‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 100 sur 244 · À la Chambre · texte numérisé non relu

À la Chambre

Dépôt de deux interpellations : la première de Hubbard au ministre de la Guerre, sur « l'attitude qu'il a laissé prendre à deux officiers géuéraux devant la justice civile »; la seconde de Gauthier de Clagny au gouvernement, sur « les mesures qu'il compte prendre pour réprimer les menées des défenseurs du traître Dreyfus ».

Discussion des interpellations d'Ernest Roche « au sujet des relations du ministre de la Guerre avec la famille du condamné Dreyfus » ; de de Beauregard, au sujet de l’article de l’Intransigeant, en date du 10 février ; et de Castelin, sur l'exécution de l’ordre du jour du 48 novembre 1896.

Au cours de la discussion de l’interpellation Hubbard, Viviani affirme que le part socialiste est « uni sur une doctrine : ... la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire ». Et il demande «si, les hauts officiers, qui sont les serviteurs et non les maîtres de la nation, vont, chaque fois qu'il leur plaira, se dresser devant la nation pour la menacer d’une nouvelle grève : la grève générale des militaires ».

Méline, président du Conseil, prend la parole: «Il n’y a plus, dit-il, à l’heure actuelle, ni procès Zola, ni procès Esterhazy, ni procès Dreyfus; il n’y a plus de procès du tout ». Il déclare « qu'il faut que cela cesse ». Il annonce en terminant que le gouvernement prendra «les mesures disciplinaires que commandent les circonstances ».

«A partir de demain, dit-il, tous ceux qui s’obstineraient à continuer la lutte ne pourraient plus arguer de leur bonne foi... Nous leur appliquerons toute la sévérité des lois, et, si les armes que nous avons entre les mains ne sont pas suffisantes, nous vous en demanderons d’autres. »

La Chambre ordonne l'affichage de ce discours.

Cavaignac reproche au gouvernement de « n'avoir pas délégué devant la Cour d'assises le ministre de la Guerre qui, seul, avait qualité pour parler au nom de l’armée ». Il reproche aux partisans de Dreyfus d’avoir tenté de « discréditer et rendre suspects les organes indispensables de la défense nationale ».

Par 416 voix contre #1, les déclarations du gouvernement sont approuvées.

Une addition à l’ordre du jour, proposée par Marcel Habert et Gauthier de Clagny, ainsi conçue: « et rendant hommage à l’armée nationale et au loyalisme de ses chefs » est retirée par ses auteurs sur les observations de Méline.

Castelin et de Beauregard retirent leurs interpellations.

L'interpellation d'Ernest Roche se termine par le vote de l’ordre du jour pur et simple.

Rejet de l’urgence demandée par Viviani et Samary pour une proposition d’amnistie en faveur des personnes condamnées ou poursuivies à la suite des récents troubles d'Algérie.

— Au Sénat :

Remise à une date ultérieure d’une interpellation de Joseph Fabre au ministre de la Guerre « sur les abus de pouvoir de son subordonné le chef d’État-Major de l’armée ».

— Le Temps publie une interview de M. Dutrieux, président du jury du procès Zola. M. Dutrieux y déclare que le jury « devait simplement examiner si M. Zola s'était rendu coupable d’injures envers certains officiers ». — Le lendemain, M. Dutrieux écrivit au Temps (numéro daté du 27), pour démentir partiellement cette interview.

— M. Leblois est relevé de ses fonctions d’adjoint au maire du VII arrondisse-

ment.

M. Charles Risler, maire de l’arrondissement, protesta contre cette mesure en donnant sa démission, qu'il retira ensuite sur la demande du ministre de l'Inté-

rieur. (Temps daté du 2 mars.)

25. — Joseph Fabre retire sa demande d’interpellation au ministre de la Guerre.

00 Février 1898.

— M. Vérignon, directeur de l'administration pénitentiaire à la Guyane, adresse, au ministère des Colonies, un rapport officiel sur la situation pénitenliaire du condamné de l’île du Diable.

Dass ce rapport, M. Vérignon expose qu'ayant procédé au classement du dossier de Dreyfus, il a découvert quatre pièces dont la place lui paraît être à Paris, à l'administration centrale, et non pas à la Guyane : l'expédition du jugement du 22 décembre 1894, l’état des services militaires de Dreyfus, la notice individuelle de Dreyfus, dressée par le commissaire du Gouvernement près le conseil de Guerre, et l’avis d'admission de Dreyfus à la prison de la Santé.

(Ces pièces furent, en effet, placées dans le dossier de Dreyfus au ministère des Colonies.)

— Le ministre de la Guerre met en congé jusqu’à la liquidation de sa retraite M. Grimaux, professeur à l'Ecole polytechnique.

