PREMIÈRE ÉCOLE GENEVOISE DE PEINTURE
Les notices biographiques sur les artistes de la première école genevoise de peinture contenues dans ce chapitre sont bien loin d'être complètes, mais les lecteurs n'oublieront pas le titre de ce mémoire, qui n'est qu'un simple recueil de renseignements.
1 II existe au Musée Rath [^aujourd'hui au Musée archéologique] un buste, en marbre de Carrare, du général Bonaparte, qui fut envoyé de Florence à la Société des Arts, en 1797, par M. Menu-Wyss. (Reg. de la Société des Arts, du 4 juillet 1797). M. Menu-Wyss fit plusieurs autres dons à la Société, en particulier le buste d'un Silène [* aujourd'hui au Musée archéologique]; une tête antique d'Ariane, de marbre de Paros, sur un buste de marbre sanguin [* idem] ; plusieurs tableaux à l'huile, etc. Il fut nommé membre de la Société des Arts, à l'unanimité, le 19 février 1800. {Reg. de la Société des Arts, des 10 octobre 1797, 21 décembre 1799 et 19 février 1800.)
§ 1er. Jean-Pierre Saint-Ours.
Le premier peintre d'histoire qu'ait produit Genève est Saint-Ours; nous pouvons dire dès l'abord qu'il réunit les qualités principales qui devaient lui assurer le succès. Homme d'un noble caractère, d'un cœur tendre et sensible, connaissant fort bien l'histoire et particulièrement l'histoire ancienne, il avait fait une étude approfondie des mœurs, des usages et des costumes des peuples qu'il mettait en scène dans ses tableaux ; il sentait vivement tout ce que son pinceau reproduisait, et se trouvait ainsi, par son instruction et ses impressions, entièrement à même de représenter avec vérité et sentiment les traits d'histoire que son imagination avait adoptés.
Jean-Pierre Saint-Ours naquit à Genève le 4 avril 4752. i Son père était un fort bon dessinateur. Le jeune Saint- Ours annonça dès sa jeunesse des dispositions remarquables pour l'art que professait son père.
Son ami, M. de la Rive, caractérise en ces termes les talents naissants de l'artiste dans la notice qu'il a écrite sur lui : 2 « Une facilité particulière à exprimer les traits des physionomies qui le frappaient, l'ardeur d'avancer, une justesse extrême à saisir les proportions, de quelque
1 Jean-Pierre de Saint-Ours, fils de Jacques de Saint-Ours et de Susanne-Constance Favre, sa femme, né le 4 avril 1752, fut baptisé à Saint-Gervais le 7 du même mois. {Reg. des Baptêmes, Chancellerie.)
1 Eloge historique de Saint- Ours, prononcé par son ami de la Rive le 8 septembre 1809, lors de l'érection du monument voté à sa mémoire par le Comité de dessin de la Société des Arts. Genève, 1832.
grandeur que fût son modèle, l'art de copier plus grand ou plus petit à volonté, et toujours également juste, de la grâce dans l'exécution , le sentiment inné du vrai beau, une main ferme et vigoureuse, en un mot, tout ce qui pouvait faire concevoir les plus belles espérances. » Telles sont les qualités que son ami et contemporain s'était plu à lui reconnaître.
M. Saint-Ours le père chercha à encourager de si heureuses dispositions. Genève n'offrait pas alors les ressources qui y abondent actuellement; mais, grâce au bon choix de modèles mis sous les yeux du jeune artiste, il ne fit point fausse route dans ses premiers travaux, et d'ailleurs son père se décida à l'envoyer à Paris dès l'âge de seize ans. Il y fut placé dans l'école de M. Vien, artiste distingué. l Ce peintre s'attacha promptement au jeune Saint-Ours, qui ne tarda pas à se faire remarquer parmi les élèves de l'académie. Il obtint divers prix en 1772, 1774 et 1778 ;2 enfin, en 1780, il remporta le grand prix pour un tableau représentant VEnlèvement des Sabines.
Mais Saint-Ours était étranger et protestant, en sorte qu'il ne put obtenir la pension que le roi accordait aux élèves couronnés pour aller suivre à Rome le cours de leurs études. Plusieurs offres lui furent faites pour remplacer cette pension, mais il les refusa, et partit pour Rome à l'aide des ressources que lui laissait un faible patrimoine.5 Arrivé dans cette ville, il y fut admis à jouir
1 M. Vien est Fun des artistes qui contribuèrent à développer les talents du peintre David.
2 En 1778 il obtint le second prix de peinture. 5 II venait de perdre son père.
des privilèges accordés aux élèves couronnés à Paris. C'est de cette époque que datèrent ses études approfondies.
La vue des chefs-d'œuvre que renferme la ville éternelle enflamma l'imagination du jeune peintre genevois. Pendant deux années, livré à des études sérieuses, menant une vie retirée, toujours occupé de l'art, il se refusa à présenter au public aucune de ses œuvres, et renferma dans ses portefeuilles le résultat de ses nombreux travaux. Au bout de ce terme, il exposa deux grandes figures nues, peintes d'après nature, superbes études, dont l'une fut donnée à la Société des Arts par ses dernières volontés; on la voit aujourd'hui au Musée. Il conçut dès cette époque l'idée de ses Jeux olympiques, et en fit un fort beau dessin; ce ne fut que plus tard qu'il exécuta ce tableau, sur lequel nous reviendrons. En 4783, il produisit d'autres compositions, dont les principales furent le Départ des Athéniens pour Salamine, et la Pompe des funérailles de Philopémen. Ces deux ouvrages eurent un grand succès ; la gloire naissante de l'artiste lui valut de nombreux témoignages d'intérêt ; il fut distingué d'une manière toute particulière par le cardinal de Bernis, ambassadeur de France à Rome.
Les années 1785 et 1786 virent sa réputation s'étendre. C'est alors qu'il fit son beau tableau du Choix des enfants de Sparte, sujet tiré de Plutarque. En 1787, il exécuta à l'huile, dans un tableau de petite dimension, le sujet qu'il avait longtemps médité, les Jeux olympiques, M. le marquis de Créqui, l'un de ses chauds admirateurs, qui était alors à Rome, lui proposa d'exécuter en grand ce tableau (qui n'était guère qu'une ébauche avan-
cée), * pour Monsieur, '2 frère de Louis XVI. Il le fit en effet quelques années plus tard, mais la révolution française ayant empêché M. de Créqui de donner suite à ses intentions, ce beau tableau fut acquis par M. François Tronchin, et placé dans sa collection des Délices. Il est actuellement au Musée Rath, par suite du don que feu M. Tronchin-Tronchin en a fait à la Société des Arts.
En 4788, Saint-Ours exécuta un tableau représentant les Mariages des Germains, tels qu'ils sont décrits par Tacite. Cette composition, qui contribua aussi à assurer sa réputation, devait faire le pendant du Choix des enfants de Sparte ; M. le comte de Sellon5 en fit l'acquisition. Saint-Ours jouissait alors pleinement de ses succès.
Pour donner une idée de la réputation qu'il avait acquise à Rome, je citerai quelques fragments d'une lettre qu'un amateur des beaux-arts écrivait de cette ville, le 28 juillet 4789, sur les artistes suisses qui s'y trouvaient alors. Cette lettre fut publiée dans le second volume du Conservateur suisse. «Je dois admirer dans Saint-Ours, dit l'auteur, le choix des sujets, le dessin, l'expression, la composition et le coloris. Il a évité trois écueils : l'affectation, la négligence et la manière; son
1 Ce tableau, que M. Saint-Ours avait donné à son ami M. Gervais, a été acquis à la mort de celui-ci par M. l'ancien syndic Rigaud.
2 Depuis, le roi Louis XVIII.
5 Ce tableau est toujours dans la famille de Sellon. Quoique Saint-Ours n'eût pas fait d'étude particulière des animaux, on y admire un fort beau cheval, fait d'après la haquenée que l'on présentait au pape la veille de la Saint-Pierre. Il y a aussi un bœuf d'une grande beauté. On a reproché, d'autre part, à Saint- Ours d'avoir fait les têtes des deux époux trop juvéniles.
dessin est pur, parce qu'il offre le contour précis; il est beau, parce qu'il rappelle l'antique; il est vrai, parce qu'il est puisé dans la nature; il est aisé, enfin, parce qu'il est le fruit de l'habitude et du talent. Quant à l'expression, elle est ordinairement douce, vraie et sentimentale. La composition est la partie qu'on estime le plus chez lui... On ne trouve dans ses tableaux aucun personnage déplacé, insignifiant ou inutile. Le lieu de la scène est analogue au sujet, ses décorations aux arts du siècle, le jet de la draperie, sa couleur, sa nature même aux usages des nations, etc. » L'éloge continue dans des termes que nous ne pouvonsentièrement ratifier. Peut-être Saint-Ours n'a-t-il pas depuis tenu tout ce qu'il semblait promettre alors; on lui a reproché avec raison quelques défauts qui se retrouvent dans la plupart de ses tableaux et de ses portraits : un coloris trop violet,1 une scène trop chargée d'accessoires, un abus d'allégories dans ses portraits, et enfin quelquefois un défaut de simplicité dans la pose de ses figures plus académiques que naturelles. Quant au dessin, il est habituellement irréprochable.
Revenons au séjour de Saint-Ours à Rome. Le jeune peintre se livrait à un travail qui excédait ses forces, sa santé s'altéra, il dut suspendre tous ses travaux et revint à Genève ; son état s'étant amélioré, il retourna à Rome.2
1 J'accompagnai un jour mon père dans l'atelier de Saint- Ours, où nous allions voir le grand tableau du Tremblement de terre. On lui fit quelques observations sur le violet des chairs ; il répondit qu'il reconnaissait ce défaut, mais qu'il travaillait pour la postérité, et que le changement que le temps apportait aux couleurs ramènerait les chairs à leur teinte naturelle.
2 C'est alors qu'il acheva son grand tableau des Jeux otym-
Il fit alors pour la princesse Alfieri un tableau représentant l'Amour qui enlève Psyché, sujet gracieux qu'il traita admirablement, malgré son peu de goût pour les scènes tirées de la fable. Il avait au plus haut point le sentiment de la belle nature; il étudia le paysage avec une sorte d'ardeur, et l'on peut juger d'après les fonds de ses tableaux qu'il réussit également dans ce genre, qui n'était cependant qu'accessoire pour lui. Les portefeuilles qu'il a laissés contiennent une grande quantité d'études qui pourraient servir de modèles aux paysagistes.
La chaleur du climat d'Italie, de longues stations au soleil ardent des environs de Rome, ayant altéré de nouveau la santé de Saint-Ours, une fièvre violente mit sa vie en danger pendant plusieurs jours. Cette maladie lui laissa une grande faiblesse; il voulut néanmoins recommencer à travailler, mais des accès de fièvre répétés et les conseils de ses médecins le décidèrent à quitter Rome; il revint se fixer définitivement à Genève1 et ne tarda pas à s'unir à la femme qui devait assurer son bonheur. 2
Saint-Ours acheva alors un de ses plus grands tableaux commencé à Rome, le Tremblement de terre. Cet ouvrage est actuellement au Musée Rath ; il représente une
piques. M. Duval-Tœpffer possède un des meilleurs tableaux que Saint-Ours ait peints à Rome : il représente David et Abi~ gaïlj c'est une composition capitale, d'un très-bon coloris; il y a des figures de femmes qui rappellent Greuze.
1 En août 1792.
2 II épousa, le 3 avril 1793, Mlle Madeleine-Hélène Boisdechesne.
famille qui s'enfuit du milieu des ruines de sa maison renversée. 4
Il travailla ensuite à un charmant tableau: c'est Homère chantant ses poésies à l'entrée d'une bourgade de la Grèce. Un guerrier, sur lequel s'appuient deux jeunes femmes, paraît profondément ému par les chants du poète. La figure de l'enfant qui conduit le vieillard aveugle est admirable de dessin. 2 Ce tableau avait été fait pour M. le syndic Thellusson. Saint- Ours a souvent reproduit le même sujet. Il se retrouvait dans la collection de M. de Tournes-Sellon et chez M. Vanière.
La révolution française avait ébranlé toutes les fortunes, et les agitations politiques nuisaient essentiellement au développement des beaux-arts. Saint-Ours renonça alors presque entièrement aux tableaux sur des sujets historiques et se voua surtout au portrait. Parmi ceux qu'il fit à cette époque, et dont plusieurs seraient dignes de figurer dans des collections choisies, je citerai celui de M. Tronchin des Délices, qui est au Musée Rath,* et celui de M. l'ancien conseiller Du Pan-Sarasin, qui appartient à sa famille. Une pelisse, qui fait partie des accessoires de ce dernier, est un vrai chef-d'œuvre. Ces deux portraits sont, à ma connaissance, les plus beaux
1 Ce tableau fut acquis par souscription. On voit aussi, au Musée Rath, des têtes d'étude de grandeur colossale du même peintre, données par M. de Sellon.
2 L'une des jeunes femmes est le portrait de Mme Saint-Ours; le guerrier avait été dessiné d'après M. Théodore Boisdechesne, beau-frère du peintre.
* Actuellement à la Société des Arts. Le Musée Rath possède un autre portrait, moins grand, du conseiller Fr. Tronchin, aussi peint par Saint-Ours.
qu'ait faits Saint-Ours;1 tous offrent une grande vérité de ressemblance et une pureté de dessin remarquable; les mains en particulier sont admirables.
En 1803, le gouvernement français ayant mis au concours de peinture le sujet du concordat avec le pape, Saint-Ours voulut concourir et envoya à Paris un dessin représentant le Génie de la France qui ramène la Religion. La Foi, l'Espérance et la Charité entourent les autels ; des anges arrachent des voiles qui les ont longtemps couverts; la France, sous la figure d'une Minerve, accompagne la Religion, et de sa redoutable égide renverse les monstres révolutionnaires. Les ministres des trois cultes chrétiens se prosternent devant la Religion et la reçoivent avec l'expression d'une satisfaction respectueuse. Derrière la figure de la France est un cortège de femmes qui portent des drapeaux avec les noms de Lodi, Arcole, Marengo, etc. Ce dessin obtint seul un accessit entre 72 concurrents; Saint-Ours le légua à son ami de la Rive; il fut nommé alors correspondant de l'Institut.
