‹ Renseignements sur les beaux-arts à GenèveChapitre 20 sur 36 · COUP D'ŒIL GÉNÉRAL SUR L'ÉTAT DES BEAUX-ARTS A GENÈVE · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL GÉNÉRAL SUR L'ÉTAT DES BEAUX-ARTS A GENÈVE

depuis 1776 jusqu'a la restauration, soit 4814.

Mon dernier mémoire sur la culture des beaux-arts à Genève se terminait vers l'année 1776, époque à laquelle avait cessé de fait l'application des ordonnances somptuaires.

Des dispositions plus favorables à leur étude se manifestaient depuis quelque temps dans la république, chez les membres du gouvernement aussi bien que chez les simples particuliers; c'était le prélude d'une époque où les beaux-arts devaient être honorés et favorisés, et où le gouvernement, renonçant à des maximes surannées, devait, dans l'intérêt bien entendu du pays, s'associer entièrement à cette impulsion nouvelle donnée à l'esprit public.

Nous avons vu que le premier plan de la Société des Arts avait été conçu, en 1776, au sein d'une association composée de magistrats, de professeurs et d'artistes, !

1 Dans la première assemblée générale de la Société des Arts, on considéra comme étant ses fondateurs MM. J.-L. Grenus, ancien syndic; de Saussure, professeur; Fr. Calandrini; Jean Vasserot de Dardagny; G. -A. De Luc; Et. Clavière et L. Faisan, horloger. (Reg. de la Société des Arts, du 18 août 1776.)

qui se réunissaient périodiquement chez M. le professeur de Saussure. La création de cette société avait été accueillie avec beaucoup de faveur par les Genevois de toutes les opinions, mais l'action de ses membres se ralentit plus tard par suite des préoccupations politiques de 1781 et 4782. Les réunions de la Société devinrent dès lors très-rares, et ce ne fut qu'en 1786 que ses membres cherchèrent à la réorganiser. C'est à cette époque qu'elle fut définitivement constituée sous l'approbation et le patronage du gouvernement (le 13 mars).1 Elle prit dès les premières années une grande consistance. Cette société s'était promptement divisée en un certain nombre de sections; elle avait ses comités de dessin, de chimie, de mécanique et un comité rédacteur.2 Elle fonda immédiatement une école publique et gratuite de dessin d'après nature. 3 Chargée par le gouvernement de la surveillance

1 Liste des présidents de la Société des Arts, dès son origine : De 1776 à 1777, M. J.-L. Grenus, ancien syndic.

De 1777 à 1793, M. Gabriel Cramer.

De 1793 à 1799, M. le prof. Horace-Bénédict de Saussure. De 1799 à 1825, M. le professeur Marc-Auguste Pictet. De 1825 à 1841, M. le prof. Augustin-Pyramus de Candolle. De 1841 à 1842, M. J.-J. Rigaud, premier syndic. [* De 1842 à 1851, M. le professeur Auguste de la Rive. De 1851 à 1871, M. le professeur Alphonse de Candolle. Depuis décembre 1871, M. Théodore de Saussure. M. le général G. -H. Dufour a été nommé président honoraire en 1868.]

2 Peu après, leur nombre fut augmenté d'un Comité d' Agriculture et d'un Comité d'Industrie et de Commerce. Chacune de ces divisions pouvait être considérée comme un jury d'experts.

3 Avant que la Société des Arts eût été constituée sous l'inspection du gouvernement, elle avait déjà, comme société particulière, créé une classe de dessin d'après nature. Cette école

des écoles publiques de dessin élémentaire,1 elle les soumit à la direction du comité de dessin, et elle assura aux élèves qui se distingueraient des récompenses propres à exciter leur émulation. Une collection d'excellents modèles moulés sur l'antique avait été formée pour l'étude des élèves, et mise à la disposition des artistes hors des heures des leçons publiques. Ce fut l'origine du Musée des antiques.