— Le lieutenant d'artillerie Chaplain est mis en non-activité pour avoir écrit une lettre privée de félicitations à Zola.

26. — Décret mettant Picquart en réforme « pour faute grave dans le service », Picquart n’est mis en liberté que le lendemain. (Cass. : 1, 206.)

— Dans l'après-midi, Bertulus demande à Gonse d'intervenir pour empêcher que Picquart ne soit exclu de l’armée (le décret de mise en réforme avait été signé le matin). (Cass. : dép. Bertulus et Gonse. I, 221-222, 570-571.)

— Zola signe son pourvoi en cassation.

— Le Pelil Journal réclame des poursuites immédiates contre les partisans de la revision.

— L'Echo de Paris annonce que le ministre de l'Intérieur va interdire l'entrée en France des journaux revisionnistes de langue française, suisses et belges.

— La Société de biologie vote une adresse de félicitations et de sympathie à M. Grimaux.

— Duel Clémenceau-Drumont, provoqué par une violente attaque de ce dernier.

— Conférence publique de Gabriel Bertrand à la Maison du Peuple sur linnocence de Dreyfus.

Cette réunion se termine par le vote d’un ordre du jour — le premier — en faveur d'une action socialiste pour la revision :

Les cinq cents citoyens réunis le 26 février, rue Balagny, après avoir entendu le citoyen Gabriel Bertrand :

Proclament que le parti socialiste a pour devoir de défendre en toutes circonstances les principes de justice et de liberté.

Adressent au grand écrivain Emile Zola leurs félicitations pour l’acte révolutionnaire que vient de frapper le Jury de la Seine. /

Flétrissent l’abdication du gouvernement et des Chambres devant l’État-Major et la misérable lâcheté des répressions frappant les libres témoignagnes.

Dénoncent l’antisémitisme comme une forme nouvelle de la réaction.

27. — Le général Billot refusant de sévir contre le capitaine Bégouen, qui avait écrit une lettre outrageante à Trarieux, celui-ci saisit de l’incident le président du Sénat.

— La République française, journal de Méline, critique les « Intellectuels ».

28. — Dreyfus adresse à la Chambre des députés et au Sénat la pétition suivante dont le gouvernement empêche la remise : Messieurs les députés, | F7 ce Dès le lendemain de ma condamnation, c’est-à-dire il ÿ a déjà plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au nom de M. le

— 101 — Février 1898.

ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eüt fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais innocent mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante lumière, et j'ai sollicité aussitôt l’aide de tous les moyens d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose un gouvernement.

Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs au mien, à cause de l'origine de cette lugubre et tragique histoire, à cause de l’origine de la lettre incriminée, empéchaient les moyens d'investigation habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.

J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable qu’il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces recherches n’aboutissent pas.

Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger qu’une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre histoire où l’on étouffait la vérité, où l’on étouffait la lumière.

J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'horreur tragique et imméritée de cette situation à la haute équité du gouvernement ; je viens également la soumettre à le haute équité de messieurs les députés, pour leur demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres humains.

Je vous demande de vouloir bien agréer l’expression de mes sentiments respectueux.

A. DREYFUS

— On apprend, au Palais de justice, l’incident de la lettre Auffray-du Paty de Clam. (Voir plus haut 21 février 1898.)

— Les collègues de M. Grimaux à l’Académie des sciences lui manifestent leur sympathie.

A6 Mars 1898.

1. — Billot déclare à Develle, ancien ministre des Affaires étrangères :

« Ne doutez pas de la culpabilité de Dreyfus. Il nous à fallu plus d’un mois pour classer et mettre en ordre les pièces qui composent le dossier de trahison. Mon successeur pourra, en deux heures, constater que Dreyfus est coupable. Quant à moi, je crois bien qu’Esterhazy l’est aussi. »

(Cass. : dép. Develle, I, 334.)

— Le comte Tornielli, ambassadeur d'Italie, assure à Trarieux que Dreyfus n'a jamais eu de relations avec les représentants de l'Allemagne et de l'Italie et qu'Esterhazy à transmis à l’attaché militaire d'Allemagne les pièces énumérées au bordereau. (Cass. : dép. Trarieux, 1, 464-405.)

— Le capitaine Bégouen, qui avait insulté Trarieux, est puni de la réprimande du chef d’Etat-Major et du blâme du ministre.

— Le Conseil de l’Ordre des avocats de Paris vote des félicitations au bâtonnier, M° Ployer, pour la façon dont il a représenté l'Ordre, au cours du procès Zola.

— Une ovation est faite à la Sorbonne à Gabriel Séailles.

— La loge « la Justice sociale » vote une adresse de félicitations à Zola, Picquart et Grimaux.

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