Quoique la peinture du portrait fût devenue l'occupation habituelle de Saint-Ours, il continua à traiter quel-
1 Voici la désignation de quelques autres portraits de Saint- Ours : H.-B. de Saussure, M. etMme Tingry, Jaquet, sculpteur, de la Rive, peintre [*tous à la Société des Arts], Saint- Ours luimême (au Musée Rath, don de son gendre M. Bernard [*et à la Société des Arts]), M. l'ancien syndic Masbou, Mme Masbou (portrait en pied), Mme du PanRigot et ses enfants (en pied), le docteur Butini, M. Senn, M. Rey, roi de la Navigation (à l'hôtel de la Navigation, aux Pâquis), M. Favre-Cayla, M. Gautier-de Tournes, etc. Le portrait de de Saussure a été gravé par Ch.-SimonPradier, artiste dont nous parlerons dans la quatrième partie.
ques sujets historiqnes. Il exécuta dans de plus petites dimensions le sujet du tremblement de terre, orné d'un très-beau fond qui représente une ville au moment de sa destruction. Cet ouvrage, l'un des meilleurs de cet artiste, est supérieur au grand tableau du Musée ; on le voit chez Mme Bernard-Saint-Ours dans sa propriété dite Belle-Ferme.
Saint-Ours projetait aussi l'exécution de quinze petits tableaux représentant une suite de sujets tirés de l'histoire du Lévite d'Ephraïm (XIVe chapitre du livre des Juges). Il les composa avec un talent qui ne paraissait pas avoir vieilli ; il avait l'intention de les publier dans une série de gravures à l'eau-forte, mais le déclin de sa santé s'opposa à la réalisation de ce projet. Atteint d'une obstruction au foie, puis d'hydropisie, il fut enlevé à sa famille et à son pays le 6 avril 1809.
Saint-Ours a laissé, indépendamment de quelques autres tableaux dont je n'ai pas fait mention, beaucoup d'études à l'huile et des portefeuilles d'un grand intérêt. L'Album genevois de M. Rigaud-de Constant renferme un dessin original de ce peintre, qui est assez curieux : il représente les costumes que Saint-Ours proposait pour les divers magistrats de la république de Genève. x Il travaillait, à l'époque de sa mort, à un ouvrage qui n'a jamais vu le jour, et qui portait le titre de Recherches historiques sur l'utilité politique de quelques-uns des. beaux-arts chez différents peuples. Son but était de traiter à la fois de l'influence des arts sur les mœurs,
1 Ce dessin appartenait à M. F ancien conseiller d'Etat Albert Hentsch, qui a bien voulu me le donner.
et de l'influence des mœurs des peuples sur les arts. Saint-Ours eut non-seulement les qualités d'un grand artiste, mais il fut aussi un excellent citoyen, et pratiqua ces vertus privées qui assurent le bonheur domestique. Peu d'hommes ont compté autant d'amis. Le Comité de dessin de la Société des Arts lui fit élever un monument à Chêne-Bougeries. 1 L'érection en eut lieu le 8 septembre 1809; à cette occasion, M. de la Rive, son collègue et son ami, prononça un discours qui m'a fourni les principaux traits de cette notice.
§ 2. Gabriel-Constant Vaucher.
Saint-Ours ne forma qu'un seul élève, Gabriel-Constant Vaucher, né à Genève le 15 juin 1768, d'Abraham Vaucher, habitant, et de Jeanne-Perrette Descombaz, sa femme. Sa famille était originaire du canton de Neuchâtel; plusieurs de ses membres ont été naturalisés dès lors à Genève et ont pratiqué les arts avec succès.
Vaucher passa, comme Saint-Ours, plusieurs années en Italie, et montra dès sa jeunesse les plus heureuses dispositions pour la peinture. Le premier tableau de quelque importance qu'il exécuta, fut en même temps celui qui eut le plus brillant succès; c'est la Bénédiction de Jacob à Joseph et à ses frères ; il fut placé à la première exposition genevoise qui eut lieu en 1789.2 Le public avait
1 Ce monument est placé dans le cimetière de la paroisse, derrière l'église.
2 Rapport sur cette exposition, dans le Journal de Genève du 14 mars 1789.
été admis à voir ce tableau avant l'exposition chez le peintre, puis dans le salon de la Société des Arts à la séance générale du 26 février 1789. La presse encouragea le jeune artiste par des éloges flatteurs sur la bonne ordonnance du tableau, le beau caractère des têtes; mais on remarqua en même temps que la couleur manquait de vérité. La faible santé de Vaucher devait devenir promptement un obstacle à la suite de ses travaux et au perfectionnement de ses ouvrages. Aussi a-t-il laissé peu de tableaux. L'un des plus grands sujets qu'il ait traités est Marius assis sur les ruines de Carthage ; les têtes ont un beau caractère, les draperies sont remarquables, mais on a critiqué le coloris comme étant trop violet. ! On voit que ce tableau reproduit les mérites ainsi que les défauts du maître.
Il y a au Musée quelques ouvrages de Vaucher. 2 Sa Mort de Socrate se ressent de l'état de maladie où il était lorsqu'il l'exécuta. 5 Ce tableau, d'une belle composition et d'un dessin remarquable, pèche essentiellement par le coloris. 4 Vaucher fit quelques portraits, dont la ressemblance
1 Deux lettres sur Vètat des arts à Genève (sans nom d'auteur), publiées par un étranger pendant la domination française à Genève; brochure de 32 pages, 1802.
2 Une scène du déluge, esquisse donnée par M. Boileau. Ourius Dentatus repoussant les présents des Samnites, donné par M. de Sellon.
3 Ce tableau lui avait été commandé par une réunion de ses amis, qui voulaient le tirer du découragement qui Pavait atteint au commencement de sa maladie.
4 Un dessin fort remarquable de ce tableau appartenait à M. le professeur Porchat, à Lausanne.
n'est pas toujours frappante. On voit à l'hôtel de la Navigation* le portrait en pied du lieutenant-colonel Favre, roi de cet exercice, représenté au milieu de la fête de son installation. Ce portrait, le plus capital qu'ait fait Vaucher, manque de naturel ; on n'y retrouve pas tout ce que la figure de Favre offrait d'expression et d'enjouement.
Lorsque après la paix d'Amiens Bonaparte mit au concours deux sujets, la Paix et le Rétablissement des cultes, ' Vaucher concourut pour le premier, mais il ne réussit pas. Il eut plus de succès dans un concours ouvert par l'Académie de Parme sur le sujet du Médecin Philippe présentant la coupe à Alexandre. Il obtint le premier prix. 2
Si les tableaux de Vaucher n'ont pas toujours eu un grand succès, quelques-uns de ses dessins ont été fort admirés; M. J.-L. Ritter, son ami particulier, possédait en 1 802 le dessin du tableau de la Bénédiction de Jacob; cet ouvrage, de 3 pieds 4 pouces de long sur 2 pieds et demi de large, avec des figures d'environ 4 pied, était admirablement étudié.
Vaucher a fait aussi quelques paysages tenant de la manière du Poussin.
Un amateur, qui a publié des lettres sur l'état des arts à Genève sous le régime français, dit de Vaucher : 5 « Ses .
* Aujourd'hui dans la grande salle des Exercices de P Arquebuse et de la Navigation.
1 On se rappelle que Saint-Ours obtint le prix pour le sujet du rétablissement des cultes.
2 Renseignements de M. Chaponnière le père.
3 Deux lettres sur l'état des arts à Genève, etc., 1802.
compositions sont d'un bon style, le trait est ordinairement fait à la plume et lavé ensuite. J'ai de lui, ajout e-t-il, Archimède à qui un soldat donne la mort ; la mort de César, superbe conception qui tient tellement de l'antique, que le célèbre Visconti en est enchanté; un dessin sur papier bleu représentant Sabinus, ce pieux Romain qui fit descendre de son char sa famille pour y faire monter les Vestales qu'il rencontra à pied, etc. »
N'oublions paside rappeler, avant de terminer cet article, que la Société des Arts créa, le 6 janvier 1 794, une place de directeur de l'académie d'après nature, avec un traitement de 600 livres courantes, et qu'elle ne crut pas pouvoir la confier à un meilleur maître que Vaucher; mais elle fut obligée de la supprimer par défaut de ressources, le 3 octobre 1796.1
Vaucher, depuis longtemps souffrant et découragé, fut atteint du typhus que nous avaient apporté les troupes autrichiennes. Il fut promptement enlevé à une vie à laquelle il tenait peu. Sa mort laissa de vifs regrets à tous ses amis. Il a eu le mérite de compter Constantin et Hornung parmi ses élèves ; il mourut dans les bras de ce dernier, le 26 avril 1 81 4. Il avait été membre de la Société des Arts.
§ 3. Pierre-Louis de la Rive.
Si Saint-Ours a été notre premier peintre d'histoire, de la Rive, son contemporain2 et son ami, a été notre premier paysagiste.
1 Reg. de la Société des Arts.
2 Saint-Ours était né en 1752.
Pierre-Louis de la Rive naquit à Genève le 21 octobre 1753 ; son père, M. P. de la Rive, était alors pasteur à Cartigny. Il est superflu de rappeler que la famille de la Rive, l'une des plus anciennes de la république, est aussi l'une de celles qui se sont le plus distinguées dans la magistrature et dans les sciences.
Dans son enfance, de la Rive avait une vivacité et une étourderie qui fatiguaient souvent sa mère. ' Elle chercha à fixer son attention en lui montrant des portefeuilles qui contenaient des dessins qu'elle avait faits dans sa jeunesse. La vue de ces dessins était un sûr moyen de captiver l'enfant pendant plusieurs heures de suite; Mme de la Rive a attribué à ce fait le goût particulier qu'il manifesta dès lors pour la peinture. 2 C'est ainsi que des circonstances insignifiantes en apparence décident souvent un homme dans le choix de sa carrière.
De la Rive fut placé au collège de Genève à l'âge de sept ans; il suivit toutes les classes ; il ne donna pas lieu à des plaintes contre lui, mais il ne remporta aucun prix. A treize ans et demi, il entra dans l'auditoire de belles-lettres; à l'époque où il devait commencer sa philosophie, il demanda instamment à son père de lui permettre de se vouer exclusivement à la carrière des beaux-arts. M. le pasteur de la Rive refusa son consentement, et le jeune homme, soumis à la volonté paternelle, entra dans l'auditoire de philosophie. Mais sa soumission ne l'empêchait pas de dérober à ses études de nombreux
1 Anne-Madeleine Bazin.
2 Notice biographique sur P.-L. de la Rive, Genève, 1832. Cette notice fut trouvée dans les papiers de M. de la Rive ; elle était intitulée: Notes diverses qui pourront servir après ma mort.
moments qu'il consacrait au dessin ; il y était excité à la fois par son goût naturel, et par le mouvement artistique imprimé à Genève par un étranger dont nous avons déjà parlé, M. le chevalier de Facin.
De la Rive suivit ses études de philosophie pendant trois ans, et prit quelque goût pour la chimie; mais la passion de la peinture était toujours dominante chez lui; parvenu à l'âge de dix-neuf ans, il insista de nouveau auprès de son père pour qu'il lui permît enfin de suivre la carrière de son choix. Mais M. le pasteur de la Rive, convaincu que le goût que manifestait son fils n'était qu'une fantaisie passagère, et désirant qu'il se vouât à la magistrature, exigea qu'il entrât dans l'auditoire de droit.
Le jeune homme plia encore sous la volonté de son père, mais le terme de sa première année de droit fut aussi celui de sa soumission. Il se refusa formellement à faire son premier examen, ne voulant pas s'engager davantage dans des études qui avaient tous les jours moins d'attrait pour lui, et qu'il était décidé à abandonner.
M. F. Tronchin, auquel le jeune de la Rive avait fait confidence de goûts qui prenaient le caractère d'une passion, parvint à ébranler son père ; il lui fut enfin permis de se vouer à la peinture.
Dans les premiers moments, il eut le désir d'être peintre d'histoire, mais un sentiment de modestie, qui fut toujours dominant dans son caractère, lui fit penser que la place étant déjà occupée par son ami Saint-Ours, il ne réussirait jamais à l'égaler ; et, suivant ce qu'il a écrit lui-même de ses premiers projets, il se persuada que l'étude du paysage était « la seule possible pour lui
dans le beau pays où la Providence l'avait fait naître. ' » Le chevalier de Facin possédait alors toute la confiance des artistes genevois ; de la Rive crut ne pouvoir mieux faire que de suivre ses conseils. Loin d'inviter le jeune peintre à étudier le paysage dans la nature même, il l'exhorta à se livrer exclusivement à l'étude et à la copie des tableaux flamands; Berghem devint l'objet le plus constant de son admiration, et le désir d'en faire de bonnes copies fut pendant quelque temps le dernier terme de son ambition. Mais le sentiment que la nature seule devait être le grand maître des peintres, se révéla enfin au jeune de la Rive, et, dès le printemps de 1773, il commença à faire, dans les beaux sites de nos environs, ces courses qui devaient remplir ses portefeuilles de si riches études. On est frappé, en lisant la notice que M. de la Rive a écrite sur lui-même, de la sévérité du jugement qu'il porte sur son talent; si ses ouvrages n'étaient pas là pour lui donner un démenti formel, on serait tenté de croire que, dans le commencement de sa carrière, les inspirations du* génie artistique lui avaient été complètement étrangères. Je cite ce qu'il dit de lui: «Au mois de septembre 1773, MM. Girod et Ducros me proposèrent de faire une course en Savoie, pour dessiner des paysages d'après nature. Nous fûmes à Annecy, à Albi, à Rumilly, à Seyssel, et, au bout de trois semaines, je rapportai quelques mauvaises aquarelles qui me paraissaient des chefs-d'œuvre et dont je n'ai jamais su faire le moindre usage. Je ne savais point choisir, j'avais trop peu vu; mais un vrai talent, un peu de tact et de sentiment auraient suppléé à ce défaut d'expérience; mes
1 Notice biographique sur de la Rive) par lui-même, p. 8.
deux compagnons n'en savaient guère plus que moi ; l'un (M. Girod), simple amateur, l'autre (M. Ducros), artiste commençant, hésitant, incertain, mais travailleur infatigable, et désirant avec ardeur de faire son chemin et sa fortune. Je les suivais comme un mouton sans avoir un avis à moi; se mettaient-ils à l'ouvrage, je m'y mettais; quittaient-ils, je quittais ; en un mot, j'étais parfaitement nul. Nous revînmes à l'atelier, et ce fut pour copier. L'année suivante nous fîmes encore un petit voyage d'études qui fut troublé par des pluies continuelles; nous n'en rapportâmes rien, et cette vie dura jusque dans l'été de 1776. »
Ces paroles de M. de la Rive sur lui-même sont assurément un phénomène de modestie, dont je crois que la vie d'aucun peintre ne peut offrir l'exemple.