La Société, estimant n'avoir qu'imparfaitement rempli son mandat si elle ne cherchait pas à faire naître de nouvelles branches d'industrie, favorisa, dès l'année 1786, l'introduction à Genève de la gravure en taille-douce. 2 Dans ce but, elle saisit l'occasion qui s'offrit à elle d'aider un jeune homme plein de moyens, que le désir de se perfectionner dans cette étude conduisit à Paris.

La première assemblée générale de la société définitivement constituée eut lieu le 8 juin 1787. Un public nombreux s'associa à ses efforts, et reçut avec un vif intérêt la communication des premiers résultats obtenus.

Pour rendre plus utiles les études à l'académie d'après nature, le comité de dessin ouvrit une classe où les élèves pouvaient se préparer à cette étude difficile d'après des plâtres antiques. Une inscription fut ouverte ; il y eut 28 aspirants, dont 17 furent admis. Cette classe fut dirigée et surveillée alternativement par MM. Arlaud

avait été ouverte le 1er février 1778, et nous avons vu précédemment que, même avant cette date, il y avait eu des essais analogues dirigés par le chevalier de Facin et par M. Vanière.

1 Programme de la Société pour l'avancement des Arts, séance du 31 décembre 1787.

2 Rapports faits aux assemblées générales des 31 décembre 1787 et 24 mai 1787.

l'aîné, Ferrière, Châlon, * Vanière et Jaquet ; ce dernier prêta à l'école tous ses modèles de sculpture, et donna des directions aux jeunes gens qui désiraient modeler d'après le plâtre ou d'après nature; il a posé ainsi les premières bases d'une école de modelage. Dans le but de rendre plus utiles les études d'après le modèle vivant, M. le professeur Jurine donna, pendant deux ans, des leçons de myologie et d'ostéologie.

L'école d'après l'antique et l'académie furent ouvertes en 1788, dès le mois de juillet,2 toujours sous la même direction, et prirent ainsi le caractère d'établissements permanents. Vingt-deux élèves suivirent l'académie avec régularité. M. Jaquet continua ses leçons de modelage.

La collection des antiques s'augmentait des dons que les amateurs des beaux-arts s'empressaient de faire à la Société. Je citerai entre autres le Gladiateur, donné par M. de la Rive, peintre, le Torse antique que M. le conseiller François Tronchin fit venir pour l'académie, Yêcorché d'Houdon, réparé par ce maître lui-même, donné par M. Jean-Armand Tronchin ; le groupe du Laocoon, offert par M. de Tournes-Sellon, la Vénus de Médicis, par M. Patron, et Y Hercule Farnèse, donné par M. Jean- Louis-Robert Tronchin. Ce dernier, guidé par cet amour des arts héréditaire dans sa famille, et aidé des conseils de Saint-Ours et de Ducros,* fit à Rome l'acquisition

1 Jean-Nicolas Châlon était graveur et peintre de la fabrique ; il fut président du Comité de dessin en 1795. Il est mort en 1812, à Page de 70 ans.

2 Rapports faits aux assemblées générales des 24 mai 1788, 26 février et 24 septembre 1789, 1er avril et 30 septembre 1790.

3 Proces-verbaux des séances annuelles de la Société pour l'avancement des Arts, t. III, p. 291.

d'un grand nombre de modèles de sculpture et de dessin, qu'il destinait à former un conservatoire à l'usage des artistes genevois ; mais le bâtiment qui portait cette collection fit naufrage. M. Tronchin suppléa plus tard à cette perte par des dons importants et répétés offerts à la Société des Arts. f — Un dénombrement fait à Genève à cette époque indiquait que l'on comptait dans cette ville 7 dessinateurs, 2 marchands de tableaux, 204 graveurs et 77 peintres ; on comprend que ces derniers étaient des peintres et des graveurs de la fabrique d'horlogerie et de bijouterie.

M. le conseiller Tronchin des Délices, qui avait été nommé commissaire du Conseil 2 auprès de la Société des Arts, offrit en 1789 à cette société un contrat de 4000 livres argent courant (6480 fr.), dont les intérêts devaient être appliqués à des prix d'encouragement pour les artistes peintres et graveurs. s

1 D'autres amateurs et quelques artistes offrirent en même temps, à la Société, divers ouvrages relatifs aux beaux-arts et de belles collections d'estampes, telles que celles des loges de Raphaël (données par MM. Labat et de la Rive, peintre).

