets à caractère religieux.

Le 5 décembre, sous la conduite de guides expérimentés, le détachement, après s’être scindé en plusieurs patrouilles, visite, dans un pays où tout vestige de sentier a disparu, les ruines d’ Antanga Do, d’Antanga Léï, de Sindé, de Sao, de Douro Na, de Douro Kélékélé, de Pélinga, où l’on nous avait signalé le retour d’une partie de l’ancienne population, établie en plaine par ordre supérieur après la rébellion de 1909-1910. Partout les hautes herbes et la broussaille ont envahi les restes d’habitations : dans celle partie de la falaise les singes et les panthères pullulent. Toutefois l’inspecteur ne peut s’empêcher de remarquer que la case aux fétiches du liogon à Antaga Do, et son toro sont en excellent état de conservation malgré les intempéries, et que les peintures en damier, ou arlequinage, et les croix rouges et noires qui en ornent la muraille ont une singulière fraîcheur. Nous campons à Barda Sou.

Le 6 décembre, nous couchons à Diankabo, où nous sommes rejoints par l'artillerie qui a suivi la route de la plaine en passant par Amba, centre important de fétichisme. Habéilé, liogon d' Amba, est un vieil homme d’une soixantaine d’années qui a été plusieurs fois condamné en son temps [tour avoir fait la traite des esclaves, détourné le montant des impôts, et s’être rendu coupable d’autres menues peccadilles ; il s’est plaint récemment à M. I ’ortes de n’avoir pu provoquer une chute de pluies normales sur le pays : plusieurs Habé musulmans avaient été en effet enterrés selon les rites de l’islam, et non selon ceux des ancêtres; un si scandaleux oubli de la coutume avait mécontenté les fétiches et il n’avait pu les fléchir; l’eau avait manqué; en conséquence, il priait le commandant de cercle d’expulser du village les marabouts et leurs suppôts ; il fut très indigné delà fin de non recevoir et des conseils qu’il reçut à cette occasion.

Au cours de. la journée du 7, le détachement exécuta une véritable marche triomphale; de toutes parts, les délégations des villages accouraient avec leurs musiciens et leurs griots ; flûtes, cornes, tambours de toutes résonances, clochettes, grelots, scandaient autour des troupes leurs cadences les plus entraînantes; les anciens soldats accourus au complet marchaient au pas auprès de leurs jeunes camarades, une fête fut donnée à Ibi où nous nous arrêtâmes et se continua le lendemain à Sanglia. où, après avoir escaladé une route à nombreux lacets récemment achevée, et passé

BULLETIN DU COMITE DE L’ AFRIQUE FRANÇAISE

sous un tunnel dp 98 mètres de long, nous entrâmes escortés par les nabadié en grand costume. Les nabadié sont les danseurs masqués des llabé: les uns symbolisent des animaux, caïmans, koba. panthère, antilope, cheval, lion, etc,, les autres des hommes d’autres races : peuls, mossi, bobo, etc. ; ils portent des jupes de lanières de cuir rouges ou noires, de fibres d’écorces, de torsades de coton, des colliers de fourrures et de cauris. des bracelets, des jarretières hérissées de crins ornent leur corps: ils agitent des chasses-mouches formés d'une queue de bœuf, des casse-têtes, des hachettes au fer très courbe : en principe, ils ne doivent danser qu’à la fête annuelle qui précède l'hivernage, et qui a pour but de provoquer la chute de pluies abondantes. Leur agilité est remarquable; ils organisent des ballets bien réglés, où les farandoles s’entremêlent aux pas individuels et aux figures groupées, les femmes se sont éloignées, elles n'ont pas le droit d’assister aux danses sacrées.

A Sangha. eut lieu une démonstration d'artillerie, comme il en avait été effectué à Douentza: elle obtint le même succès; l'inspecteur reçut en cérémonie les notables, les soldats libérés et donna une grande palabre. C'est à Sangha que les Habé ont conservé avec le plus de pureté leurs mœurs primitives ; les villages se cachent avec soin dans les montagnes: il est l’un deux, Banani, où l'on n'accède que par un souterrain dont l'entrée • est en terrain plat, sur le plateau.

Deux jours après, la colonne arrivait à Bandiagara. visita le sud du cercle et allait s’embarquer, le 20 décembre, à Mopti. à destination de Tombouctou .

M. Dumas écrivait, le 7 décembre :

« Dès mon retour à Tabi, je trouvais le village complètement évacué; tout le mil se trouvait au pied de la l'alaise où les gens le mettaient en gerbes: des équipes de travailleurs procédaient à la destruction des cases et ce travail était terminé le 24 novembre. Le 25, les tirailleurs du détachement Pérard abandonnaient le village,' après avoir coupé la liane d’accès de la faille n° 4. Conformément aux instructions du colonel commandant la Région, une première mine composée de deux caisses de clieddite était disposée sous la clef de voûte à 14 heures, mais (die ne produisit pas grand effet, Ja cheddite n’avait pas explosé, mais brûlé et, d’autre part, le bloc de pierre était trop gros pour être disloqué. Aussitôt après, les six caisses de cheddite restant et une caisse de poudre de mine étaient placées dans l’ancien créneau de la cheminée: un bourrage très sérieux fut fait à cet endroit et la mèche était allumée à 15 heures. Quinze minutes après, une formidable explosion retentissait dans la montagne.

