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CHAPITRE V

NOTICES SUR QUELQUES ARTISTES DE LA NOUVELLE ÉCOLE GENEVOISE, DÉCÉDÉS AVANT L'ANNÉE 1 848.

§ 1. Georges Ghaix.

Georges Chaix, issu d'une famille française originaire du Dauphiné, naquit à Madrid le 19 octobre 1784.1 Son père, Paul Chaix, négociant, exerçait les fonctions de consul général d'Espagne dans la Flandre, où Georges Chaix passa une partie de son enfance. La famille Chaix, étant rentrée en France, s'établit à Paris; le jeune Georges se livra alors à un goût pour la peinture qui n'était pas favorisé par son père, mais qui néanmoins se développa chez lui d'une manière très-prononcée. En 1802, ses parents ayant éprouvé un revers complet de fortune, le jeune artiste travailla avec un nouveau zèle, dans le but de faire ce qui dépendrait de lui pour améliorer leur sort.

Chaix avait commencé ses études sous la direction du peintre David, ce qui contribua à développer chez lui

dance d'eau. Ce moulin alimente une fontaine surmontée d'un triton en bronze, dont Peau, après être arrivée dans un premier réservoir en pierre polie, retombe par sept têtes de lion dans un grand bassin contenant 175,000 litres d'eau.

1 Fils de Paul Chaix et de Marie Cadenas, de Cadix.

une grande admiration pour les anciens. Son goût pour la peinture prenait chaque jour plus d'accroissement; on travaillait beaucoup par soi-même chez David, dont on obtenait rarement un regard ou un avis. Chaix dut abandonner son maître pour suivre sa famille àCrestenDauphiné, où elle s'était fixée, et quoique livré dès lors à lui-même, il continua avec passion ses travaux de peinture ; mais plusieurs des toiles qu'il entreprit alors restèrent à l'état d'ébauche. M. le professeur de Candolle, président de la Société des Arts, en payant à sa mémoire un juste tribut de regrets dans la séance publique de cette Société, du 18 juin 1835,1 raconte qu'il entreprit alors, avec un camarade d'atelier, un tableau de dimension gigantesque, dans le style de son maître; l'immense toile partageait diagonalement la chambre des deux amis ; d'un côté était l'atelier, de l'autre la chambre à coucher, dans laquelle ils rêvaient sûrement leur future gloire. Mais si cette toile cachait leur peu d'aisance, elle ne leur fournissait pas les moyens d'y suppléer. Chaix s'adonna alors au genre du portrait. Il fit un voyage à Genève en 1807 et s'y maria avec Mlle Dunant. Il sentait vivement combien les fréquents déplacements de son père avaient nui à son éducation littéraire ; il chercha à acquérir ce qui lui avait manqué jusqu'alors, en joignant à ses travaux de peinture l'étude du latin et de la langue grecque. Le regret qu'il avait éprouvé de voir ses études souvent interrompues dans sa jeunesse, et son goût pour l'instruction, firent qu'il ne recula jamais devant aucun sacrifice, pour donner à ses enfants une éducation distinguée. Il se fixa défini-

1 Procès-verbal de la 17mG séance annuelle de la Société des Arts, du 18 juin 1835, t. III, p. 4 et suiv.

tivement à Genève en 1816. La Société des Arts l'appela au nombre de ses membres en 1820, et dès lors il lui offrit constamment un concours aussi utile que désintéressé. En 1823, le Conseil d'Etat voulut récompenser ce dévouement en lui concédant gratuitement la bourgeoisie de Genève. L'attachement qu'il témoigna toujours pour sa nouvelle patrie prouve le prix qu'il mettait à cette marque d'estime.

Chaix consacrait une grande partie de son temps à des leçons particulières et à des portraits; mais ce qui le captivait surtout, c'était sa carrière de peintre d'histoire et de scènes d'intérieur ; dans chacune de nos expositions on voyait un grand nombre de ses ouvrages dans des genres très-variés. A l'instar du maître dans l'atelier duquel il avait commencé ses études, la peinture historique était le premier but de son ambition. Une grande toile, représentant Œdipe à Colonne, fut exposée par lui à Genève en 1820. Le livret de l'exposition contenait treize autres productions à l'huile du même peintre, dont douze portraits ou tableaux d'études et une Sainte famille en repos} Les œuvres de Chaix furent généralement appréciées. Il se décida à envoyer son Œdipe au salon de Paris de 1822; les journaux français en parlèrent avec éloge; ce beau tableau fut aussi placé à l'exposition de Lille, et son auteur obtint une médaille décernée par la mairie de cette ville. Cet ouvrage offre un grand mérite de dessin ; mais, peut-être, le peintre aurait dû ne pas oublier que le sujet avait été trop souvent traité. M. Eynard-Lullin

