‹ Renseignements sur les beaux-arts à GenèveChapitre 19 sur 36 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Messieurs,

Lorsqu'il y a deux années, j'eus l'honneur d'entretenir cette assemblée de l'état des arts à Genève pendant les siècles précédents, j'appelai son attention sur l'absence d'ornements d'architecture et le manque d'élégance de divers monuments publics. Pour ne rien omettre, j'aurais dû dire toutefois que, dès le dix-huitième siècle, on vit se manifester quelque goût pour l'architecture, et que les constructions élevées depuis cette époque prirent un caractère plus monumental. Quelques mots sur les principales d'entre elles combleront cette lacune.

Le premier édifice dans lequel on remarque ce progrès est YHôpital général, dont la reconstruction eut

lieu de 1707 à 1712. ' La face principale, située sur le Bourg-de-Four, présente un certain caractère de gravité en harmonie avec la destination du bâtiment ; le style est celui du siècle de Louis XIV et de l'école de Mansard; la façade en pierres de taille est divisée en trois parties. Dans le corps du milieu est une grande porte en berceau, au devant de laquelle était un perron demi-circulaire, dont les marches allaient en mourant du côté du midi, et disparaissaient successivement en suivant la pente du terrain. 2

Les deux corps latéraux sont ornés de pilastres sur les angles. L'ensemble de ce bâtiment présente assez de

1 On peut voir, au centre de chacun de ses corps de logis, des inscriptions qui indiquent la date de leur élévation.

lre cour, du côté du Bourg-de-Four, face au couchant, 1712.

Ibid., » » au levant, 1709.

Ibid., » » au sud, 1710.

Ibid., » » au nord (chapelle), 1711.

2me cour, au centre, face au couchant, soit chapelle, 1711.

Ibid., » au levant, 1708.

Ibid., » au sud, 1711.

Ibid., » au nord, soit grande cuisine, 1707.

3me cour, du côté de la Discipline [* prison de Saint- Antoine], face du grand hôpital, au levant, 1708.

2 En 1833, on décida de reconstruire ce perron sur un plan nouveau, consistant en des marches d'escalier au nord et une rampe inclinée au midi, le tout aboutissant à une espèce de terrasse en saillie. La Classe des Beaux-Arts crut devoir réclamer contre cette construction, qui nuisait à l'aspect général de la façade; la Direction de l'Hôpital lui répondit que des raisons importantes, telles que le transport des malades, la circulation des convalescents, celle des pompes en cas d'incendie dans Pintérieur, avaient déterminé le choix du plan contre lequel elle réclamait. (Registres de la Direction de V Hôpital, juillet et novembre 1833.) [* Le perron primitif a été rétabli lors de la transformation du bâtiment de l'Hôpital en Palais de Justice.]

noblesse. Un Français, le sieur Vennes, en a été l'architecte. 1

Le Temple Neuf, construit à peu près en même temps, et inauguré le 15 décembre 1715, n'a rien qui doive le faire mentionner sous le rapport de l'art. 2

La Porte Neuve, monument d'ordre dorique, commencée en 1740 et achevée en 1741, se fait remarquer par une exécution correcte. 3

La colonnadegrecque adaptée au templede Saint-Pierre, lors de la restauration de cet édifice, est certainement le plus beau monument d'architecture qu'offre Genève. Ce temple avait présenté dès la fin du dix-septième siècle des signes de caducité; le public s'en était alarmé; on cessa d'y célébrer le culte, et il fut fermé le 1er février 1749. Une commission du gouvernement4 s'occupa dès lors

1 Le 30 novembre 1708, le Petit Conseil accorda une gratification de 50 louis au sieur Vennes, en considération des services qu'il avait rendus dans la construction de l'Hôtel de ville et de l'Hôpital, et de ses devis pour le temple de la Fusterie. (Voy. Fragments hist. et biogr. sur Genève, du baron de Grenus, p. 236.)

2 Ueglise de la Fusterie (soit le Temple neuf) n'a rien de monumental. Elle offre à l'extérieur l'apparence d'une maison particulière. L'intérieur est d'une assez belle ordonnance, mais les colonnes sont en bois.

. 5 Essai hist. sur les diverses enceintes et fortifications de la ville de Genève, par J.-E. Massé, p. 56. La démolition du vieux bastion de l'Oie fut suivie de la construction d'une nouvelle porte de la ville ; on lui conserva le nom de Porte Neuve : elle coûta environ 150,000 florins. [* Elle a été démolie en 1856.]