2 Qu'on appelait autrefois Seigneur commis. M. le conseiller Tronchin est l'auteur de deux Discours sur la peinture et le mérite distinctif des diverses écoles (faits en 1787 et 1788), et d'un Mémoire sur la conservation des tableaux, qui fut lu dans la séance générale de la Société, du 26 février 1789.

5 Le revenu de la fondation de M. Tronchin fut appliqué, le 26 décembre 1791, à un prix de peinture en émail. On décida que le premier prix serait de 300 livres courantes, avec une médaille, et qu'il y aurait en outre deux accessits, l'un de 200 et l'autre de 100 livres courantes. (Reg. de la Société des Arts.)

Plus tard la fondation de M. Tronchin reçut, avec son consentement, une autre destination. M. Jaquet fit, pour le compte de la Société, un voyage en Italie, pour lequel il reçut 2000 livres courantes. (Reg. de la Société des Arts, du 26 juin 1795.J

Il y eut dans cette même année 1789 une première exposition de peinture et de sculpture : elle s'ouvrit le 7 septembre. Elle avait d'abord été destinée à toutes les industries genevoises , mais les peintres et les dessinateurs furent les seuls qui en profitèrent ; le nombre des ouvrages présentés n'étant même pas considérable, le comité de dessin admit des tableaux de quelques peintres étrangers qui avaient travaillé à Genève. ' « Il se flattait, disait-il dans son rapport, qu'au bout d'une année ou deux, les Genevois ne leur laisseraient plus de place. » 2 Cette exposition dura 15 jours ; c'était une nouveauté qui attira pendant tout ce temps un public très-nombreux, et qui eut un succès complet. Plusieurs articles bienveillants pour les artistes qui exposaient, parurent dans la seule gazette qui se publiât alors sous le titre de Journal de Genève. 3 Le livret de cette exposition paraîtrait bien modeste aujourd'hui, il comprenait 46 ouvrages. x On re-

1 Speisseguer, de Schaffhouse ; Plotz, Danois; Ducros, Vaudois, et le chevalier de Facin, Belge.

2 Rapport du président du comité de dessin, à la séance générale du 24 septembre 1789.

5 Numéros des 17 et 31 octobre 1789.

4 Je joins ici un extrait de la Notice (imprimée) des tableaux et des portraits exposés dans le salon de la Société des Arts : 4 paysages avec animaux et figures, par M. de la Rive.

1 tableau de Vaucher (Jacob bénissant ses enfants).

3 tableaux de Gautier : vues de Frascati , de Tivoli et du château de l'Œuf.

2 œuvres de Ferrière : le portrait du professeur Vernet , et une étude d'après nature.

2 copies en émail, de Mlle Terroux.

1 étude d'après nature , de Massot.

1 portrait en miniature, par Mlle Massot. 1 portrait de femme, par M. Bouvier.

marqua que les miniatures et l'émail étaient les genres où les artistes genevois brillaient toujours le plus ; cependant la nouvelle école commençait à se distinguer, et, quoique Saint-Ours n'eût rien exposéjjl y. eut un tableau d'histoire qui fut fort admiré : c'était Jacob bénissant ses enfants, œuvre de Vaucher. M. de la Rive exposa quatre beaux paysages, et M. Gautier trois vues d'Italie, dont l'une, représentant le château de l'Œuf à Naples, faisait pres-

2 vues à la gouache, par M. Linck fils : la cascade de Pissevache et le nant d'Arpenaz.

1 copie en émail, par M. Fabre.

1 portrait en miniature d'après van Dyck, par M. Bouvier.

1 cadre contenant 12 émaux, par M. Jean-Paul Hubert.

1 cadre contenant 3 études en miniature d' après nature , par M. L. Arlaud.

3 ouvrages à l'huile de M. Speisseguer, de Schaffhouse : 2 portraits et 1 étude d'après nature.

2 paysages avec animaux, du chevalier de Facin.

7 ouvrages en émail et autres genres, de M. Plotz, Danois.