1 Le livret de l'exposition de 1823 désignait treize ouvrages de lui. Celui de 1826 en indiquait onze. Celui de 1829 un plus grand nombre encore.

fit l'acquisition de X Œdipe, qu'il donna au Musée ; c'est sûrement la composition la plus considérable de Chaix, mais son tableau sur le sujet de la Délivrance de Bonivard me paraît supérieur; je pense que c'est celle des œuvres historiques de Chaix qui sera toujours la plus remarquée. Un autre tableau d'histoire, de plus petite dimension, fut aussi exposé par Chaix en 1832; le sujet est tiré de l'histoire de Genève ; il représente le ministre Théodore Tronchin, au moment où il se sépare de sa famille pour aller consoler les pestiférés renfermés au lazaret (en 1610). M. Louis-Robert Tronchin avait indiqué le sujet à M. Chaix ; ce tableau figure maintenant dans la collection de M. Tronchin-Calandrini.1 Ce fut le dernier tableau historique fait par notre artiste ; il avait éprouvé quelque découragement à la suite du concours sur le sujet de Bonivard, et dès lors il s'adonna aux tableaux de genre, s'attachant surtout à reproduire des scènes d'intérieur de couvents et de châteaux gothiques. On voit à Genève un grand nombre de ces tableaux d'intérieur d'un grand mérite ; l'un des plus remarquables représente le cloître de Talloires, où une jeune fille invoque la Vierge pour le rétablissement de la santé de sa mère : il fut acquis par M. l'ancien syndic Masbou.2 Je citerai encore Y Intérieur d'un couvent de capucins, qui fut exposé en 1829,5 et qui me paraît un des plus jolis tableaux de Chaix. Un autre de ses ouvrages, qui fut aussi fort admiré,

1 Je possède une esquisse à l'huile de la première pensée de ce tableau, que M. Chaix avait donnée à son ami M. John Du Pan-Sarasin.

2 II avait été exposé à Genève en 1822.

3 J'en fis l'acquisition à cette date.

représente une pauvre famille savoyarde, secourue au mont Saint-Bernard par deux religieux et un marronnier, qui les retirent de dessous la neige ; le chien qui les a découverts joue aussi son rôle ; la figure de la jeune fille qui soutient sa mère est particulièrement vraie de caractère et d'expression ; ce tableau fut acquis par MM. Fuesli de Zurich, qui l'ont fait graver.

Tout en reconnaissant le mérite des tableaux historiques de Chaix, on peut lui faire le reproche d'avoir été trop fidèle à l'école du maître ( David); les poses des figures sont quelquefois académiques et ne semblent pas assez prises dans la nature; les draperies sont en général trop brillantes de couleur; mais le dessin est habituellement d'une grande perfection. A mon avis, Chaix sera plus apprécié comme peintre de genre quecomme peintre d'histoire.

Si je passais des talents de l'artiste aux qualités de l'homme privé, je ne pourrais pas trop répéter tout ce que son caractère offrait d'aimable; instruit, sensible, bienveillant, bon, généreux et délicat, on trouvait en lui toutes les qualités qui attachent et qui assurent l'estime et la considération. Aussi n'oublierai-je jamais les rapports que j'ai eus avec lui.

Chaix mourut à Mornex à l'âge de 50 ans, au mois de juillet 1834. Son portrait, peint par lui-même, a été donné par ses enfants à la Société des Arts en 1847 ;il est placé dans la salle de ses séances.

§ 2. Jean soit John Chaponnière.

Le génie n'est pas toujours uni à la force physique et à la santé. Souvent, au contraire, la nature trop impres-

sionnable de l'artiste, ébranlée par des émotions vives et répétées, s'use dès le début de la carrière; l'homme ne conserve plus alors la force nécessaire pour se livrer aux travaux auxquels il se sent entraîné par sa passion pour l'art, et tel qu'un météore qui ne brille que quelques instants, on voit dépérir et s'éteindre prématurément cet être qui semblait privilégié.