Le jeune Ducros partit alors pour Rome ; de la Rive désira l'accompagner, mais son père, redoutant l'influence des mœurs italiennes sur un caractère naturellement léger, lui refusa son consentement, tout en autorisant un autre plan de voyage.
De la Rive partit alors pour l'Allemagne ; il arriva à Manheim au mois de septembre 1776; il y passa dix mois, dessina à l'Académie et copia quelques beaux tableaux de l'école flamande, en particulier un grand Wouwermans. En juillet 1777, il se rendit à Dresde et y travailla aussi à l'Académie. M. Casanova, directeur de cet établissement, devina le jeune artiste, lui témoigna sa surprise de ce qu'il s'était borné jusqu'alors à faire des copies, et exigea de lui qu'il travaillât à quelques compositions. Il se décida, non sans une vive inquiétude, à retracer sur la toile une scène représentant une réunion
d'habitants de la campagne faisant un repas champêtre ; ce tableau ne valait rien, mais l'auteur fut plus heureux dans d'autres essais.
De la Rive se maria à Dresde avec Mlle Théodora-Charlotte Godefroy, et revint à Genève en 1779; il commença dès lors ces courses d'études en Suisse et en Savoie qui, renouvelées chaque année, lui ont fourni les sujets de ses beaux et nombreux tableaux.
Il se voua aussi avec ardeur à l'étude des animaux ; voici comment il s'exprime à ce sujet : «Je me mis à apprendre par cœur de très-belles études de bœufs et de vaches de Potter, et à force de les étudier, je me mis en état d'en dessiner passablement d'après nature. Je fis à cette époque des esquisses peintes de têtes de bœufs, de moutons, etc., que je me procurais dans mon atelier; c'est là le genre de travail qui m'a le plus avancé dans la suite.
« Nous passâmes, ma femme et moi, la plus grande partie de l'été de 1780 à Crissier, beau village à une lieue de Lausanne; c'est là que j'ai proprement commencé à étudier sérieusement la nature. La végétation était superbe dans les environs, et les troupeaux y étaient riches, abondants et variés. Je fis une quantité de belles études d'arbres et de rochers, et je dessinai et peignis beaucoup d'animaux et quelques figures. »
Le premier tableau de de la Rive que le public accueillit avec quelque faveur, fut une vue du petit lac de Scillan près de Nantua. M. François Tronchin en fit l'acquisition. Mais toujours sévère envers lui-même, de la Rive trouvait que ses tableaux manquaient d'air, de chaleur, de perspective aérienne, et que la couleur en
était trop noire, sans légèreté et sans transparence; il désira vivement aller réchauffer son génie sous le beau ciel d'Italie, et étudier les chefs-d'œuvre que renferme ce vaste musée des beaux-arts. Il se décida à ce voyage en 1784. Il commença par conduire Mm^ de la Rive en Saxe auprès de sa famille, revit à Dresde son ami et protecteur Casanova, et le consulta sur quelques tableaux qu'il avait apportés avec lui ; Casanova, en ami véritable, ne lui cacha pas les défauts qui s'y trouvaient ; il aurait désiré plus de simplicité dans les formes, plus de légèreté dans la couleur, plus de fermeté et de variété dans la touche, etc. ((Mais tranquillisez-vous, lui dit-il, vous allez en Italie, trois mois de séjour à Rome vous découvriront les principes qui vous manquent; voyez Claude Lorrain et la nature de ce pays-là, et alors vous n'aurez plus besoin de mes avis. »
Avant d'aller en Italie, delà Rive parcourut la Hollande, et visita les chefs-d'œuvre que renferment ses collections; puis il passa à Prague, à Vienne, et, à l'entrée de l'hiver de 1784, il mit le pied sur ce sol italien où il devait éprouver de si vives jouissances. Venise lui fit connaître Titien, Paul Véronèse, Tintoret, les Bassan, les Palma, tous ces géants de la peinture qu'il n'avait connus jusqu'alors que de nom. Il arriva le 20 novembre à Rome, où il trouva ses amis Saint-Ours et Ducros. L'hiver et le printemps furent consacrés à peindre dans les musées ; puis Tivoli, Frascati, Albano devinrent les lieux habituels de ses études d'après nature. Dans l'été, de la Rive fut à Naples, visita les temples de Pestum, puis revint à Rome. Il quitta cette ville le 12 mars 1786, s'arrêta à Florence, à Mantoue, à Vicence, et revint à Dresde. Il
rapportait avec lui quelques grands tableaux dans le style de Claude Lorrain, qu'il avait composés en Italie et qui reçurent l'approbation de Casanova. Enfin il arriva à Genève au mois de mai 1787: * il se fixa à Céligny auprès de son père, qui y était pasteur.
Riche des études qu'il avait faites en Italie et des souvenirs qu'il en avait rapportés, de la Rive recommença à travailler avec une nouvelle ardeur : le ton de sa couleur était entièrement changé, ses tableaux étaient devenus vaporeux, et toutes ses compositions tenaient du style historique.
Pendant les années 1787 et 1788, tous ses tableaux furent dans le genre italien, presque toujours ornés de traits d'histoire ou de poésie; c'étaient les Gaulois découvrant Vagua virginea près de Rome, Ulysse se présentant à Nausicaa après son naufrage, des Sacrifices, etc. Plusieurs de ces tableaux, de grandes dimensions, passèrent dans des collections étrangères, en particulier dans les galeries des électeurs de Ravière. On conserve à Genève quatre ouvrages de cette manière, deux chez M. l'ancien syndic Naville,2 deux chez M. Picot. Ce n'est pas à ces tableaux qu'est due la vraie réputation de de la Rive : un peintre n'obtient un succès durable et assuré que lorsqu'il est lui-même et qu'il est dans le vrai; or, les ouvrages de notre artiste à cette époque offrent un mélange de la nature suisse et de l'italienne, qui dénotait un esprit d'imitation manquant essentiellement d'originalité; il fallait qu'il oubliât l'Italie pour se pénétrer
1 II fut membre de la Société des Arts dès l'année 1787.
2 Les figures en furent peintes par Saint-Ours.
des beautés de nos vallées et de nos montagnes. Il avait été retardé dans ses premières études par la mauvaise direction que lui avait imprimée le chevalier de Facin ; plus tard Casanova lui avait aussi tracé une route trop exclusive, l'imagination de de la Rive devait finir par comprendre qu'il lui appartenait de créer une école nouvelle, en ne prenant pour guide que cette belle nature qu'il allait étudier chaque été dans les sites si variés de la Savoie et au pied de ces arbres magnifiques des environs de Bex, qu'il a si souvent reproduits dans ses paysages.
En 1788, de la Rive entra au Conseil des Deux-Cents, mais son caractère timide ne le portait pas à jouer un rôle politique. Il quitta à cette époque sa résidence de Céligny; le dernier tableau qu'il y ait fait représente un troupeau de vaches dans de très-grandes dimensions ; il y avait ajouté, comme épisode, la jolie scène de Virgile : Malo me petit Galatea. Ce tableau, de 4 pieds 2 pouces de hauteur, sur 5 pieds 4 pouces de largeur, fut acheté par M. Tronchin des Délices ; il a passé plus tard dans la collection de M. l'ancien syndic Masbou. i
Pendant les années 4789, 1790, 1791 et 1792, de la Rive fit un grand nombre de tableaux qui furent vendus en Angleterre, en Allemagne, en Russie et en France. Quelques-uns furent placés à Genève; ces ouvrages, qui représentent des sites du Valais, du Faucigny et du canton de Vaud, sont du nombre de ceux qui ont le plus
1 M. Masbou l'acheta à Paris, à la vente du cabinet de M. Tronchin, en 1801: il fut adjugé au prix de 201 francs, ce qui n'était pas même la valeur du cadre. Les figures ont été repeintes par Tœpffer.
contribué à établir la réputation de de la Rive ; il était devenu le peintre fidèle de la nature de son pays. En 1793, il passa l'été à L'Isle au-dessus de Morges, où il fit de superbes études d'arbres ; c'est de cette époque que datent ses dessins lavés, qui acquirent une grande réputation ; ils se vendaient avec plus de facilité que ses tableaux, et furent pour lui une précieuse ressource pendant les années de la révolution, où sa fortune avait éprouvé des pertes considérables.
Au mois de décembre 1794, de la Rive fut s'établir à Berne, où il passa les années 1795, 1796 et 1797; il y fit plus de vingt tableaux à l'huile et près de cent dessins.1 En 1797, il revint à Genève et se fixa dans sa propriété de Presinge. En 1800, il se mit à graver à l'eau-forte,2 et cette même année il fut à Paris. Ce voyage eut un résultat fâcheux pour lui. De la Rive avait un caractère bon et franc, mais il manquait quelquefois de tact dans ses rapports avec les hommes. En visitant les divers ateliers de peinture de Paris, il laissa percer son peu d'estime pour les paysagistes français : les artistes ne le lui pardonnèrent pas, et lorsque, l'année suivante, le cabinet de M. Tronchin fut mis en vente à Paris, ils furent unanimes à déclarer que les tableaux de de la Rive étaient sans mérite; il y en avait dix, tous capitaux. Un
1 Je possède l'un de ces tableaux, qui avait été fait pour M. l'avoyerFreudenreich; c'est un coucher de soleil, un troupeau vient s'abreuver au bord d'un lac. Le prix moyen des tableaux de de la Rive, à cette époque, était de 50 à 60 louis.
2 De la Rive a gravé à l'eau-forte des animaux et des têtes d'après Rembrandt; ses gravures sont pleines de vérité et de vie. (Mémoire manuscrit sur la gravure, de M. le professeur Picot-Mallet.)
de ces tableaux, peint en 1792, de 4 pieds 2 pouces de hauteur, sur 5 pieds 6 pouces de largeur, représentait un paysage orné de figures de villageois; plusieurs prennent leur repas sous un arbre, tandis que d'autres sont occupés à la fenaison autour de chars de foin ; plusieurs groupes d'animaux animent encore ce paysage. Ce tableau, le plus important de tous, fut adjugé au prix de fr. 395, et aucun autre ne dépassa 201 fr. M. Benjamin Delessert et M. Masbou en achetèrent plusieurs.
De la Rive fut sensible à cet échec, mais il ne se découragea pas, et fit à la même époque (1801), pour M. le comte de Redern, un grand tableau de 7 pieds; c'est l'un de ses meilleurs ouvrages. En 1802, il exécuta un grand tableau qu'il méditait depuis longtemps, c'est la vue ou plutôt le portrait du Mont-Blanc vu de Sallanches; ce tableau, d'une vérité parfaite, dépourvu de tout accessoire, imposant par sa simplicité même, eut un grand succès à Genève, où il fut exposé : le public eut d'abord quelque peine à se familiariser avec la teinte foncée du ciel, à laquelle on n'est pas généralement habitué ; mais ce bleu foncé est la représentation exacte de l'aspect du ciel des hautes Alpes ; tous ceux qui avaient admiré le Mont-Blanc de Sallanches, certifièrent que la couleur était vraie, et le public se réconcilia avec le luxe d'outremer que l'artiste avait déployé. Ce tableau fut acheté par un prince Galitzin et transporté à Saint-Pétersbourg. Deux autres grandes compositions furent exposées dans le même temps; l'une, qui était une vue de Genève et de ses environs, fut envoyée à Naples; l'autre, représentant un paysage au soleil couchant, fut donnée par de la Rive à la Société des Arts ; elle se voit dans les salles du Musée Rath.
Dans les années 1803 et 1804, de la Rive fit divers tableaux pour M. de Koschalef, le comte Golowkin et MM. Godefroy; ces ouvrages passèrent en Russie et à Hambourg. Il poursuivit ses travaux pendant les années suivantes et exécuta, entre autres, une vue prise sur la nouvelle route de Saint-Gingolph : ce tableau, l'un des meilleurs ouvrages du peintre, se voit chez M. Eynard- Lullin; il en fit aussi plusieurs pour l'impératrice Joséphine.
Au mois d'octobre 1813, une attaque de paralysie condamna de la Rive à l'inaction pendant plusieurs mois : peu à peu son état s'améliora, mais son travail dut nécessairement se ressentir de cette grave atteinte portée à une santé jusqu'alors vigoureuse : ses idées et ses conceptions, dit-il dans ses mémoires, devinrent dès lors plus lentes et plus pénibles.
En 1815 il vendit à M. Divett, de Londres, la plupart des tableaux qui se trouvaient encore dans son atelier, au nombre de onze. Il mourut le 7 octobre 1817. *
1 On peut lire les notices suivantes sur de la Rive : 1 ° Notice sur de la Rive, peintre paysagiste, par le professeur Pictet (Bibliothèque Universelle, partie littéraire, t. VI, année 1817). — 2° Notice sur P.-L. de la Rive, par le professeur Pictet, président de la Société des Arts (Collection des proces-verbaux des séances annuelles de la Société des Arts, t. Ier, p. 39). 3° Notice sur P.-L. de la Rive {Album de la Suisse romane, t. IV, p. 8). Les détails qu'elles renferment sont en général empruntés aux Notes diverses laissées par de la Rive lui-même, manuscrit qui fut imprimé en 1832, à la demande de la Société des Arts. C'est aussi à cette source que j'ai puisé la plupart des faits mentionnés dans la présente notice. — [*4° P.-L. de la Rive et les premières expositions de peinture à Genève (1769-1834), par Cli. DuBois, Genève, 1868.]