3 aquarelles de Ducros : les temples de Psestum, celui de la Concorde et la cascade de Terni.

1 portrait au pastel de M. Liotard, par lui-même.

1 académie d'après nature, dessinée par M. Chevalier, ayant

remporté le 1er prix.

1 académie d'après nature , dessinée par M. L'Evêque aîné ,

ayant remporté le 2me prix.

1 académie d'après nature, dessinée par M. Hess , ayant eu

l'accessit.

1 paysage en broderie.

1 buste de Charles Bonnet, par M. Jaquet. 1 trophée militaire, par M. Jaquet.

1 cachet de S. A. R. le prince Edouard d'Angleterre , par

M. Josué Jaquet.

1 pièce d'écriture, par M. Beljean.

1 » par M. Montandon.

sentir un talent remarquable pour les marines. Malheureusement les noms de Vaucher et de Gautier disparurent trop promptement de la liste des artistes genevois. Le succès de cette première exposition engagea la Société des Arts à en annoncer une seconde, dont l'ouverture fut fixée au 7 mai 1792; mais ce projet n'ayant pu s'exécuter, la première qui eut lieu dès lors fut ouverte le 17 septembre 1798. Les écoles, l'académie, l'étude du modelage continuèrent à prospérer pendant les années 1790, 1791 et 1792. Les rapports de 1790 annonçaient le projet de fonder une école de gravure, et l'établissement de l'école de modelage. * Dans l'académie d'après nature, on avait introduit des concours pour les figures de souvenir. 2 La Société des Arts voulant aussi favoriser les études des jeunes filles qui se vouaient au dessin, leur destina, dans le bâtiment du Calabri, une salle où elles étaient admises à travailler d'après la bosse, de 6 heures du matin jusqu'à midi. 3 Les écoles de dessin suffisaient à peine au grand nombre déjeunes gens qui désiraient y être admis. L'enseignement était confié à MM. Cassin et Vanière, 4 qui avaient succédé à M. Soubeyran. Le mouvement en faveur des arts était si grand à cette époque,

1 M. Jaquet ouvrit, le 1er décembre 1791, un cours de modelage en faveur des graveurs, des bijoutiers et des sculpteurs. (Reg. de la Société des Arts.)

2 Rapports des séances générales des 1er avril et 30 sept. 1790.

3 Précis historique de la Société pour l'avancement des Arts, publié en 1792.

4 M. Vanière avait été nommé directeur, à la retraite de M. Soubeyran en 1772. M. Cassin, nommé antérieurement, fut remplacé en 1799 par M. Jaquet, qui fut chargé de renseignement du dessin de Pornement.

que Ton pensa un moment à consacrer à la Société des Arts et à la Bibliothèque publique une partie du bâtiment neuf de la Treille. Mais le Conseil des Deux-Cents, qui s'en occupa le 17 juin 1790, ajourna ce projet. 1

En même temps que l'étude du dessin était encouragée, plusieurs amateurs distingués réunissaient chez eux des collections d'objets d'art. Je parlerai de quelquesunes.

La plus ancienne collection connue, déjà mentionnée précédemment, 2 était celle de M. le conseiller et professeur Burlamaqui; elle contenait plusieurs tableaux de maîtres, entre autres trois Rembrandt, un beau Wouwermans, un Annibal Carrache, etc. Cette collection existait encore à Genève à l'époque dont nous parlons, et avait passé par succession dans la famille de Chapeaurouge : les étrangers et les artistes du pays étaient admis à la visiter. 5

M. le conseiller François Tronchin des Délices, dont nous avons déjà souvent parlé, avait aussi réuni, dans ses voyages en France, en Hollande et en Angleterre, une fort belle collection de tableaux de maîtres ; elle contenait près de y200 ouvrages. L'impératrice de Russie, Catherine, désira en faire l'acquisition, et M. Tronchin consentit à la lui vendre. Les principaux tableaux de ce

1 Reg. du Conseil des Deux-Cents, du 18 juin 1790.

2 Page 88. C'est par erreur que M. Burlamaqui est qualifié du titre de syndic.

3 Elle a été vendue peu après la restauration à M. Dubois, de Paris ; le portrait de la mère de Kembrandt, Fun des tableaux de cette collection, a été vendu 18,000 francs. (Informations données par M. James Audéoud.)

cabinet figurèrent dès lors au palais de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.