Ces réflexions ont trouvé leur application, il y a peu d'années, dans la personne d'un jeune statuaire. John Chaponnière, né à Genève en 1801,1 commença ses . études de dessin dans les classes de la Société des Arts.2 Ses travaux dans l'école de modelage révélèrent promptement ce talent qui faisait espérer pour l'avenir un grand sculpteur. Il recueillit successivement quelques-unes des palmes modestes qu'offre notre Société.3

Le désir de chercher l'instruction à des sources plus favorables au développement complet de l'artiste, le fit partir pour Paris à l'âge de 20 ans. Il entra à l'Ecole royale des beaux-arts et y étudia pendant plusieurs années.4 A 24 ans, il commença à travailler chez Pradier, à la fois son ami et son maître. Mais son imagination ardente lui inspira le désir de visiter l'Italie ; il exécuta ce projet en 1826. C'est à la vue des chefs-d'œuvre de l'antiquité que son talent devait prendre son essor. Fixé d'a-

1 Jean Chaponnière, né à Genève le 22 messidor an IX (11 juillet 1801), fils de Jean- Jérôme Chaponnière et d'Andrienne Foulquier, sa femme.

2 II fut d'abord élève de feu M. Collart.

3 Jean Chaponnière obtint, en 1820, le premier prix de la figure dans l'école de modelage, dirigée alors par MM. Jaquet et Wielandy.

4 Chaponnière s'était distingué comme graveur (voyez p. 293).

bord à Naples, ilâne tarda pas à s'y distinguer par des essais de composition. II voulut que sa patrie pût juger du mérite de ses premiers essais, et envoya à Genève en 1827 une statue en plâtre, destinée à être exposée au Musée Rath; elle représentait une jeune Grecque captive; cette figure intéressante, affaissée sous le poids de la douleur, c'était un symbole touchant de l'état d'oppression dans lequel se trouvait alors la nation grecque. Elle excita l'admiration de tous les amateurs des beaux-arts. M. Favre-Bertrand, alors président du Comité grec de Genève, et M. Eynard,si connu par son dévouement à la cause des Hellènes, voulurent conserver au Musée ce bel échantillon du talent de notre jeune artiste, et en firent l'acquisition. Un an plus tard, en 4828, Chaponnière envoyait de Naples un groupe représentant la Pêche et la Chasse, ouvrage remarquable par la simplicité de la composition et la naïveté des figures. Il n'obtint cependant pas à Genève le même succès que h jeune Grecque. Chaponnière, sans se laisser décourager, en appela au public français ; son groupe fut exposé à Paris en 1831 sous le nom de Daphnis et Chloé;le Journal des Débats et le Temps en parlèrent avec les plus grands éloges. Le Temps exprimait le désir que le gouvernement fournît au sculpteur les moyens d'exécuter en marbre cette jolie composition.1 Ce vœu ne fut pas accompli, mais Chaponnière reçut une médaille d'or après l'exposition.

En 1830, il avait placé à l'exposition de Berne une statue représentant Y Enfant de Guillaume Tell ; cet ouvrage fut jugé très-favorablement ; Chaponnière en fit don au Musée de Berne.

1 Journal Le Temps, feuille du 8 mai 1831.

Au mois de septembre 1831, le gouvernement français commença à s'adresser directement à Chaponnière ; il fut chargé défaire le buste en marbre du duc de Nemours; ce buste fut exécuté à Paris en 1833 ; le journal Le Temps, en rendant compte du salon, en parla avec les plus grands éloges : la tête est vivante et spirituelle, disait le journal. On voyait à cette même exposition une autre œuvre de Chaponnière, le buste de M. Dureaude la Malle. Enfin, la presse payait un juste tribut d'éloges à des statuettes en pied, véritables portraits, genre que Chaponnière avait adopté et qu'il exécutait avec goût et finesse ; la ressemblance de ces figurines était remarquable; nous avons pu en juger à Genève par celle qui représente M. James Pradier; on admire en particulier dans cet ouvrage le talent avec lequel l'artiste a su tirer parti du costume moderne, qui semble si peu favorable à l'art statuaire. Ces figurines, coulées en bronze, eurent un véritable succès à Paris. Il joignait à ses travaux de sculpture des compositions sur des sujets religieux et historiques, et des scènes d'intérieur, charmants dessins à la sépia, qui dénotaient une connaissance approfondie des sujets qu'il traitait; on y remarquait autant de goût et d'imagination que de pureté de dessin.1

En septembre 1833, Chaponnière fut chargé par le gouvernement français de l'exécution des bas-reliefs de l'une des quatre faces de l'Arc de l'Etoile ; le sujet du bas-