S'il nous est permis de résumer notre opinion sur cet estimable artiste, nous dirons que de la Rive, sans être né homme de génie, a été cependant à Genève le créateur de cette école de paysage, qui a su puiser toutes ses inspirations dans l'étude consciencieuse de la nature, et qui a pris dès lors de si hautes proportions. De la Rive a reproduit avec une admirable vérité tous les sites de nos vallées. Ses arbres, d'un beau feuille, sont toujours réunis de la manière la plus pittoresque; il sait animer ses scènes champêtres ; ses animaux sont admirablement dessinés et toujours groupés naturellement; ses passages de bacs et de ponts sont parfaitement composés, mais les figures laissent fort à désirer ; il a eu trop souvent la malheureuse pensée de les draper à l'antique. Si de la Rive fut quelques moments le peintre du Mont-Blanc, ce ne fut qu'un épisode dans sa carrière artistique; les plaines, les vallées, les bords des lacs, tels sont les sites que son talent s'était appropriés; mais il avait négligé les hautes Alpes : à d'autres devait appartenir l'honneur de les reproduire dans toute leur majesté.
Nous avons déjà indiqué que la plupart des tableaux de de la Rive se trouvaient en Russie, en Allemagne, en Angleterre, à Paris : on peut cependant en voir un assez grand nombre à Genève; j'en indiquerai quelques-uns.
Ainsi plusieurs beaux ouvrages de ce peintre sont conservés chez M. le pasteur Claparède-Perdriau, son petitfils par alliance ; f trois tableaux chez Mme Masbou ; un chez M. Rigaud-de Constant; quatre chez Mlle de Tournes-
1 M. de la Rive avait une fille unique, qui épousa M. Antoine Perdriau ; elle mourut à ses premières couches. M. de la Rive supporta ce malheur avec la résignation d'un vrai chrétien.
Rilliet; un chez M. l'ancien syndic Rigaud ; deux chez Mme Revilliod-Rilliet ; deux au Musée Rath; un chez M. le docteur Rutini (sujet tiré de la vallée d'Interlaken); deux chez M. l'ancien syndic Naville; deux chez M. Picot; plusieurs petits tableaux chez M. Micheli-Labat.
Nous possédons au Musée Rath un portrait de de la Rive peint par Saint-Ours, dont M. Deville a fait une excellente lithographie. 1
De la Rive n'a formé qu'un seul élève, Auriol, dont il commença à diriger les études en 1793; mais il ne refusa jamais ses conseils aux artistes et aux nombreux amateurs qui les lui demandaient. Il fut souvent accompagné par quelques-uns d'entre eux dans les voyages pittoresques qu'il faisait pendant l'été. Je citerai dans ce nombre M. Philippe Revilliod, son parent, qui avait un talent remarquable pour le paysage au lavis. Mrap Eynard- Châtelain, l'un des amateurs les plus distingués que nous ayons eus à Genève, fit aussi avec de la Rive quelques courses d'études dans les environs de Rex.2
§ 4. Charles- Joseph Auriol.
Auriol naquit le 43 novembre 1778.5 Il manifesta dès son enfance un goût prononcé pour les beaux-arts; privé très-jeune des directions de son père, sa mère le confia aux soins de M. de la Rive. Sous tous les rap-
1 Album de la Suisse romane, t. IV, p. 8. [* Ce portrait est aujourd'hui à la Société des Arts.]
2 Nous possédons au Musée Rath un paysage à l'huile de M^e Eynard-Châtelain.
3 Fils de Pierre-Elisée Auriol et d'Anne-Elisabeth Turrettini.
ports, elle ne pouvait faire un meilleur choix. Agé de quinze ans, il suivit son Mentor à Berne, où il s'était retiré en 1794. Sous la tutelle du maître bienveillant et habile qui dirigeait ses premiers essais, Auriol se voua avec ardeur au dessin. Un goût prononcé ne l'avait pas encore fixé définitivement à l'étude du paysage; il fut à Paris f et y travailla sous la direction de David. Il partit ensuite pour Rome, où il vécut dans la société des artistes les plus renommés. C'est à cette époque qu'il abandonna entièrement ses études comme peintre d'histoire, pour se vouer à la carrière de paysagiste ; il conserva de ses travaux dans l'atelier de David une facilité et une correction dans le dessin de la figure, qui lui permirent d'animer ses paysages par des scènes bien composées. Il fit aussi quelquefois des portraits.
De retour à Genève, Auriol s'y maria. 2 II consacra dès lors la plus grande partie de sa vie à la peinture, et fit beaucoup de tableaux que l'on retrouve dans diverses collections d'amateurs genevois. Il avait tout ce qu'il faut pour réussir. Il avait fait de bonnes études dirigées par des maîtres habiles ; il avait vécu à Paris et à Rome au milieu d'artistes distingués, et cependant il n'a pas joui d'une grande réputation comme peintre. Peut-être son imagination l'entraîna-t-elle trop souvent, et se livra-t-il avec trop d'ardeur à l'ambition d'obtenir de la peinture des effets qu'il n'est pas toujours donné à l'art d'imiter avec succès. Quel est celui d'entre nous qui n'a pas été frappé de l'aspect que présentent parfois certains effets
1 Deux lettres sur l'état des arts à Genève, imprimées en 1802.
2 Avec M"e Dunant (en 1811).
de lumière qui offrent quelque chose de fantastique? Le peintre qui en est témoin les admire, mais recule habituellement devant l'espérance de les reproduire. Auriol ne reculait pas, il allait plutôt au-devant de ces difficultés, et recherchait même ces effets accidentels que le public comprend rarement, parce qu'il n'en a pas été habituellement témoin. Si Auriol n'a pas réussi en cherchant à représenter ces effets hardis,1 il a eu plus de succès dans la reproduction descènes champêtres, qui lui ont fourni le sujet de jolis tableaux dans lesquels on admire les groupes de figures. Le genre qu'il a le mieux traité est celui des tableaux de neige. M. l'ancien syndic Masbou en possédait un qui est un chef-d'œuvre de ce genre; dans ses paysages d'été, les arbres laissent beaucoup à désirer.
Infatigable dans ses travaux, passionné pour l'art et toujours disposé à accueillir les avis dictés par l'intérêt que l'on portait à son talent, Auriol aurait probablement renoncé à ses expériences pittoresques, et il se fût attaché dans la suite de sa carrière à un genre de peinture auquel on aurait reconnu un vrai mérite ; mais une maladie lente minait une santé très-forte en apparence. Un hiver passé à Nice donna à sa famille quelques espérances qui ne devaient pas durer longtemps. Il mourut le 28 mai 1834àl'âgede55ans.2
Auriol était entré dans la Société des Arts en 1816. Chaque exposition avait été ornée de quelques-uns de
1 Nous citerons un exemple des hardiesses d' Auriol. Tout le monde admire l'aspect des vergers au printemps ; ces masses de fleurs blanches et roses, dont les arbres sont couronnés, produisent un coup d'œil enchanteur. Auriol tenta de reproduire cet effet; il ne réussit pas, il ne pouvait pas réussir.
2 Procès-verbaux des séances de la Société des Arts, t. II, p. 211.
ses tableaux ; le Musée Rath en renferme plusieurs qu'il doit à sa générosité. Sa famille doit posséder de riches collections, résultats de nombreuses et consciencieuses études qu'il avait faites d'après nature.
§ 5. Wolfgang-Adam Tœpffer.
Ce peintre, aussi spirituel qu'original, naquit à Genève en 1766; il était fils de Georges-Christophe Tœpfîer, habitant, et fut baptisé à l'église luthérienne le 20 mai.
Le goût du dessin s'empara de Tœpfîer dès sa jeunesse. Dans le but de se vouer à l'état de graveur en taille-douce, il fut à Lausanne étudier cet art auprès d'un maître chargé alors de la gravure des planches de l'Encyclopédie. Tœpffer se rendit ensuite à Paris, et y travailla dans l'atelier du peintre Suvie. 11 quitta cette ville lors des premières scènes orageuses de la révolution, et revint à Genève où il se maria. Ses études avaient été sérieuses, il était excellent dessinateur : aussi des leçons particulières devinrent pour lui une ressource utile; il y consacrait la plus grande partie de son temps, et gravait peu. Qu'il soit permis à l'un de ses anciens élèves de dire tout le charme qu'offraient ces leçons. Tœpffer n'était pas seulement un excellent maître; c'était en même temps un homme fort instruit, le conteur le plus original et le plus aimable ; l'heure passée avec lui ne s'écoulait que trop vite; ses réflexions, les anecdotes qu'il contait en peu de mots et qu'il assaisonnait toujours de quelque trait spirituel qui les fixait dans la mémoire, donnaient un tel agrément à sa société, qu'on eût pris volontiers de
ses leçons pour le seul plaisir de jouir de sa piquante conversation.
A l'âge de 30 ans, Tœpffer, dominé complètement par le goût de la peinture, abandonna la gravure ! et se consacra au dessin à l'aquarelle, à la sépia et à la peinture à l'huile. Doué d'un esprit original, juste appréciateur des ressources que la nature peut offrir aux peintres, il ne voulut s'astreindre à l'imitation d'aucune école. Les sites pittoresques de la Savoie, les mœurs simples de sa population, pauvre mais intéressante, telles furent les sources où Tœpffer puisa l'inspiration de presque tous ses tableaux qui, dans leur genre, furent souvent de vrais chefs-d'œuvre; la nature est prise sur le fait dans ces scènes familières de la campagne, et l'on peut dire que chaque figure offre la vérité d'un portrait. Je ne crois pas que jamais tableau de genre ait mieux représenté les mœurs d'un pays. Tœpffer ne se bornait pas, pour ses croquis de figures, aux courses qu'il faisait en été dans la Savoie; il les étudiait jusque dans nos marchés; nous l'avons vu bien souvent livré à cette occupation favorite sur la place du Molard; les paysans, au milieu de l'animation de leurs affaires, étaient surpris à la vue de cette figure sérieuse qui, un crayon et un livre à la main, les poursuivait de ses regards. Tous ces croquis, que Tœpffer
1 Parmi les gravures faites par Tœpffer, on peut citer les portraits de Delolme, de l'impératrice Catherine II, de Charles XII et de Gustave III, rois de Suède; il avait gravé aussi deux beaux squelettes qui annonçaient un burin ferme et exercé. On lui doit encore plusieurs planches de la grande édition des voyages de de Saussure dans les Alpes. (Mémoire manuscrit sur la gravure, de M. le professeur Picot-Mallet.)
faisait avec une facilité remarquable; trouvaient ordinairement leur place dans quelqu'un de ses tableaux. Quelle variété n'offrent-ils pas dans les attitudes ! Quelle vérité dans tous les personnages ! On ne se lasse pas d'admirer le talent avec lequel il sait grouper un grand nombre de figures, et donner à chacune un caractère particulier. Ces diverses qualités se font bien remarquer dans le tableau que Tœpffer a donné au Musée Rath : il représente la sortie d'une église de campagne, un jour de neige? chaque fois qu'on le regarde, on est frappé de la variété et de la vérité de ces cent figures qui, en retournant dans leurs demeures, semblent encore s'entretenir de l'office.
Les lavis à la sépia de Tœpffer méritent d'être signalés comme classiques sous le rapport de la correction du dessin, des arbres, de leur élégance, et de l'art avec lequel ils sont groupés ; la richesse de détail des premiers plans est particulièrement remarquable ; notre peintre fut le premier qui fit connaître à Paris ce genre de dessins ; lorsqu'il commença à les exposerai] Louvre, il n'y en avait point de semblables ; dès lors il reçut de Paris de nombreuses demandes de dessins pour des albums.1
Un des traits remarquables du talent de Tœpffer était son inépuisable fécondité dans la caricature. En France et en Angleterre il aurait été placé sous ce rapport à côté d'Hogarth. Aucun de nos contemporains n'a dû oublier l'effet prodigieux que produisirent à Genève ses tableaux de caricatures représentant des encans; ils contenaient des portraits si plaisants et si frappants de ressemblance,
1 Tœpffer fut nommé membre de la Société des Arts le 10 octobre 1797.
qu'à l'exposition où ils étaient placés, une foule compacte les entourait toujours. Un jour Tœpffer, traversant la place de la Magdeleine, se trouva aux prises avec une espèce d'émeute provoquée par sa présence dans un quartier habité principalement par des fripières, qui se montraient fort irritées d'avoir été ridiculisées par lui dans ces peintures ; cette scène anima toujours plus sa verve satirique, et lui fournit le sujet de nouvelles caricatures.
Ami de de la Rive, qui l'avait précédé dans la carrière de peintre de paysage, Tœpffer l'accompagna souvent dans ses excursions et profita de ses directions et de ses conseils; mais son génie devait lui faire prendre une route différente ; s'il fut inférieur à de la Rive comme coloriste, il fut plus vrai que lui dans la représentation des scènes villageoises, et sous ce rapport il sera difficilement égalé. Nous avons déjà dit, en parlant de Saint-Ours, que, lors du concordat, le gouvernement français avait mis au concours le sujet du rétablissement du culte. Tœpffer, comme il le disait lui-même, prit le programme à la lettre ; il en résulta le tableau du Curé qui revient au milieu de son troupeau; le premier essai de cette composition est chez son gendre, M. Duval. Il a traité ce sujet du rétablissement du culte dans plus de vingt tableaux sous des formes variées.