M. Tronchin réunit plus tard une seconde collection, à la composition de laquelle il consacra le reste d'une longue vie, vouée habituellement à la culture des beauxarts. * La nature l'avait doué de ce tact fin des connaisseurs qui le rendit un juste appréciateur des œuvres de l'art. Son second cabinet fut principalement composé de tableaux achetés en Hollande et en Westphalie. Il contenait près de 240 ouvrages de maîtres tant anciens que modernes. M. Tronchin le mettait à la disposition des artistes, toujours accueillis de la manière la plus aimable aux Délices. Il le légua à son neveu, M. Tronchin-Tronchin (Jean-Louis-Robert).

Cette collection fut vendue à Paris en mars 1801. Quelques-uns des tableaux de maîtres anciens furent achetés pour la Malmaison. Le catalogue en a été imprimé et se trouve à la Bibliothèque publique de Genève avec l'indication (manuscrite) du prix d adjudication. Il contient la liste de 226 tableaux. 2 Les circonstances dans lesquelles se faisait cette vente étaient très-peu favorables; aussi M. Tronchin se décida-t-il à retirer des enchères 25 tableaux capitaux, que les artistes et amateurs ont toujours pu voir dès lors dans les salons de la Prairie, et qui ont formé la base d'un nouveau cabinet.

1 II mourut à Page de 95 ans.

2 Parmi lesquels il y avait des Berghem, Breughel, Gérard Dow , Denner, Karlc du Jardin, van der Helst, Albert Kuip, Murillo, Fr. Mieris, Rubens, Schalken, Ph. Wouwermans, Téniers, etc. Il y avait neuf tableaux de de la Rive, peints de 1787 à 1793. "

Les tableaux des peintres genevois se vendirent fort mal à cette vente ; nous en expliquerons la cause dans la notice consacrée à M. de la Rive.

M. le comte de Sellon réunit aussi pendant ses voyages un grand nombre de tableaux qu'il plaça dans ses appartements de Genève et dans son château d'Allaman. Un étranger, amateur des arts, qui visita cette collection en 1802,1 rapporte qu'elle réunissait alors environ 320 tableaux, dont 150 de l'école flamande, 50 de l'école française et 120 de l'école italienne. On y remarquait un Dominiquin représentant David entrant triomphalement dans Jérusalem et portant la tête de Goliath. Il est entouré de huit femmes qui l'accompagnent en dansant ; l'une d'elles est le portrait de la femme du Dominiquin. On admire particulièrement le dos de celle des femmes qui joue du tambourin. Ce tableau a été donné au Musée Rath par les dispositions testamentaires de de M. de Sellon-de Rude;2 il avait beaucoup souffert, mais il a été bien restauré par Mme Rourdet. Parmi les nombreux tableaux de cette collection, on admirait surtout une petite tête de Léonard de Vinci et une vierge du Corrége, 3 qui provenaient d'une précieuse galerie de Turin.

1 Deux lettres sur Vetat des arts à Genève, publiées en 1802 ; brochure de 39 pages.

2 La collection de M. le comte de Sellon, mentionnée ci-dessus, a passé à son fils dernier du nom ; à la mort de celui-ci, elle a été divisée entre Mmes ses filles. Nous verrons plus tard que M. de Sellon a protégé les arts avec une grande générosité depuis la restauration de la République.

3 La collection de M. de Sellon renfermait aussi des Ruisdael, Wouwermans, Gérard Dow, Paul Véronèse, Jean Miel, Téniers,

Mme veuve Maystre possédait aussi de fort beaux tableaux, appartenant surtout à l'école flamande; on y remarquait, entre autres, deux Berghem et un des plus grands Backhuysen qui existent.