1 Chaponnière fut chargé, par la Société des Arts, d'exécuter en marbre le bas-relief qui est au-dessous du buste de M. le professeur Marc- Auguste Pictet, placé dans la salle des séances de la Société des Arts. Ce bas-relief représente les trois Classes de la Société des Arts, organisées sous l'influence do la science.

relief était la Prise d! Alexandrie par Kléber; cet ouvrage, placé à l'exposition de Paris en 4834, y fut fort admiré ; le journal L'Artiste disait que c'était une des plus remarquables compositions du salon. La description qu'en a faite M. Gaberel est si complète que je désire la produire textuellement. 1

« Debout, au centre du tableau, les pieds sur un monceau de ruines, Kléber, par sa pose guerrière et son expression inspirée, semble le génie de la France qui renverse d'un geste la puissance ottomane; un cimeterre vient de lui faire une profonde blessure à la tête; sa main gauche arrête le sang, et sa droite indique, par le plus énergique effort, la route la plus directe à ces guerriers de la république, aux allures brutales. Toutes les passions du soldat européen sont exprimées dans ce groupe; le vieux fantassin à l'uniforme usé, qui, du haut de l'échelle, s'élance sur le rempart, ne voit que le geste du général et se prépare à le suivre, insouciant des cimeterres qui se croiseront sur son passage: son camarade qui déchire la cartouche, choisit des yeux l'ennemi auquel il destine son premier coup ; l'officier mourant n'exprime que le regret de tomber avant l'achèvement de la victoire, et le jeune conscrit, qui appelle ses compagnons échelonnés dans l'assaut, semble les convier à une fête. De l'autre côté, voici le sombre et calme fanatisme ottoman, qui contraste avec cet élan guerrier et cet enthousiasme français. Un vieil Aga renversé contemple avec une froide

1 Notice biographique sur John Chaponniere, t. XVII de la Bibliothèque Universelle de Genève, septembre 1838, écrit de 19 pages, signé J. Gaberel. Si F étendue de ce recueil me Pavait permis, je n'aurais pas hésité à transcrire la notice tout entière. Elle est aussi complète que bien écrite.

férocité le coup de cimeterre qu'il vient de porter à Kléber, et comme il ne juge pas la blessure mortelle, il saisit un pistolet dans sa ceinture, et jetant un regard de dédain sur la baïonnette qui va le percer, il calcule si le fer ennemi en s'enfonçant dans sa poitrine lui laissera le temps d'achever le général ; mais les deux fils de l'Aga sont à ses côtés: l'un d'eux, mortellement frappé, oublie sa blessure et rassemble ses dernières forces pour arrêter le grenadier qui se précipite sur son père, l'autre à demi nu lève son poignard.... Ce jeune Arabe inspire une espèce d'effroi ; ses formes si vivement accusées, l'effort terrible de son bras, l'expression de rage et de désespoir empreinte sur sa figure, tout montre que l'âme du fils passe tout entière dans le coup qui va préserver ou venger l'auteur de ses jours.... Derrière ces acteurs principaux une masse confuse de cimeterres, de piques et d'étendards à demi renversés, indique la foule immense d'ennemis que les Français auront à traverser pour se rendre maîtres de la ville : tous ces Orientaux en désordre n'expriment ni peur, ni regrets: leur fatalisme invincible les soutient jusqu'à la dernière heure. »

Cet ouvrage, en donnant à Chaponnière un rang distingué parmi les premiers artistes français, lui assignait sa véritable place ; il semblait n'avoir plus en perspective que des palmes à cueillir. Mais ce bel avenir devait être obscurci par les premiers symptômes d'une maladie de poitrine. Chaponnière avait toujours la même passion pour l'art, et tandis qu'une ardeur fébrile l'excitait au travail, ses forces diminuaient, et son corps, amaigri et usé, dénotait les progrès d'un mal qui commençait à alarmer vivement sa famille et ses amis.