« Le lendemain matin, le docteur Bourgeon et moi nous allions constater les dégâts ; voici l'état actuel de la cheminée :

« Entrée. — La déflagration a projeté dans le couloir d’accès toutes les pierres de soutènement du bastion et le bloc de rocher pointu qui formait le toit de la Porte.

« Fermeture actuelle. — La marche le long du couloir est rendue très pénible par les nombreuses pierres qui y ont glissé; lorsqu’on arrive au créneau, on remarque que les rochers du dessus de la Porte qui étaient coincés entre la falaise et le bloc (l’entrée ont été disloqués, décalés de 20 centimètres, et cet écartement a permis à deux gros blocs carrés

formant le toit de la grotte d’entrée de descendre dans la cheminée, reposant l’un sur l’autre; on se trouve ainsi devant une paroi lisse de 4 à 5 mètres de haut qui ferme la cheminée. Les (leux rochers barrent la grotte, pratiquement; toute tentative de passer outre est même rendue périlleuse par l’instabilité des pierres du plafond qui menacent d’écraser quiconque oserait s’aventurer sous le tunel.

« Patron et cheminée d'accès à ta corniche. — Le docteur Bourgeon réussit néanmoins à escalader ces deux blocs et à prendre pied sur l’ancien balcon; voici la description qu’il en fait : A la place du chemin menant à la clé de voûte, il n’y a plus qu’un chaos invraisemblable de blocs énormes. L'explosion a fait se détacher quantités de masses rocheuses de la falaise, qui ont glissé dans le chemin; le raccord entre le trou de sortie et la clé de voûte n’existe plus. Dès la sortie laissée par la chute des deux blocs décrits plus haut, ou trouve la falaise à pic; d’autre part, des blocs de roches ont été projetés dans le fond de la faille I ; l’arbre qui a servi à attacher l'échelle de cordes le jour de l’attaque a été complètement rasé par la chute des pierres.

« Reconstruction d'une voie d'accès dans l'avenir. — Actuellement le cheminement est impossible. Plus fard, il sera possible d'établir un escalier pour franchir les deux pierres formant l'entrée, et de reconstruire un mur de soutènement du balcon. Mais ce sont là des travaux considérables que seule une collectivité pourrait effectuer et qui, dans ces conditions, ne sauraient nous échapper.

« La destruction terminée, je préparais le départ des habitants de Tabi ; le 27 au matin, un premier convoi composé de tirailleurs blessés et des blessés de Tabi se dirigeait sur Simbi. les blessés graves sur des civières, les autres sur des ânes- L'après-midi, je partais avec le reste de la population et après avoir campé à Simbi et Garrimi nous arrivions à Hombori le 29.

« Le 1er décembre, tout le monde se trouvait installé dans le nouveau village; Tabi sera reconstruit à 15 kilomètres de llombori sur les ruines d’un ancien village du nom de Koï lvOïré, détruit il y a cent ans par les Touareg. Les cases encore toutes tracées seront faciles à reconstruire; tout autour se trouvent des terrains propres à faire des lougans. A 500 mètres environ, un puits d'une vingtaine de mètres donne d’un bout à l'autre de l’année de l’eau en abondance. Aussitôt arrivés, les gens de Tabi se mettaient à l'ouvrage avec beaucoup de bonne volonté, débroussaillaient les anciennes rues, renversaient les pierres et étaient déjà disposés à reconstruire leurs cases.

« Les villages voisins de Tondibongo et de Marki apportèrent des cordes et des seaux pour puiser de l’eau, des haches, et tous se mirent à la disposition des nouveaux venus. Ceux-ci qui. pendant plus de six mois, ont mené une existence très dure, d’abord surpris de notre bienveillance, commencent à avoir confiance, et il est probable que, grâce à leur activité, le nouveau village sera rapidement aménagé: le passé sera oublié et il ne sera plus question de la rébellion qu’ils ont si chèrement payée.

« Leur chef, le tirailleur Goumbo, qui nous a rendu de si grands services lors de la prise du village, se montre à la hauteur de sa tâche et sera pour nous un auxiliaire précieux.

« L'état des tirailleurs blessés est satisfaisant; le blessé de la jambe a été amputé, l’opération a parfaitement réussi : il est actuellement hors de danger. Les blessés de Tabi ont pu regagner le nouveau village, sauf l'homme à la main coupée et les deux femmes blessées dont l’état réclame encore les soins du médecin. L’évacuation de Téga et de Toupéré continue sous la surveillance du commis Collin et des tirailleurs du détachement Pérard. »

« Deux mois plus lard, les habitants de Koï Koïré avaient rebâti un village à la mode llabé, avec sa case aux palabres, ses greniers à mil. ses habitations à plusieurs étages; ils sollicitaient la restitution de leurs tamtams qui avaient été saisis lors de la prise de Tabi. et organisaient chaque jour des caravanes qui allaient chercher à l’ancienne montagne, maintenant déserte, les immenses approvisionnements de mil qu’ils y avaient naguère réunis.