Tœpffer plaça beaucoup de ses ouvrages en Allemagne, en France, en Danemark et en Suisse ; il en fit aussi plusieurs pour la cour de Russie et pour l'impératrice Joséphine. Comparativement au grand nombre de ses productions, Genève en possède peu; cependant on peut voir, dans la collection de M. James Audéoud, neuf ta-
bleaux de choix, dans lesquels toutes les variétés du talent de notre artiste sont reproduites.1 M. Duval en a réuni un très-grand nombre, parmi lesquels se retrouvent les premières pensées de plusieurs tableaux capitaux; on en voit aussi chez quelques amateurs, chez Mrae Masbou, chez M. Saladin de Lubières, chez M. Butini, chez Mme Tronchin-Bertrand, chez MM. Barbey, Duval, ancien syndic, Maunoir, Eynard-Lullin, Romilly, Fazy-Pasteur, Rigaud, etc.
Lorsque Tœpffer exposa des tableaux à l'étranger, il reçut des distinctions flatteuses ; au salon de Paris, en 1812, il obtint la grande médaille d'or décernée par l'empereur, et en 1 830 il en reçut une à Berne pour la peinture de genre et de paysage.
Parvenu à un âge avancé, Tœpffer ne recula jamais devant le travail ; son art, qui lui avait procuré tant de jouissances et de succès, devait encore apporter une distraction aux chagrins qui attristèrent sa vieillesse ; heureux jusque-là dans toutes ses relations de famille, il voyait l'une de ses filles mariées à un de ses amis, protecteur éclairé des beaux-arts, et l'un de ses petits-fils se vouer avec succès à sa carrière; la réputation de son fils s'accroissait chaque jour et flattait vivement son cœur paternel ; il était uni à une femme angélique, et entouré de nombreux amis qui appréciaient sa piquante et spirituelle conversation : tout semblait lui présager une vieillesse heureuse; mais sa compagne, atteinte de cécité, devait le précéder dans la tombe, et son fils lui
1 Catalogue de la collection des tableaux de M. James Audêoud, p. 50 et suiv.
était enlevé au milieu de sa brillante carrière. Le vieillard supporta avec courage tous ces malheurs; toujours assidu au travail, il fut emporté subitement par une palpitation de cœur,1 sa palette à. la main, en face d'un tableau qu'il venait d'ébaucher.
Je ne m'étendrai pas davantage sur les souvenirs qu'a laissés Tœpffer, dans l'espérance qu'un artiste si éminent et qui avait de si nombreux amis trouvera un biographe digne de lui» Mais en terminant cette notice, je ne puis résister au désir de transcrire ce que Rodolphe Tœpffer écrivait sur son père en 1843.2 Il sentait vivement les beautés de l'art, personne n'en a parlé mieux que lui ; il semble qu'il avait le pressentiment, lorsqu'il traçait ces lignes si touchantes, et où son admiration pour le talent de son père est si bien exprimée, qu'il ne pourrait pas rendre hommage à sa mémoire. Après avoir dépeint avec son talent de poète cette zone basse qui ceint les Alpes de Savoie, sur laquelle Genève est assise, et que de la Rive fut le premier à reproduire, il exprime nettement la pensée que Tœpffer lui paraît être l'interprète le plus franc et le plus complet du paysage savoyard, puis il ajoute :
« C'est ici le nom de mon père. Dois-je, à cause de cela, m'interdire de rendre hommage à un talent jugé désormais, et auquel, d'ailleurs, je me propose bien
1 Le 10 août 1847. {Journal de Genève du 24 août.) [* Le portrait à l'huile de W.-A. Tœpffer, peint par lui-même, a été donné à la Société des Arts par M. Duval.]
2 Bibliothèque Universelle, septembre 1843 [* article réimprimé dans le volume de Mélanges. — Voir aussi Tœpffer le peintre, par Ch. DuBois-Melly. Genève, 1857.]
moins d'assigner son rang que son caractère? Dois-je, seul parmi les appréciateurs de ce peintre à la fois aimable, spirituel et fin, qui, durant tant d'années, a soutenu de sa bonne part la réputation de notre école et agi si heureusement sur quelques-uns de ceux qui l'illustrent à cette heure, n'oser parler de lui, et parce que je suis son fils, garder à son égard un absolu silence? Peut-être, mais j'ai peine à m'y résoudre, et, des deux écueils entre lesquels me voici engagé, celui de sembler filialement immodeste, ou celui de paraître bien froidement discret, guidé par mon cœur, je choisis sans hésiter d'échouer au premier plutôt que d'aller seulement toucher au second. « Oui, Tœpffer, mon père, ce vieillard qui, octogénaire tout à l'heure, pratique encore son art, et lui voue, en artiste fidèle, et la chaleur de ses derniers ans et le tribut de ses derniers loisirs, est parmi les paysagistes de notre école celui qui a été l'interprète le plus complet de ce paysage savoyard, dont nous-même, à vrai dire, nous n'avons appris qu'à son aide et sur ses traces à connaître et à apprécier la riche et piquante variété. Comment arriva-til, et tardivement encore, à sentir si vivement et à rendre avec un si heureux mélange de bon sens et de verve, de savoir et de facilité, la poésie familière des noces de village, des marchés, des foires, des sorties de messe, de ces scènes plus sérieuses aussi, où, à l'issue de la tourmente révolutionnaire, l'on replante la croix dans les villages, où le bon curé revoit son église, retrouve ses paroissiens, reçoit l'accueil des vieillards ses contemporains, des jeunes filles grandies pendant son exil, des marmots
qu'il n'a pas baptisés, du mendiant, du chien c'est
l'histoire du talent, de l'instinct, si l'on veut, qui va, qui
va, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'aliment inconnu encore qui est le sien. Le fait est que, graveur premièrement, et après que sa jeunesse s'est écoulée à Lausanne d'abord, à Paris ensuite, c'est à l'âge de vingt-cinq ans que mon père, revenu dans sa patrie, s'y livre avec ardeur dans nos environs à l'étude du paysage et de la figure, et qu'enfin, riche de matériaux, d'observations, de sujets, il s'essaie à peindre, se fait sa manière, et produit ce grand nombre de compositions, qui toutes portent le sceau d'un esprit original, fin, gai, inventif, ami de la grâce, amant du pittoresque, et qui, dans le spectacle journalier des marchés, des foires, des hôtelleries, dans le commerce aimé des attelages, des curés, des noces et des marchands forains, s'est profondément imprégné de tout ce qui attache, de tout ce qui plaît, de tout ce qui fait penser ou sourire dans le paysage comme dans le manant de l'humble Savoie. C'est ceci seulement que nous avions à cœur de constater avant de quitter cette zone basse de Savoie qui, on le voit et nous n'avons garde de le dissimuler, a plus d'un titre à notre prédilection. »
§ 6. Jean-Daniel Huber.
Dans la précédente partie1 j'ai parlé de Jean Huber, qui, par ses tableaux de genre aussi vrais que spirituels, fut le premier peintre qui fit connaître à Genève le paysage animé de personnages et d'animaux. Huber avait laissé deux fils, François, le célèbre aveugle, si connu par son ouvrage sur les abeilles, et Jean-Daniel, qui hérita
1 Voir p. 156.
d'une partie du talent paternel. C'est à ce dernier que je vais consacrer cet article.
Jean-Daniel Huber naquit le 9 octobre 1754; témoin des talents si variés de son père et de sa passion pour les beaux-arts, le jeune homme ne tarda pas à éprouver les mêmes goûts ; son père, tout en dirigeant ses premières études de dessin, le confia aux soins de M. le chevalier de Facin. Mais le jeune Huber chercha plus à satisfaire un goût, qu'à se faire une vocation. Aussi cultiva-t-il toujours la peinture en amateur; de là son peu de suite dans ses travaux, et ces négligences dans l'exécution de quelques-uns de ses tableaux qu'on peut lui reprocher comme à son père.
Le goût dominant d'Huber pour les arts le conduisit très-jeune à Rome ; mais des intérêts de cœur l'y occupèrent plus que ses travaux de peinture ; il s'y maria en 1774.1
De retour d'Italie, il consacra encore plusieurs années à des voyages lointains et séjourna peu à Genève. Son goût pour l'étude de la nature l'engagea à visiter souvent les beaux sites du canton de Vaud et de l'Oberland bernois. De 1787 à 1794 en particulier, il travailla prodigieusement, mais pour lui seul, par passion pour l'art, comme son père, tout en prenant la peinture plus au sérieux. Les étés étaient consacrés aux études dans les montagnes, l'hiver il venait peindre à Cour, près de Lausanne, où sa famille s'était réfugiée loin des agitations politiques de Genève.
De retour dans son pays après un second séjour en
1 Avec Mlle Isabelle Ludovisi.
Italie, il se fixa à la campagne, où il se consacra de nouveau à la peinture et particulièrement à des études d'animaux d'après nature : étude patiente et laborieuse, qu'il poursuivait encore avec passion dans un âge avancé, sans autre but que l'art pour l'art lui-même.
Devenu aveugle à l'âge de quatre-vingts ans, il supporta cette infirmité avec un courage et une résignation admirables, et ce qu'il y a de frappant, c'est que dans sa conversation originale, spirituelle et remplie de souvenirs, la peinture paraissait être ce qui l'occupait le moins, et son esprit toujours actif cherchait ailleurs un intérêt nouveau.
S'il parlait encore quelquefois de peinture, il ne citait jamais ses tableaux qui étaient généralement peu connus. Une circonstance fortuite en a fait retrouver la plus grande partie. Par suite de son insouciance naturelle et du peu de prix qu'il attachait à ses ouvrages, il les avait abandonnés au fond d'un grenier, où ils restèrent entièrement oubliés : son fils, M. Huber-Saladin, remarqua un jour chez lui une toile peinte dont on avait recouvert un vieux meuble; cette toile lui parut un tableau. On lui dit qu'elle avait été prise dans un grenier; M. Huber-Saladin s'empressa d'y faire des recherches; il y trouva soixante toiles roulées, dans un état de détérioration qui ne permit d'en sauver que les deux tiers ; c'était le résultat des travaux faits dans l'Oberland et à Lausanne. Ces tableaux, restaurés et encadrés, furent placés par M. Huber-Saladin dans un petit musée qu'il leur consacra dans sa campagne de Mont-Fleuri.1
1 Située clans la commune de Versoix. M. Huber-Saladin ayant fixé son domicile à Paris, y a fait transporter la plus grande partie de ces tableaux.
L'auteur de ces ouvrages en avait complètement perdu le souvenir; ne pouvant les voir, il se les faisait raconter. Ces tableaux, qui dataient de quarante ans, s'étaient tellement effacés de sa mémoire, qu'il avait peine à se les rappeler, même lorsqu'on les lui décrivait. Cet abandon dans lequel Huber avait laissé ses ouvrages capitaux, explique comment sa réputation ne s'étendit pas davantage; il n'avait été connu jusqu'alors que par quelques tableaux de peu de valeur. La collection que possède M. Huber-Saladin permet actuellement d'apprécier le vrai talent de l'artiste.*
On y reconnaît deux manières, qui sembleraient sorties de deux mains différentes. Dans les premiers ouvrages, on retrouve l'école de son père; la touche est la même, mais les sujets sont plus champêtres et plus près de la nature pastorale. La vérité et le naturel distinguent ces premiers ouvrages ; l'un des plus remarquables représente une jolie scène savoyarde : c'est une espèce de Fanchon la vielleuse au milieu d'une famille de paysans ; ce tableau est plein de grâce, et plus fini que ne le sont ordinairement les œuvres d'Huber.
La seconde manière est toute suisse, et a produit, à mon avis, les œuvres les plus remarquables de ce peintre. Plusieurs de ces tableaux sont d'une grande dimension; deux représentent des foires de bestiaux; d'autres des départs de vaches pour les montagnes, et leur retour ; composition, figures, animaux sont également admirables ; il y a une vérité dans toutes ces scènes, qui mériterait à Huber le titre de peintre de l'Oberland : la na-
* Le chevalier Henin a donné au Musée Rath un tableau de J.-D. Huber représentant un marché.
ture suisse s'y montre dans tout son grandiose. Je le répète, les scènes pastorales y sont rendues avec la plus grande vérité; et quant à moi, qui ai parcouru souvent la Suisse allemande, rien ne m'a rappelé l'aspect animé de ce pays autant que la vue de ces tableaux ; on passe sur certaines négligences pour se livrer à l'impression générale que produit l'ensemble du sujet. Après avoir fait la part de l'éloge, nous dirons cependant que la couleur du paysage et le dessin des arbres laissent fort à désirer.
M. Huber a laissé un grand nombre de portefeuilles, renfermant surtout des études d'animaux à la gouache, à l'aquarelle et à la plume, toutes d'une correction admirable ; il serait difficile de trouver rien de plus parfait dans ce genre. Nous pensons que, si M. Huber-Saladin se décidait un jour à les faire graver, cette collection, tout en honorant la mémoire de son père, serait en même temps d'une grande utilité pour les arts.1
Jean-Daniel Huber est mort le 31 janvier 1845.2
§ 7. Jacques-Laurent Agasse.
M. Agasse étant domicilié depuis fort longtemps à l'étranger, il m'a été difficile de me procurer des renseigne-
1 J'ai appris de M. Joseph Burdallet que M. Huber avait eu un grand talent pour la gravure à Peau-forte. Il a gravé dans ce genre des études d'animaux qui sont très - remarquables. M. Burdallet en possède une trentaine; mais il croit qu'il doit en exister un plus grand nombre. M. Huber proposa à M. Burdallet, il y a bien des années, de graver des fonds de paysage, comme accessoires, sur des planches d'études d'animaux ; cette proposition n'eut pas de suite.
2 Notice manuscrite sur MM. Jean et Jean -Daniel Huber, par H****.
ments sur sa vie et ses ouvrages ; cependant, je ne devais pas omettre de parler d'un artiste qui fait un si grand honneur à son pays ; je réclame l'indulgence des lecteurs pour une notice qui sera sûrement fort incomplète.
Jacques-Laurent Agasse naquit à Genève le 24 mars 1767 : il était fils de Philippe Agasse1 et de Catherine Audéoud. Dès l'âge le plus tendre, il s'occupa avec ardeur de l'étude du dessin et surtout de celle de la figure. L'ouvrage de Buffon étant tombé de bonne heure entre ses mains, fit naître chez lui le goût de l'histoire naturelle, qui devint ensuite sa passion dominante ; il s'y livra tout entier, et joignit à l'étude anatomique des animaux, l'observation constante de leurs mœurs. Il les dessinait en même temps avec une vérité et une correction si remarquables, qu'on pouvait préjuger dès lors ce que deviendrait son talent.