Un ouvrage capital absorbait surtout sa pensée: c'était un David vainqueur de Goliath ; le modèle de cette belle statue était achevé, et avait été placé au salon de 1835. Le journal L'Artiste disait en en parlant: « C'est le morceau capital de l'exposition de sculpture de cette année; s'il y avait, ajoutait le rédacteur, plusieurs morceaux de cette force, nous ne serions pas en droit de nous plaindre et de crier à la perte de l'art. »

L'ambition de Chaponnière était de l'exécuter en marbre, mais la mort ne lui en laissa pas le temps; son frère l'avait ramené mourant à Genève, et le 19 juin 1835, le marasme trancha les jours de ce jeune homme si heureusement doué par la nature, et qui eût certainement figuré à côté de son ami Pradier. ' Sa mort laissa de vifs et profonds regrets ; ses qualités, qui se peignaient sur la plus aimable physionomie, avaient captivé tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître. Genève a été ainsi privée trop tôt d'un artiste dont le nom doit être ajouté à la liste de ceux des hommes qui l'ont illustrée.

La statue du David triomphant étant l'ouvrage le plus remarquable qu'ait laissé Chaponnière, je ne résiste pas au désir de transcrire une lettre de M. Frédéric Lullin de Château vieux, adressée à M. Hornung, où elle est admirablement décrite. 2

« Paris, 19 février 1836.

(( M. Chaponnière a bien voulu me conduire, Monsieur, à l'atelier où se trouve déposée la statue du jeune David,

1 II avait été désigné, peu de temps auparavant, pour recevoir la décoration de la Légion d'honneur.

2 Journal Le Fédéral, du 2 mars 1836.

dernier ouvrage du frère qu'il a perdu. Cet ouvrage aurait fixé la réputation de feu M. Chaponnière, s'il n'avait pas déjà pris sa place parmi les grands sculpteurs de notre âge. Cette figure juvénile, dont la chevelure et les traits annoncent seuls une puissance morale supérieure, n'a rien de théâtral, rien d'exagéré. Elle est posée avec une simplicité biblique devant la Divinité, à qui seule elle rend hommage du triomphe qu'elle vient de remporter. Elle n'en éprouve ni orgueil, ni abnégation, mais une plénitude de bonheur, qu'elle verse dans le ciel vers lequel s'élèvent ses regards.

« Cette jeune figure, appuyée sur le glaive énorme dont elle a dépouillé Goliath, n'exprime qu'un sentiment pur, avec une légère exaltation, entièrement différent de celui qu'on admire dans l'Apollon, sentiment où se fait sentir, avant tout, le dédain pour l'ignoble ennemi qu'il vient d'anéantir. Mais Apollon était lui-même le dieu qui ne rapportait qu'à sa propre providence la destruction du monstre qu'il venait de percer d'une flèche toujours sûre de ses coups. David connaît une autre providence, à laquelle il rend grâce d'une victoire incertaine et à laquelle il confie sa destinée. Cette différence a été bien sentie par M. Chaponnière, et il est si remarquable, Monsieur, qu'au petit nombre des grands artistes sculpteurs qui existent à la fois dans le monde, notre patrie en ait fourni deux en même temps, qu'il me paraîtrait aussi juste qu'honorable pour elle, de signaler ce phénomène passager, en possédant au moins deux des beaux ouvrages sortis de leurs mains.

« M. Pradier nous a dotés de sa statue de Rousseau, il ne reste à disposer que du David de M. Chaponnière:

il serait digne de sa patrie de le placer dans notre Musée, en procurant les moyens de couler en bronze le plâtre éphémère qu'il en a laissé et qu'une fin prématurée l'a empêché d'exécuter en marbre.

« Cette idée me préoccupe, Monsieur, ainsi que vous, et je m'empresse de vous la communiquer comme à un ami des arts aussi bien qu'artiste, comme à un ami de M. Chaponnière, comme à un ami de tout ce qui honore notre patrie. »

La pensée de MM. de Châteauvieux et Hornung fut adoptée à Genève. M. Hornung se mit à la tête d'une souscription qui s'éleva à 6000 francs, et fut remplie en deux jours. La statue, coulée en bronze, fut envoyée à Genève où elle figure au Musée Rath,1 en attendant qu'une place plus convenable lui ait été assignée."2

§ 3. François-Gédéon Reverdin.