M. de Tournes-Sellon avait une collection bien choisie, dans laquelle on distinguait une demi-figure du Guide et une tête de vierge de Carlo Dolce. M. de Tournes, ainsi que M. de Sellon, avaient plusieurs tableaux de peintres genevois.

Enfin, à la même époque, on voyait des tableaux d'anciens maîtres chez MM. Vieusseux-Clavière, Coindet, Brun, peintre, chez Mmes Turrettini et Tronchin; à Chambésy, chez M. Fabri-Vernet ; à Penthe, chez Mme Pigott. M. René-Louis Brière possédait un beau tableau du peintre espagnol Velasquez ; nous l'avons vu longtemps au Musée Rath, il a été gravé par Bouvier.

Je n'ai point la prétention de mentionner tous les salons qui étaient alors ornés de peintures modernes. En donnant des détails sur les peintres genevois qui se distinguaient à cette époque, j'indiquerai quelques-uns de leurs tableaux et les personnes chez lesquelles ils étaient placés.

Les renseignements divers que je viens de donner suffiront, je pense, pour faire juger que le goût des arts était devenu assez général à Genève. Si plusieurs collections ne se sont pas conservées ou augmentées, cela tient à deux circonstances : la petitesse des appartements et l'habitude des Genevois de diviser leur fortune par parts

Karle du Jardin , Rubens , Albert Kuip , Paul Potter , van Dyck, etc.

égales entre leurs enfants, ce qui a rarement permis de conserver une collection de tableaux dans une famille au delà de deux générations. *

Genève avait été privée d'artistes distingués pendant le temps où les beaux-arts, loin d'être encouragés, étaient entravés dans leur développement par les mœurs aussi bien que par les lois. Une fois ces circonstances changées, un assez grand nombre de Genevois se vouèrent à la peinture ; Genève vit se développer, dans des genres très-divers, des artistes de mérite qui commencèrent à attirer l'attention des étrangers et à jeter sur notre patrie un éclat qui a été dépassé dès lors, mais qui n'en fut pas moins remarquable.

Notre première école a eu des paysagistes, des peintres d'histoire, de genre, d'animaux, et des peintres en portraits du premier ordre. Elle continua à être riche en peintres sur émail et en miniature; nous eûmes aussi un

Hogarth C'est à faire connaître cette école que nous

consacrerons le chapitre suivant.

Nous continuerons à adopter (comme nous l'avons fait dans notre deuxième partie) la forme de notice pour ceux des peintres qui ont acquis le plus de célébrité ; nous parlerons d'une manière plus générale de ceux qui ont travaillé pour la fabrique d'horlogerie et de bijouterie.

Quant aux peintres de cette époque qui vivent encore,

1 Nous aurons à parler, dans la suite de ce travail , de collections bien plus riches que celles qui avaient existé jusqu'alors à Genève ; mais ces détails trouveront leur place à l'époque de la restauration de la République.

ce serait pour nous une trop grande privation que de n'en pas parler; mais on comprendra que nous ne pouvons donner sur eux de notices complètes, et que nous n'avons pas la prétention de porter un jugement sur leur mérite ; la postérité seule peut rendre des arrêts suffisamment éclairés et complètement impartiaux.

Le mouvement imprimé aux arts à Genève était joint à une grande prospérité ; mais l'agitation croissante des esprits, profondément remués par les commencements de la révolution française, devait promptement réagir d'une manière funeste sur notre patrie. Les arts sont amis de la paix, et cette paix ne tarda pas à être troublée par nos dissensions intérieures. Le renversement du gouvernement, en 1792, fut suivi d'une révolution qui, par une fatale imitation de tout ce que la révolution française avait offert de plus odieux, devait détruire la sécurité d'une partie des citoyens et répandre 'le deuil au sein d'un grand nombre de familles.

Une des conséquences de ce nouvel ordre de choses fut d'arrêter l'élan qui s'était manifesté vers le développement des beaux-arts. Ils ont toujours été inspirés par les idées nobles et généreuses : or, l'état de Genève depuis 1794 n'était propre qu'à tarir cette inspiration. Pendant cette période de l'histoire de notre patrie et jusqu'à sa réunion à la France, en 1798, le gouvernement fit cependant deux appels aux beaux-arts, mais le résultat n'en fut pas heureux.