Favorisé par une position heureuse, Agasse fut à Paris, où il suivit pendant plusieurs années l'école de David. Il revint dans sa patrie à l'époque où les embarras financiers de la France avaient compromis les fortunes genevoises ; ses parents subissaient à cet égard la loi commune, ce qui lui fit prendre la résolution de changer sa position d'amateur de peinture contre celle d'artiste, et de se rendre en Angleterre. Il partit pour ce pays à la fin d'octobre 1800. Son caractère, étranger à toute autre ambition que celle du perfectionnement de son art, fut apprécié par deux seigneurs, lord Rivers et lord Chie-
1 Philippe, père de Jacques - Laurent Agasse, était fils d'Etienne, qui fut reçu bourgeois le 15 décembre 1742. Etienne, père de Philippe, était fils d'Etienne, d'Aberdeen en Ecosse. (Renseignements de la Chancellerie de Genève.)
field, qui le firent connaître au régent, depuis Georges IV; il peignit sous les yeux de ce prince plusieurs tableaux qui sont placés au palais de Windsor.
Excellent dessinateur, passionné pour les animaux et particulièrement pour les chevaux dont il s'occupait sans cesse, Agasse les reproduisait avec une telle vérité, qu'on l'a appelé le peintre de la nature. Il était expert en matière d'équitation, aussi remarque-t-on dans ses tableaux une harmonie parfaite de mouvements entre les chevaux et ceux qui les montent. Il était souvent frappé de l'absence de cette harmonie dans les œuvres modernes, et il admirait au contraire avec quel art les anciens l'avaient observée; il citait à ce sujet Phidias dans les frises du Parthénon.
Revenons aux travaux de peinture d'Agasse. Ses études de chevaux et de chiens sont ce qui a été fait de plus parfait en ce genre. M. Massot, qui était fort lié avec lui, m'a raconté qu'Horace Vernet, au retour d'un voyage en Angleterre où il avait vu cet artiste, lui avait dit : « Agasse se trompe quelquefois sur la couleur, mais il dessine les animaux comme personne ne l'a fait avant lui. »
La connaissance approfondie que cet artiste possède des mœurs et des habitudes des animaux, lui permet de les grouper toujours de la manière la plus naturelle, ce qui donne à ses tableaux une vie remarquable. Nous possédons à Genève quelques-uns de ses ouvrages qui peuvent servir de preuves à cette assertion. On en voit, en particulier, trois chez M. James Audéoud;1 l'un représente le Marché aux chevaux de Smith field à Londres.
1 Catal. des tableaux de la collect. de M. J. Audéoud, p. G et 7.
L'encombrement qui a lieu sur cette place les jours de cette espèce de foire, et le mouvement qui y règne, y sont admirablement représentés. Ce tableau, gravé à Londres par F.-C. et C.Lewis, est considéré par son auteur comme Tune de ses œuvres capitales.
M. Saladin de Lubières possède un tableau d' Agasse du même genre, représentant la Foire de Gaillard. M. l'ancien syndic Masbou, ami particulier de ce peintre, en avait aussi quelques-uns de grandes dimensions : je citerai en particulier la Cour du maquignon et celle du Manège, un Intérieur d'écurie, et un joli tableau de genre qui représente des Enfants jouant dans un bois. M. Duval-Tœpffer possède près de quarante tableaux ou études d'animaux par Agasse ; c'est peut-être la collection de ce genre la plus complète qui existe. M. Audéoud- Chevrier, M. Marcet, M. Romilly et d'autres amateurs ont aussi des ouvrages de ce maître ; au Musée Rath il y en a deux, donnés par M. l'ancien syndic Masbou. Mlle Agasse possède une fort belle collection d'études d'animaux exotiques peints en Angleterre par son frère, d'après l'animal vivant, et une tête de grandeur naturelle, peinte à l'huile, représentant une jeune fille qui rit; il est impossible de reproduire le rire avec plus de vérité et sans grimace.
Agasse a eu également un talent particulier pour peindre les enfants, dont il aimait à s'entourer; un des plus jolis tableaux de genre qu'il ait faits, représente un enfant occupé à apprendre sa leçon du matin ; c'est une charmante petite tête blonde : sur chaque trait du visage sont empreints l'ennui et l'angoisse que cause une leçon difficile ; d'une main l'enfant tient un livre, de l'autre il
se gratte la tête ; toute cette petite figure est admirable de vérité et d'expression. A côté de l'enfant est une jatte pleine de lait, qui atteste qu'il ne pourra déjeuner que lorsque la leçon aura été récitée : un vieux chat attend patiemment sa part du déjeuner. Ce tableau, actuellement à Londres, a été gravé par R. Seyer, sous le titre de The hard word (le mot difficile). Agasse a fait aussi quelques portraits, mais la ressemblance n'en est pas toujours frappante.
Les personnes qui étaient autrefois en relation intime avec ce peintre ont conservé pour lui les sentiments les plus affectueux ; elles n'ont point oublié tout ce que son caractère a d'aimable et de bon. Passionné pour le genre auquel il s'était voué, d'un esprit méditatif et observateur, Agasse se laissait souvent absorber entièrement par la pensée du perfectionnement de son art, et négligeait quelquefois ses propres intérêts. Il est actuellement dans sa 81 me année; fixé définitivement en Angleterre, il y vit entouré de nombreux amis admirateurs de son talent. Sa place est marquée désormais au premier rang comme peintre d'animaux.1
§ 8. Jean-Jacques Ghalon Paîné.
M. Chalon l'aîné,* peintre distingué, ûxé dès sa jeunesse en Angleterre, où il est connu sous le nom de John
1 M. Agasse a été nommé associé honoraire de la Société des Arts en 1823. [*I1 est mort à Londres le 27 décembre 1849. Son portrait, d'après Massot; a été lithographie par M. Barth. Menn, en 1864, pour la Société des Amis des Beaux -Arts de Genève.]
• Mort en 1854.
Chalon, est fils de Jean-Jacques Chalon, maître horloger, qui fut admis à la bourgeoisie de Genève le 4 avril 1770, et partit en 4782 pour l'Irlande, emmenant avec lui ses enfants. Il s'établit plus tard à Londres avec sa famille, et fut naturalisé Anglais. Les Genevois ont toujours reçu un accueil bienveillant dans cette maison. M. Chalon obtint une place de professeur de langue française dans un collège militaire. Ses deux fils se consacrèrent à la peinture ; l'aîné, qui fait l'objet de cette notice, se voua au paysage et au tableau de genre. Ses ouvrages (de l'école anglaise moderne) ont toujours obtenu un grand succès. Ils sont bien composés et d'une excellente couleur; je ne crois pas qu'il y en ait à Genève ; le prix en est fort élevé. Les Genevois qui étaient à Londres en 1846 ont pu voir à l'exposition deux tableaux de ce peintre : l'un représente la Naissance du Christ annoncée aux bergers ; l'autre, une Course de voiture (a morning drive) autour des remparts d'Utrecht. Plusieurs amateurs genevois possèdent une jolie lithographie faite par lui : c'est une vue de la Corraterie, dont le sujet principal est la terrasse de la maison de Saussure avec son couronnement d'arbres. Il est difficile de mieux faire.
Je parlerai, dans la partie suivante, de M. Chalon le cadet (Alfred-Edouard),* qui envoya, en 1838, à la Classe des Beaux-Arts la gravure de l'excellent portrait qu'il avait fait de la reine Victoria. M. Chalon l'aîné est, ainsi que son frère, membre de l'Académie royale des Beaux- Arts de Londres. Je regrette de n'avoir pu me procurer plus de renseignements sur le compte de cet artiste.
* Mort à Kensington, près Londres, le 3 octobre 1860, à l'âge de 81 ans.
§ 9. Louis-Auguste tfrun.
Louis -Auguste Brun, connu sous le nom de Brun de Versoix, où il avait une propriété,1 fut l'un des disciples du chevalier de Facin. Il trouva en de la Bive un ami qui l'encouragea dans sa carrière, et, sans être son élève, il fut admis à travailler souvent dans son atelier à Genève, aussi bien qu'à Manheim et à Dresde.2
Brun peignit en général les chasses, et sut y mettre beaucoup de mouvement; ses chevaux étaient correctement dessinés et bien peints ; ses ouvrages tenaient du style de Wouwermans, qu'il avait beaucoup étudié d'après les conseils de son premier maître. J'ai vu de lui plusieurs tableaux qui furent mis en vente après sa mort ; je fus particulièrement frappé d'une chasse au faucon au milieu d'une campagne brûlée par un soleil ardent. Tout amateur aurait été heureux d'avoir ce tableau dans son cabinet.
Brun passait pour être un excellent connaisseur de tableaux des anciens maîtres.3
§ 10. Gautier.
Gautier faisait ses études à Borne en même temps que Saint-Ours et Ducros : ses premiers essais de peinture
1 M. Brun avait épousé Mlle Dunant. Sa propriété à Versoix était celle que possède actuellement M. Beaumont-Trembley. Il avait été maire de cette commune sous le régime français.
2 Lettre sur l'exposition de 1789, dans le Journal de Genève du 17 octobre 1789. M. Eynard-Lullin possède un tableau de de la Rive représentant une foret que traverse une chasse ; les chevaux et les figures ont été peints par Brun.
3 Lettres sur l'état des arts à Genève, publiées en 1802.
firent présager un artiste distingué. On écrivait de Rome au Conservateur suisse ; ce M. Gautier, de Genève, est un artiste plein d'espérance, qui, sur les pas d'un Vernet, semble fixé aux marines. » *
Il plaça trois tableaux à l'exposition qui eut lieu à Genève en 4789; l'un représentait une vue de Frascati au soleil levant, un autre les environs de Tivoli, le troisième une vue du château de l'Œuf, effet du matin par un temps de brouillard. Ces trois ouvrages, particulièrement le dernier, furent jugés très-favorablement par les artistes et les amateurs de Genève.
On trouvait que le séjour de Gautier en Italie lui avait donné « le sentiment du grand qui influait sur tous ses travaux.2 » Mais une mort prématurée mit un terme aux espérances qu'il avait fait naître. Gautier a laissé peu de tableaux.
§11. François Ramu.
La première école genevoise a compté un peintre d'intérieur, qui a laissé à Genève des ouvrages de quelque mérite.
François Ramu, originaire du canton de Neuchâtel, contemporain de de la Rive et de Saint-Ours, commença par peindre quelques décorations d'appartements; il désira substituer la palette à l'huile à la palette en détrempe, fit quelques tableaux d'intérieur, et parvint à en placer plusieurs : un travail assidu lui permit de consa-
1 Conservateur suisse, t. II, p. 373.
2 Lettre sur le salon, dans le Journal de Genève du 17 octobre 1789.
crer une partie de son temps à donner des leçons. Dès ce moment, Ramu abandonna la décoration et se consacra à renseignement; il profitait du temps que lui laissaient ses leçons pour s'occuper de peinture. Il fit plusieurs tableaux d'intérieur qui dénotaient du talent; il trouva dans M. Massot un ami sincère, qui l'encouragea et se chargea de peindre les figures qui animaient ses tableaux.
Quelques-uns des intérieurs de Ramu se vendirent hors de Genève. Toutefois sa réputation ne s'étendit jamais fort loin. Je cite, tout en signalant l'exagération de l'éloge, les termes dans lesquels le Conservateur suisse parlait de cet artiste : * « M. Ramu, de Neuchâtel, établi à Genève, peintre rempli de feu et de génie, a un talent particulier pour peindre les intérieurs de vieux châteaux, de magasins, de fermes, etc. Il peint aussi le paysage très-agréablement et les eaux avec une vérité unique. »
Le fait est que Ramu a eu quelque talent pour représenter les intérieurs. Il était né peintre, mais il avait commencé la peinture trop tard. Le Musée possède l'un de ses tableaux :2 c'est l'intérieur d'une ferme, où un malade reçoit la visite du médecin. Les figures, de fort petite dimension, sont de Massot.
§ 12. Firmin Massot.
Un jeune homme aux cheveux frisés et à la figure douce et aimable passait, il y a 68 ans, dans les rues basses devant un magasin de droguerie appartenant à un
1 Conservateur suisse, t. Ier, p. 342.
9 Tableau donné par M. l'ancien syndic Rigaud.
M. Coutau. Des papiers crayonnés en rouge tombèrent de sa poche ; M. Coutau les releva et appela l'enfant. En les lui restituant, il y jeta un coup d'œil; parmi ces feuilles éparses il en distingua quelques-unes sur lesquelles étaient représentées des scènes diverses. Ces dessins paraissaient le résultat du travail d'une imagination enfantine; ils représentaient des scènes tirées du roman du Doyen de Killerine ; la grâce de ces petites compositions frappa M. Coutau ; l'enfant lui dit qu'il était apprenti horloger et qu'il se nommait Firmin Massot.1
M. Coutau fit entrer l'enfant dans son magasin, et le combla de joie en lui donnant un sac qu'il avait rempli de crayons rouges (appelés alors sanguines). Il lui demanda en retour de lui laisser pendant quelque temps ces feuilles dessinées. M. Coutau connaissait M. Boisdechesne, aïeul maternel du jeune Massot ; il lui porta aussitôt les œuvres du petit Firmin. Les entrailles du grandpère s'émurent à la vue des chefs-d'œuvre de son petit-fils; il le fit venir auprès de lui, et en obtint l'aveu de son dégoût pour la profession d'horloger à laquelle son père le destinait, tandis que le dessin avait pour lui un attrait irrésistible. M. Massot le père, horloger sans fortune, se montra peu disposé à condescendre à ce qu'il regardait comme une fantaisie d'enfant ; mais le grandpère insista et s'engagea à faire les frais des premières années d'étude de son petit-fils; l'enfant fut aussitôt placé à l'école de dessin.