François-Gédéon Reverdin naquit à Genève en 1 773. Il fit ses premières études de dessin dans nos écoles, et

1 Le modèle de cette statue avait été cédé gratuitement par les héritiers de M. Chaponnière.

2 Chaponnière a aussi laissé le modèle d'une statue représentant Giotto dessinant sa chèvre. Un jeune pêcheur napolitain contemplant la mer, petite statue donnée à M. Pictet-Calandrini, fut la dernière production de notre artiste. M. Hébert a lithographie cette statuette ; elle se trouve dans Y Album de la Suisse romane, t. IV, p. 96. On peut voir dans ce même Album, t. Ier, p. 143, un excellent portrait en profil de John Chaponnière, lithographie par D'Albert-Durade. [* La première esquisse de la Prise d'Alexandrie est au Musée Rath ; M. Poggi Fa lithographiée en 1874 pour la Société des Amis des beaux-arts. Une reproduction galvanoplastique de la jeune Grecque est placée dans le vestibule de la Bibliothèque publique, et le David en bronze dans la promenade des Bastions.]

particulièrement dans celle de M. Vanière, qui lui voua dès lors l'affection la plus vive. Il se rendit ensuite à Paris, et y devint élève de David. Il apprit sous ce grand maître à mettre à l'étude de l'antique toute l'importance que David y attachait lui-même; la correction et la pureté du dessin devinrent les traits caractéristiques du talent de Reverdin, et lui assignèrent un rang distingué parmi les artistes qui se vouèrent à l'enseignement.

En entrevoyant la carrière où il pouvait servir utilement les beaux-arts, Reverdin avait l'ambition d'y occuper une place relevée; il conçut la pensée de publier une série de modèles formant un cours régulier d'études, et conduisant l'élève depuis les premiers éléments de la figure, jusqu'à la période où il travaille d'après le relief. David, auquel il communiqua ce projet, l'encouragea à l'exécuter. Ces modèles, dessinés avec une rare perfection d'après les principaux chefs-d'œuvre, étaient gravés par les artistes les plus distingués de Paris. On admire particulièrement, parmi les modèles des études les plus relevées, la Vénus de Médicis et le Laocoon. Les expositions publiques de Genève ont offert plusieurs fois aux amateurs la vue de ces admirables dessins. Ainsi, à l'exposition de 1820, on put voir une tête d'Aréthuse qui était la perfection du genre.

L'ouvrage de Reverdin eut un grand succès, ce qui l'engagea à publier une seconde collection faisant suite à la première, c'est celle d'Apollon et des Muses copiées d'après les statues originales; les figures des Muses sont particulièrement destinées à l'étude des draperies. Plus tard, Reverdin eut le désir de reproduire la collection des portraits des peintres peints par eux-mêmes, que l'ori

admire à Florence; l'Académie de cette ville, voulant encourager cette entreprise, décerna à Reverdin un diplôme de professeur de première classe; mais une mort prématurée l'arrêta au commencement de ce travail; quatre planches, gravées par des élèves de l'école de M. Schenker, sont les seules qui aient paru.

Reverdin était membre de la Société des Arts depuis le 15 mars 1846; il fut nommé directeur de l'école de la figure cette même année, en remplacement de son ancien maître, M. Vanière, et remplit cette place jusqu'à sa mort, en 1828.

Il appartient à ceux qui, comme moi, ont siégé longtemps dans le Comité des beaux-arts avec Reverdin, de rappeler tout l'intérêt que cet artiste distingué mettait à nos institutions; l'académie d'après nature, les expositions publiques, nos collections, étaient aussi bien que son école les objets de son active sollicitude. Il cherchait à stimuler les jeunes artistes, et à leur être utile par ses conseils et ses recommandations auprès des nombreux amis qu'il avait conservés à Paris. J'ai pu juger, en me présentant avec des lettres de lui chez plusieurs artistes distingués de cette ville, combien ils appréciaient son talent.

Reverdin a peint quelques têtes à l'huile, mais ce n'est pas ce qui a fait sa réputation ; elle se liera toujours à son cours d'études. Il a laissé deux fils, dont l'un a hérité de son goût pour les arts; il est devenu l'un des meilleurs architectes de Genève.

§ 4. Marc Henry.

Marc Henry naquit à Genève en 1782. Il fit ses premières études de dessin dans les écoles de la Société des