L'usage assez fréquent que l'on faisait de la cathédrale pour des cérémonies civiques1 engagea le gouvernement

1 Depuis la réunion à la France, on continua à faire un usage très-fréquent de Saint-Pierre pour des cérémonies civiques.

à faire placer au fond du chœur, en face de la grande porte, un tableau représentant la Liberté. Saint-Ours fut chargé de peindre à l'huile cette figure colossale au bonnet phrygien. Cette peinture était sans mérite; on peut la voir dans les dépôts du Musée Rath.

Le désir d'honorer la mémoire de Rousseau engagea les autorités nouvelles à lui consacrer un monument. * Au centre du Bastion, sur l'emplacement qu'occupe actuellement le jet d'eau du Jardin botanique, on construisit une espèce d'obélisque au sommet duquel on plaça le buste colossal de Jean-Jacques ; de la promenade de la Treille, la tête était vue en profil. M. Jaquet fut chargé de sculpter le buste et de faire exécuter la construction. Ce monument était de mauvais goût, c'était un hommage bien peu digne de l'homme de génie dont s'honore Genève ; en outre, on ne se rappelait que trop que la promenade où il avait été placé avait été récemment le théâtre de l'exécution de citoyens respectables, victimes de jugements iniques. Dès lors elle était restée déserte ; le buste de Rousseau s'élevait donc sur un sol que le sentiment profond des Genevois avait converti en une complète solitude. Ce monument disparut peu après la Restauration, et nous verrons à cette époque comment

Outre les fêtes décadaires, nous citerons en particulier la solennisation, faite en 1799, du 21 janvier, jour anniversaire de la mort de Louis XVI , et la cérémonie de malédictions et imprécations contre la monarchie autrichienne, ordonnée par le Directoire à Foccasion du meurtre des plénipotentiaires de Rastadt en 1799.

1 Ce monument fut élevé en vertu des édits des 28 décembre 1793, 31 mars et 20 mai 1794. L'inscription fut déterminée par édit du 15 mars 1795.

il a été remplacé d'une manière plus digne de Fauteur de Y Emile.

Depuis la réunion de Genève à la France, notre patrie, quoique faisant partie de la grande république et puis du grand empire, reçut bien peu d'encouragements sous le rapport des beaux-arts. Aucun tableau ne fut commandé à nos artistes par le gouvernement. 1

A la suite de l'exposition de 1798, qui eut un succès prodigieux, et dans laquelle les Tœpfïer, les Massot et plusieurs autres de nos artistes marquèrent leurs places dans l'école qu'ils devaient illustrer, on en annonça une nouvelle pour le mois de juin 1801, mais elle ne put avoir lieu, vu le petit nombre d'ouvrages présentés.

Les écoles du Calabri continuaient à être ouvertes aux élèves aux frais de la Société économique, et une troisième école élémentaire, dite Ecole départementale, 2 y fut jointe; mais le gouvernement n'alloua pas de fonds spéciaux pour donner de l'extension aux études relevées de peinture.

Nous devons reconnaître cependant que si le gouvernement, absorbé par la guerre et par les grands intérêts

1 L'impératrice Joséphine, pendant ses séjours à Genève, fit faire son portrait par Massot et par Bouvier. La reine Hortense fit aussi faire le sien par Massot. L'impératrice fit demander successivement à Massot vingt-cinq copies de son portrait, et acheta quelques tableaux de nos principaux artistes.

2 La direction en fut confiée à MM. Vanière et Jaquet ; on y enseignait à la fois la figure et l'ornement. Cette école fut supprimée par le gouvernement en septembre 1806, puis rétablie en 1808 sur la demande du Conseil général du département; la paie des maîtres fut à la charge de la ville. Elle renfermait trente-quatre élèves. (Reg. de la Société des Arts, séance du 5 décembre 1814.)

de l'empire, fit peu en faveur des arts à Genève, ses agents furent toujours bienveillants dans leurs rapports avec la Société des Arts et avec les artistes. Le premier préfet du département du Léman, M. d'Eymar, était un homme instruit, qui se montra toujours l'ami éclairé et zélé de nos institutions. * Il désira être reçu membre de la Société des Arts, et lui fit plusieurs dons particuliers, des collections de camées, etc. Son portrait est dans la salle des séances de la Société. M. de Barante, son successeur, se montra aussi très-bienveillant pour la Société.