4 Les membres de cette commission furent MM. Lullin de Châteauvieux et Favre, syndics ; Calandrini, conseiller ; Tronchin, auditeur; Buisson, procureur général; Desconfins ; Gabriel Cramer, professeur ; Lullin, contrôleur, et Jalabert, professeur. MM. Calandrini et Cramer publièrent deux mémoires intéres' sants sur ce sujet.

avec activité de sa reconstruction. MM. Lullin de Châteauvieux, premier syndic, et Calandrini, trésorier général, aidés de M. Billon, architecte, préparèrent le plan architectural qui fut adopté. C'était une imitation du célèbre Panthéon de Rome. Huit colonnes et deux piliers d'ordre corinthien supportaient le fronton surmonté d'un clocheton. Ce plan fut soumis au comte Alfieri, architecte piémontais, qui fit réduire à six le nombre des colonnes, et substituer au clocheton un large dôme qui se lie avec la voûte, et accompagne la décoration de la colonnade et du fronton. Cet ensemble est d'une simplicité et en même temps d'une pureté de style remarquables. On a cependant blâmé l'association du style grec du portique à l'architecture gothique des autres parties de l'édifice, et plusieurs connaisseurs ont regretté que notre cathédrale n'eût pas été restaurée dans le genre de sa construction primitive.

Le marbre des colonnes et pilastres du portique fut extrait des carrières situées près d'Aigle, dans le canton de Vaud. * On avait pensé un moment à faire polir les colonnes; heureusement on renonça à ce projet, qui aurait nui à l'aspect simple et grave que devait présenter ce monument.

Plus de sept années furent employées à arrêter les plans et à les exécuter; enfin le 5 décembre 1756, le culte religieux fut célébré dans la cathédrale restaurée ; MM. Ami de la Rive, professeur, et Jean Sarasin, pasteur, furent chargés de rendre grâce à Dieu dans cette journée du succès de cette entreprise.

1 Mémoire de M. le pasteur et professeur Picot-Trembley, écrit en 1806.

Il avait été pourvu aux frais de la reconstruction de Saint-Pierre par une souscription qui s'éleva à plus de 186,169 francs. Les recettes ayant dépassé les dépenses, l'excédant fut employé à l'établissement des orgues.

Je me serais étendu davantage sur les détails relatifs à Saint-Pierre, si ce sujet n'avait pas été traité d'une manière aussi intéressante que complète dans plusieurs mémoires. M. Senebier publia en 1791, dans le Journal de Genève, une notice sur ce sujet, 1 et tout récemment M. Edouard Mallet a inséré dans Y Album de la Suisse romane 2 un article qui ne laisse rien à dire.

Après avoir parlé du portique de Saint-Pierre, on peut à peine mentionner l'ancien bâtiment de la Charpenterie, converti en grenier à blé en 1625 et restauré en 1775;3 sa façade sur la place de Rive, sans offrir rien de remarquable, est cependant d'une régularité et d'un ensemble bien supérieurs à l'aspect qu'offre le bâtiment de l'ancien grenier à blé de Chantepoulet.

Le Théâtre, 4 construit en 1782 d'après les plans de

1 M. Senebier indique les noms des maîtres qui exécutèrent les travaux. MM. Gribot, Bovet et Balthasar Vaucher furent les maîtres maçons ; MM. Arthaud et Dubiez les maîtres charpentiers; MM. Clerc et Consolin les maîtres serruriers; MM. Boget et Delagrange les maîtres menuisiers ; on leur adjoignit six autres maîtres pour hâter la fabrication des fenêtres, afin de fermer l'église, savoir, MM. Chambrier, Armand, Josseau, Chapponier, Fernex et Gaberel ; MM. Baillet et Brolliet furent les maîtres gypiers, et M. Borel le maître vitrier.

2 Album de la Suisse romane, t. IV, p. 49 et suiv. 5 Note de M. l'archiviste Sordet.

4 Le théâtre actuel fut construit par des particuliers sur remplacement de celui qui avait brûlé en 1765. Il fut ouvert le 18 octobre 1783. (Note de M. l'archiviste Sordet.)

172 TROIRIÈME PARTIE.

B. Matthey, ' n'est pas sans mérite ; on peut en dire autant de la façade de la ci-devant Caserne, 2 soit bâtiment neuf de la Treille, construit sur l'emplacement du vieil arsenal en 1784.