Arts, et reçut ensuite des directions du peintre Yaucher, artiste fort bienveillant et qui s'attachait tout particulièrement à ses élèves. Henry avait une vive passion pour son art ; sa position l'obligea à chercher dans son talent un moyen de subsistance. La fabrique de bijouterie occupait un assez grand nombre de peintres ; Henry se livra à la peinture en émail, sous la direction de M. Jean- Abraham Lissignol, excellent peintre en ce genre et trèshabile dessinateur ; Henry se rendit ensuite à Paris, et y travailla chez le comte Sommariva à des copies de tableaux de grands maîtres; puis il revint à Genève. Il négligea quelque temps la peinture, où il ne trouvait pas des ressources suffisantes, et s'occupa de musique ; mais revenant ensuite à l'art dans lequel il avait déjà obtenu des succès marquants, il se livra de nouveau à la peinture, et particulièrement au portrait. Il exposa en 4829 trois fort belles copies de tableaux de la collection de M. Tronchin, et, en 4837, une Vénus d'après le Titien, la Vierge à la chaise d'après Raphaël, saint Georges d'après Wouwermans, et un tableau d'enfants d'après Lawrence; ces peintures furent admirées par tous les connaisseurs. La Société des Arts ayant, à l'aide de la fondation de M. Blanc, ouvert en 4839 un concours pour la peinture en émail, Henry obtint le premier prix: l'ouvrage couronné était la copie d'un admirable portrait de feu l'ancien trésorier Du Pan-Sarasin, peint par Saint-Ours. Le concours avait réuni les ouvrages d'un grand nombre de concurrents; le prix accordé à Henry lui assigna le rang qu'il devait occuper parmi les peintres de la fabrique. Il se consacra dès lors à l'enseignement et ouvrit une école de peinture en émail; ses élèves eurent successive-

ment l'avantage de remporter, en 1841 et 1843, le prix que lui-même avait obtenu en 1839 ; c'est dire que Henry avait un grand talent pour l'enseignement, et qu'il forma promptement des élèves distingués.

Feu M. Jean-Louis Du Pan possédait une collection de fort beaux émaux de Henry ; je citerai en particulier, outre la plaque du portrait de son père couronné en 1839, les portraits de Mallet-Du Pan, de Saussure d'après le portrait de Saint-Ours, du professeur de Candolle,* de Sismondi, du pasteur Munier; tous sont des ouvrages d'un grand mérite. J'ai vu beaucoup d'autres portraits de cet artiste d'une grande ressemblance, et en particulier des portraits de jeunes femmes pleins de grâce.

Henry fut nommé membre de la Société des Arts en 1841 ; il mourut le 23 mai 1845 à l'âge de 63 ans. J'accompagnai M. le président de la Société dans la visite qu'il fit à sa famille, et là j'entendis avec attendrissement l'expression douloureuse des regrets que causait sa mort. Ses anciens collègues étaient unanimes à reconnaître ses aimables qualités d'ami dévoué, d'homme bienveillant et d'artiste modeste. Tous déplorèrent cette mort, qui enlevait à Genève un peintre en émail si distingué.1

§ 5. Alexandre-Maurice Aimeras.

Alexandre-Maurice Aimeras, né à Genève en 1784, fut un bon dessinateur et un excellent maître. Son père, qui exerçait l'état de graveur, le destinait d'abord à suivre

* Ces portraits sur émail de H.-B. de Saussure et d'A.-P. de Candolle se voient au Musée Rath.

1 En parlant (p. 262 et suiv.) des peintres en émail que Genève a produits, j'ai omis de mentionner M. Duf'ey, fixé à Paris,

sa profession, mais le jeune Aimeras préféra se vouer à la carrière du dessin. Placé chez M. Jérémie Arlaud, il s'y livra d'abord à l'étude de la figure; ses succès furent assez rapides pour lui permettre de remplacer son maître dans la direction de la classe qu'il avait établie. Il joignit à l'étude de la figure celle du paysage et des fleurs; il ne tarda pas à devenir l'un des maîtres de dessin les plus occupés de Genève. En 1810, il épousa Mlle Anne Chappuis qui, comme lui, avait le goût des arts ; livrés tous les deux à l'enseignement, cette occupation commune donna le plus vif intérêt à leur vie; leur talent se faisait remarquer surtout dans la peinture des fleurs, qu'ils savaient grouper avec beaucoup de goût. Lorsque, quelques années après, le désir d'être utiles à notre illustre compatriote de Candolle engagea un grand nombre de dames à reproduire en huit jours environ mille dessins de la Flore du Mexique, on peut dire que la plupart des personnes qui travaillèrent à cette collection étaient des élèves de M. ou de Mme Aimeras; elles contribuèrent puissamment à activer la copie de cette collection. !

Aimeras put soustraire parfois à ses leçons le temps nécessaire pour se livrer à des études de paysage d'après nature; il avait reçu dans sa jeunesse des conseils de de la Rive, et l'avait même accompagné dans quelquesunes de ses excursions pittoresques. Il se livra plus tard

où il est mort. Cet habile artiste se faisait remarquer particulièrement par le talent avec lequel il copiait les portraits de Petitot : il existe un grand nombre de ces copies, qui sont fort estimées.