Lorsque M. le professeur Pictet, président, rendit compte à l'assemblée annuelle de ce qu'avait été la Société des Arts pendant les temps de révolution qui avaient précédé notre union à la France, aussi bien que pendant cette réunion, il put dire que, « si la Société des Arts avait subi dans sa forme quelques variations provoquées par nos oscillations politiques, cette institution avait résisté aux orages dans les temps malheureux, et à l'engourdissement dans les quinze années où nous avions vécu comme en chrysalide. »2 M. Pictet ajoutait que «dans les temps les plus critiques et les plus malheureux, la Société n'avait jamais cessé d'exercer, par l'action directe

1 M. d'Eymar , préfet , fut nommé membre honoraire de la Société des Arts le 5 avril 1800. Il mourut le 11 janvier 1803. Sa veuve envoya son portrait à la Société le 21 janvier 1803. C'est une copie, faite par Saint-Ours, d'un portrait peint par Appiani, de Milan.

M. de Barante fut nommé membre honoraire de la Société le 27 février 1804; il lui fit hommage de son buste. (Reg. de la Société des Arts.) M. Capelle, troisième préfet, fut également nommé membre honoraire en 1811.

2 Collection des procès-verbaux des séances annuelles.

de son comité de dessin, l'inspection sur cette branche d'enseignement, et qu'elle avait aussi ouvert des concours et distribué des prix dans les écoles de dessin, ' malgré la pénurie de ses moyens. »

On voit par ces paroles que le gouvernement français n'avait rien entravé, mais aussi qu'il n'avait rien fait directement.

Il y eut néanmoins une exception à cet oubli de la « bonne ville de Genève » de la part du gouvernement. 2

On sait que pendant les brillantes campagnes de Bonaparte en Italie et en Allemagne, le Musée Napoléon s'était enrichi des dépouilles des vaincus. L'empereur voulut y faire participer quelques départements. Il chargea M. Denon, directeur du Musée, de faire un choix de tableaux qui leur seraient destinés. Ces tableaux furent divisés en autant de lots qu'il y avait de « bonnes villes» dans l'empire. Ces lots furent tirés au sort; celui de Genève se trouva être l'un des meilleurs. M. Denon joignit à ce don cinq belles copies exécutées en Italie, d'après les grands maîtres, par des élèves de l'école de France, « afin de procurer, disait-il dans une lettre du 22 prairial an XII (14 juin 1804), au musée de la ville de Genève des moyens d'étude pour les progrès des élèves. »

1 En 1800, on comptait dans les deux écoles élém. 66 élèves.

A l'académie d'après nature 22 »

A l'académie d'après la bosse (école des dames) 19 »

(Reg. de la Société des Arts, séance du 4 février 1800.) 2 Genève était l'une des «bonnes villes» de l'empire. (Sénatusconsulte du 8 fructidor an X.)

Ces tableaux furent restaurés à Paris aux frais de la ville, et arrivèrent à Genève en Tan XIII (4804). Ils étaient au nombre de 17, la plupart originaux, plus les cinq copies susmentionnées. Il n'y avait pas alors de musée de tableaux à Genève ; le salon du bâtiment connu sous le nom de Artibus promovendis, était rempli par les statues et têtes de plâtres antiques. La salle où la Société tenait ses séances au Calabri était déjà ornée de quelques tableaux qui lui appartenaient ; il manquait d'emplacement convenable pour la nouvelle collection ; en conséquence, on ajourna l'arrangement de ce petit musée. M. le maire fit placer provisoirement quelques tableaux dans les salles de la mairie, d'autres furent envoyés au Calabri, et enfin sept furent déposés à l'église catholique de Saint-Germain.

Voici la désignation de ces tableaux telle qu'elle fut transmise de Paris :

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