On remarque le même progrès dans les maisons élevées par des particuliers. Dès le commencement du dixhuitième siècle, on vit bâtir à Genève des hôtels entre cours et terrasses. La maison Buisson 3 fut construite sur des plans envoyés de Paris ; l'architecture en est de bon goût et fort supérieure à ce qui avait été fait jusqu'alors ; les belles proportions de la face, les grandes fenêtres cintrées, l'entrée principale ornée de colonnes, le fronton armorié, la rendent tout à fait semblable à ce qu'étaient alors les beaux hôtels des grandes villes. Aussi beaucoup d'anciens Genevois répétaient-ils que « le luxe était entré à Genève par la porte cochère de la maison Buisson. »

La maison ci-devant Lullin, 4 actuellement de Saus-

1 L'élévation de la façade de la salle de spectacle par B» Matthey a été gravée par F. Zimmerli. (Album de M. Rigaud-de Constant.)

2 Actuellement la maison Rigaud, rue des Granges [* n° 16]. 5 Actuellement maison Naville-Rigaud, rue des Chanoines

4 La construction de cette maison commença en 1708. Pour l'élever, M. J.-A. Lullin avait acquis en 1705, de la famille Mestrezat, une grande maison avec terrasse, au haut de la Cité, pour le prix de 66,500 florins, et de David Rousseau (aïeul de Jean-Jacques) une autre maison plus petite, moyennant 16,000 florins. En 1708, afin d'avancer sa terrasse, M. Lullin acheta encore une partie de la place du Manège à la Corraterie. Il mourut pendant la construction de sa maison (Renseignements de M. l'archiviste Sordet). Le passage suivant, emprunté à Senebier, paraît établir que les travaux de la maison, ou tout au

sure, située au haut de la rue de la Cité et faisant face à celle de la Corraterie, est dans des proportions plus belles encore ; ce bâtiment, élevé d'après les plans de l'architecte français Abeille, est d'un style dont la noblesse serait partout remarquée.

Enfin les hôtels élevés dans la rue des Granges, 1 longtemps connus sous le nom de maisons Boissier, et situés aussi entre cours et terrasses, contribuèrent aussi beaucoup à l'embellissement de Genève. Les trois dernières maisons, 2 en particulier, construites sur un plan uniforme, en pierres de taille tirées de la même carrière, couronnèrent le coteau de Genève, en dominant la Porte Neuve. L'ensemble de ces constructions élevées sur les hautes terrasses qui leur servent de piédestal, donne à Genève, du côté du midi, un aspect noble et imposant.

Ce que nous venons de dire de la ville peut aussi s'appliquer aux campagnes qui l'environnent. Au dix-septième siècle, il n'existait encore aucune campagne remar-

moins des terrasses, ne furent entièrement achevés qu'en 1712 : « La porte et la tour qui étaient à la Tartasse furent détruites ; on démolit la porte en 1712, lorsqu'on bâtit la maison de Saussure. » (Essais sur Genève de Senebier, dans le Journal de Genève du 3 janvier 1789, n<> 53, p. 223.)

1 En 1718, le Conseil fit percer une nouvelle rue depuis le quartier de Saint-Germain jusqu'à la place du Grand-Mézel; cette rue, connue sous le nom de rue de derrière les granges, fut ainsi nommée à cause du grand nombre de granges qui s'y trouvaient au-dessus d'un emplacement appelé la Chauviniere (Picot, Hist. de Genève, t. III, p. 239). Les hôtels nouveaux remplacèrent les granges.

2 Maisons Favre, Dominicé et de Sellon, rue des Granges [*nos 6, 4 et 2].

quable. Spon, dans son Histoire de Genève, l parle avec admiration du parterre magnifique, des jets d'eau et des allées d'arbres du Château Roset, 2 à l'occasion de la fête que le Conseil donna dans cette campagne, le 4 juillet \ 680, au nouveau résident de France, M. Du Pré. Il dit que ce château était l'une des plus belles maisons du pays; or, quel que soit l'agrément de cette habitation, remarquable surtout par la beauté de sa position, nous devons faire observer que la maison, sans régularité, n'est pas même en pierres de taille.

Dès lors, les constructions hors de la ville ont singulièrement gagné; il suffit, pour le prouver, de citer quelques-unes des belles maisons de campagne élevées dans le courant du siècle dernier, telles que Choully de M. Lullin de Châteauvieux, Saconnex de M. de Budé, Varembé de M. Rigot-Finguerlin, La Grange de M. Favre, La Boissière, la maison de Malagny de M. Marcet, bâtie par M. le premier syndic J.-L. Saladin, sur des plans apportés par lui de Paris.

De nouvelles constructions ont dès lors embelli notre pays, mais elles appartiennent à une époque que nous ne traitons pas encore.

1 Edition de 1730, in-12, t. II, p. 665.

2 Appelé depuis château Banquet, actuellement propriété de Mme Maunoir-Forget.

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