1 Mme Aimeras a formé aussi un grand nombre d'élèves dans Fart de la découpure.

à la peinture à l'huile et nous avons vu, dans quelques expositions, l des paysages de lui peints avec goût. La touche en était gracieuse, mais on pouvait quelquefois reprocher à ses tableaux de n'être pas une représentation assez fidèle de la nature. Je possède un ouvrage de cet artiste auquel on n'adressera pas cette critique : c'est une peinture du Glacier des Bossons, faite dans l'année où les aiguilles azurées de ce glacier descendirent au travers des sapins jusque près de la grande route du Prieuré. Ce tableau est d'une vérité parfaite. M. Aimeras voulut bien me le destiner, et je le conserve comme un souvenir précieux de l'amitié de cet aimable artiste.

Ses paysages à la sépia et à la mine de plomb ont été habituellement recherchés pour les collections d'albums.

M. Aimeras se présenta en 1826 pour la place de directeur de l'école d'ornement de la Société des Arts, et concourut avec M. Durelli. Dans ce concours, le Comité éprouva le regret de n'avoir pas deux places à donner, car M. Aimeras, déjà connu avantageusement par ses ouvrages de paysages et de figures, montra dans cette occasion un vrai talent dans le dessin de l'ornement.

Aimeras avait eu toujours les yeux délicats: il dut renoncer plus tôt que cela n'arrive d'ordinaire à sa carrière active de dessinateur. Retiré à la campagne, il eut la douleur de perdre sa femme au moment où une fortune modeste et honorablement acquise lui permettait de jouir du repos et de s'occuper des beaux-arts en amateur. Sa santé déclina constamment dès lors. Il souffrit particulièrement des fatigues qu'il éprouva dans un incendie où

l Notamment en 1823 et 1826,

son zèle l'avait entraîné; il mourut le 19 août 4841. Il avait été nommé membre de la Société des Arts en 1827, et s'était montré constamment un zélé coopérateur de ses travaux. Aimeras était éminemment obligeant et d'un commerce fort aimable; sa mort laissa de vifs regrets.

§ 6. Charles-Simon Pradier.

Charles-Simon Pradier, né à Genève en 1782, frère aîné de l'illustre statuaire, * a été l'un des graveurs les plus distingués de l'époque actuelle.1 Les encouragements qu'offre une grande capitale l'attirèrent promptement à Paris, où son talent pour la gravure en taille-douce lui assigna bientôt l'une des premières places parmi les artistes de France. Membre du Comité de dessin de la Société des Arts en 1812, son éloignement habituel de Genève l'empêcha de faire partie de la Société elle-même.

Parmi les ouvrages remarquables que Pradier a laissés, je désignerai, comme intéressant plus particulièrement Genève, les gravures des portraits des professeurs H.-B. de Saussure d'après Saint-Ours, et Jurine d'après Arlaud. J'indiquerai parmi ses plu? belles gravures la Vierge aux ruines, de Raphaël ; Raphaël et la Fornarine ; Psyché et 1 Amour, d'après Gérard; les portraits du pape Pie VII, de Ducis, d'Ingres, de la reine Hortense, de la fille du Titien.

La gravure de Virgile lisant à Auguste et à Octavie l'éloge de Marcellus valut à Pradier la croix de la Légion

* Jean-Jacques, dit James Pradier, né à Genève le 23 mai 1790, mort le 5 juin 1852.

1 11 était l'élève de Desnoyers, membre de l'Institut.

d'honneur. Son dernier ouvrage, fait d'après un tableau d'Ingres, représente Jésus donnant les clefs à saint Pierre; les connaisseurs prétendirent que c'était la plus belle gravure qui eût été faite depuis vingt ans, soit pour la pureté du dessin, soit pour le fini; la tête de Jésus surtout offre un moelleux que l'on voit bien rarement dans les gravures au burin ; Pradier avait travaillé à ce dernier ouvrage pendant sept années. On a pu voir cette gravure à l'exposition de Genève du mois d'août 1847. *

Mais la santé de Pradier, profondément altérée, déclinait chaque jour; il désira respirer l'air natal et revint à Genève en 1847; les symptômes de langueur devinrent plus alarmants, et il mourut à Mornex le 21 juillet 1847. Il fut enseveli à Genève.

1 Pradier a laissé aussi quelques belles gravures à Peau-forte.

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