Nous nous sommes attaché à conserver, dans le compte rendu qui précède, à l'affaire de Tabi, sa physionomie exacte: nous donnerons comme

conclusion de notre exposé quelques passages extraits d'une lettre officielle du gouverneur du Soudan au gouverneur général, le 10 mars 1921 :

Cette opération, qui. à ne considérer que le chiffre de la population du village, pouvait passer pour secondaire, s'imposait incontestablement. 11 est non moins certain qu elle était délicate; chez les Habé. Tabi a toujours passé pour un asile inviolable ; ils n’ont pas cru un seul instant au succès de l’opération et la nouvelle de la prise du village a rencontré des incrédules. Les récits tendancieux qui ont circulé... ne nous étaient pas toujours favorables.

11 y avait donc là un élément d’ordre purement moral qui contribuait à donner à l'affaire une envergure plus grande aux yeux des indigènes, et l’Administration de la colonie, sans s’égarer sur l'importance de la question, ne pouvait se désintéresser des conséquences éventuelles qu'un tel état d’esprit de la population était susceptible d'entraîner.

Certains indices montrent au surplus qu'il n'était pas inutile d'avoir recours à des mesures de précaution. Pendant son voyage de Bandiagara à Tabi où il allait rejoindre le détachement. M. l’Administrateur en chef Arnaud, inspecteur des A. A., a remarqué l’attitude des populations, qui évitaient sa présence, et le manque de bonne volonté des chefs de village, à répondre à ses convocations. Lorsqu’à l’issue de l’opération, ce fonctionnaire, escorté d'un faible détachement de tirailleurs, a traversé on sens inverse la même régiou, il a rencontré partout un accueil enthousiaste. Les protestations de loyalisme qu'il a reçues à ce jpoment eussent certainement gagné à être présentées à son premier voyage et on ne peut s’empêcher d’être un peu sceptique sur le caractère du dévouement des populations qui. pour se prononcer, ont attendu que la balance eût penché de notre côté. Il n'en est pas moins certain que ce changement d’attitude des indigènes est une preuve manifeste des sentiments douteux de la masse et une justification indéniable des mesures de précaution (surveillance politique spéciale, palabres, renforcement de l’effectif du détachement) qui ont été prises en conséquence.

Enfin, s’il est légitime de chercher la justification d'une politique dans les résultats qu’elle a amenés, il est juste de signaler que l’échec de l'assaut du 10 octobre n’a eu aucune répercussion et qu'aucun accident n'a marqué la période d’attente qui s’est écoulée entre cette attaque infructueuse et le succès final du il novembre.

Il ne m’appartient pas de porter un jugement sur les difficultés d’ordre purement militaire que le lieutenant-colonel Mangeot et ses troupes ont eu à vaincre. Mais si l’on songe aux obstacles naturels qui rendaient le village pour ainsi dire imprenable, à l’échec que nous avons subi une première fois malgré les dispositions adoptées, à la résistance acharnée des défenseurs de Tabi. si l’on songe que sur un effectif de 00 tirailleurs nous avons eu a tués et 25 blessés, il est permis de penser que l'opération envisagée au point de vue militaire était loin d’avoir une importance négligeable. El tout ceci est encore une preuve que les dispositions prises étaient indispensables. Notre succès a été suivi des mesures administratives qui avaient été prévues et qui sont destinées à eu consolider les conséquences. Les villages réfractaires ont été installés dans la plaine, en des endroits bien choisis. Les anciens villages ont été détruits, mais la conservation des biens a été assurée. Les meneurs ont été arrêtés, et une demande d'internement vous est adressée.

Conformément aux instructions données, une partie du détachement accompagné de M. l’Administrateur en chef Arnaud est rentrée à Tombouctou par Douentza, Sangha. et Bandiagara en traversant la falaise. Cette démonstration toute pacifique a produit le meilleur effet.

La prise et la destruction de Tabi mettent fin à une situation déplorable que nous ne pouvions plus tolérer et sont destinées à nous enlever définitivement toute inquiétude dans cette région.

Je suis heureux de rendre ici hommage à l'habileté, à la ténacité et au courage du lieutenant-colonel Mangeot dont les habiles dispositions ont permis de surmonter toutes les difficultés ; je ne saurais non plus oublier M. l’AdminUtraleur en chef Arnaud, M. l’Administrateur Dumas et toutes les troupes, sous-officiers et soldats, qui ont assuré notre succès. Une mention spéciale doit être réservée à l’attitude

des anciens tirailleurs de Tabi qui prirent résolument notre parti lorsque les habitants résolurent de résister. Non contents de quitter le village, d’eux d’entre eux, Goumbo et Siré, s’offrirent volontairement à participer à l’attaque et à guider nos colonnes et furent blessés à l’assaut du 11 novembre.

L'affaire de Tabi est le dernier épisode de la conquête du Soudan français.

Robert Arnaud.

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