1 Firmin Massot, fils d'André Massot, natif, et de Marie Boisdechesne, né le 5 mai 1766, petit-fils du sieur Massot dit Champagne, venu à Genève à la révocation de Fédit de Nantes. (Voir Mémoires de la Société d'Histoire, t. V, p. 75.)
Dès la première année il fit de grands progrès, fut admis à travailler à l'académie d'après nature, et obtint le second prix : l'année suivante il remporta le premier. Il ne tarda pas à se faire une certaine réputation, et commença à donner quelques leçons. La carrière de l'enseignement s'étendit rapidement pour lui; il devint bientôt le maître à la mode, et employa ainsi en leçons treize ou quatorze ans de sa vie. Le temps qu'il ne donnait pas à l'enseignement, était consacré à l'étude et à crayonner quelques portraits.
Massot avait une sœur,1 son aînée de cinq ans, qui contribua beaucoup à ses premiers progrès ; elle dessinait avec goût, et encourageait son frère. Elle avait appris d'un artiste français, M. Carval,2 à faire de petits portraits à la pointe d'argent sur de la peau d'âne préparée avec un mordant : les chairs et les vêtements étaient légèrement coloriés. Massot se réunit à sa sœur pour ce genre de travail, et ils firent l'un et l'autre un grand nombre de ces portraits. Ils étaient touchés avec esprit et avaient le mérite de la ressemblance : on en retrouve dans la plupart des familles genevoises.3 Mlle Massot avait aussi essayé le pastel ; elle tenta également de peindre à l'huile, mais elle finit par se vouer uniquement à la miniature.
Revenons à Firmin. Tout en donnant des leçons, il
i ]\£iie Massot épousa plus tard M. Schenker, habile graveur genevois. Voir ci-après, chap. IV.
2 M. Carval était un Français, momentanément à Genève à la suite d'un duel qui Pavait obligé de quitter la France.
3 Je possède plusieurs de ces portraits de personnages de tout âge.
s'essayait à l'huile. Quoiqu'il ne fût point dirigé dans ce genre de travail, il y persévéra, et à l'exposition de 4789, il présenta au public le résultat de ses essais d'après nature. Ils furent accueillis avec faveur; Massot était né peintre portraitiste, et son talent devait promptement se révéler. Quoiqu'encouragé à Genève, il sentit que le séjour de l'Italie lui était nécessaire, et il accompagna M. le conseiller Jalabert dans un voyage que ce magistrat fit à Rome, à Naples et à Venise. Pendant ce voyage, son temps fut partagé entre l'étude de l'antique et des tableaux de maîtres ; il fit aussi d'après nature un grand nombre de croquis, des costumes et des scènes de mœurs qui s'offraient à lui. Ces dessins étaient destinés à M. Jalabert, mais cette collection fut volée à Bologne. De retour à Genève, Massot se voua exclusivement à la peinture du portrait à l'huile. A l'exposition de 1802, le genre si gracieux de son talent fut entièrement révélé au public par le portrait de sa belle-sœur, Mlle Mégevand, délicieuse figure qu'il rendit avec un naturel et une grâce tout particuliers ; c'était un portrait en trois quarts de fort petite dimension. Mlle Mégevand brodait, tout était simple, la pose aussi bien que les accessoires; ce portrait fit fureur, et dans le salon d'exposition la foule s'en rapprochait constamment. Dès ce moment, la plupart des femmes voulurent être peintes par Massot ; il devint et resta le peintre à la mode ; il n'est presque pas de famille aisée où l'on ne trouve de ses portraits; on était sûr d'avance d'une ressemblance parfaite et toujours gracieuse. Massot fit aussi dès lors un grand nombre de portraits d'enfants ; plusieurs de ses ouvrages pourraient être considérés comme des tableaux de cabinet; les fi-
gures y sont groupées avec une grâce parfaite; ils ne laissent qu'un seul regret, c'est que Massot ait renoncé à la pensée de travailler sur des sujets d'imagination, ce qui lui eût valu peut-être le titre ftAlbane genevois.
Si Massot eut un succès constant dans ses portraits de dimensions moyennes, il n'eut pas le même bonheur dans l'essai qu'il fit de peindre de grandeur naturelle. Il voulut donner à la république, en 1815, le portrait en pied du colonel de Sonnenberg; le portrait était ressemblant, toutefois le tableau ne réussit pas.1
Les œuvres les plus distinguées de Massot datent en général de 1805 à 1810. Parmi les portraits de cette époque je citerai ceux, en pied, de M. le conseiller de la Rive-Rilliet et de M. Doxat-Martin ; ceux, en trois quarts, de M. et de Mrae Rigaud-Martin, etc. Plus tard il fit de charmants portraits de jeunes filles et d'enfants, entre autres ceux des trois filles de M. Saladin de Crans réunies dans un seul tableau, et de celles de M. Saladin de Lubières, ainsi que celui de la petite princesse de Lubomirska. Tous les fonds de ces tableaux étaient dus à l'habile pinceau de Tœpffer, ce qui contribuait à en augmenter le mérite.
Massot fit vingt-six portraits de l'impératrice Joséphine; quelques-unes de ces copies se ressentent de l'ennui qu'éprouvait le peintre à reproduire si souvent les mêmes traits : il finissait par les faire un peu en fabrique. Il fit aussi plusieurs fois le portrait de la reine
1 Je ne connais de lui qu'un autre portrait de grandeur naturelle, celui de M. Muller, roi de l'Arquebuse et de la Carabine, dans la grande salle de la Coulouvrenière. [* Le portrait du colonel de Sonnenberg est au Musée Ratli.]
Hortense, et celui de la duchesse de Courlande;il est bien peu d'étrangers résidant à Genève qui n'aient désiré se faire peindre par Massot.
Il fut appelé en Angleterre, il y a quelques années, pour faire des portraits dans diverses familles de la noblesse, et en particulier chez le comte de Breadalbane, mais un malheur de famille ! le rappela promptement à Genève.
Massot fut intimement lié avec de la Rive, Tœpfïer et Agasse, et il figure, ainsi que ces peintres, parmi les artistes qui font le plus d'honneur à la première école de peinture genevoise. Ses portraits, lorsqu'ils n'auront plus l'intérêt de la ressemblance, conserveront toujours un grand prix par la délicatesse et la grâce de la peinture, et ils prendront nécessairement place dans diverses collections.
Massot n'a fait qu'un élève, Mme Munier-Romilly : * mais je me réserve de parler de ce beau talent lorsque j'arriverai à la nouvelle école genevoise.
Je n'ai point compté donner ici une biographie complète de Massot; aussi, Messieurs, je m'arrête, car en recueillant quelques souvenirs sur cet artiste distingué, je ne dois pas oublier la réserve commandée lorsqu'on parle des peintres vivants.2
1 La mort inopinée de son gendre, M. le baron de Gréer. * Décédée en février 1875, à Page de 87 ans.
2 M. Massot a été nommé membre de la Société des Arts le 8 mai 1800. [* Il est mort le 16 mai 1849. La Société des Arts possède deux portraits de Massot, peints au pastel et donnés, l'un par Mlle Mérienne, l'autre par Mme Munier-Romilly. — Voir Firmin Massot^ par Charles DuBois. Genève; 1860.]
§ 13. François Ferrière.
François Ferrière,1 qui fut peintre en émail dans sa jeunesse, se distingua ensuite comme peintre à l'huile dans divers genres, le portrait, l'imitation des natures mortes, les paysages et les tableaux de genre. Il naquit à Genève le 11 juillet 1753. Il suivit avec succès les classes du collège, et manifesta un goût si prononcé pour le dessin, que sa famille l'envoya à Paris en 1770 pour s'y livrer à des études suivies. Il revint plus tard à Genève, s'y maria2 et y exerça son art avec succès, particulièrement dans le genre du portrait.
A l'époque de la révolution, il quitta Genève et se rendit en Angleterre, où pendant douze ans il eut un grand succès comme peintre de portraits en miniature à l'huile; il fit en particulier ceux de la famille royale.
En 1805 il se décida à aller se fixer en Russie, où son mérite fut aussitôt apprécié par les artistes et par les vrais amateurs. Les gens du monde, surtout les dames, ne lui rendirent pas immédiatement justice; car, scrupuleux imitateur de la nature, il reproduisait les figures exactement telles qu'il les voyait; aussi n'était-on pas toujours satisfait de son propre portrait; mais comme l'on trouvait ceux des autres parfaits, son talent de ressemblance finit par être généralement reconnu. Le genre qu'il avait adopté, la miniature à l'huile sur ivoire, avait
1 Voir Proces-verbaux des séances annuelles de la Société des Arts, t. IV, p. 7. — Notes manuscrites de M. Fr. Duval de Morillon.
* M. Ferrière a laissé un fils.
le mérite de la nouveauté ; ses portraits étaient en outre admirablement peints, son coloris le rendait quelquefois l'égal des Flamands du premier ordre, et, comme eux, il savait reproduire le caractère aussi bien que les traits de ses modèles. Aussi Ferrière finit par devenir à Saint- Pétersbourg le peintre à la mode ; il fut appelé à faire les portraits de plusieurs membres de la famille impériale, et notamment ceux, en pied, des grands-ducs Nicolas et Michel. Il fut reçu à cette époque membre de l'Académie de peinture.
Après un séjour de cinq à six ans à Saint-Pétersbourg, Ferrière fut attiré à Moscou, où il se trouvait malheureusement lors de l'incendie de cette capitale en 1812. Forcé de fuir subitement son habitation tout en flammes, il se réfugia dans un cimetière situé près de la ville. Dénué de tout et sans abri, ayant perdu par l'incendie toute sa fortune consistant en billets de banque et en titres sur plusieurs seigneurs russes, il fut recueilli plus tard par une famille d'artistes italiens, à laquelle il dut de ne pas succomber au froid et à la faim. Lorsqu'après la retraite des Français il voulut visiter le quartier qu'il avait habité, ce ne fut qu'à des traces d'outremer1 qu'il put reconnaître sa maison.
Ferrière supporta sa ruine avec courage. Il partit pour Pétersbourg où il recommença à travailler, et retourna en Angleterre à l'âge de soixante ans. Les souvenirs qu'il avait laissés n'étaient point effacés ; il y retrouva d'excellents amis, et il put y réparer en partie les brèches faites à sa fortune.
1 L'outremer est inaltérable au feu.
En 1820, Ferrière se décida à revenir à Genève, et continua à cultiver les arts. x Simple dans ses goûts, il se livrait à l'étude suivant ses caprices, comme l'eût fait un amateur, et sans trop penser à la vente de ses ouvrages.
Pendant le séjour de Ferrière à Saint-Pétersbourg, il s'était aussi occupé avec succès de la restauration des tableaux de maîtres de la collection impériale. Jamais peut-être restaurateur ne poussa plus loin le respect dû aux plus petites parcelles conservées dans l'original ; dans les parties qu'il devait repeindre, son imitation du maître était si parfaite, que les yeux les mieux exercés ne pouvaient la distinguer de l'original. De retour à * Genève, Ferrière se livra également à la restauration des tableaux ; il aimait aussi tout particulièrement à copier les natures mortes; son imitation des bas-reliefs en bronze et en marbre était d'une vérité surprenante; le Musée Rath en possède deux, peints en Angleterre, que Ferrière lui avait donnés, et qui offrent la perfection de ce genre. Doué d'un esprit fin et délicat, Ferrière avait étudié la théorie des beaux-arts ; il s'était aussi particulièrement attaché à l'étude des procédés matériels de la peinture.2 Les artistes et les amateurs avaient toujours quelque chose à apprendre dans sa conversation, et lorsque, dans les séances de la Classe des Beaux-Arts, il demandait la parole, on était sûr d'entendre quelque observation intéressante.
1 Ferrière avait fait partie de la Société des Arts dès sa formation. A son retour à Genève, il fut classé parmi les membres émérites.
2 Son fils doit posséder des notes précieuses, rédigées par lui à ce sujet.
En 1836, sa vue baissa sensiblement; il se retira à Morges où il mourut d'une attaque d'apoplexie, le 25 décembre 1839.
On peut dire que Ferrière fut un artiste très-habile, mais dans un genre restreint; ses paysages ne sont pas remarquables, ses tableaux de genre sont froids; mais ses ïrompe-Vœil offrent des exemples de la perfection de ce genre, et ses portraits, particulièrement ceux qu'il a faits en Angleterre et en Russie, sont des ouvrages d'un vrai mérite : il était alors dans toute la plénitude de son talent. Il a fait aussi dans les dernières années de sa vie quelques ouvrages admirables; nous citerons en particulier son portrait de grandeur naturelle1 que l'on peut comparer aux plus belles têtes flamandes. La Société des Arts lui en fit la demande, et il consentit à le lui donner pour être placé dans la salle de ses séances.
§ 14. Louis- Ami Arlaud-Jurine.
Louis-Ami Arlaud-Jurine,2 né à Genève le 13 octobre 1751, petit-neveu du fameux Jacques-Antoine Arlaud, peintre du duc d'Orléans, régent de France, se passionna dès son enfance pour le dessin. On raconte de lui, qu'étant au collège, il employa tout son temps pendant les vacances des moissons de 1763 à dessiner les travaux des moissonneurs, au lieu de se livrer aux études que son régent lui avait prescrites. Les parents d' Arlaud le pla-
1 II est coiffé d'un bonnet de fourrure d'une vérité et d'un fini admirables. [* La famille Arlaud possède un portrait d'A.-W. Tœpffer, peint par Ferrière.]
2 Membre de la Société des Arts de Genève dès sa formation.
cèrent alors sous la tutelle éclairée du peintre Liotard. Il fit de rapides progrès sous ce maître habile, et se rendit plus tard à Paris où il travailla pendant six années sous la direction de M. Vivien, peintre d'histoire. Arlaud fit ensuite le voyage obligé d'Italie, et de là se rendit à Londres, où il passa douze années. Dans l'intervalle de ses voyages il avait fait un grand nombre de portraits à Genève. Il eut promptement à Londres de grands succès comme peintre de portraits en miniature; il avait l'art de rajeunir ses modèles ; sa manière était large et facile; on lui reprochait bien quelque abus de la couleur rose dans ses portraits de femme ; ils offraient en effet parfois plus d'élégance, de fraîcheur et de grâce que de vérité; mais comme la ressemblance se retrouvait habituellement, le beau sexe lui pardonnait facilement les flatteries de son pinceau; aussi les succès d' Arlaud furent-ils durables, et il y a bien peu de belles femmes de Londres dont il n'ait fait le portrait.
Quoique Arlaud eût étudié dans sa jeunesse la peinture en émail, au pastel et à l'huile, il s'en tint habituellement à la peinture en miniature sur ivoire. Il faisait cependant de temps en temps, comme distraction de ses travaux habituels, des compositions charmantes qu'il gravait à l'eau-forte et qu'il coloriait ensuite.
Passionné pour la peinture, Arlaud le fut également pour la musique et les divers exercices du corps, tels que l'équitation et l'escrime;1 mais il trouvait du temps pour tout, on en jugera en apprenant que pendant les quarante-huit dernières années de sa vie il fit 1504 por-
1 On assure qu'il dansait aussi comme Vestris.
traits,1 et qu'il avait, de plus, l'habitude de faire pour lui une copie de ses principaux ouvrages. Cette dernière circonstance lui permit, à son retour d'Angleterre en 1802, de faire jouir ses compatriotes de la vue de ses meilleurs portraits. J'ai conservé le souvenir de l'exposition qu'il en fit chez lui : c'était une espèce de féerie que cet atelier tout rempli des portraits de ces belles Anglaises, dont Arlaud avait la plus brillante collection. Arlaud continua à travailler à Genève, toujours avec succès; il conserva l'élégance de son pinceau jusqu'à la fin de sa vie, qui se termina en août 1829.2 L'un de ses derniers portraits est celui de M. Vanière, que sa famille a bien voulu placer dans la salle des séances de la Société des Arts.
Je ne terminerai pas cette notice sans parler de quelques autres membres de la famille de l'artiste auquel elle est consacrée.
Son frère cadet, Jérémie Arlaud, né en 1758 et mort en 1827, comme lui membre de la Société des Arts, avait été son élève, et avait ensuite accompagné Saint- Ours à Rome. Son talent n'égala pas celui de son frère ; ce fut toutefois un bon dessinateur, qui se consacra surtout à l'enseignement. Depuis l'année 1820 jusqu'à sa mort, il remplit une place de maître surnuméraire de nos écoles publiques de dessin.3 Jérémie Arlaud fit quelques portraits à l'huile d'une grande ressemblance; on peut
1 II tint pendant toute sa vie une note régulière de tous ses ouvrages [*de 1778 à 1829, avec l'indication du prix].
2 Proces-verbaux des séances annuelles de la Société des Arts, t. Ier, année 1830. Nous avons [* à la Société des Arts] un beau portrait d' Arlaud, peint et donné par Ferrière.
5 Vers la fin de sa carrière, Jérémie Arlaud vit détruire par un incendie (le 30 novembre 1819) son atelier, tous ses modèles,
en juger par celui de M. Petit-Pierre, qui est placé dans la salle des séances de la Société des Arts.
D'autres membres de cette famille se sont également distingués dans les arts.
Arlaud le Romain a laissé quelques bons tableaux. . Léonard Arlaud peignit fort bien l'émail et la miniature. Arlaud d'Orbe (Marc-Louis), élève de David, cousin germain d'Arlaud-Jurine, fut également un bon peintre.1 Il était né à Orbe en 1773, et il est mort en 4845. Il a fondé à Lausanne le Musée de peinture auquel on a donné son nom. Se rappelant que sa famille était originaire de Genève, où il était venu lui-même faire ses premières études, il a légué son portrait au Musée Rath : * il est dû au pinceau de M. van Muyden, et est parfait de ressemblance.2
§ 45. Pierre-Louis Bouvier,
Pierre-Louis Bouvier, membre de la Société des Arts, né à Genève en 4766, avait fait son apprentissage comme
et par là ses moyens d' enseignement et d'existence. Une souscription fut aussitôt ouverte, mais M. Arlaud se refusa à en recevoir gratuitement le montant ; c'est alors qu'on fonda en sa faveur une place surnuméraire de maître de dessin,* la souscription fut consacrée au modeste traitement qui y fut attaché. [* Les seuls objets retrouvés intacts après l'incendie furent les pantoufles du pape Pie VII, qui les avait données à Arlaud, un jour que celui-ci peignait au Vatican.]
1 Proces-verbaux des séances annuelles de la Société des Arts, t. Ier, années 1827 et 1830; Album de la Suisse romane, t. III, p. 102 ; Revue suisse et chronique littéraire, t. VIII.
* Ce portrait se voit à la Société des Arts.
2 On pourrait mentionner aussi Mme Laurent-Arlaud, fille de Jérémie Arlaud, qui a fait preuve d'un vrai talent pour la miniature.
peintre en émail chez M. Fabre : il fit dans ce genre quelques bons portraits et des pièces de grande dimension. Mais s'étant rendu à Paris, il se voua entièrement à la miniature, et travailla dans l'atelier de M. Vestier, excellent peintre de cette époque. Il revint à Genève, mais nos troubles politiques l'engagèrent à s'en éloigner de nouveau, et il se rendit à Hambourg où il fit un grand nombre de portraits qui lui valurent une petite fortune : il la perdit malheureusement plus tard. Il se fixa ensuite dans sa patrie, où il continua à faire de beaux portraits, et joignit au genre de la miniature celui de la peinture à l'huile. Homme de talent, excellent dessinateur et bon coloriste, Bouvier put donner à ses miniatures un ton vrai, qui le classe parmi les meilleurs peintres de ce genre, mais il ne fut pas toujours heureux dans les ressemblances. Il fit, en 1816, un beau et excellent portrait de Mme de Staël, et le grava lui-même en 1817. Cette gravure rend admirablement l'expression de l'original : c'est la seule quô cet artiste ait exécutée. Il fit aussi plusieurs portraits de l'impératrice Joséphine.
Si nous comparons Bouvier à Arlaud, nous dirons qu'il fut supérieur à ce dernier pour la vérité et le dessin, mais qu'il lui fut très-inférieur pour l'élégance et la grâce.
Doué d'un esprit actif, Bouvier inventa une machine à broyer les couleurs, qui fut approuvée par l'Institut de France, et que le gouvernement français acheta dans le but de la faire servir à broyer les couleurs destinées à peindre les vaisseaux. Il publia, en 1827,1 un ouvrage
1 Manuel des jeunes artistes et amateurs en peinture, par P.-L. Bouvier, peintre, membre de la Société des Arts et ancien
ayant pour titre Manuel des jeunes artistes et amateurs en peinture. Cet ouvrage, fruit de quarante ans d'étude et d'expérience, lui fit beaucoup d'honneur, et a été dès lors souvent cité comme autorité. L'auteur voulut que son livre renfermât assez de détails et de développements pour qu'un jeune élève pût s'essayer, dans l'art de la peinture, sans autre guide que les leçons qui y étaient contenues. La traduction de cet ouvrage, en allemand et en' anglais, a suffisamment constaté son succès.
Bouvier, qui s'était rendu à Paris pour la publication de son livre, revint à Genève en 1828, pour occuper la place de directeur de l'école de la figure, vacante par le décès de M. Reverdin. Il la remplit jusqu'à sa mort, arrivée en novembre 1836. La Société des Arts possède un excellent portrait de cet artiste, peint à l'huile par Ferrière, et donné par lui à cette société.*
Bouvier était un homme aimable, instruit et bon ; il a laissé des souvenirs bien chers à tous ceux qui l'ont connu ; je m'honore d'être de ce nombre : c'est à son patronage que je dus mon entrée dans le comité de dessin de la Société des Arts en 181w2.f
§ 16. jtfUe Henriette Rat h.
Vous vous étonnerez, Messieurs, de ne pas trouver ici une notice sur Mlle Henriette Rath, dont le beau talent
élève de P Académie de Paris. Paris, 1827, un volume de 670 pages.
* Elle possède aussi le portrait en miniature de Senebier, peint par Bouvier.
1 Procès-verbaux des séances annuelles de la Société des Arts,
appartient à la première école de peinture genevoise; mais comme ses titres à la reconnaissance des amis des beaux-arts rattachent aussi son nom à la seconde école, je me réserve de vous en parler à l'époque où je vous entretiendrai de ses nobles et généreuses fondations en faveur de notre pays.
§ 17. Antoine Linck.
Je citerai encore un artiste qui, pour s'être adonné à un genre de peinture moins relevé que ceux dont j'ai parlé jusqu'à présent, mérite cependant une mention honorable.
Antoine Linck, né en 4768, fut formé au dessin par son père, dessinateur allemand établi à Genève ; le genre auquel il se voua fut celui des paysages à la gouache. Dès l'année 1789 il se fit connaître d'une manière trèsavantageuse à l'exposition, par deux vues du nant d'Arpenaz et la cascade de Pisse-vache, remarquables par la vérité des sites qu'elles représentaient, par le coloris et par le mérite du dessin.1
Linck reproduisit souvent les sites de nos montagnes les plus visitées par les voyageurs, tels que la vallée de Chamouni, les différents glaciers ainsi que l'aspect général des Alpes. Il a fait plusieurs fois des tableaux représentant des panoramas pris des pics les plus élevés ; la perspective linéaire, aussi bien que la perspective aérienne, sont admirablement reproduites ; les voyageurs,
t. III, p. 192, année 1837 ; Lettres sur Vetat des arts à Genève,
1 Livret de l'exposition de 1789.
si nombreux dans notre pays, aimaient à visiter son atelier, de Montbrillant et à placer dans leurs albums quelques-unes de ces gouaches, qui laissaient bien loin derrière elles toutes les vues coloriées dont les touristes font collection en Suisse.
Linck était un véritable artiste ; il avait fait des études sérieuses ; la Société des Arts fut heureuse de le compter parmi ses membres : il est mort en 1844.1
§18. Marc-Théodore Bourrit.
Tous les Genevois connaissent les travaux de Bourrit, dont le nom est souvent mentionné à la suite de celui de de Saussure, lorsqu'il est question de nos Alpes. Il publia, de 4773 à 4803, plusieurs descriptions des glaciers, Alpes et passages de montagnes, ornées de gravures.2
1 Procès-verbaux des séances annuelles de la Société des Arts, t. IV, p. 366. Linck faisait partie de la Société depuis 1820.
2 Voici la liste de ses ouvrages : Description des glacières, glaciers et amas de glace du duché de Savoie, par Th. Bourrit. Genève, impr. Bonnant, 1773, in-8, avec deux gravures. — Description des aspects du Mont-Blanc du coté du val d'Aoste, des glacières qui en descendent, de V Allée blanche, de Cormayeur, de la cité d'Aoste, desmaronsou crétins, du Grand Saint- Bernard, des réservoirs immenses d'eau au milieu des glaces, et de la découverte de la Mortine, par Th. Bourrit. Lausanne, 1776, in-8. — Nouvelle description des vallées de glace et des hautes montagnes qui forment la chaîne des Alpes pennines et rhétiennes, par M. Bourrit. Genève, chez P. Barde, 1783, in-8, 2 volumes, avec une carte et 8 gravures. — Nouvelle description des glacières et glaciers de Savoie, particulièrement de la vallée de Chamouni et du Mont-Blanc, par M. Bourrit. Genève, 1785, in-8, avec 5 gravures. (C'est cet ouvrage que M. Senebier, Hist. litt. de Genève, t. III, p. 330, appelle le troisième volume du précédent.) — Itinéraire de Genève, Lausanne et Chamouni, par M. Bourrit. Gc-
Nous n'aurions point parlé de Bourrit, si, en s'occupant de nos montagnes, il s'était borné à publier les écrits cidessus mentionnés, mais il représenta plusieurs fois avec le pinceau les glaciers et les cimes qu'il avait décrites, et à ce titre nous devons en dire quelques mots.
Marc-Théodore Bourrit naquit à Genève leN 6 août 1 739 ; il fut à la fois historiographe des Alpes, comme il se qualifie lui-même, chantre de Saint-Pierre et peintre.
Il avait travaillé avec Thouron, et lorsqu'il commença ses excursions dans les glaciers, il fit plusieurs petits Mont-Blanc en émail. Plus tard il peignit nos Alpes à l'aquarelle,1 et fit même plusieurs tableaux à l'huile représentant les diverses cimes des glaciers de Savoie; ces peintures eurent une espèce de vogue, parce que le Mont- Blanc commençait alors à être à la mode. M. le professeur de Saussure a rendu, dans ses écrits, hommage à la vérité et à l'exactitude presque mathématique avec laquelle Bourrit avait représenté les vues des cimes glacées des montagnes ; il ajoute que le peintre a même sacrifié à cette exactitude l'effet de ses dessins.
Louis XVI, auquel Bourrit avait dédié sa description des Alpes, lui accorda une pension annuelle de 600 livres. Comme pensionnaire du roi, il envoyait chaque année à Paris un tableau à l'huile représentant quelque site des
nève, J.-E. Didier, 1791, in-12, et une deuxième édition Pannée suivante. — Description des cols ou passages des Alpes, par M. Bourrit. Genève, G.- J. Manget, 1803, in-8, 2 vol. avec 4 gravures. — Itinéraire de Genève, des glaciers de Ohamouni, du Valais et du canton de Vaud, par M. -Th. Bourrit. Genève, J.-J. Paschoud, 1808, in-12.
1 On peut voir plusieurs de ces ouvrages dans la pharmacie Morin.
hautes Alpes, qui lui était payé en outre 1200 livres.1 M. Chaponnière le père a vu, avant la révolution, ces tableaux, au nombre de sept ou huit, au Musée d'histoire naturelle à Paris. La pension et les commandes de tableaux furent supprimées par la Révolution. Quelques-uns de ces tableaux ont été gravés par Moitte ; 2 les gravures étaient bien supérieures aux originaux.
L'étude des beaux-arts n'ayant été qu'accidentelle pour Bourrit, nous ne nous étendrons pas davantage sur ce qui le concerne. Bourrit mourut le 7 octobre 1819.3